L'espionne

Part 15

Chapter 153,842 wordsPublic domain

Sur les hauteurs boisées qui dominent le village d’Héricourt-en-Caux, une jeune femme, à la fin d’un après-midi du mois de septembre 1800, était assise sur un banc de pierre, à côté de la porte d’un vieux château, dont le faîte ardoisé restait encore empourpré, dans les clartés expirantes du jour, des derniers feux du soleil couchant.

Tout était silence autour d’elle.

Le parc qui s’étendait au loin derrière le château, les bois qui le séparaient du village et à travers lesquels elle en apercevait à ses pieds les toitures, l’antique église dont le clocher émergeait d’entre les arbres déjà jaunis à leur cime par les premiers vents de l’automne, semblaient s’être endormis dans la sérénité mélancolique du soir. Le seul bruit qui arrivait jusqu’à elle était le bruit monotone et berceur d’une petite rivière, la Durdent, qui coule au fond de la vallée dans un lit étroit entre des rives gazonnées, et va se jeter dans la mer à quelques lieues de là. Le crépuscule voilait de brume la terre et le ciel, et lentement la nuit venait.

L’attitude de cette femme, ses mains croisées sur ses genoux, son front penché comme écrasé sous la masse lourde de ses cheveux blonds, l’expression de ses yeux noirs et profonds, qui semblaient éteints dans un amer désenchantement, alors qu’à l’ordinaire ils trahissaient les ardeurs d’une âme passionnée, et éclairaient d’une vive flamme le plus exquis visage, tout révélait qu’elle était tombée, à la faveur du soir et du silence, en une de ces rêveries maladives auxquelles s’abandonnent volontiers les natures impressionnables, sous l’action des circonstances extérieures, quand elles ne parviennent pas à les dominer.

A quoi rêvait-elle? Pour le deviner à coup sûr, il eût fallu connaître sa vie passée. Mais, quand on saura qu’elle avait vingt-huit ans, qu’en conséquence elle devait avoir connu les joies et les douleurs qui sont le lot de toute existence humaine, on croira volontiers que sa rêverie s’alimentait de souvenirs, et si l’on veut se rappeler que la Révolution finissait à peine; qu’on sortait d’un temps de cruelles épreuves et de sanglantes horreurs; que les jours qu’on venait de vivre avaient été affreux; que ceux qui venaient excitaient encore des appréhensions, des incertitudes, des angoisses, on comprendra pourquoi la captivante beauté de ce visage s’assombrissait en ce moment de toute la tristesse que peuvent mettre sur les traits le regret d’espérances brisées et la perspective décevante d’une destinée manquée ou compromise.

A l’improviste, elle fut tirée de sa méditation. A quelques pas d’elle, dans l’avenue qui du village montait vers le château, le sable criait sous des pieds qui l’écrasaient. Elle se redressa d’un brusque mouvement où apparaissait le désir de ne pas être vue ainsi triste et accablée, et d’une voix soudain raffermie, elle cria:

--Est-ce-vous, Clément?

Et, comme on ne lui répondait pas, elle se leva; alla droit du côté d’où venait le bruit qui l’avait troublée et regarda. Sous ses yeux s’étendait, blanche entre les arbres, l’avenue que déjà le crépuscule enveloppait de ses teintes grisâtres. Seul sur le chemin désert, un homme s’avançait vers elle.

En une minute, elle l’eut dévisagé.

De haute taille, large d’épaules, alerte et vigoureux, vêtu d’une lévite brune ouverte sur un gilet clair rayé de bleu, chaussé de bottes à la russe dont les tiges cachaient les bords du pantalon de même couleur que la lévite, coiffé d’un chapeau en feutre noir à ailes étroites, rien en lui n’eût attiré l’attention si sa figure, à l’expression fière et révélatrice d’une origine au-dessus du commun, n’eût fait un saisissant contraste avec le désordre, l’usure et le débraillé des vêtements souillés de boue et la misère inscrite sur ses chaussures éculées couvertes de poussière. Tandis que la démarche et les traits étaient d’un aristocrate, la tenue, au contraire, ressemblait à celle des innombrables vagabonds qui, depuis quelques années, parcouraient les routes, arrêtaient les diligences, détroussaient les voyageurs, et dont le nombre attestait le désarroi de la police et son impuissance à rétablir en France la sécurité.

Surprise par l’apparition de cet inconnu, la jeune femme demanda:

--Que voulez-vous, Monsieur? Qui êtes-vous?

Mais, au lieu de répondre à cette question, lui-même interrogea, une supplication dans l’accent.

--Depuis huit ans, suis-je donc si changé, chère Clary, que vous ne me reconnaissez pas?

La jeune femme se pencha pour mieux voir, et, bouleversée, éperdue, tremblante, elle s’écria:

--Vous, Albert, vous?

--Oui, moi, Albert de Saint-Frémont.

--Mais, que venez-vous faire ici, malheureux?

--Chercher un asile pour quelques heures. Je suis proscrit, fugitif. Accusé d’avoir trempé dans le complot de la machine infernale, poursuivi, traqué par les limiers de la police, j’ai quitté Paris voici deux jours avec l’espoir de gagner Saint-Valéry et de trouver là les moyens de passer en Angleterre. Mais dure a été la route. J’ai marché sans relâche, presque sans manger. Je succombe à la fatigue, je ne peux aller plus loin. Alors, je me suis rappelé que ce château se trouvait sur mon chemin, qu’autrefois j’y fus reçu comme un ami, comme un fiancé, que la belle jeune fille qui l’habitait alors avec ses parents m’avait promis de m’attendre, et je suis venu non pour lui rappeler des promesses dont le temps, une longue absence, mes malheurs l’ont déliée, mais pour la supplier de me donner provisoirement un abri. Si vous ne consentez à me recevoir, Clary, je suis perdu.

Elle croisa les mains dans un geste désespéré. Elle pliait sous la douleur qui s’emparait d’elle, et, la voix brisée, elle murmura:

--Vous recevoir! C’est, hélas! impossible. Je ne suis pas seule ici. Mon mari y habite avec moi. Il est absent depuis quelques jours; mais on annonce son retour pour ce soir, et s’il vous trouvait dans sa maison, il vous livrerait. Il est tout dévoué à Bonaparte.

Albert s’était redressé:

--Votre mari! Vous vous êtes donc mariée malgré vos engagements?

Il y avait un reproche dans ce cri.

--Ne vous hâtez pas de me blâmer, continua Clary. Si je vous ai sacrifié, si j’ai dû feindre de vous oublier, c’est qu’on m’a contrainte; oui, contrainte, il y a six ans de cela. Mon père, accusé de complicité avec les émigrés, avait été arrêté; traduit devant le tribunal révolutionnaire, il allait être conduit à l’échafaud. Résolue à le sauver où à périr avec lui, je me décidai à aller solliciter sa grâce à Paris. Je ne connaissais personne parmi les puissants du jour. Mais on m’avait recommandée au conventionnel Clément Javarin.

--Clément Javarin! Un terroriste! un régicide! s’écria Albert. Vous osâtes vous adresser à ce scélérat!

--Je n’avais pas le choix. Et puis, il était notre compatriote, député de notre département; nous l’avions connu dans des jours plus heureux. Pour toutes ces causes, j’allai me jeter à ses pieds. D’abord, il me repoussa durement; puis il se laissa fléchir et consentit à faire une démarche auprès de Robespierre. Je croyais qu’en me le promettant, il ne cédait qu’à ma douleur, qu’à mes larmes. Hélas! je fus bientôt détrompée. Dès ma seconde visite, il me déclara qu’il ne m’accorderait sa protection que si je consentais à l’épouser. «Vous êtes belle, me dit-il, vous êtes riche, et je vous veux. Soyez ma femme, et votre père est sauvé.» Je protestai, je m’indignai, je suppliai; tout fut inutile; il resta inexorable. Mon père sortit de prison, et moi je suis devenue la femme de Clément Javarin.

--Et votre père a accepté ce sacrifice?

--Il ne l’a connu que lorsqu’il ne pouvait plus l’empêcher. Il n’y a pas survécu. Quelques mois après sa délivrance, il est mort de chagrin en constatant que pour le sauver, je m’étais vouée à un malheur éternel.

--Vous n’aimez pas votre mari? demanda Albert dont les explications avaient dissipé la colère et qui s’apitoyait au spectacle du désespoir de son amie.

--L’aimer! répliqua Clary. Comment l’aimerais-je alors que je suis sa victime? Non, je ne l’aime pas; je le hais. Et après un silence, elle ajouta:--Vous le voyez, Albert, je ne peux vous garder ici. Vous y seriez en péril de mort, car si Javarin y découvrait votre présence, il n’hésiterait pas à vous dénoncer.

--Me connaît-il? Sait-il que je vous ai aimée, que nous devions nous marier?

--Il l’ignore.

--Alors pourquoi me dénoncerait-il?

--Pour se créer un nouveau titre à la faveur du Premier Consul dont il s’est fait le courtisan et le valet. Partez, Albert, supplia Clary. Prolonger, ne fût-ce qu’une minute votre séjour ici, c’est accroître les périls qui vous menacent. D’un instant à l’autre, Javarin peut revenir; ses serviteurs peuvent nous surprendre...

--Comme vous avez peur, Clary! observa douloureusement Albert.

--J’ai peur pour vous, répondit-elle, pour vous seul. Je ne serai rassurée que lorsque vous serez loin.

Mais au lieu d’obéir, il s’asseyait sur le banc de pierre, à l’entrée du château, à la place où se trouvait Clary tout à l’heure, et comme elle allait se récrier, il dit:

--Le malheur est que je ne puis aller plus loin; marcher encore m’est impossible. Je tombe de fatigue et de besoin. Pourquoi fuirais-je si c’est pour m’exposer à être pris? J’aime autant attendre à cette place que le sort se prononce pour ou contre moi. Rentrez chez vous, abandonnez-moi à mon destin. Je reste; advienne que pourra.

--Mais vous vous perdez!

--Je me perdrai plus sûrement en me remettant en route en l’état où je suis. Et puis, si je suis condamné, si je dois mourir, il me sera doux d’avoir encore une fois vécu dans votre ombre, près de vous. Je vous aime toujours.

En prononçant ces mots, il prit la main de Clary; d’un mouvement passionné, il la porta à ses lèvres. Elle tressaillit, et défaillante sous son émotion qui grandissait, elle soupira:

--Mon Dieu! Mon Dieu! que faire?

Sa détresse était si poignante et si visible, que Saint-Frémont regretta la résistance qu’il venait d’opposer à ses prières.

--Allons, calmez-vous, fit-il, et puisque ma présence vous effraye à ce point, je m’en vais. Péniblement, il se souleva et se remit debout.--Je ne peux pas, dit-il soudain; vous le voyez, Clary, je ne peux pas.

Il chancelait et serait tombé s’il ne s’était appuyé contre le mur. Il demeura là, reprenant haleine, le regard perdu sur l’horizon que la nuit peu à peu avait enveloppé de ses ombres. Quant à Clary, troublée jusqu’à l’égarement, indécise, sans volonté, elle tenait ses yeux fixés sur ce revenant dont le brusque retour emplissait son cœur de perplexités et d’angoisses.

--En venant au château, avez-vous rencontré quelqu’un? demanda-t-elle enfin.

--Je n’ai rencontré personne, et j’ai lieu de croire que personne ne m’a vu.

--Alors, venez. Je ne peux vous sauver que par un coup d’audace. Nous allons le tenter. Que le ciel nous protège!

--Que voulez-vous donc faire? reprit-il.

--Vous cacher jusqu’à demain. Et elle répéta:--Venez.

Elle lui avait offert son bras. Il y posa sa main tremblante et se laissa conduire à travers les ténèbres. Ils franchirent ensemble le seuil du château et pénétrèrent en un vestibule haut et vaste, plongé dans l’obscurité, à l’extrémité duquel on voyait à travers une porte entre-bâillée, une salle éclairée par deux lampes, où des domestiques dressaient un couvert en causant entre eux à haute voix. A la clarté qui venait de cette pièce, Albert de Saint-Frémont aperçut au fond du vestibule les premières marches d’un large escalier. Un mot de Clary lui fit comprendre qu’il fallait arriver à cet escalier sans être vu ni entendu des gens qui se trouvaient dans la salle. A l’exemple de la jeune femme, il retenait son souffle et marchait sur la pointe des pieds.

--Le plus difficile est accompli, fit-elle à voix basse, au moment où ils atteignaient heureusement l’escalier.

Maintenant, et sans se départir de leur imprudence, ils escaladaient les degrés. En une minute, ils furent au premier étage. Clary hâtait le pas, entraînant Albert. Empêché par la nuit de voir en quels lieux il passait, il avait pris le parti de suivre sa protectrice sans s’étonner de rien et sans l’interroger. Ils eurent bientôt traversé le palier. Une nouvelle porte s’offrit à eux. Elle était entr’ouverte. Clary Javarin y fit passer Saint-Frémont.

--Attendez patiemment mon retour, lui glissa-t-elle. Vous êtes en sûreté.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle tira la porte sur elle. Il entendit le bruit d’un tour de clef dans la serrure. Il était seul et emprisonné. Tout d’abord, il n’y vit goutte. Il fit quelques pas à tâtons, anxieux, craintif, redoutant de heurter les meubles. Mais, sa main ayant rencontré le dos d’un fauteuil, il respira, heureux de s’asseoir et de détendre enfin ses membres fatigués.

A demi couché, il promenait autour de lui ses regards, essayant de percer l’obscurité, de deviner où il se trouvait. Mais, il faisait si noir qu’il désespérait d’y parvenir, quand, par la croisée, entra un rayon de lune que les nuages dans leur marche venaient de découvrir. Sous ce rayon argenté, les choses qui l’entouraient eurent vite pris corps et se dessinèrent. Il était dans une chambre luxueuse. Au fond d’une alcôve, sous des rideaux clairs, il apercevait un grand lit tout blanc; plus près de lui, à travers la vaste pièce aux boiseries blanches, auxquelles étaient accrochés des tableaux, une table de toilette, une psyché, un bureau de femme, un métier à broder, une bibliothèque, une harpe, des sièges moelleux, et dans des vases, sur la cheminée, des gerbes de fleurs. Et rien qu’à voir ces élégances, ce confort, toutes ces commodités de la vie, groupées par une main de femme avec un visible souci de coquetterie et de bien-être, il comprit que, ne sachant où le cacher, Clary n’avait pas hésité à lui ouvrir sa chambre.

A cette pensée qu’il était chez elle, au milieu des témoins familiers et muets de sa vie quotidienne, il fut pris d’un fiévreux attendrissement, et l’amour, que les années n’avaient pu détruire en son cœur fidèle, mais qui peut-être y sommeillait, se réveilla aussi puissant, aussi brûlant qu’aux temps lointains où pour la première fois il en avait senti les atteintes. Et ce pauvre cœur encore tout meurtri du coup qu’il avait reçu tout à l’heure, en apprenant que Clary était mariée, se mit à battre plus vite et plus fort sous une poussée de désirs fous et d’espérances magiques qui y pénétraient avec violence.

Tout à coup, la clef de nouveau tourna dans la serrure, la porte se rouvrit, se referma. Clary revenait. Elle portait dans une serviette quelques provisions, une bouteille de vin, un pain, des fruits.

--C’est tout ce que j’ai pu dérober à l’office sans être vue, dit-elle, en rangeant ces objets sur une table.

--Où sommes-nous? osa-t-il alors demander.

--Dans ma chambre, répondit-elle. Si Javarin nous y surprenait, il nous tuerait tous deux. Mais, il ne saura pas que vous y êtes; il n’y entre jamais. Et puis, je vous cacherai si bien qu’eût-il la fantaisie d’y entrer, il ne vous verrait pas.

Tout en parlant, elle frottait une allumette contre la paroi intérieure de la cheminée et allumait une bougie. Une pâle lumière brusquement les éclaira. Ils se regardèrent et tressaillirent, surpris de se voir si pâles, si défigurés par l’émotion qui les agitait, émotion indicible, émotion torturante et délicieuse à la fois, que venaient de déchaîner les circonstances imprévues qui les réunissaient après une si longue séparation dans un tête-à-tête, né du hasard plus encore que de leur volonté, et leur révélaient qu’ils n’avaient pas cessé de s’aimer. Ils restèrent silencieux en face l’un de l’autre, n’osant regarder en eux-mêmes, où tout, en cet instant, n’était que tentation, désarroi, faiblesse.

Clary fut la première à se ressaisir. Entre elle et cet homme que la reconnaissance et l’amour mettaient à sa discrétion, elle voulait, pour se défendre contre lui et le défendre contre lui-même, élever, ainsi qu’une barrière, une déclaration nette et franche.

--Je vous ai conduit ici, dit-elle, parce que c’est la seule pièce du château où il soit en mon pouvoir de vous donner asile. Partout ailleurs, vous eussiez été trop exposé. Je vous la cède pour quelques heures. Nul ne s’avisera de venir vous y chercher.

--Mais vous, Clary, où passerez-vous la nuit?

--Dans une chambre voisine où je veillerai jusqu’au matin. Avant le lever du jour, je viendrai vous délivrer et vous faire fuir. Vos forces seront réparées et vous pourrez en peu de temps être rendu à Saint-Valéry.

S’il avait entrevu pour son aventure un autre dénouement, il ne le laissa deviner ni par un mot, ni par un geste.

--Il était donc écrit que je vous devrais la vie, murmura-t-il. Ah! Clary! comment vous exprimerai-je ma gratitude?

--Comment? Mais en me gardant un souvenir.

--Hélas! à quoi bon? gémit-il.

--Pourquoi désespérer? reprit-elle. Qui sait si l’avenir ne nous dédommagera pas des rigueurs dont nous ont accablés le passé et le présent.

--Vous m’aimez donc encore?

--Je vous aime et vous aimerai aussi longtemps que vous m’aimerez.

--Ah! Clary! Clary!

Il s’était levé, les bras tendus, une flamme dans les yeux, exalté par les paroles qu’il venait d’entendre. Mais un bruit qui montait du dehors le cloua sur place. C’était, sous les croisées, dans la nuit sereine, le roulement d’une voiture, des pas de chevaux battant le sol, une sonnerie de grelots.

--C’est Javarin! s’écria Clary.

Elle mit un doigt sur sa bouche, invitant en ce geste Saint-Frémont à être prudent et s’esquiva en fermant la porte à clef, ainsi qu’elle l’avait déjà fait une première fois.

II

Une heure plus tard, dans la vaste salle à manger, l’ancien conventionnel Clément Javarin et sa jeune femme achevaient leurs repas. Javarin s’était mis à table en descendant de voiture, sans se donner le temps de secouer la poussière de ses vêtements. Il avait quitté Paris durant la soirée de la veille, voyagé en poste, ne s’arrêtant qu’aux relais pour changer de chevaux, pressé de rentrer chez lui après une absence de quelques jours. Las de sa route, il avait mangé en hâte, se promettant, après sa longue course faite d’un trait, de se mettre au lit et de dormir jusqu’au lendemain.

Le désordre de sa tenue, ses cheveux ébouriffés, son linge froissé, sa lassitude qui se trahissait dans une pose d’abandon et d’accablement, contribuaient à accuser le caractère dur et vulgaire de sa physionomie. Sur ces traits dépourvus de finesse et de distinction, apparaissaient plus visiblement qu’à l’ordinaire les signes de sa brutalité naturelle. Son front bas et sillonné de rides, son menton gras et lourd, ses gros yeux ronds où se révélaient des habitudes de despotisme, marquaient la grossièreté de ses goûts, une vivacité d’instincts dépravés, une disposition à la violence, à la ruse, et quand il parlait, que ce fût pour ordonner ou pour prier, cette disposition se manifestait plus encore.

Rien qu’à le voir auprès de Clary si délicate et si gracieuse, il était aisé de comprendre pourquoi s’étant emparé par la menace et par la force de cette femme charmante, si peu faite pour lui, il n’avait pu s’ouvrir son cœur, y entrer et le posséder. Après s’être donnée à lui pour sauver son père, elle avait été si mal payée de son sacrifice par l’implacable égoïsme et les basses ambitions de cet homme indigne d’elle, qu’elle se considérait comme sa victime.

Depuis six ans, cependant, elle vivait auprès de lui sans se plaindre, ne trahissant que par sa passivité, son silence, son attitude glaciale, la répulsion et le mépris que la seule vue de ce mari qu’elle considérait comme un bourreau, excitait en son esprit et en son cœur. Quand elle avait dit à Saint-Frémont qu’elle haïssait celui dont elle portait le nom et partageait la vie, elle ne mentait pas, n’exagérait même pas. Oui, elle le haïssait, et s’il ne s’en apercevait jamais, c’est que Clary dissimulait pour éviter la vengeance qu’il n’eût pas manqué d’exercer sur elle, si cette haine légitime, provoquée par sa conduite, s’était manifestée.

Quand il s’éloignait du château, et cela arrivait fréquemment depuis que, foulant aux pieds ses vieilles convictions et jaloux de faire oublier son passé de terroriste, il s’était enrôlé parmi les partisans de Bonaparte, elle respirait soulagée, heureuse d’être délivrée de sa présence. Alors, elle pouvait ou se donner durant quelques heures l’illusion d’une liberté définitive ou pleurer sur son sort. Quand il revenait, elle recommençait à souffrir, blessée et froissée à tout instant par son contact, par son langage, par ses actes, par tout ce qui faisait de lui un être trop différent d’elle pour qu’elle pût attendre de leur existence commune un peu de bonheur et d’apaisement.

La différence d’âge qui existait entre eux, aggravait encore l’incompatibilité de leurs goûts réciproques. A quarante ans, Clément Javarin semblait avoir épuisé toutes les émotions de la vie et semblait n’être encore sensible qu’à celles qu’il pouvait trouver dans la réalisation de ses rêves ambitieux, dans l’accroissement de la fortune qu’il devait à son mariage. Déjà très riche, il rêvait de l’être davantage, et s’il saluait avec enthousiasme dans l’élévation de Bonaparte, devenu son idole, l’aurore d’un régime nouveau, c’est qu’il espérait, à la faveur de l’ordre de choses que la France acclamait, monter très haut à la suite de l’astre radieux dont il se proclamait le satellite.

Mais ces rêves, Clary ne s’y associait pas; ces ambitions, elle ne les partageait pas. Reléguée volontairement dans l’antique château où elle était née, supportant avec impatience la société de son mari, elle formait d’autres rêves, nourrissait d’autres ambitions, caressait un autre idéal. Elle espérait qu’un jour ou l’autre, elle serait libérée de son servage. Elle avait tant souffert par Javarin qu’elle souhaitait sa mort qui, seule, pouvait briser les chaînes dont elle était meurtrie et en même temps qu’elle l’espérait, elle appelait le retour du seul homme qu’elle eût jamais aimé et dont le temps, l’absence, l’excès de ses malheurs n’avaient pu la détacher.

C’est dans ces circonstances qu’à l’improviste il était revenu, et qu’en le revoyant, elle avait constaté qu’il l’aimait toujours autant qu’autrefois, autant qu’elle l’aimait elle-même. Elle avait eu la force de se dérober à ses étreintes; elle était résolue à s’y dérober, tant qu’elle appartiendrait à un autre; mais, elle ne l’était pas moins à le sauver, puisque son salut était la condition même du bonheur qu’elle attendait avec confiance d’un avenir plus ou moins rapproché.

Durant le repas qui finissait, obsédée par ces pensées troublantes, dévorée par l’angoisse en songeant au proscrit qu’elle avait osé cacher dans sa chambre, et aux catastrophes que son dévouement pouvait attirer sur leurs têtes, elle avait dû feindre un calme qu’elle n’éprouvait pas et dissimuler ses horribles inquiétudes.

Déjà, dès l’arrivée de Javarin, afin de capter sa confiance et de prévenir ses soupçons, elle avait témoigné un contentement de le revoir, auquel il n’était pas accoutumé. Elle avait affecté de l’interroger avec sollicitude sur les événements de Paris, dont les premières nouvelles commençaient à peine à se répandre et qui ne l’eussent guère intéressée si elle n’avait redouté que Saint-Frémont les expiât. Surpris de cet accueil si différent de celui qu’il trouvait ordinairement en rentrant chez lui, Javarin s’était empressé de satisfaire à la curiosité de sa femme. Plein de son sujet, il avait raconté ce dramatique attentat de la rue Saint-Nicaise, dirigé contre le Premier Consul, l’explosion sur son passage d’un engin meurtrier que déjà la rumeur publique désignait sous le nom de machine infernale, l’échec miraculeux de cette criminelle tentative et comment la police de Fouché, après s’être égarée d’abord en cherchant les coupables parmi les vieux républicains, ces farouches Montagnards qui exécraient Bonaparte, s’était enfin convaincue que le complot, si heureusement avorté, était l’œuvre de quelques royalistes exaltés.