L'épopée blanche

Part 9

Chapter 93,959 wordsPublic domain

Les démons arctiques ricanent, ils tendent déjà leurs mains crochues, ces âmes ne sont-elles pas des proies faciles?

Mais le Berger fait bonne garde; il sait que si la croix est lourde, il faut la porter jusqu’au bout.

Après le Golgotha, le Christ est ressuscité, le Christ, sauveur du Monde.

Le Bon Pasteur veille sur les brebis.

ROSE DE FRANCE

Dans cette baie d’Hudson, si redoutable, au nord du 60°, un cap de rochers et de glaces, sur ce cap quelques huttes misérables, battues par la tempête, dans ces huttes des êtres vivants: ces Esquimaux aux mœurs primitives, païens vêtus de peaux de bêtes, mangeurs de viande crue, dont l’âme se déchire écartelée aux quatre vents de la superstition.

Ces hommes qui attaquent au javelot, dont la pointe est une dent de morse, l’ours polaire et dont le poing ne tressaille pas, tremblent comme des petits enfants, devant les manifestations de l’esprit des ténèbres.

_Sakkayut_, le devin; _Angatkokreartut_, le faiseur de tours, évoquent dans l’ombre l’âme des ancêtres disparus. A leur appel, la haine et le meurtre se lèvent, dressant, face à face, le père et le fils comme des ennemis.

On suit la piste du renard, on guette le sommeil du phoque, un harpon invisible frappe entre les deux épaules. Sur la neige, il y a le sang du fratricide, Caïn passe, le sort est conjuré.

Le vieillard se traîne inutile, on le supprime. Une fillette naît, on la tue. La femme est un objet que l’on achète et que l’on vend.

En vérité, ce sont des âmes malheureuses; sur cette terre, sur ces âmes, Mgr Turquetil a fait descendre la paix religieuse du cœur.

A la pointe du Cap Esquimau, l’_homme-de-la-prière_ a placé un flambeau qui rayonne dont il a confié la garde à Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, «la petite sœur» née comme lui de la glèbe normande et son aînée de quatre ans.

Et désormais, malgré les rafales du vent et la hurlée de la tempête, il y a sur la neige des pétales de roses.

Cœur virginal qui s’effeuille et qui se donne, dans la joie de l’abandon et du sacrifice, cœur mystique qui «passe son ciel à faire du bien sur la terre».

Mission de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, phare debout aux extrémités du monde, tu as connu la misère de tes fils, alors que, clou à clou, ils élevaient ton autel. Misère du Père Ducharme et du frère Girard, serviteurs fidèles d’un idéal de charité!

Pendant que vous bâtissiez la maison, les éléments se déchaînaient, autour de vous tout s’écroulait, le cierge qui brûlait devant l’image de la «petite Française» ne vacillait pas. Sa flamme montait droite comme la volonté de Dieu, pure comme la Mère Douloureuse.

* * *

Des ombres dans le brouillard, une ombre d’homme, une ombre de chien et titubant une ombre de vieille femme, une ombre qui chancelle et qui s’abat.

... Ils ont marché pendant le jour, ils ont marché pendant la nuit. Depuis dix jours, ils vivent d’huile de phoque et de lanières de caribou.

Les chasseurs de la tribu sont là.

--Ittikoudjouk, qu’est devenue ta femme?

Le chasseur fait un geste, elle est là-bas, très loin.

--Elle ne pouvait plus marcher. Je l’ai portée pendant trois étapes et trois étapes je l’ai traînée, puis je ne pouvais plus, alors je l’ai laissée.

L’homme refait un geste, elle est là-bas, très loin... Depuis, dix fois la nuit est revenue...

Le groupe autour de lui commente la chose.

--Peut-être elle est morte, peut-être elle vit...

Et chacun retourne chez soi.

Les hommes de la police viennent:

--Ta femme?

--Elle est là-bas, très loin... dix jours...

Et les hommes de la police rentrent dans la hutte où le poêle fait son ronron.

Alors l’_homme-de-la-prière arrive_.

Ittikoudjouk répète:

--Elle est là-bas, très loin... dix jours...

--J’y vais.

L’Oblat n’a pas hésité, il y a une chance sur deux de sauver une âme, vite des chiens, un traîneau, et en route.

... Un soir, dans un iglou, une larve humaine où vit une dernière lueur. La femme paralysée s’est traînée jusqu’au lac, elle a brisé la glace, elle a pris un poisson; dans le trou, une voix se lamente.

--_Ikki, ikki, ikkikani_, je gèle, je gèle à mort.

C’est le retour dans les rafales.

Alors se manifeste le miracle d’amour. L’Esquimaude demande à connaître ce Dieu dont les serviteurs bravent la mort pour sauver une femme.

L’eau du baptême coule sur son front, l’eau qui efface, l’eau qui absout. Maintenant dans son trou de neige, elle peut bien mourir. Le froid qui habitait en elle disparaît, peu à peu, elle entre dans la paix du Seigneur.

Le Père Lionel Ducharme l’a cousue dans une peau de renne; au-dessus d’elle, il a construit une voûte de glace, la misérable qui a tant peiné, tant souffert, connaît enfin la grâce de l’éternel repos.

* * *

Ceci se passait, il y a quelques mois à peine, au Cap Esquimau, dans cette mission perdue à l’autre bout de la terre où la petite Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus étend son manteau blanc de carmélite pour protéger, pour consoler et pour bénir les âmes de bonne volonté.

* * *

Sous le ciel polaire, dans les tourbillons de la bourrasque, il neige des pétales de roses.

Rose d’amour, rose de charité, rose qui vient du beau pays de France.

ELLES ÉTAIENT QUATRE...

Elles étaient quatre qui partirent un matin de printemps[52].

[52] 24 avril 1844.

On avait fait appel au sacrifice, spontanément elles s’étaient offertes.

Elles avaient abandonné le monde pour vivre, dans le calme, des jours de prière et de foi.

Solitude du couvent, paix de l’esprit et du cœur, allégresse d’être la servante humiliée du Seigneur, joie de contempler sa Face adorable dans le silence obsédant de la chapelle où la veilleuse agrandit les ombres; être toute faiblesse devant le Tout-Puissant; à force d’abnégation, atteindre le sublime et ne pas le savoir, avoir tué l’orgueil, la beauté, le désir; être une petite chose sans nom dans le troupeau confus des brebis du Pasteur, être toute vertu et toute obéissance, ne voir le ciel qu’à travers la cime des arbres; et quand le soir descend, dans le jardin, retrouver son enfance joueuse.

Prier, à l’aube, pour ceux qui souffrent, prier, à la lumière du soleil, pour les âmes dans la peine, prier, quand le soir vient, pour ceux qui ont péché pendant ce jour.

Tournée vers la lumière, chercher le Dieu secourable qui remet les offenses et le trouver toujours miséricordieux.

N’être qu’une femme et demander pour soi tout le poids de nos fautes.

Elles étaient quatre qui partirent, un matin de printemps parce qu’un vieil évêque était venu frapper à la porte du couvent.

Il avait parcouru des contrées inconnues, il avait vu la misère des hommes.

Il lui fallait des mains de femmes pour soigner des infirmes et consoler des orphelins.

Mgr Provencher disait:

--Lesquelles d’entre vous seraient disposées à venir à la Rivière Rouge?

Les Sœurs Grises répondirent:

--Nous voici, envoyez-nous.

Elles étaient quatre, qui partirent un matin de printemps.

L’une d’elles s’appelait La France[53].

[53] Sœur Valade, supérieure, Sœur Lagrave, Sœur Coutlée, et Sœur La France.

* * *

Depuis des centaines ont suivi la voie du sacrifice.

Descendant la Rivière Rouge, elles ont traversé le lac Winnipeg, elles ont remonté les grands rapides et la Saskatchewan. Elles ont traversé des lacs immenses, pataugé dans des marécages, parcouru la Prairie dans des charrettes traînées par des bœufs, elles ont dormi à la belle étoile, dans la ronde insensée des maringouins, elles ont bravé les orages, les blizzards et les poudreries.

Rien ne les a arrêtées, rien n’a troublé la sérénité de leur âme.

Je les ai vues dans le Grand Nord, attentives et douces, se pencher sur les détresses humaines, le cœur débordant de pitié, je les ai vues, maternelles et divines, au milieu de leurs petits enfants.

Elles avaient des yeux où vivait la lumière.

* * *

Elles étaient quatre qui partirent un matin de printemps.

Sur une barge, elles allaient vers l’Ouest.

Huit hommes aux bras robustes rament, scandant leur effort au rythme d’un refrain.

Les quatre petites sœurs sont installées au milieu des ballots et des caisses.

Montréal s’éloigne, Ville-Marie qui vit l’effort des pionniers et le dévouement de la Mère d’Youville, la première Sœur Grise. Leur Mère! Le Mont Royal se dresse à l’horizon. Un tournant l’efface. Et voici l’inconnu.

Elles sont seules pour deux mois.

Des regrets? Que sais-je? Le vent qui enfle le flot du Saint-Laurent les emporte dans sa furie.

Dans leurs doigts glissent les grains du chapelet. Elles prient, demandant à Dieu «la force d’aller jusqu’au bout».

Il pleut. Le vent est debout, les mariniers s’impatientent.

Le soir, on dresse la tente. Elles sont transies et se pressent autour du foyer. Tandis qu’on brûle d’un côté, on gèle de l’autre.

Voici les rapides. Les saintes filles sont mortes de frayeur, mais peu à peu elles s’habituent, bientôt elles plaisantent.

Les portages sont longs, il faut gravir la montagne, se frayer un chemin dans les broussailles, franchir des ravins sur des arbres couchés qui tremblent au passage.

D’un ciel bas, la pluie tombe, inlassable; quand on marche, c’est la vase et la boue et l’eau jusqu’à mi-jambes.

Epreuve, la Sœur Lagrave tombe et se foule la cheville: on doit la transporter à travers des fondrières. Les hommes grognent et veulent les abandonner. Etre parvenues si loin pour échouer! Enfin, deux Iroquois s’offrent qui porteront la blessée. La mission est sauvée.

Pendant dix jours, c’est un déluge et dans leur âme inaccoutumée la détresse grandit. Mais elles réagissent et trouvent la consolation dans un amour infini pour Celui-qui-les-mène.

On campe. Sous la toile, l’eau dégouline, on barbote, et l’on retrouve la gaieté devant un feu clair qui pétille. Le repas terminé, on songe au pays, à ceux qu’on a quittés.

Alors un Iroquois, un guerrier splendide, qui est assis dans l’eau, les mains nouées aux tibias, parle.

Il fixe le foyer de son regard aigu comme si du tourbillon des flammes, les légendes de l’héroïque nation allaient surgir.

«Alors, au commencement, il tomba tant de neige que la terre en était couverte. Le sommet des arbres seul apparaissait. Ce n’était plus tenable.

«Alors tous les animaux qui demeuraient avec l’homme partirent pour aller chercher la chaleur du ciel.

«Leur voyage dura plusieurs heures. Enfin, l’écureuil fit un trou au firmament. Ce trou, c’est le soleil.

«C’est par là qu’ils pénétrèrent tous dans la Terre d’en haut.

«Là, un ours gardait la chaleur. Elle était suspendue, ainsi que les autres éléments, dans différents sacs, à un grand arbre, les uns disent que c’était un érable, d’autres un sapin. Cet arbre était au milieu d’une île.

«Le caribou se dirigea aussitôt en nageant vers l’arbre et s’empara du sac qui contenait la chaleur.

«L’ourson dit:

«--Mon père, on vole la chaleur!

«Et l’ours, en grondant, poursuivit le voleur dans son canot, mais la souris ayant rongé l’intérieur de la pagaie, celle-ci cassa. Et les animaux s’enfuirent avec la chaleur. Le sac étant lourd, ils le portèrent à tour de rôle.

«Mais la souris--depuis elle est maudite--rongea l’enveloppe, l’outre creva et la chaleur se répandit sur la Terre et fit fondre en un instant l’immense quantité de neige qui la couvrait.

«C’est pourquoi il n’y eut plus de Terre. Nihnaouldé!

«Tous les hommes et tous les animaux périrent.

«Un vieillard, seul, eut le bon esprit de construire un grand radeau--certains disent que c’était une barge--sur lequel il se retira avec quelques animaux.

«Alors les Montagnes Rocheuses apparaissaient hors de l’eau.

«Tout à coup, l’eau a recouvert les montagnes.

«C’était fini. Il n’y avait plus de terre.

«Cela dura des jours et des jours. C’est pourquoi tous les animaux et tous les oiseaux plongèrent pour aller chercher la terre, mais de terre point.

«Alors l’aigle s’envola à la recherche d’une cime. En vain.

«La pie partit à son tour, elle vit la tête des sapins et rapporta un bourgeon dans sa patte. Mais on sut qu’elle avait menti, le bourgeon, elle l’avait trouvé flottant sur les eaux.

«Et les eaux montaient toujours.

«Le vieillard dit au _Kankanwi_:

«--_Kankanwi_, mon ami, tu plonges fort bien, va donc voir si tu trouves la terre.

«Le canard plongea et revient bientôt, tout essoufflé, il n’avait rien trouvé.

«L’homme le remet sur le radeau et s’adresse au castor:

«--Tu plonges encore mieux que le _Kankanwi_, va donc voir si tu trouves la terre.

«Le castor obéit, il reste longtemps sous l’eau, mais il remonte épuisé, il n’a rien vu.

«L’homme dit alors au rat musqué:

«--Mon petit frère, tu es ma dernière espérance, mais j’ai confiance en toi; plonge et tâche de trouver la terre.

«Et le rat musqué plonge. Il reste un jour entier sous l’eau, puis il reparaît plus mort que vif, couché sur le dos. Il respire avec peine. Le vieillard le hisse à bord, le ranime. Quelle joie, le rat musqué a de la boue aux pattes.

«L’homme la ramasse avec soin, l’aplatit en couche bien mince entre ses mains et la pose sur l’eau. Puis il se met à souffler dessus.

«Alors ce peu de terre, grand comme une feuille de peuplier, commence à s’étendre.

«A chaque souffle, elle se développe. L’homme continue de souffler jusqu’à ce qu’il voie une grande île assez solide pour le porter.

«Il demande:

«--Où sont les cadavres des hommes?

«La pie dit:

«--J’ai vu des oiseaux qui les mangeaient sur le rivage.

«Le radeau aborde. Le vieillard et les animaux débarquent.

«Depuis ce temps-là, la terre existe et les hommes sont sur la terre.»

L’Indien s’est tu. Il reste hiératique, les yeux fixés sur la flamme qui diminue.

Les mariniers se sont étendus à même le sol.

Les quatre petites Sœurs Grises bénissent Dieu qui a mis dans l’âme obscure du sauvage une lueur.

Elles ont foi dans leur mission de charité, de dévouement, d’obéissance.

Le sommeil berce la simplicité de leur cœur.

Elles étaient quatre qui partirent, un matin de printemps[54].

[54] J’unis ici dans un même amour, un même acte de Foi, non seulement les Sœurs Grises, mais toutes les Religieuses de l’Ouest et du Grand Nord. Toutes sont des femmes admirables, d’admirables servantes du Seigneur. L.-F. R.

A L’OMBRE DE LA CROIX

A l’ombre de la croix, il y a des ombres qui se meuvent.

Ce n’est pas l’ombre de ceux que le Christ appela, après une nuit de prière, sur la montagne sainte.

Ce n’est pas Simon qui fut nommé Céphas, ni André, le pécheur de Bethsaïde, ni Jean, fils de Zébédée, ni Barthélémy que les prêtres des idoles arméniennes écorchèrent vif, ni Simon le Chananéen, ni Jude, ni Thomas, ni Jacques, ni Mathieu. Ce n’est pas Judas qui déjà portait dans son cœur le serpent d’envie.

Non, ce ne sont pas ceux qui «se tenaient debout tous ensemble sous le portique de Salomon» et qu’une multitude entourait, longue théorie montant vers le Temple de Jérusalem pour les voir et les entendre.

Non, non, ceux qui se trouvent à l’ombre de la Croix, ce sont les serviteurs fidèles, les cœurs naïfs et dévoués, les humbles et les chastes qui vivent une vie de labeur sans gloire, obscurément, et qui, après une rude journée, mourront dans la paix du Seigneur «parce qu’ils ont tout quitté pour le suivre sur les routes du monde, par amour pour lui».

Ce sont ceux qui, ayant purifié leur âme, aident l’oblat à porter sa misère dans les régions les plus ingrates.

Aux heures de tristesse, ce sont les compagnons, les confidents, les amis, les frères.

Ce sont les apôtres inconnus qui marchent à côté des Porteurs de lumière; ils n’ont pas l’éclat, mais ils ont la sérénité.

Ce sont des ombres qui se meuvent à l’ombre de la Croix.

Le Père a tout abandonné. Il est parti «orné de sa science et de son sacerdoce» pour glaner les âmes dans les champs infinis de l’incrédulité; aux jours de la moisson, il nouera les épis en gerbe pour les offrir à Celui qui console et qui absout.

Il est l’incarnation la plus pure, la plus sublime de l’esprit de sacrifice, il est celui-qui-combat-en-avant.

Mais l’humble soldat le suit, toujours volontaire et volontairement effacé, il est humilité, il est obéissance, il est le Frère Coadjuteur.

A la forge, à la scierie, abattant les arbres de la forêt, relevant les filets sous la glace des lacs, tirant avec les chiens les traîneaux aux passes difficiles, halant les barges, semant le grain pour la première fois aux flancs de la glèbe nouvelle, poursuivant le caribou qui brâme, se penchant, paternel, sur les cœurs puérils, il est partout, c’est l’auxiliaire indispensable de l’envoyé de Dieu, missionnaire comme lui, Oblat comme lui.

Quand, à la voix des prêcheurs, les Chevaliers se sont armés, sur la terre occitane, pour délivrer le sépulcre du Christ, des cœurs croyants les ont accompagnés, ils se sont croisés pour courir sus aux Infidèles. C’est la foule de ceux dont l’Histoire n’a pas gardé le nom. Mais ce sont ceux qui au jour du sacrifice ayant payé leur dette de souffrance, sont montés s’asseoir à la droite de Dieu.

Pour la croisade des âmes, des cœurs aussi simples sont partis, la même foi les anime, ils n’espèrent rien que servir, obéir et mourir à l’ombre de la Croix.

Cette Croix, ils l’ont façonnée de leurs mains et l’ont placée, avec amour, sur le clocheton de l’église.

Il n’y avait rien sur la page blanche, la carte était nue; avec une patience attentive leurs doigts noueux ont tracé des croix, et voici que s’éveillent à la civilisation, au monde, à Dieu, des régions inconnues: Saint-Jean-Baptiste à Mac Murray, la Nativité à Chippewayan, Sainte-Marie à Fitzgérald, Saint-Isidore à Fort Smith, Saint-Joseph à Résolution, Sainte-Anne à la Rivière-aux-Foins, que sais-je encore? Notre-Dame des Sept Douleurs à Fond-du-Lac, au nord du grand lac des Esclaves et Notre-Dame du Rosaire dans la baie Dease, à l’extrémité du grand lac de l’Ours.

La rivière la Paix et la rivière aux Liards, la rivière Athabaska et la rivière des Esclaves reflètent, aux rares beaux jours, le signe merveilleux.

Mgr Faraud a dit:

--Le jour où nos bons et vaillants frères viendront à nous manquer, nous n’aurons plus qu’à fermer les portes de nos orphelinats, hôpitaux, hospices et à renvoyer aux horreurs de l’abandon, au fond des bois, tous les malheureux que nous avions sauvés.

Ils ont quitté la douce France ou les rives du Saint-Laurent pour vivre une vie de peine; l’hiver arctique pèse sur leurs âmes, mais la désespérance n’entre pas. Tout les émeut, tous les console, un noël chanté par des voix enfantines devant une crèche qu’ils ont édifiée.

Tendrement ils ont façonné les personnages de la plus belle histoire du monde. D’un couteau naïf ils ont taillé l’âne et le bœuf, leurs doigts ont semé des étoiles sur le manteau de la Vierge; est-ce parce que Joseph était charpentier qu’il a une barbe de copeaux? Et voici les Rois, porteurs de myrrhe, et les bergers vêtus de peaux, et les chiens au regard fidèle.

Ces cantiques en montagnais que les orphelins chantent, ce sont eux qui patiemment les leur ont appris.

Tout est liesse et joie dans l’éternel dénûment où ils se trouvent.

C’est la voix du Frère Rio, qui monte dans les gorges de la rivière Nelson et qui chante, pour oublier sa peine, l’_Ave Maris Stella_, de Sainte-Anne-d’Auray, mais le rapide happe la frêle embarcation et le bouillonnement des eaux arrête la chanson.

La mort qui les guette les abat sur la route, en pleine activité, en pleine force, en plein travail.

La fatigue ne compte guère, la fièvre importe peu; n’est-ce pas, frère Ancel, qui grelottant êtes tombé sur la neige pour vous relever dans un suprême effort et pour mourir?

Frère Kearney, qui dira votre vie d’abnégation et de souffrances quotidiennes, vous qui avez conduit le Père Petitot de Simpson à Good Hope, au delà du Cercle Polaire, vous qui, perdu, à genoux dans la neige, avez invoqué le nom de Mgr de Mazenod et qui avez été entendu, filiation des âmes qu’un même amour a pétri?

A Notre-Dame de Bonne Espérance, le Père Grollier qui n’avait vu personne depuis deux ans, s’écrie en vous apercevant:

--Dieu nous aime!

Il vous aimait vraiment ce Dieu qui fit de vous son serviteur le plus fidèle.

--Dieu nous aime!

Et le «petit frère» se met à l’œuvre. Il ne devait s’arrêter que cinquante-six ans après[55].

[55] Le Père Robin l’ensevelit auprès du Père Grollier, dont le petit frère avait lui-même creusé la tombe cinquante-quatre ans auparavant.

Il œuvrait tout le jour; et la nuit, on le trouvait les bras en croix priant dans la chapelle, appelant au secours des humains la charité du Tout-Puissant.

Il faut espérer que nous aurons un jour la joie suprême de voir s’unir dans une même gloire et le Grand Evêque qui créa les Oblats et le dernier de ses serviteurs, le plus humble et le plus ignoré qui, jusqu’au soir de sa vie, pria pour le salut des âmes.

Celui-là, la mort vint le prendre en fin de journée, alors que sa tâche était accomplie.

Mais la liste est longue de ceux qui furent frappés avant l’heure.

Frères Rio, Welsch, Nicolas, Hand, Thouminet, où êtes-vous? Où êtes-vous? Et vous, Gaudmer, Portelance, Cadieux? Et les autres, tous les autres?

Les Sœurs Grises sont en prière, les Pères vous attendent depuis des heures, depuis des jours. Le gouffre bâille, il vous a pris; la glace sournoise s’est ouverte; le sauvage païen vous haïssait, vous passiez avec votre traîne et vos chiens, derrière un bouquet de saules un coup de feu est parti. Votre sang souille la pureté de la neige.

Et toi, Alexis Reynaud, ô mon frère, qui, comme moi, vins à la lumière dans ce Languedoc, fils du soleil et de la vigne, le Languedoc des garrigues caillouteuses où le thym croît, des oliviers à têtes rondes, des marais où paissent les taureaux noirs et les cavales blanches.

C’est bien la volonté divine qui t’a pris par la main et t’a conduit du Grau, qui vit partir le Saint-Roi-Chevalier, jusqu’aux rivages polaires. Dans la grande nuit de huit mois, tu n’as pas regretté les splendeurs nocturnes où passaient, avec l’errance des étoiles, toutes les légendes de notre vieille terre.

Et quand elles apparaissaient, tu reconnaissais le chemin de Saint-Jacques, l’Ourse et le Berger. Mais ici on ne les nommait plus dans la langue sonore, c’était _Yedhtaa-thèn_, _Denintchyé_, _Thèn-Thosé_.

Vigneron, Dieu t’avait promis aux célestes vendanges.

... On lui avait offert la prêtrise, il avait renoncé; pareil à saint François d’Assise, il s’estimait indigne, il voulait servir simplement, se dévouer jusqu’à la mort.

Elle vint.

Mgr Clut lui avait donné la mission de conduire une orpheline aux Sœurs Grises du lac La Biche.

Il remontait l’Athabaska, où les rapides succèdent aux rapides. Un Iroquois guidait sa route. Mais devant la violence des eaux, il voulut couper à travers la forêt pour arriver plus tôt, plus vite.

Plus tôt! Plus vite!

... On trouva, dans une clairière, des cendres, des tisons et des ossements calcinés, et, sous du sable, des débris humains.

Le sauvage avait abattu l’homme au moment où il priait. Il avait fait un abominable festin, puis il était parti, emmenant la fillette que nul ne revit jamais.

Sous une croix de bois, Mgr Clut a écrit lui-même:

R.I.P. _In memoria æterna erit justus_ F. Alexis o. m. i.

Elle serait longue l’histoire de ces âmes naïves; du reste mon ami le Père Duchaussois l’a contée avec amour[56] mais il me semble que j’aurais un remords d’oublier une des plus belles figures de la mystique de notre temps.

[56] _Apôtres inconnus_, 1 vol. Œuvres des missions, 75, rue de l’Assomption, Paris.

La vie du Frère Leriche qui semble échappée de la plume de ce Jacques de Voragines qui a bercé nos cœurs aux pures harmonies de la _Légende dorée_, feuillet du moyen âge arraché aux livres d’heures des monastères.

Il était pareil à ce jongleur, qui, pour honorer Notre Dame, avait repris ses hardes de baladin et chantait et dansait devant son Image.

A ceux qui s’indignaient, le Prieur disait: