L'épopée blanche

Part 8

Chapter 83,791 wordsPublic domain

En avant, le Père Rouvière bat la piste. Plus loin, le Père Le Roux pousse la traîne.

Alors le destin s’accomplit. Sinnisiak lève son coutelas et frappe le Père Le Roux dans le dos.

L’_homme-de-la-prière_ s’écroule, poussant un cri. Déjà Oulouksak est sur lui, deux coups le percent encore, un aux entrailles, l’autre au cœur.

A l’appel de détresse, le Père Rouvière a répondu, il accourt, Sinnisiak l’accueille à coups de carabine. Le Père veut fuir vers le fleuve, une balle l’atteint dans les reins et Oulouksak l’égorge. Alors, prenant une hache, ils coupent les jambes, les mains, les têtes. Ils arrachent le foie et le dévorent: horrible festin.

La neige est rouge. Dans les tourbillons de la tempête, ils fuient les démons chargés des dépouilles opimes.

* * *

Le lendemain, près du traîneau, des Esquimaux retrouvent les quatre chiens qui, impassibles, attendent le retour de leurs maîtres.

Un an après, d’Arcy Arden rencontre des Indigènes affublés de soutanes et d’ornements sacrés.

* * *

Trois ans après, le gendarme Wight conduit par l’Esquimau Maysouk, trouve quelques débris épars.

--Là était _Ilogoak_ (le Père Le Roux), _Kouliavik_ (le Père Rouvière) est dans le ravin, près du fleuve sur la rive gauche.

Quelques ossements, la harde des loups est passée...

Avec les planches du traîneau, l’homme de police a fait deux croix.

* * *

Quatre ans après, Sinnisiak et Oulouksak comparaissaient devant la Cour suprême, à Edmonton, l’ancien fort des Prairies, sauvé jadis par un Oblat[45].

[45] Le Père Lacombe.

La mort fut la sentence.

Alors Mgr Breynat, père à qui l’on a pris les plus chers de ses fils, demande et obtient la grâce des deux misérables.

Ainsi la pitié et la miséricorde naissent du sacrifice et de l’immolation.

* * *

Ce sont les plus misérables, les plus pauvres, les plus abjects.

C’est pourquoi il faut les aimer «au delà de la vie» comme les ont aimés les Pères Le Roux et Rouvière, jusqu’à l’abnégation totale et le don de soi-même.

C’est pourquoi d’autres Oblats ont pris la place des Oblats disparus; la terre peut garder les corps et boire tout leur sang, des âmes vivantes se lèvent pour l’accomplissement de l’œuvre sainte.

L’étoile des mages les conduit où la volonté du Très Haut les mène.

Ils portent la parole divine et les plus misérables, les plus pauvres, les plus abjects, marchent vers la lumière.

Les fils de Cham, de Sem et de Japhet sont les brebis d’un même troupeau.

La nuit polaire est un rayonnement.

SOUS UNE TENTE EN PEAU DE BUFFLE

Dans son _tipi_ conique, Sapomarxikaw va mourir!

Sapomarxikaw, Pied-de-Corbeau, chef de la tribu des Siksikas, le guerrier sans reproche, qui mena son clan au combat et lui donna la gloire d’être le plus redoutable et le plus redouté.

Pied-de-Corbeau, l’ami d’_arsous-kitsi-parpi_, de ce Père Lacombe admirable, qui autrefois scella dans le sang une amitié jamais démentie.

Les Cris avaient surpris la nation des Pieds-Noirs: ils en faisaient un grand carnage. Pied-de-Corbeau et ses jeunes hommes s’étaient jetés dans la bataille avec l’ardeur qu’ils tenaient des ancêtres. Le vieux chef _Natous_--le Soleil--l’avait pressé sur son cœur, lui disant:

--Mon fils, il faut sauver notre nation, mais sauvons avant tout la _Robe-noire_.

L’_homme-de-la-prière_, sa bannière blanche dans une main, sa croix d’Oblat dans l’autre, est au cœur de la mêlée. Une balle l’abat.

Alors Pied-de-Corbeau pousse son cri de guerre, son appel fanatise ses troupes. Le jeune chef s’élance, hurlant aux Cris et aux Assiniboines:

--Vous êtes des chiens! Vous avez tiré sur _arsous-kitsi-parpi_, vous avez tué l’_homme-de-la-prière_.

Les Cris, honteux, se retirent.

Le sang versé par le prêtre avait apaisé les démons du carnage.

La protection de Dieu s’étendait sur le camp. Et les Pieds-Noirs, orgueilleux de leur race, rendirent hommage à celui qui vint leur apporter les paroles de paix.

Les années se sont écoulées, dures et pitoyables pour l’Oblat, errant d’une tribu à l’autre, prêchant la mansuétude et l’amour aux frères ennemis. Pied-de-Corbeau est devenu un chef fameux, il a conduit avec bonheur Gens-du-Sang et Sarcis à la poursuite du bison.

Il est l’ami loyal et fier sur qui l’on peut compter aux jours sombres.

Ces jours arrivent, révolte des métis, insurrection, batailles. Pied-de-Corbeau a promis au Père Lacombe que les Pieds-Noirs seraient fidèles. Ils le seront.

Quand la _lune affamée_ se leva sur la prairie, non plus pour vingt-huit jours, mais pour des mois, sous leurs _tipis_ de peaux de buffles, les Pieds-Noirs attendaient la mort, souffrant plus de l’humiliation que de la famine.

Ils mangeaient les carcasses empoisonnées des loups, faisaient «chaudière» avec les os des bœufs blanchissant dans le plaine.

Le Père Lacombe avait obtenu d’Ottawa des semences, des vivres, et l’espoir était revenu au cœur des hommes.

Dans la prairie, la nouvelle est passée plus vite qu’un cheval de chasse:

--Les jours des blancs sent comptés, et le buffle va revenir.

Gros Ours, le chef des Cris de la prairie, dont la réserve est voisine du lac de la Grenouille, parcourt la plaine et se signale par ses atrocités.

Le Jeudi Saint 2 avril[46], les Pères Fafard et Marchand sont massacrés! et leur église flambe!

[46] 1885. Les Pères Fafard et Marchand, tous deux o. m. i.

Une vieille sauvagesse montagnaise--nouvelle Véronique--essuie le visage saignant des martyrs.

Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel et que brille sur eux la lumière sans fin.

Les Pieds-Noirs sont aussi loyaux que braves. Le chef et les guerriers ne bougent pas.

Aujourd’hui, dans son _tipi_, Sapomarxikaw va mourir!

Et les hommes de la médecine, les sorciers sont accourus. Pour chasser les esprits du mal qui rôdent, les crécelles grincent, les tambours battent, les cris montent, assourdissants. Les incantations magiques s’élèvent, puis les prières, et puis les chants.

Un silence.

Un vieillard se lève:

--O Manitou! O Grand Esprit! Ecoute les exhortations de ton peuple. Ce guerrier que tu vois couché, je l’ai vu sur son cheval qui se cabrait, il portait à sa ceinture les chevelures ennemies, preuve de sa vaillance.

Il nous a fait suivre la loi des ancêtres. Nous avons écouté ses conseils. Aux temps heureux, c’est par centaines que les buffles ont été abattus. Il a été bon, hospitalier, secourable, il a aimé les pauvres, ô Manitou, ô Grand Esprit, laisse-le parmi nous.

Et les clameurs recommencent; un sorcier harangue les mauvais Esprits, cause du mal, une horrible vieille édentée, les cheveux au vent, le visage exsangue, pousse de rauques aboiements; un sorcier souffle de la cendre sur le feu, pour éteindre la douleur qui brûle comme la flamme. On promène des fétiches autour du camp.

Les hommes jeunes sont abattus, les femmes déchirent leurs vêtements, les enfants pleurent, les chiens, le museau droit, hurlent à la mort. Dans le tipi en peau de buffle, cependant, le grand chef va mourir.

A son chevet, il y a un Oblat. De Calgary, un médecin arrive, les sorciers le chassent.

Le Père Doucet reste seul au milieu des vociférations.

Pied-de-Corbeau n’est pas un converti, mais il y a longtemps que ses fils sont catholiques: il a défendu l’entrée de sa _réserve_ aux ministres protestants.

Il a dit bien souvent:

--Notre Grand’mère la Reine nous donne le pain, mais le Père Lacombe nous donne plus encore, il nous donne la consolation.

Consoler, divine mission, richesse de l’âme! Que peut la raison contre l’amour[47]?

[47] La raison n’a jamais séché une larme. (Chateaubriand.)

Lui a peur de ne pouvoir observer la loi divine. Il ne se croit pas assez pur, assez bon... et les jours ont passé après les jours et voici le dernier qui se lève.

Le missionnaire est toujours là, il ne l’a pas quitté.

Seize heures coulent une à une, les hommes de la médecine sont déchaînés.

Pied-de-Corbeau fait un signe. Tout se tait.

--Appelle mon frère et mon beau-frère.

Et le Père Doucet envoie chercher _Trois-Bœufs_ et _Rabbit-Carrier_.

Puis le chef ordonne:

--Qu’on m’habille!

On le revêt de ses vêtements d’apparat: jaquette en peau de daim, mitaines en peau de jeune buffle, panache de plumes de corbeau (_ekkinam_).

Un jeune guerrier lui apporte son calumet de cérémonie et le lui met entre les lèvres.

--_Trois-Bœufs_, mon frère, la tribu est entre tes mains. Approche, _Rabbit-Carrier_, et dis-moi le chant de la guerre de Siksikas.

Et l’Indien, grave, chante des mémorables faits de la tribu.

«Nous, les Siksikas, nous sommes les guerriers par excellence. Nos territoires de chasse sont immenses: ils s’étendent des sources du Missouri à la rivière Saskatchewan, des Rocheuses à la Prairie sans fin.

«A l’époque où le cheval n’existait pas, nous forcions le buffle à la course. Nos mocassins se sont teints de la cendre de la Prairie en feu, c’est pourquoi on nous appelle Siksikas, les Pieds-Noirs. Puis, nous avons pris les chevaux de nos ennemis et nous avons alors défié le vent.

«Nous avons fait la guerre et nous avons vaincu les Cris, les Assiniboines, les Sioux, les Corbeaux, les Têtes-Plates, les Kutenais.

«Nous sommes les Siksikas; les Kainahs et les Piégans sont nos frères, les Atsinas et les Sarcis sont nos cousins.

«Napi, le Vieil Homme, nous protège et Natsous nous donne la puissance.»

Lutte du passé qui s’efface et de l’avenir qui point.

Natsous, le soleil, la fête de la tribu, les danses, le courage des jeunes hommes qui veulent devenir des guerriers, et, près de lui, calme, la _Robe-noire_, l’homme-de-la-prière, frère de son ami, _arsous kitsi parpi_.

Le crucifié est-il le sauveur des âmes, accueillera-t-il celui qui a fourni une rude journée? Il a fait trembler ses ennemis, mais il a protégé les faibles.

Visiblement, la grâce est en lui, alors Sapomarxikaw tourne son regard vers le Père Doucet. Celui-ci comprend, il se penche vers l’agonisant:

--Veux-tu recevoir le baptême?

Le chef de la nation Siksika lâche le calumet qui tombe et de sa main droite fait un grand signe de croix.

L’Oblat prononce les paroles rituelles.

Les lèvres du mourant remuent: quelles paroles expirent dans un souffle, quelles prières, quels espoirs, quels regrets, quelles réminiscences? Seul, le Seigneur pourra comprendre. Lui seul écoute, lui seul entend.

Dehors, les hommes de la médecine redoublent de fureur.

Sous le _tipi_ conique, le grand chef est immobile et son âme est ailleurs. Elle monte, sereine et confiante, plane au-dessus de cette Prairie qu’elle a tant aimée, et s’élève jusqu’au seuil de l’Eternité où règne Celui qui juge les vivants et les morts.

Il n’est plus.

Un coup de feu abat son cheval favori. Tout un peuple est désespéré.

Près de la dépouille du chef, il y a une _Robe-noire_ qui prie à genoux, de toute la ferveur de sa foi.

* * *

Sur une croix en granit blanc, on a gravé une date et un nom[48].

[48] (Crowfoot, père de son peuple, 24 avril 1890.)

L’ÉVÊQUE ERRANT

Celui-là est un Canadien de la Nouvelle-France, Canadien comme Mgr Provencher, Mgr Langevin--le grand blessé de l’Ouest,--Mgr Taché, comme le Père Lacombe.

Pareil à eux, il est Oblat. Sur cette terre aimée de Dieu, la Foi est une nécessité de l’existence. Elle est dans l’air que l’on respire, elle bouillonne dans le jaillissement des eaux, aux courbes des rapides, les arbres millénaires l’attestent dans la forêt impénétrable, elle passe sur la prairie avec la voix des cloches et le vent la porte qui peigne la moisson.

Famille canadienne aux mœurs patriarcales qui a su résister à la folie des siècles, tu es la plus pure manifestation de l’Esprit, puisque tu as su conserver malgré tout, malgré tous, la tradition léguée par les ancêtres.

Normands, Picards, Poitevins et Manceaux, vous avez gardé dans la persécution l’âme des premiers néophytes, et vous portez avec joie l’orgueil magnifique de votre terre canadienne.

Dans le miroir des eaux du lac des Deux-Montagnes, Charlebois, tout enfant, a lu sa destinée.

Sa vie pouvait couler unie et douce, pastorale et sereine, il a choisi d’autres chemins.

Croyant, il savait que Jésus n’a jamais été plus beau, plus rayonnant que cloué sur la Croix.

De son sang, l’Eglise a jailli, triomphante. Elle est née dans la douleur d’une étable, elle a grandi sous la verge des bourreaux, mais les cris de la populace n’ont jamais pu étouffer la voix de ceux qui annonçaient au monde que les temps étaient révolus.

Mgr Charlebois a subi toutes les souffrances du Nord. Sa jeunesse s’est usée dans la longue patience de la solitude, mais son âme est sortie de l’épreuve marquée du signe révélateur.

Le jour où la mitre a ceint son front humilié, une voix s’est élevée qui disait: «On n’est jamais plus grand que dans la douleur. Vous avez été préparé par l’épreuve et par le sacrifice. Vingt-trois ans sont passés qui, jour par jour, ont pesé lourdement sur vos épaules solitaires, mais votre zèle est inlassable.»

Et le R. P. Dozois, provincial des Oblats, ajoutait:

«Il a souffert en martyr, il a pleuré en saint.»

Mais, la crosse en main, l’Evêque est resté missionnaire.

Guidé par la volonté de Saint Pierre à l’épiscopat, Mgr Charlebois a vu s’ouvrir à son activité dévorante le diocèse le plus ingrat qui soit.

Ah! certes, elles n’offrent rien aux convoitises humaines, ces terres du Keewatin, au nord du Cercle arctique! Sur cette terre glacée, séjour de l’épouvante et de la mort, Mgr Charlebois est allé, acceptant son calvaire.

Ainsi il accomplit la mission qu’on lui a confiée.

«Votre cœur est plein de l’amour de Dieu, qu’il se déverse sur les âmes les plus abandonnées; allez là-bas dans l’Extrême Nord, allez-y par Marie--_Ad Jesum per Mariam_, c’est là que votre modèle divin vous attend.

«Votre cathédrale, ce sera la tente de toile ou la voûte des cieux, pour véhicule, vous n’aurez que la misérable traîne à chiens. Votre peuple, ce sera le peuple indien, allez au Calvaire, allez!»

Et Mgr Charlebois est parti; depuis, comme le juif de l’opprobre, il a marché, portant à ceux qui souffrent la consolation de sa présence, aimant d’un amour surnaturel les plus bas, les plus ravalés. Il s’est donné avec passion au recrutement des soldats de la Foi, et nombreux sont ceux qui ont répondu: Présent! à son appel d’apôtre.

Je n’ai pas la joie de le connaître, mais j’ai vu son image. Il marchait courbé sous le faix, les genoux cassés, les jambes molles, ses yeux cherchaient la piste, il semblait prêt à s’écrouler et à mourir.

Mais on sentait que par un effort sublime, d’un coup d’épaule, il allait remonter son fardeau, assurer sa démarche et partir d’un pas mesuré mais sûr, vers des buts toujours plus lointains.

Mgr Charlebois, évêque de Bérénice, en Libye, vicaire apostolique de Keewatin, sait que sa journée n’est pas faite, il ne doit pas connaître les matins calmes où l’homme se réjouit de vivre.

«Quand je serai élevé entre le ciel et la terre, j’attirerai tout à moi.» L’heure de Mgr Charlebois n’est pas venue. C’est pourquoi dans l’humilité la plus absolue, dans la foi la plus ardente, _Kitchi ayamihewikimaw_--le grand chef de la Prière--continue à subir la pauvreté et toutes les misères que l’on trouve sur cette terre où ses prières ont fait descendre la bénédiction du Seigneur.

Il va, on le croit loin, il est ici.

Des Indiens l’ont reconnu. Ils crient:

«_Makawob kitchi ayamihewikimaw!_» Voici le grand Priant qui arrive.

Et le Père sort de sa hutte de bois, il accueille un homme qui vient de faire un portage de deux lieues dans la boue et dans l’eau jusqu’aux genoux. C’est l’Evêque. Sa droite se lève, il bénit ses enfants.

... Un soir, le missionnaire dort. Il est très tard, la journée a été rude.

Un poing heurte la porte:

--_Haw! Wanishka!_ Allons, allons, debout!

C’est Sa Grandeur qui passe.

Mission Saint-Joseph, Mission Sainte-Gertrude, Mission du Caribou, Mission Saint-Pierre, où le R. P. Gasté est resté quarante-trois ans de sa vie, mission du Sacré-Cœur à Pakitawagan que le Père Bonnald a fondée, étapes d’une route qui ne finit jamais, vous avez vu passer--combien de fois depuis des ans?--l’évêque errant, dévoré par la vermine, n’ayant ni pain, ni sel, ni sucre, il a fait halte un soir, au matin, il est reparti. Rien n’arrêtera sa ronde. Ses pas font des trous dans la neige; il est seul, dites-vous? Non, il y a une ombre auprès de lui. C’est Jésus, fils de David, qui l’accompagne[49].

[49] Les deux frères de Mgr Charlebois appartiennent à la congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

POUR LA PREMIÈRE FOIS

--Tout est paré?

--Oui.

--Larguez.

Doucement, le _Nascopie_ s’éloigne du quai où les amis font des signes d’adieu. Il prend le courant et bientôt les hauts élévateurs défilent, puis les dernières maisons de Montréal et voici la campagne qui verdoie au soleil de juin.

A six heures, on double le cap de la Madeleine, sur la maison des Bonnes Sœurs, il y a un drapeau qu’un vent léger fait palpiter comme un cœur.

Sur son rocher, Québec--la bonne ville--veille dans toute la splendeur de son passé et de sa gloire.

Le pilote descend, un autre monte à bord qui conduira jusqu’à la pointe au Père.

Le brouillard tisse de brume l’estuaire. On jette l’ancre et l’on attend.

26 juin, ouatée la voix des cloches vient chanter l’allégresse en l’honneur de Madame Sainte Anne, grand’mère du Petit Jésus et patronne du Canada, mais chaque 17 secondes la sirène du phare gémit. La plainte monte déchirante qui semble dire:

«Où allez-vous? Arrêtez-vous! Là-bas sont les dangers, là-bas sont les souffrances. Les démons en folie rôdent sur l’Océan. Restez ici, restez!»

Mais avec le soleil, l’espoir renaît. On part.

L’_Empress_ passe, géant, près du _Nascopie_ pygmée.

Il va vers les vieux pays, le destin du petit navire est de remonter parmi les icebergs toute la côte du Labrador.

... Voici leurs escadres redoutables descendues du Septentrion, conduites par des mains invisibles, elles arrivent lentes, mais irrésistibles, fortes comme le Destin, aveugles comme lui.

Le froid est intense. Le brouillard pesant comme un suaire.

Avec prudence, le navire louvoie.

* * *

Carterets, une anse parmi les rochers abrupts, quelques maisons de bois. Cela sent la morue, le goudron, la saumure.

* * *

Départ dans la brume. Le temps est froid, humide et sombre.

Rigolet, à 45 milles en amont de Hamilton Inlet. Pour la première fois, voici les Esquimaux. On embarque des barils pour l’huile de phoque, des madriers. Sur le pont, les canards, les poules, les cochons, voisinent, autour d’eux grondent les chiens faméliques et batailleurs.

* * *

Le 9 août, le _Nascopie_ double le cap Childley. La côte est âpre, sauvage, dénudée, pittoresque.

Le bateau joue à cache-cache avec les icebergs et les îlots rocheux que forme l’entrée du Lake Harbour.

Là, une goélette d’Ecosse a péri corps et biens, à l’automne dernier. Les flots gardent leur secret... la mer efface le souvenir des hommes.

* * *

Cap Wolstenholme. Extrémité S.-O. du détroit. Un poste de l’Honorable Compagnie et trente familles d’Esquimaux. Ils sont là sur la rive rocheuse, malpropres, huileux et rieurs.

* * *

Enfin, le mardi 3 septembre, fête de la Mère du Bon Pasteur, par un temps clair et calme, voici Chesterfield Inlet.

Deux hommes descendent qui vont vivre là, des mois et des mois, dans la misère et la douleur, dans l’espérance aussi.

Les Pères Turquetil et Le Blanc arrivent pour fonder sur ces rivages la première mission esquimaude.

Après quarante-deux jours d’angoisse et de péril, Dieu les a conduits au port. Ils viennent pour travailler à sa sainte gloire.

Les deux Oblats dressent leur tente, la nuit descend; à genoux, ils remercient le Très Haut et pour la première fois sur cette terre montent vers lui les oraisons du soir.

* * *

Pendant les heures nocturnes, la tempête a soufflé, la mer démente a mugi, mais au matin, le calme est revenu, alors les deux hommes commencent à bâtir la Maison du Seigneur.

Dur travail, travail sain, des chansons rythment le tapage des marteaux, planche à planche l’édifice s’élève;[50] six jours, les hommes peinent, le septième ils l’offrent à Dieu et leurs mains rudes, tailladées de coupures, crevées d’ampoules, consacrent l’Hostie sainte qu’ils élèvent pour la première fois aux yeux des païens étonnés.

[50] Tout a dû être apporté de Montréal, matériaux, outils, le ravitaillement aussi, pour une année entière. Sur ces terres il n’y a rien, absolument, ni arbre, ni végétation.

Mains travailleuses, mains agiles, vous étiez douces à Celui qui songeait à des mains pareilles qui se tendaient vers un petit enfant, là-bas, sous un ciel de Judée, dans un atelier où un Compagnon Charpentier s’activait.

Mains de Joseph, ô mains consolatrices, vous releviez des boucles blondes pour lire le destin sur le front d’un enfant, et vos yeux de bonté rencontraient l’énigme de ces grands yeux qui portaient, au fond de leurs prunelles, le rachat des péchés de la terre.

* * *

Le _Kyrie_, le _Gloria_, le _Credo_... le chant grégorien monte; les femmes, les enfants, les hommes écoutent, graves et réfléchis, ces mots qu’ils ne comprennent pas. Alors le Père Turquetil, le crucifix tendu, explique aux indigènes pourquoi il est venu et pourquoi désormais il vivra de leur vie.

Pour la première fois, les Esquimaux épellent lettre par lettre, mot par mot, le livre de Dieu.

La Croix les intrigue, le Sacré-Cœur les attire, pauvre Sacré-Cœur, ballotté par les vagues, qui est venu jusqu’ici, ouvrant à ces enfants déshérités ses bras secourables. Il est pitoyable, il est triste, il est bon. Un Esquimau demande:

--Père, c’est ton portrait?

* * *

Maintenant, ils sortent: dans leur langue gutturale, ils commentent ce qu’ils ont compris, ce qu’ils ont vu. Les enfants croquent des bonbons, les femmes jacassent. Un vieillard, la joie au cœur, murmure:

--_Kouillounamik! Kouillounamik!_ Je suis content! Je suis content!

* * *

Les années ont passé; dans la misère et dans la joie, l’œuvre s’est poursuivie. La mort a couché un des deux ouvriers de la première heure, ce bon Père Le Blanc dont l’âme dévorante a usé le corps.

Il est tombé et Dieu l’a pris. Le Père Turquetil est resté seul; tenace, volontaire et têtu, il n’a pas désarmé.

Qui dira ses tristesses et ses désespérances, alors que la famine rôdait, décimant les plus chers de ses fils, usant la patience des cœurs les mieux trempés?

Le second hiver, le ravitaillement n’est pas venu... on a vécu comme on a pu... et depuis... et depuis. Ah! Seigneur! quelle longue misère! Mais quelle joie aussi: après cinq ans de labeur acharné, le grain a germé et le 2 juillet 1917 douze Esquimaux, instruits, édifiés, recevaient le baptême.

Cinq ans de travail sans relâche, cinq ans de luttes, cinq ans d’efforts. Douze baptêmes!

Depuis, huit ans se sont écoulés. Le Père Turquetil a vu son troupeau croître. Notre-Dame-de-la-Délivrande est une église bénie de Dieu, une mission florissante. L’humble père est désormais préfet apostolique, il porte déjà son effort vers des rivages toujours plus au nord, où errent, dans l’ignorance et dans la nuit, des hommes... la Terre de Baffin l’appelle, il ira, il y vient[51].

[51] Pour 1927 est décidée la fondation de Pond Inlet, à l’extrémité nord de la Terre de Baffin, au 73°, à 700 kms au nord du Cercle Polaire.

Au-delà il n’y a plus rien, plus rien que l’immensité désolée des régions polaires où seules les glaces monstrueuses affirment la puissance divine.

Comment va-t-il vivre, Seigneur? Et son troupeau?