L'épopée blanche

Part 7

Chapter 73,973 wordsPublic domain

De Notre-Dame des Sept Douleurs à la mission de la Nativité, il faut franchir le lac Athabaska sur 280 kilomètres. C’est sa première traversée. On est en février. Depuis plusieurs jours le froid oscille entre 45 et 55 sous zéro. Comme équipage, il a trois chiens minables et comme guide un Indien de dix-huit ans, Paulazé.

Qu’importe au Père Breynat! Il faut partir, il part.

Dès la première étape, le père sent une aiguille lui piquer le pied droit. On enlève mocassins et nippes de laine, le gros orteil paraît blanc et dur, on le dégèle avec une friction de neige.

Le jour suivant, l’Oblat et l’Indien se relayent, battant la piste, à la raquette, devant les chiens. Le soir, impossible de faire du feu! Les chiens, dételés, hurlent de froid. Une ampoule s’est formée près du membre malade. Sous l’effort, elle crève, l’orteil se gèle à nouveau.

Paulazé essaye de le frictionner, mais ses mains s’engourdissent sous le froid. Les voyageurs font une tranchée dans la neige pour se protéger. Les heures coulent une à une, désespérantes; avant l’aube, la piste est reprise. A la pointe Caribou, c’est la rencontre d’une _loge_ d’Indiens, ceux-ci examinent le malade, hochent la tête. La plaie ne leur dit rien qui vaille. Il ne faut songer qu’à préserver le pied, avec des peaux de lièvres on établit un pansement.

Cinq jours le blessé va. Cinq jours, il court devant ses chiens, cinq jours, à chaque pas qu’il fait, il sent ses os craquer, comme broyés par un étau.

Au soir du septième jour, le Père et l’Indien arrivent à la pointe de Roche. Encore 60 kilomètres et la Mission de la Nativité apparaîtra.

Soixante kilomètres, une seule étape, oui, mais avec de bons chiens et des jambes valides. Hélas! la _poudrerie_ se lève dans les ténèbres de la nuit. Avec rage la bourrasque s’acharne, on ne voit rien à deux pas. Hommes et bêtes se terrent pendant deux jours.

Fantasque, la tempête s’est effacée, la misérable équipe reprend sa course errante, mais le père au premier pas tombe, il se relève, retombe encore. Impossible d’aller plus loin. Il gît sur la neige où sa robe met une tache noire. Il attend que son Destin s’accomplisse.

L’Indien se penche vers lui, il lui parle affectueusement, il le soulève avec d’infinies précautions, l’enveloppe avec des couvertures, lui fait un lit de branches de sapin et, s’attelant à la traîne, il tire avec les chiens.

Le voyage dure deux jours, deux jours d’angoisse, deux jours d’agonie.

A la Nativité, depuis de longues heures, Mgr Grouard est dans les larmes.

Des Indiens sont arrivés qui ont suivi la trace du Père et l’ont perdue. «Ils se sont gelés dans la poudrerie», annoncent-ils.

Les sauvages du Fort de traite battent le lac, en vain. Sous le linceul de neige quel lourd secret se cache?

Les Sœurs Grises et les enfants supplient Dieu, mêlant les prières aux pleurs et le miracle se renouvelle.

Là-bas, une ombre vacille qui se meut lentement.

Ces chiens fourbus, cet homme qui peine, Seigneur, Seigneur, c’est la mort qui s’avance! Mgr Grouard sent son cœur se glacer.

Hosannah! sous les couvertures, la tête du jeune missionnaire paraît. Monseigneur crie: _Deo gratias_ et, de glaçon en glaçon, il saute, il accourt, il est là.

Dans ses bras robustes, il porte le corps inanimé comme un père porte son enfant.

Et c’est le chaud réveil dans la quiétude de la mission. Monseigneur est debout au chevet du malade. Il a retrouvé son courage et sa joie.

L’orteil? Ta, ta, ta, _cent-trente-deux_, ça ne sera rien. Il est gangrené? Peuh! un coup de rasoir. Remercions Dieu.

Monseigneur allume sa pipe, sa bonne pipe qu’il n’avait pas fumée depuis les jours d’angoisse.

--Frère Ancel, affûte ton couteau. Enlève-moi ça.

Ça, c’est l’orteil boursouflé, noir, gangrené.

Il n’y a ni chloroforme, ni cocaïne, on s’en passera. Père, du courage.

Du courage, le patient en a. Il dit simplement:

--Frère, faites vite, à la grâce de Dieu.

La lame glisse sur un tendon. Un cri, un long cri de douleur. C’est fait.

... Et depuis, le Père Breynat est devenu Mgr Breynat. Mgr Grouard, qui l’ordonna prêtre, l’a consacré évêque, et l’évêque a repris les courses errantes du missionnaire à travers un diocèse immense; dans la désolation de l’hiver arctique, il va, de tribu en tribu, porteur de consolation. Les vents polaires soulèvent la neige en épais tourbillons, il se rit de la neige et se moque du vent, ou plutôt il s’identifie avec lui, il adapte sa force à sa volonté. Ils sont tous deux une manifestation divine que rien n’arrête, que rien ne plie.

L’_Evêque du Vent_ descend le Mackenzie et aux dernières marches du monde, à Aklavik, il bâtit la maison du Seigneur.

Le sol où son pied mutilé se pose devient terre de Dieu.

AU CŒUR DE LA TEMPÊTE

--_Machi Manitou_, le mauvais esprit est sur nous.

«Nous espérions toujours que la _Robe-noire_ viendrait nous apprendre la prière. Nous l’attendons chaque printemps. Nous avons vieilli, nos enfants sont devenus grands et nous ne savons pas encore prier ni chanter la prière.

«Alors, j’ai dit à mes fils, descendons vers la mer.»

Tel est le message que porte l’envoyé du chef des Naskapis de Petshikupan, dans la baie du Gros Homme[37].

[37] Tshé shats heu.

La tribu s’est mise en marche, à travers les bois, pour se rapprocher des hommes qui portent avec eux le salut.

Et les Pères Deléage et Pian suivent le messager.

La descente du Kepeskak est facile, mais bientôt la misère commence. C’est le portage dans les marais. Il faut s’arracher à une boue gluante, on s’enlise sous le poids du canot, des roseaux coupants meurtrissent les pieds. Chaque mètre est une douleur, chaque pas un supplice.

Enfin, voici la mer. Un _sloop_ est là. On part. La voile s’incline doucement sous la brise et le soleil joue sur les flots; le soir, le Fort d’Albany est en vue.

Mais, au réveil, le brouillard est venu, tissant sa brume entre le ciel et l’eau.

Trois jours passent. Calme plat.

Une éclaircie déchire le ciel. On va essayer de partir. Mais le bonheur est fugitif, le vent tombe, la neige descend à gros flocons. La mer blanchit et bientôt l’ouragan se déchaîne.

La voile est repliée, on jette l’ancre, vingt brasses, cinquante, soixante, quatre-vingts, le grondement de la chaîne s’arrête, elle se tend, elle casse.

Un cri:

--Mon Dieu, nous sommes perdus!

Et le navire est le jouet du vent.

Alors, les deux Pères remontent sur le pont. Deux hommes de l’équipage souffrent du mal de mer. Le Père Deléage et le Père Pian aident à la manœuvre.

La nuit vient, noire, horrible.

Où est-on? Où va-t-on? la seconde qui tombe est-elle la dernière? Faut-il vivre ou perdre ici l’espoir?

L’histoire se renouvelle des apôtres de Dieu au péril de la mer.

Ce navire qui danse sur la cime des flots, dans les passes nordiques, n’est-ce pas le navire qui porte Paul sur la mer latine?

Des montagnes de Crète, le noroît est descendu. Treize jours, treize nuits, l’ouragan hurle, exigeant une proie. Les mâts craquent, les voiles sont arrachées, les lames balayent le pont, l’abîme ouvre sa gueule béante.

Les fanaux, secoués par les rafales, déplacent les ombres, grappes humaines attendant, résignées, la marque du Destin.

Ils sont deux cent soixante-seize, il n’y a plus d’eau, les vivres manquent, tous défaillent, les matelots se jugent perdus, les passagers grelottent de froid et de peur.

Au grondement du tonnerre, à la lueur des éclairs, Paul voit dans le ciel qui s’illumine la promesse du salut, le signe d’espérance.

Il va, ranimant tous les cœurs, sa voix domine le tumulte des flots.

--Pas un de vous ne perdra un cheveu de sa tête.

Il marche dans les ténèbres, exaltant les courages, clamant sa foi.

Dieu est avec lui, l’ange _lui a fait don_ de ce troupeau.

--Pas un de vous ne périra. Les choses seront comme elles m’ont été dites. Une île est là, prochaine.

Et, dans le matin blême, une terre apparaît...

Oui, l’histoire est pareille et pareille est la destinée.

Sur la fragile embarcation, la tempête s’acharne, les Pères travaillent et prient.

Paul les protège et Pierre les dirige vers la voie du salut.

Mais dans la hurlée de l’ouragan une image prend corps.

N’est-ce pas ton visage, ô doux François-Xavier, apôtre infatigable, ouvrier obéissant du plus ingrat labeur?

Les matelots blasphèment le nom de Dieu, le capitaine joue aux dés ses esclaves, mais la spirale du typhon s’avance. Les voici tous à genoux implorant le Seigneur.

François-Xavier est là, les anges, les patriarches, les apôtres, les saints, lui font un cortège de gloire.

Dans l’épouvante des gouffres entrevus, il apaise la démence des flots d’un signe de sa main.

Comme autrefois sur la mer des Moluques, pareilles à deux bêtes de l’Apocalypse, la mort et la vie s’étreignent, combat de titans, forces désespérées.

C’est un vaisseau fantôme qui passe sur les flots, caparaçonné de glace, dans le cauchemar d’une nuit qui ne finira pas.

L’aube vient cependant, et quelle aube! La neige tombe, inlassable. Le brouillard est si dense qu’on ne voit que les vagues échevelées déferlant sur le pont.

La voix du Père Deléage implore:

--Mon Dieu, envoyez-nous un rayon de soleil.

Et Dieu exauce son serviteur. Un soleil laiteux paraît. C’est le salut! Quelques minutes plus tard, et tout était perdu. Le _sloop_ danse au milieu des brisants. La rivière Moose, au chenal étroit, est proche. Voici la bonne terre. Pour gagner la rive, on marche dans l’eau, elle est glacée, qu’importe! La flamme claire d’un foyer ranime toutes les défaillances, on a chaud dans sa chair, on a chaud dans son âme. Le danger disparu, l’espoir tenace renaît au cœur des hommes. Et l’on s’endort, bercé de songes magnifiques.

Au matin, une carcasse informe est le jouet des lames. C’est le bateau qui s’est brisé sur les récifs, pendant la nuit. Les Pères ont tout perdu, vêtements, lits, couvertures, rituel, les Saintes Huiles, et les mille petits objets indispensables à ceux qui vivent dans ces régions déshéritées.

Trois jours les naufragés errent sur le rivage, demandant à la mer de leur rendre quelques lambeaux, mais la mer a tout pris.

Alors, dans la neige qui tombe, les deux _Robes-noires_ se mettent à genoux et disent comme Job autrefois:

--Mon Dieu! Vous nous aviez tout donné, vous nous avez tout enlevé. Que votre saint Nom soit béni!

JAMAIS PLUS

--Chef de la Prière, lève-toi, vite, vite.

Les coups pleuvent sur la porte.

--Qu’est-ce que c’est?

--Ouvre-moi, ouvre-moi.

Et le missionnaire[38] sort de sa couche.

[38] Le Père Bonnald o. m. i.

Le froid entre avec un jeune garçon.

--Ferme la porte.

Au milieu de la chambre, ses raquettes à la main, l’Indien s’arrête, intimidé.

Il a fourni une longue course, sa poitrine se soulève, oppressée, d’un geste machinal il arrache les glaçons qui pendent aux franges de son «parka».

--Eh bien! que veux-tu?

--Chef de la prière, mon père est malade, très malade, il te demande de venir tout de suite, il veut te voir. Hâte-toi, il faut prier pour lui.

--Qui est ton père?

Et le messager, comme honteux, répond, tête baissée:

--John Peters!

John Peters! Le plus fameux païen de la tribu qui campe sur les rives du lac de Travers, dans le Kewatin. John Peters, le sorcier! John Peters, le jongleur! John Peters, le joueur de tambour!

C’est lui qui demande l’_homme-de-la-prière_? N’est-ce pas une supercherie? Un piège tendu à la bonne foi du missionnaire?

Après une course dans les neiges, ne va-t-on pas trouver le vieux bougre et ses acolytes assis devant sa loge, frappant de sa main rapide la peau de phoque tendue sur une couronne de bois?

Ils vont se gausser et bien rire. Ah! ah! ah! La voilà la _Robe-noire_, que le Grand Esprit a mis de crédulité dans sa faible cervelle. Il dormait, il était bien au chaud, douillet et calme. Il a suffi de l’appel d’un gamin pour le faire lever, chausser ses raquettes et courir sur les pistes gelées. Ah! ah! ah! Battez, tambour, riez avec moi! voyez-le, voyez-le!

Mais le jeune garçon porte en ses yeux une angoisse profonde.

Il sait ce que pense l’_homme-de-la-prière_ et n’ayant pas de mot pour le convaincre, il dit simplement:

--C’est mon père et il est très malade.

Et l’Oblat sait où se trouve son devoir.

--Allons.

La nuit est calme, une lune énorme est agrafée à la robe sombre du ciel. Il y a des millions d’étoiles, la neige est dure, le froid sec.

Un sifflement réveille les bêtes, qui sortent en s’étirant; l’une bâille et secoue ses oreilles, le chien de tête presse les flemmards.

Le Père dit à l’Indien:

--Tu es fatigué, couche-toi dans la traîne et dors.

Marche, marche...[39].

[39] _Marche_ qui, par déformation, est devenu dans la bouche des meneurs de chiens du Yukon et de l’Alaska: _Mush, mush on._

On quitte Cross Lake. Et c’est la randonnée habituelle dans le même paysage désolé; les chiens vont leur train--six milles à l’heure--le prêtre bat la neige aux endroits difficiles, avec ses raquettes.

Une bête patine et tombe, les pattes repliées.

Attentif, le conducteur veille:

--_Stop!_ Rien de cassé. C’est bien, en avant, mes fistons.

Quelques bouquets de trembles, un boqueteau de sapins, des saules rabougris.

Les chiens courent.

Une à une les étoiles s’éteignent, à l’horizon on dirait que la lune chancelle. L’aube point, grise.

Etape. Vite du feu. La bouilloire chante, le thé est prêt qu’on avale bouillant.

En route. Les deux hommes se relaient maintenant et battent la neige devant l’équipe. La piste est molle, il faut l’affermir.

Le soir vient et l’on arrive. Voici la hutte du mécréant.

Le prêtre paraît, une exclamation le salue:

--Ah! _Notta, ni miweysiten et wepamitan._ Ah! mon père, que je suis content de te voir.

Et le jongleur se dresse sur son séant, la main tendue.

Le sorcier et l’homme de Dieu restent face à face. Il y a un long silence. L’un observe, l’autre attend. Enfin, John Peters se décide:

--Je t’ai fait demander car je suis bien mal et j’ignore si je reviendrai à la santé.

Je ne sais quel chemin va prendre mon âme quand elle quittera la terre et je crains de ne pas voir le Grand Esprit. Montre-moi le bon chemin, _Robe-noire_. Je le sais, j’ai été méchant. J’ai passé ma vie dans le désordre, mais tout cela je le regrette. Je veux être un bon priant.

L’Indien a parlé très vite, comme pour décharger son cœur d’un poids trop lourd pour lui.

Et le prêtre répond:

--C’est bon, mon grand-père, je suis content de te voir.

Oui, je te montrerai le bon chemin et j’y placerai ton âme. Je t’apporte la Grande Médecine du Bon Dieu.

Sans doute, tu l’as offensé, mais il est miséricordieux, il te pardonnera. Lui prendra pitié de ton corps; moi, je viens pour guérir ton âme.

Raconte-moi ta vie et le Grand Esprit sera de nouveau ton ami...

... Maintenant, ses enfants sont rentrés, sa femme et ses compagnons. Au signal donné par le prêtre, les voix montent, disant la prière du soir, louangeant le Seigneur, lui demandant ses grâces.

Sur la terre nue, recouverte de quelques branches d’épinettes, le malade s’est assoupi. L’Oblat veille, roulé dans son manteau de peaux de lièvres: au milieu des sauvages qui lui sont chers, il est vraiment le missionnaire des pauvres.

Sur le toit, les chiens se battent, grognent et s’apaisent. On n’entend plus que la respiration oppressée de l’homme qui va mourir.

John Peters! le sorcier, il ne frappera plus son tambour en cadence pour chercher à découvrir la piste de la bête dont la chair se mange, l’approche de l’ennemi ou le mal qui rôde autour du patient.

Il ne chantera plus les combats qui ont rendu fameux les jeunes hommes alors que toutes les tribus étaient libres sur la terre libre.

Le Père remercie Dieu de lui avoir permis de ramener une âme.

Et soudain l’Indien se lève, drapé dans ses haillons, il est debout, décharné, pitoyable et sublime, il va à tâtons et prend un objet bizarre qui pendait à un clou. C’est le vieux tambourin des fêtes, à la peau parcheminée, usé par des générations de jongleurs, celui qui animait les danses païennes et scandait les appels maudits.

--Que fais-tu, mon grand-père?

--Regarde.

Et du pied écartant les tisons, il jette le tambour dans le foyer. Une grande flamme monte, la carcasse se tord, la peau se fend, il n’y a plus rien, plus rien ne subsiste d’un passé haïssable.

Alors, le vieux sorcier s’étend sur son grabat.

--_Tapwé, nasisim, namawikatch!_ Vraiment, mon petit-fils, jamais plus.

Et il attend la mort, l’âme sereine.

LE SANG DES MARTYRS

Ce sont les plus misérables, les plus pauvres, les plus abjects.

Ils errent de la corne de l’Alaska au Labrador, des îles Herschell à la Terre de Baffin.

Leur domaine est désolation.

Et cependant, ils s’appellent: _Innuit: les hommes-par-excellence_ et nomment les Indiens Loucheux: _Itkreleït, ceux-qui-sont-nés-des-larves-de-nos-poux._

Les Montagnais Chippewayan disent: _Ashkimey, les mangeurs-de-chair-crue._

Ils sont volontaires et fiers, imprévoyants et hospitaliers, rusés et patients, intelligents et forts.

Ce sont les plus misérables, les plus pauvres, les plus abjects.

C’est pourquoi les Oblats devaient tenter le salut de leurs âmes.

L’ardent Père Grollier montre la route[40], bientôt suivi des Pères Seguin et Petitot.

[40] 1860.

Mais les Esquimaux sont rebelles. La poursuite du caribou, l’attente du phoque, seules, les passionnent; pour le reste, ils s’en remettent à la Très-Vieille-Femme qui vit dans l’Océan, et dirige leurs destinées sur la terre des glaces et la terre des âmes.

De Mac Pherson à l’île Richard, en sept ans, le Père Lefebvre les visite trois fois. Il en retire de maigres consolations. Douze mois, le Père Lecorre parcourt l’Alaska, de la Pointe Barrow à la mer de Behring, fouillant les baies, suivant les tribus à la piste, prêchant l’Evangile et la Révélation. Il baptise quelques enfants.

Et le Père Gasté, du lac Caribou, apporte la parole du Christ aux Esquimaux dont les territoires de chasse avoisinent l’Hudson.

Le grain jeté germera-t-il jamais sur la Terre où passent les tempêtes descendues du septentrion?

Mais Turquetil paraît; il est le porteur d’espérance.

Dès 1901, il suit les Esquimaux, vit de leur vie, souffre le froid, la faim, déjoue les pièges des sorciers.

Il prend corps à corps le paganisme et l’hérésie.

Enfin! En 1912, il a la joie de planter la Croix à Chesterfield Inlet, au nord-est de la Baie d’Hudson.

_Notre-Dame de la Délivrande_, avant-garde de Dieu aux extrémités de la terre! La prophétie du Psalmiste se réalise: _In fines orbis terræ verba eorum_[41]. Mais la terre nordique est vierge du sang des martyrs; il faut des victimes expiatoires. Elles arrivent, elles viennent, elles sont là.

[41] Ps. XVIII.

Deux sont partis qui servent leur vœu d’obéissance et qui marchent vers le destin que tous leur envient, destin dont tous ont rêvé dans la cellule du séminaire alors que la vocation exaltait leur foi.

Mourir pour Lui, s’immoler pour Lui; mourir comme Il est mort, s’immoler comme Il s’est immolé; la terre prédestinée n’a pas bu tout le sang du Golgotha, il coule encore, exaltant le sacrifice et faisant se lever des rouges semailles la sublime moisson.

Par le fer et par le feu, la barbarie se rue contre la vérité, mais de l’épreuve l’Eglise sort, militante et triomphante.

Sang d’Etienne, de Paul, de Pierre, de Sébastien, sang des premiers néophytes: sainte nudité des vierges sous le ciel éclatant de Rome, qu’il était beau votre sang sur le sable du Colisée; martyrs de la Gaule, les siècles révolus, sur la colline où votre sang fut répandu, a jailli la Basilique du cœur ruisselant de Jésus, dont les Oblats ont eu la sainte garde[42]: sang de ceux qui ont été tenaillés, écorchés, brûlés vifs, en Chine, au Japon, dans les Iles.

[42] C’est Mgr Guibert, archevêque de Paris, qui était Oblat, qui confia la garde du Sacré-Cœur aux o. m. i.

On crevait vos yeux, vous chantiez; on suspendait des haches rougies au feu autour de votre cou, vous chantiez; on coupait vos mains, vous dressiez vos moignons sanglants vers le ciel et vous chantiez; les fauves surgissaient de l’ombre vers la lumière du cirque et vous chantiez, chœur admirable, les louanges de Dieu et Dieu ouvrait pour vous son ciel de gloire!

Jean-Baptiste Rouvière et Guillaume Le Roux, le Dieu qui remet les péchés vous avait marqués au front. Depuis les siècles des siècles il vous avait choisis! il vous avait élus. Vous êtes allés le cœur en fête vers la peine et vers la mort.

De Fort Good Hope à Fort Norman, de Fort Norman au Grand Lac de l’Ours. Morne voyage!

Au fond de la Baie Dease vous débarquez, les Esquimaux, pressés par la saison[43], ont levé le camp. Vous remontez la Dease aux rapides tumultueux, vous marchez dans l’eau, portant l’esquif, puis vous l’abandonnez et vous suivez la piste à pied, avec sur les épaules, votre besace de mendiant du Seigneur, votre Chapelle et quelques provisions, nourriture du corps, nourriture de l’âme.

[43] Mi-juillet 1912.

L’année se passe, au cœur de la Terre Stérile, dans la hutte du lac Imérénick.

Les Pères apprennent la langue, étudient le pays, les indigènes seront plus nombreux si l’on atteint le golfe du Couronnement[44].

[44] Coronation Bay, à l’extrémité nord du Canada.

Ils n’hésitent pas à reprendre la route. Avant, ils préviennent Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie, l’évêque au grand cœur qui les a envoyés.

--Nous allons partir. Bénissez-nous, Monseigneur. Et que Marie nous garde et nous dirige. On ne devait plus les revoir!

Cent quarante kilomètres séparent Imérénick de la mer Glaciale.

Ils mettent douze jours pour franchir la distance.

Le journal du Père Rouvière--débris trouvés à la place même du martyre--est une litanie de la douleur: _Temps affreux, froid intense, chemins difficiles, vent contraire, fatigue des chiens affamés._

Le 22 octobre, c’est l’arrivée à l’embouchure de la Copper River--la rivière du Cuivre--les Esquimaux sont ailleurs.

Désenchantement! C’est le dernier mot de la dernière phrase qui disait: «Nous sommes menacés de famine.»

Le caribou a fui, le phoque est invisible. Il faut aller plus loin encore.

Mais le démon veille: le Père Le Roux a quelques provisions, on les lui vole, une carabine, on la lui prend.

C’est Kormick qui a brisé les lois de l’hospitalité.

Et Koha, un vieillard, dit:

--Kormick et ses gens vous feront un mauvais parti. Retournez tout de suite à votre hutte du lac Imérénick, vous reviendrez l’année prochaine.

Sagesse d’un homme dont le cœur est juste.

Mais qui peut éviter ce qui doit advenir?

Koha les accompagne, il s’attelle au traîneau avec les chiens pour aller plus vite.

Ils remontent la rivière du Cuivre, jusqu’au carrefour qui conduit vers la Terre Désolée.

Là, le vieillard s’arrête:

--Vous voici sur la bonne route, il n’y a pas d’arbres ici, continuez d’avancer aussi loin que vous pourrez; tant que vos chiens auront de la force, allez.

Je vous aime et je ne veux pas qu’on vous fasse du mal.

Les trois jours qui suivent?

Nul, hormis Dieu, ne saura.

Deux hommes, quatre chiens luttent contre le froid qui mord et la faim qui tenaille.

Comme le Fils de l’homme, ils n’ont pas une pierre pour reposer leur tête, pas une branche pour allumer du feu, pas une toile pour se protéger.

Et la mort est sur leurs pas, elle suit à la piste ces vaillants et ces forts; ce que la nature hostile ne peut faire, deux créatures le réaliseront.

Sinnisiak et Oulouksak ont quitté la tribu endormie.

Ils rejoignent les _hommes-de-la-prière_.

--Nous allons, donnent-ils pour excuse, rejoindre nos parents attardés sur les rives du grand lac de l’Ours. Puisque c’est votre direction, nous vous aiderons à traîner votre charge.

Et les deux Esquimaux endossent le harnais et halent le traîneau.

La mort et la vie cheminent côte à côte.

L’Esprit du mal guette l’instant propice; un jour passe, un autre jour se lève.

On construit un _iglou_. Dans la maison de glace victimes et bourreaux sommeillent. Au matin, l’on repart, et le _kamassan_ souffle, soulevant la neige, aveuglant les chiens et les hommes.