L'épopée blanche

Part 6

Chapter 63,915 wordsPublic domain

De ses efforts une église naît. Lui-même, n’ayant pas de truelle, prend de la boue à pleines mains, la pétrit et la lance avec force contre le mur.

Et le palais épiscopal s’élève. Il a vingt-deux pieds carrés, pas de plancher et pas de porte, ni lit, ni chaise; la course des étoiles dit la marche du temps.

Pas d’outils pour travailler, pas de papier pour écrire, on mange quand on a faim, ce que l’on a: un corbeau, deux belettes, un vieux chien... Un lumignon qui flotte dans l’huile de poisson, met une lueur fumeuse dans la nuit.

Longue lutte de tous les jours, de toutes les heures. C’est la misère du Christ, sa nudité et sa souffrance.

Les Esclaves méprisent cet évêque en haillons--ils s’éloignent. Mais le «grand-chef-de-la-prière» saute dans un canot en écorce, les poursuit, les rejoint, les harangue:

--Je viens de la part de Dieu pour vous enseigner le chemin du ciel. J’ai appris combien vous êtes malheureux dans cette vie si courte, et je voudrais, au moins, que vous soyez heureux dans une vie qui ne finira pas.

Pour vous, j’ai quitté la maison de mon père.

Voyez mes mains! elles sont crevées d’ampoules, durcies par le travail; je bâtis pour vous la maison de Dieu et vous me laissez seul. Vous aussi, vous mourrez et vous rendrez compte à Dieu de votre mauvaise vie, et du mépris que vous avez eu pour son envoyé.

Ah! vous vous plaignez que je ne vous donne pas de tabac. Vous irez fumer avec les mauvais esprits, malheur que j’aurais voulu vous éviter.

Alors un vieillard de la tribu se lève et dit:

--Père, ne juge pas nos cœurs par nos paroles. Nous sommes des enfants et nous parlons comme des enfants.

Nous ne te connaissons pas. Quand on nous a parlé de toi, nous supposions que, comme les autres blancs, tu désirais les peaux des animaux que nous tuons et qu’en retour tu nous donnerais du tabac et les autres choses des blancs.

Les autres blancs viennent à nous comme les maringouins. Un maringouin arrive, suce le sang, puis s’en va. Voilà ce que font les étrangers qui viennent dans notre pays. Ils nous arrachent ce que nous avons et ensuite on ne les revoit plus, mais toi, nous voyons maintenant ce que tu es et nous allons te suivre.

Et le retour fut grand et la moisson fut belle.

L’ardent apôtre, évêque de Satala à 28 ans,--_in partibus infidelium_--dont l’âme use le corps--parcourt le pays blanc. De la rivière au Sel au lac Caribou, de la Saskatchewan au Mackenzie, il évangélise les Pieds-Noirs et les Cris, les Esclaves et les Plats-côtés-de-chiens.

Pouilleux, hâve, chétif, harassé, il va, les yeux saignant du mal des neiges, les genoux brisés par le mal des raquettes.

Un évêque, cet errant vêtu de peau de renne, casqué de castor? Dans des moufles en cuir d’ours, les mains sont enfouies, les pauvres mains épiscopales et consacrées, et voici, pendu à son cou, l’anneau d’améthyste, à sa ceinture, passée comme une épée, sa croix d’Oblat.

Aujourd’hui, la malédiction est plus lourde, la détresse plus grande. «Mon père, mon père, pourquoi m’avez-vous abandonné?» Auprès d’un bordillon de glace, les chiens fourbus hurlent de froid, la traîne est brisée... et l’évêque, résigné, attend. Déjà dans le ciel la ronde tournoie des corbeaux, annonciateurs funèbres. Le cercle diminue, les bêtes de proie vont foncer, mais l’homme s’est dressé, déguenillé, sublime; à son aspect, la mort recule, épouvantée.

Sa crosse est un bâton de pèlerin, son but le rachat des hommes.

--O douleur! s’écrie-t-il, dans l’immense pays qui m’est confié, il ne se perd pas une peau de bête et des âmes qui ont coûté le sang de Jésus-Christ se perdent tous les jours. Et j’hésiterais à me sacrifier, moi? _Absit._

Il va.

A Fort Résolution, à gauche du delta de la rivière des Esclaves, sur la rive sud du Grand Lac, que vingt-cinq cours d’eau alimentent, les _Tratsan-Ottiné_, les Gens du Cuivre attendent, les Couteaux-jaunes issus, dit la légende, du premier homme et d’une gelinotte métamorphosée en femme.

Il fait mauvais, le temps est incertain, la neige est dure. Qu’importe à Mgr Grandin!

De Notre-Dame de la Providence à la mission Saint-Joseph, il faut traverser le grand lac des Esclaves. Du reste, une petite caravane doit partir. Il la suivra.

Mais les démons furieux soulèvent la tempête, la neige tourbillonne, cachant le ciel, cachant la terre. Le blizzard s’élève, balayant la surface du lac qui est polie et glissante comme un miroir, effaçant toute empreinte, pas des hommes, griffes des chiens, sillons des traînes.

Ses compagnons--deux Anglais--happés par le brouillard, ont disparu.

L’évêque est seul avec un enfant de onze ans[32].

[32] Un métis: Baptiste Pépin.

D’après la rude loi du Nord, quiconque tombe, meurt. Il faut marcher; on marche pendant des heures et la nuit vient, la nuit qui prend, la nuit qui enveloppe, la nuit qui tue.

Des appels montent qui se perdent dans la hurlée de l’ouragan. Les chiens vont à leur gré, mais le _Kamasan_[33] souffle du large, les bêtes ne sentent pas la terre... L’enfant chancelle que l’homme vacillant soutient.

[33] Vent d’est.

O nuit terrible, nuit mémorable, symphonie blanche et noire où passent deux fantômes errants.

--Monseigneur, je ne puis plus aller.

--Avance encore, courage.

--Il me semble que je suis trop petit pour mourir.

Les mains du pauvret s’agrippent aux bras de l’évêque. Les deux ombres ne sont plus qu’une ombre qui titube et qui tombe.

Il va falloir agoniser ici. Des mots montent à leurs lèvres. Ils balbutient des paroles sacrées:

«Vierge glorieuse et bénie, délivrez-nous de tous les dangers...»

Après le _Sub tuum_, c’est l’oraison à l’ange gardien:

«Vous que Dieu a chargé de ma conduite... qui me soutenez dans mes découragements... gardez-moi... guidez-moi.

«Bon ange, mon conseiller; bon ange, mon défenseur, mon ami, mon consolateur, mon frère, mon maître, mon aide, mon gardien vigilant, mon guide, ma lumière.»

L’évêque prie et l’enfant répond au milieu de ses larmes:

--Protégez-moi et soyez toujours auprès de moi. Secourez-moi, dirigez-moi, éclairez-moi.

Il pleure et les larmes se mêlent aux franges de ses cils.

Les chiens, l’évêque, le garçonnet, s’obstinent à vivre, battus par les vents et fouettés par la neige.

--Père, écoutez mes péchés!

Spectacle prodigieux, vision unique, cet évêque, ce petit, ces paroles chuchotées... péchés d’enfant, que pesiez-vous au souffle des tempêtes? Monseigneur a levé sa dextre secourable... une grande paix est descendue.

Paix déjà surnaturelle des souffrances terminées, paix du devoir accompli, paix du tombeau.

Le froid gagne, les bêtes hurlent à la camarde qui rôde. Vite, vite, levons-nous... marchons encore, marchons toujours; marcher, c’est vivre.

Et la ronde recommence. Cinglés, aveuglés, éperdus, c’est la fuite devant la mort.

Dieu soit loué! un trou de neige. Monseigneur y descend son jeune compagnon.

--Ici, les chiens, là, couchez, couchez-vous. Il fait bon, petit?

--Oui.

--Ne t’endors pas, au moins!

--Je... ne... dors... pas...

Ne pas dormir! Toute pensée se tend vers cet acte, mais l’âme hallucinée de l’homme fait surgir du passé une vision précise.

C’est là-bas, plus au sud, dans la Nouvelle-France, les premiers colons défrichent la terre généreuse, le missionnaire est déjà là, un de ces admirables jésuites qui aspirent à «mourir sur le champ de bataille».

Non loin du Fort Richelieu, deux soldats, un Huron, suivent la piste du Père de Nouë, mais ils souffrent de marcher les pieds bridés.

--Je vais au Fort, attendez-moi, on va vous secourir.

Le Père part, sans boussole, sans provision, la neige tombe, la _poudrerie_ fait rage; dans la forêt, il cherche en vain une trace, il s’égare.

Pendant des heures, il erre, le froid, la fatigue et la faim le tenaillent, puis le brisent.

Deux jours après, on le retrouve, gelé à bloc «en la posture où l’on dépeint ordinairement saint François-Xavier, les bras croisés sur la poitrine, les yeux ouverts et fixés sur le ciel, ressemblant à un homme qui est en contemplation plutôt qu’à un mort[34].»

[34] Lettre de Marie de l’Incarnation, 10 septembre 1646.

Sur une route pareille, Mgr de Satala aura-t-il une pareille destinée?

A travers les siècles, les faits se confirmeront-ils? Décembre 1863 renouvellera-t-il janvier 1646?

La neige qui n’a pu clore le regard mort du jésuite ensevelira-t-elle l’Oblat de Marie-Immaculée?

Lutte inouïe, deux blancheurs qui s’opposent. Vierge, ouvrez votre manteau blanc, ayez pitié de votre serviteur, ayez pitié de ce petit enfant!

Dans un souffle, on entend:

--Je... ne... dors... pas.

Les mots brouillent la vision qui passe.

Tenir cette âme éveillée, c’est la sauver de la mort et Mgr Grandin cherche dans sa mémoire les plus belles histoires du monde, fils légers dont on a brodé l’aube de la vie, pour bercer les petits des hommes.

Mais les légendes sont monotones, l’enfant va s’endormir. Alors, dans une inspiration, l’évêque chante:

_J’ai cueilli la belle rose Qui pendait au rosier blanc._

Mais le cœur lui fend, il éclate en sanglots. Les larmes arrêtent la chanson, le gel arrête les larmes.

Soudain, l’enfant se dresse:

--Monseigneur, je sens le feu!

Le feu! le pauvret divague.

Mais non. Le vent s’est calmé, le jour va poindre. Ce trait noir, là-bas, c’est la terre.

--Mon fils, nous sommes sauvés.

Les pieds sont tellement engourdis qu’il est impossible de chausser les raquettes... Enfin, ils sont debout. Miracle, ils peuvent marcher, mais ce boqueteau de sapins, mon Dieu, comme il est loin. Jamais ils ne pourront l’atteindre!

--Monseigneur, un traîneau, deux traîneaux... oui, là!

... Dans la bourrasque de neige, brandissant des tisons enflammés, poussant de grandes clameurs, des hommes ont passé la nuit à la recherche des malheureux. Puis il a fallu prendre le chemin du retour avec l’absolue conviction de la mort des errants.

Ils auraient dû mourir, ils ne moururent point, ils auraient dû se geler «jusqu’au cœur», disent les Couteaux-jaunes, mais les cœurs sont vaillants... L’homme et l’enfant ont vécu l’horrible cauchemar de leur nuit à moins d’un quart d’heure de la Mission Saint-Joseph... de cette mission où ils arrivent un matin, au moment même où les Pères Gascon et Petitot offrent le Saint Sacrifice de la messe pour le repos de leur âme immortelle.

LA MORT DU SAGE

--Non, non, n’entrez pas. Le Père dort.

Et le R. P. Seguin pousse doucement, vers la porte, les Peaux-de-lièvres assemblés.

Le Père va mourir; de _loge_ en _loge_, la nouvelle a couru et tous sont venus vers celui qui leur apporta la lumière.

Ils vont sortir, mais une voix faible s’élève:

--Laissez entrer mes enfants.

Les voici dans la chambre, hésitants et timides. Le Père, leur Père est là, sur un misérable grabat, étendu, émacié, livide et déjà hors la vie.

Hutte de Good Hope, faite de troncs d’arbres superposés, tout à tour chambre, cuisine, atelier, réfectoire, parloir, église où Dieu descend à l’appel du Prêtre, Dieu de Bethléem, Dieu de la pauvreté.

Celui qui gît sur ce lit de souffrance, c’est le meilleur d’entre tes fils. Ce Père Grollier admirable, qui a porté la croix du Sauveur, _a mari usque ad mare_.

C’est un bon ouvrier, sa journée est finie. O Seigneur, donnez-lui votre paix!

Les Peaux-de-lièvres sont à genoux. Ils prient.

Et la prunelle de l’apôtre s’illumine--cette œuvre est la sienne. Le premier, il a évangélisé ces hommes, le premier il a immolé l’Agneau sans tache aux dernières marches du monde.

A travers la membrane parcheminée qui sert de vitre, il aperçoit la grande croix que, hier, son confrère a plantée. Un sourire tend ses lèvres, on l’entend murmurer:

--Je suis content, je suis content, je meurs heureux maintenant que j’ai vu l’étendard de Notre-Seigneur élevé jusqu’aux extrémités de la terre.

Jadis, l’émir Okba, poussant son cheval dans les flots sur la côte marocaine, attestait Allah qu’il avait apporté sa puissance aux limites des régions connues.

Dans une même pensée, deux destinées s’affrontent, l’une faite de violence et de sang, l’autre de paix et d’amour.

Le conquérant porte son Dieu à la pointe du glaive, le sabot des chevaux heurte des crânes d’enfants qui s’ouvrent comme des grenades trop mûres. L’apôtre déchire ses pieds aux cailloux des chemins, il n’a qu’une arme: la parole et cette parole est de miel.

Good Hope! Notre-Dame de Bonne Espérance!

Les Peaux-de-lièvres sortent, d’autres entrent, s’agenouillent et prient.

--Laissez, laissez, mon Père, ce sont mes enfants.

Oui, ses enfants, au sens absolu du mot. Il les a créés à la vie spirituelle, il les a disputés, un à un, au paganisme, à l’hérésie, pour eux il a souffert.

Ne l’a-t-on pas trouvé errant sur un lac, ayant mangé jusqu’à ses mocassins, passant et repassant sa main sur son visage d’un geste convulsif?

N’a-t-il pas tendu ses pieds gelés, aux chairs livides, à la pince du métis Pierre Beaulieu?

A chaque ongle arraché, le sang giclait, il offrait à Dieu sa souffrance.

A Mac Pherson, le commis du Fort de traite refuse de le recevoir; il reste seul au bord de la rivière, du 28 juin au 4 août, proie des maringouins qui l’assaillent, mourant de faim près d’un logis abondamment pourvu.

Mais la foi le conduit. _Da mihi animas!_ Donnez-moi des âmes. Et ces âmes, il les recherche chez les Montagnais, les Mangeurs de Caribous, les Couteaux-jaunes, les Plats-côtés-de-chiens, les Esclaves, les Peaux-de-lièvres, et chez les Esquimaux.

Apre au combat, son ardeur l’emporte au delà des forces humaines. Maintenant son œuvre est accomplie, le mal qui le dévore ne lui pardonne pas. La toux déchire sa maigre poitrine.

Tous sont partis, il est seul désormais et sa main retombe accablée. Une douce sensation le ranime, quelqu’un est là, dans l’ombre... les doigts s’écartent et cherchent... c’est un chien. Un de ses compagnons de misère. Avec lui, il a connu les bordillons et les pistes glacées, les longues nuits polaires où ils ont dormi côte à côte.

Le bon vieux chien lève vers lui ses prunelles mouillées et l’apôtre se souvient alors qu’il est de Montpellier, la cité de saint Roch. Comme Roch, il s’est fait pèlerin sur la terre pour la cause de Dieu et le salut des âmes.

N’est-ce pas le 16 août 1858, le 16 août, fête de saint Roch, qu’il arrivait à Fort Simpson, cœur du Mackenzie? Heureux présage, double destinée, harmonie d’une même vocation.

Là-bas, à des milliers de milles, par-dessus les terres, au delà des mers, la ville dort, écrasée de soleil, la ville de son enfance studieuse, la ville où le ciel bleu se fond à l’infini dans le bleu de la mer.

Le sang de la terre méridionale brûle ses veines et exalte son cœur. C’est de là-bas que sont partis les serviteurs de Marie.

Mgr de Mazenod savait que ses enfants, un jour, auraient besoin d’un rayon de soleil. C’est ce soleil qui illumine leur âme et réchauffe leur cœur aux soirs maudits où la nature est rebelle. Soleil de votre Foi, rayon de votre Amour, Seigneur!

Mgr de Mazenod, qui l’ordonna prêtre, l’offrit à Mgr Taché comme le «présent de son cœur», mais à trente-huit ans il termine sa course, il est fourbu, il est brisé, il va mourir:

--Prenez-moi, mon Dieu, je ne suis plus bon à rien sur cette terre. Tous mes désirs maintenant sont du côté du ciel. Toujours vous voir, divine Eucharistie, vous aimer pendant l’Eternité.

Et l’aube arrive qui voit finir sa peine.

Maintenant, l’apôtre du cercle arctique dort du sommeil de la terre. Il repose, selon sa volonté, dans le cimetière de Good Hope, entre deux sauvages, le visage tourné vers la croix.

HOC FAC ET VIVES

Mgr Clut, l’évêque de peine, passait.

Il parcourait la France, demandant, pour les missions du Mackenzie, des cœurs solides, des hommes forts.

Sur ses pas, la Foi se levait; dans les champs de la Gaule, il glanait les serviteurs de Dieu.

--Laisse là tes filets, va. Je ferai de toi un pêcheur d’hommes.

Et le grand apôtre avait suivi Jésus de Nazareth.

Fidèle à sa mission, Mgr d’Arindèle marchait sur les traces de Simon qu’on appelle Pierre.

Pour bâtir la maison du Seigneur aux extrémités de la terre, il avait besoin de robustes ouvriers.

Pour évangéliser les pauvres, il lui fallait des âmes vaillantes.

C’est en France qu’il était venu les chercher.

Dans le pays d’Armor, aux landes de Bretagne, où le parfum des genêts s’envole avec la voix des cloches, la moisson est toujours abondante.

Mgr Clut passait, l’abbé Lecorre se leva et partit.

Aujourd’hui, dans l’église de la Providence--sœur en misère de Bethléem--l’abbé Lecorre attend. Il a passé la nuit dans la prière et dans l’angoisse, demandant à la Conquérante des Incrédules s’il est digne d’être son serviteur.

Dans le grenier qui sert de chambre, où Mgr Grandin et Mgr Grouard ont couché, à genoux, au pied du crucifix, il s’humilie.

L’aube enfin se lève, aube blême et froide, d’un matin de septembre[35].

[35] 6 septembre 1876.

Le R. P. Petitot, en route pour Good Hope, est là pour l’assister.

--Venez, mon frère.

La pauvre église a pris un air de fête, il y a des guirlandes en papier et des petits drapeaux.

Mgr Clut officie.

Les Sœurs Grises et les orphelines chantent le cantique d’oblation:

_Sacrifice d’amour..._

Pauvreté, chasteté, obéissance, persévérance, ce sont les quatre vœux qui vont diriger sa vie.

Monseigneur a déposé le calice devant le tabernacle, maintenant, il s’agenouille sur le plus bas degré, puis il entonne:

_Veni creator spiritus..._

Les apôtres racontaient en diverses langues les merveilles de Dieu.

Ceux qui sont courbés devant vous, Seigneur, dans cette misérable église, perdue sous le cercle polaire, sont des apôtres selon votre désir. Ils ont appris les dialectes les plus abandonnés pour pouvoir apporter votre parole aux plus déshérités de vos enfants.

L’abbé Lecorre demande au Paraclet l’inaltérable onction de l’âme.

Après l’Evangile, Monseigneur dépose le manipule et parle au récipiendaire.

Il le connaît, c’est lui qui l’a pris jeune sous-diacre du diocèse de Vannes pour le conduire aux lointaines missions. Il l’a ordonné prêtre. Il va le consacrer Oblat. Mais avant a-t-il bien réfléchi à l’acte qu’il va faire? Est-il sûr de son cœur? La grâce est-elle en lui?

Et lorsque Monseigneur a communié, sous la conduite du Père Petitot, l’abbé Lecorre s’avance. Dans sa main droite, il tient un cierge allumé, symbole de sa foi ardente, dans sa main gauche, la formule d’oblation qu’il a écrite lui-même.

Alors, tandis que le célébrant élève la Sainte Hostie au-dessus du ciboire, lorsqu’il a prononcé pour la troisième fois: _Domine non sum dignus_, le jeune missionnaire récite la formule:

--Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, en présence de la Très Sainte Trinité, de la Bienheureuse Vierge Marie, de tous les anges et de tous les Saints, et de vous, mes Frères, ici réunis et devant vous, mon très Révérend Père, délégué par le Supérieur général des Missionnaires Oblats de la Très Sainte et Immaculée Vierge Marie, qui me tenez la place de Dieu.

«Moi, Auguste Lecorre, fais profession, promets à Dieu et fais vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance perpétuelle. Je jure et fais pareillement vœu de persévérer jusqu’à la mort dans le Saint Institut et la Société des Missionnaires Oblats de la Très Sainte et Immaculée Vierge Marie.

«Ainsi Dieu me soit en aide. Ainsi soit-il.»

Le Père Petitot dépose la formule sur l’autel.

La messe finie, Mgr Clut bénit la croix d’oblation et le scapulaire de l’Immaculée Conception, puis il donne au nouvel Oblat le livre des Règles en disant:

--_Hoc fac et vives._

Devant le Saint Sacrement exposé, dans l’allégresse, les Sœurs Grises, les orphelines, les Indiens et les Métis chantent le _Te Deum_ et le _Tantum ergo_.

Tandis que Monseigneur présente l’ostensoir--soleil de la Toute-Puissance--les assistants courbent la tête, et s’inclinent comme des épis sous le souffle du vent.

L’Esprit de Dieu passe, le Verbe divin a quitté la droite de son Père pour apporter à ses élus sa joie et sa consolation.

* * *

Et, la cérémonie terminée, Mgr Clut s’avance.

--Père, êtes-vous content?

--Oh! Monseigneur.

--Eh bien! si vous voulez que ces enfants fêtent votre oblation, il faut venir avec moi.

Et les voici tous deux, menant les chiens, faisant 64 kilomètres en raquettes, par un froid atroce, pour aller pêcher, sous la glace, de quoi ne pas mourir de faim.

A la mission de la Providence, Sœurs Grises, vieillards, orphelins, orphelines, vivent au jour le jour.

L’histoire de la mission pourrait s’écrire avec des larmes.

Depuis que les Religieux ont bâti la maison, la famine est debout sur le seuil de la porte.

L’ÉVÊQUE DU VENT

Parmi tous les errants de la terre nordique, c’est le plus passionné qui soit. C’est l’apôtre primitif qui n’épargne jamais sa peine. Il se donne au delà des limites humaines. Son sourire est sa force, son regard une bénédiction du ciel.

Il a ramené à Dieu des âmes égarées, il a fait se courber les fronts les plus hautains.

De l’Athabaska aux bouches du Mackenzie, il va, selon sa devise d’évêque: _Peregrinari pro Christo_, déjouant les embûches du Malin et faisant se lever sur la terre la plus rebelle, la moisson la plus riche.

Il est l’évêque qui, depuis 25 ans[36], n’a pas de _résidence_ ou, plutôt, il porte sa résidence avec lui. Sa crosse est un bâton de pèlerin et sa besace est lourde de promesses de la vie éternelle.

[36] Mgr Breynat a été nommé évêque titulaire d’Adramyte et vicaire apostolique du Mackenzie, le 22 juillet 1901.

J’ai demandé:

--Où est Monseigneur?

On m’a répondu:

--Monseigneur est en route... quelque part, _là-haut_, sur la rivière de l’Ours; au Fort Bonne-Espérance peut-être, ou bien à la mission du Saint-Nom de Marie, passé le cercle arctique.

Seul Celui-qui-le-mène sait sur quelle misère il se penche, à quelle détresse il apporte la consolation de la Foi.

Dans le blizzard et la tempête, sous la magique splendeur des aurores boréales, il va. On l’appelle: _The Bishop of the Wind_. L’_Evêque du Vent_. Comme le vent, il passe sur les terres désolées, pleurant sur la souffrance des hommes, mais portant dans son vol l’espérance et l’amour. Comme le vent chasse à coups de fouet le troupeau des nuages, il chasse devant lui le paganisme et l’hérésie.

Comme le vent il est mobile, comme lui il gémit.

Dans la montée de son rude calvaire, il se souvient de son enfance joueuse au bord du Rhône. Le mistral souffle, et sa toute-puissance fait bouillonner les eaux, se courber la cime des platanes et tourner éperdument les coqs rouillés aux pointes des clochers. Et le grand ciel est une page bleue.

Pareil à Mgr Clut, à Mgr Pascal, Mgr Breynat vient du pays de la lumière. Comme eux, il est venu aux Oblats de Marie, comme eux il a souffert la faim, la solitude, et livré sa chair aux morsures du froid.

Il arrive sur la terre canadienne et l’épreuve l’attend au seuil de la mission qu’on lui a confiée. Le même courrier de France--le premier qu’il reçoit--lui annonce la mort de sa mère et la mort de sa sœur; alors l’envoyé du Seigneur, se souvenant qu’il est un homme, laisse couler ses larmes.

Mais les Indiens sont là, la belle race montagnaise _Etshen Eldeli_ (des Mangeurs de Caribous) et le chef parle:

--_Homme-de-la-prière_, maintenant que tu es orphelin, tu nous aimeras encore davantage, car nous serons ton père et ta mère. Arrête l’eau de tes yeux.

Et le Père Breynat, de la Mission de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, s’humilie devant la Reine Admirable dont le cœur saigne de sept plaies pantelantes:

«Debout, tout en larmes, près de la Croix où son Fils était cloué se tenait la mère de douleur... _Stabat mater dolorosa_.»

Elle n’entend pas les blasphèmes de la foule, elle ne voit pas les soldats jouant aux dés la robe de Jésus, elle entend le bruit sourd du marteau, elle voit les clous, le flanc ouvert, le sang qui coule...

L’Oblat, ayant prié, se relève meilleur. Une consolation l’accueille. Mgr Grouard lui envoie un message le priant de venir à la Nativité.