Part 5
Pour du pétrole ou pour de l’or, pour rien aussi, pour le plaisir, ils ont donné leur vie, mais toujours comme le phénix fabuleux, ils ont ressuscité d’entre les morts.
Ils sont ici présentement.
Les missionnaires ont dit:
--Il y a dans les pays de l’Ouest des terres fécondes. Mais pour les atteindre, il faut traverser des grands lacs, s’aventurer dans la Prairie jusqu’au pied des Rocheuses.
Il n’y a pas de routes? On en tracera une de l’Océan à l’Océan.
De Montréal à Fort-Gary, de Fort-Gary à Vancouver[21].
[21] Il y a de Montréal à Vancouver 4.679 kilomètres.
C’est pourquoi Rodriguez, Piccoli, Hans, Johnson, Jim, de Mandeville sont là.
Hier ils étaient à la Rivière Rouge saluant de «hurrahs» frénétiques la première locomotive qui arrivait, sur une goélette remorquée par le _Selkirk_.
Le carillon de Saint-Boniface sonnait à la volée.
Hymne de joie, cantique d’allégresse! C’est la civilisation qui vient et le progrès; une ère nouvelle commence.
Aujourd’hui, ils sont sur la rivière de l’Aigle, à 67 milles du portage du Rat[22]. Il y a vingt camps et quinze cents hommes; alors, au milieu des chantiers, le Prêtre est venu[23].
[22] Kenora.
[23] Le Père Lacombe.
Apostolat difficile, patience de tous les instants! Blasphème, profanation, ivrognerie, grossièreté, brutalité, qu’importe! la _Robe-noire_ est là, prête au pardon de toutes les fautes, à l’absolution de tous les péchés.
Dieu habite une hutte rustique et le miracle s’accomplit.
Après la rude journée, des hommes viennent, ils entrent, un à un, ou par groupe de trois, le bonnet à la main, en habit de travail, faces hâlées, têtes hirsutes, barbes broussailleuses, mentons blancs-becs, les gros souliers cloutés râpent le plancher. Assis sur le bord des bancs, ils chantent.
Au fond du limon des âmes, il y a des réminiscences enfantines. Noël! Noël! Peu à peu, le passé remonte de l’ombre.
Une note, un air fugitif, c’est toute une époque qui revit. C’est l’église du village aux murs blanchis, aux saints naïfs, la bonne grosse voix du curé, les fillettes aux tresses blondes, le fichu des grand’mères, la blouse bleue des paysans.
Le banc du catéchisme et, sur l’autel, la Vierge qui tient dans ses bras un tout petit enfant.
Cet enfant lui ressemble comme un frère, il est pareil à lui, ils ont joué tous deux, sur la place, sous les platanes feuillus.
Et deux grosses larmes hésitent aux bords de ses paupières et roulent sur les joues; du revers de sa main calleuse, il les efface.
_Panis Angelicus Fit panis hominum..._
Il chante... il chante, lui, l’homme qui a roulé sur toutes les routes de la terre, et dans quels bouges, Seigneur!
_Dat panis cœlicus..._
Il chante, sa voix est éraillée, les mots roulent comme des graviers, et ses lèvres inhabituées retrouvent des paroles anciennes.
Il chante... N’est-il pas ridicule? Mais non, son regard aperçoit tous les visages, tendus vers le même effort, dans une même attention.
_O res mirabilis._
Et son chant monte à l’unisson, emportant toutes les souillures de son âme.
Mais le Prêtre sait comment il faut parler, comment il faut agir. Et l’office terminé, il entonne à pleine voix des refrains populaires.
_Alouette, gentille alouette, Alouette, je t’y pleumerai..._
Et les grands gosses, amusés, reprennent en chœur:
_Et le cou, et le cou, Et le bec, et le bec, Et les yeux, et les yeux, Et la têt’, et la têt’, Alouett’, alouette..._
Dans la nuit, sous un ciel étoilé, les hommes rentrent meilleurs. Leurs pas sonnent plus hardiment sur la route, cette route qu’ils construisent eux-mêmes, et qui demain ira, comme eux, vers l’avenir, vers l’inconnu.
Une à une, les lampes s’éteignent. Dans l’ombre, une bête s’ébroue.
Dans la hutte, une lueur. Dieu veille sur le salut des hommes.
LA CHANSON DU TRAVAIL
Au matin, les gars s’en vont, l’outil sur l’épaule, les mules font tinter leurs grelots, les ânes aux pattes grêles trottinent, les bœufs tirent de lourds chariots bâchés. Une jument rue, un cheval piaffe.
Il y a des cris, des appels et des rires.
Tous saluent la _Robe-noire_, debout sur le seuil de sa porte.
Pour chacun, le prêtre a un mot, il les reconnaît tous. Ce gamin aux yeux rieurs, c’est Sylvestre L’Heureux, un Canadien français de Saint-Hyacinthe.
--_Buenos dios, padre._
Celui-ci, au teint couleur d’olive, c’est Rodriguez, un Espagnol qui prouve que le Maure occupa les Espagnes.
_Goodtag_, c’est Johan Johnson, un Islandais de Reykiavik.
--Bonjour, Patrick, gare au brandy!
Et l’Irlandais lève la main pour perpétuer son serment: serment d’ivrogne? Peut-être... mais le Père est si indulgent.
Ils vont, pour une piastre et demie, faire sauter les rochers qui ferment l’horizon, combler les ravins, assécher les marécages et les lacs, ils vont œuvrer dans l’eau, dans le froid, dans la neige ou dans le soleil.
Les pics sonnent sur cette terre qu’ils ouvrent au progrès des hommes et le long de la voie monte la chanson énorme du travail.
--Bonjour, bonjour, mes enfants.
Le camp est vide, dans les baraquements des femmes préparent du café.
Des Sauteux timides arrivent avec des couffes pleines de poissons.
Ils sont vêtus, déjà! de défroques civilisées; dans les manches du veston, leurs mouvements sont moins souples, leurs gestes malhabiles. Oh! les hilares couvre-chefs!
Et le Père Lacombe voit, dans un tourbillon de poussière qui les suit, les hommes en marche vers l’avenir.
Ceux qui sont là devant ses yeux, c’est tout le passé, la gloire d’être libre, la fierté d’être soi. Une tristesse courbe son âme. Qu’est-ce qui est mieux? Ceux-ci ou ceux-là?
Pour ces derniers, il a peiné, il a souffert mille misères, Sauteux, Gens du Sang, Cris de la plaine ou des bois, ils ont accepté la parole divine.
Et la civilisation s’est abattue sur eux comme un vol de sauterelles. La transition ne sera-t-elle pas trop forte? Comment la supporteront-ils?
Déjà l’alcool et les maux inconnus vont en croupe des trafiquants.
Autour des clochers, à l’ombre de la Croix, des villages se sont établis. La moisson des âmes a mûri malgré les bourrasques et malgré la tempête.
Mais la marée monte de l’immigration: Ruthènes, Galiciens, Irlandais, Petits Russiens, Piémontais et Lombards, tout ce qui souffre dans les bas quartiers de Rome, de Londres, de Paris, dans les ghettos de Pologne, de Hollande, ou d’Autriche, tout ce qui aspire à la lumière, à l’air pur, traverse l’Océan.
Ils avancent vers les plaines du Manitoba, de la Saskatchewan, ils arrivent, ils sont là.
Les ministres protestants ne craignant plus d’être scalpés les suivent; ils ont de l’or, des présents, une morale plus souple et plus facile.
--Que va devenir votre peuple, Seigneur?
La _lune affamée_[24] roule toutes les nuits dans le ciel morne et le bison a disparu.
[24] Epoque à laquelle disparaissent les bisons pour quelques semaines.
La dernière expédition, quelle tristesse, quel désastre!
Une chaleur torride, les orages qui balaient la Prairie, emportant tout sur leur passage. Hélas! la Prairie est morte. Des cavaliers passent qui ont perdu la fierté de jadis; dressés sur les étriers, ils fouillent du regard l’horizon, mais rien ne bouge, rien ne vit.
Autour des missions, à Saint-Albert, à Sainte-Anne, les sauvages se pressent, la faim les ravage.
_Arsous kitsi parpi_, l’homme-au-bon-cœur, que pourra-t-il pour eux?
--Mon Dieu, rendez-moi mes sauvages, laissez-moi souffrir et mourir avec eux.
Et quittant les chantiers, le Père Lacombe reprend sa besace et son bâton de pèlerin. Il a cinquante-six ans, toute son énergie et toute sa jeunesse. Mais il ne reconnaît pas sa route. Dans le district de Castor, sur la colline, le Fort de traite a disparu, le Fort qu’il a sauvé au cours d’une nuit mémorable de l’assaut des Pieds-Noirs[25]. Il y a une rue, des maisons, des marchands; le fil du télégraphe court de poste en poste.
[25] Janvier 1870.
La _Robe-noire_ est revenue. _Kamiyo-atchakwé_, l’homme-à-la-belle-âme! Et de toutes parts les Indiens accourent, ils lui baisent la main avec des larmes dans les yeux.
--Père, le buffle a disparu, et plusieurs de notre nation sont morts de faim! Toi, qui nous a toujours aimés, prends pitié de notre détresse.
Les sauvages sont désormais parqués dans une réserve, ils ne sont plus libres, ils vont s’anémier, ils vont mourir.
Tout change, tout se transforme.
Plus au sud, aux confluents des rivières de l’Arc et du Coude, Calgary se dresse orgueilleuse. Mais là-bas, au pied des Monts-Rocheux, les Pieds-Noirs attendent, maîtres de l’heure qu’ils ont choisie.
Ils guettent la Bête monstrueuse qui mange du feu et crache de la fumée. Ils la guettent et ils l’abattront. Les anciens exaltent déjà le courage des jeunes hommes et ceux-ci ont hâte de montrer qu’ils sont aussi des guerriers valeureux.
Les ouvriers ont conduit le rail jusqu’aux portes du territoire, ils vont franchir le gué de la rivière de l’Arc. Ils sont insouciants et gais. Ils chantent et la mort est en embuscade.
--Les sauvages! Ils peuvent venir, on les recevra!
Au chant des blancs répond le chant de guerre, toute la nation est debout, et Pied-de-Corbeau est son chef.
Tout a échoué auprès des Pieds-Noirs. Le désarroi est complet dans les sphères gouvernementales, on s’attend aux pires événements. C’est alors que les hauts fonctionnaires de la Compagnie du Canadian Pacific, connaissant le prestige et la grandeur de l’apostolat du Père Lacombe, le supplient d’intervenir. Il accepte, il part, il arrive porteur des présents d’amitié, mais un présent n’est rien à côté de son cœur qu’il apporte.
--Maintenant que j’ai la bouche ouverte[26], je vous prie de m’écouter. S’il y a quelqu’un parmi vous qui puisse dire que je lui ai donné un mauvais conseil, que celui-là se lève et parle sans crainte.
[26] Pour pouvoir prendre la parole dans une assemblée indienne on doit faire un présent.
Personne n’a bougé.
Alors la _Robe-noire_ poursuit:
--Eh bien! mes amis, j’ai un conseil à vous donner, aujourd’hui; laissez passer les blancs sur vos terres. Ces blancs ne sont que des travailleurs, ils obéissent à des chefs, c’est avec ces chefs qu’il faut traiter. Dans quelques jours, le gouverneur viendra lui-même, il entendra vos plaintes et, si l’arrangement qu’il vous proposera ne vous convient pas, il sera temps alors de garder vos terres et de les défendre.
Pied-de-Corbeau prend la parole et déclare:
--L’_homme-de-la-prière_ a dit des choses sensées. Ecoutons-le[27].
[27] On donna aux Pieds-Noirs des terres plus au sud de leur réserve. C’est ainsi que le Père Lacombe, Oblat de Marie-Immaculée, en juin 1883, évita le massacre des blancs et gagna l’estime des directeurs du chemin de fer du Pacifique. Ceux-ci, par la suite, le reconnurent «pour un jour» directeur de l’Honorable Compagnie, ce qui lui valut une «passe» gratuite sur tous les trains, passe «Father Lacombe and secretary» qu’il donnait très généreusement à ses collaborateurs, lui-même voyageait «sur sa mine». Ce qui fit un jour un étrange quiproquo.
La Supérieure des Sœurs Grises, accompagnée d’une jeune converse, se rendait à Edmonton munie de la fameuse passe; arrive un contrôleur. On lui montre la carte. L’homme, suffoqué, demande:
--Well! Who is Father Lacombe?
La Supérieure répond:
--I suppose it ought to be me.
--All right, sisters.
Et maintenant, de l’Océan à l’Océan, sur le rail qui luit, la Bête humaine passe, amenant la prospérité et la vie. Les ranchs succèdent aux ranchs, les villes aux villes. Le train roule au milieu des épis sous le soleil de Messidor.
Les clochers grêles dans un ciel opalin attestent l’effort des serviteurs de Dieu, des précurseurs, de ceux qui ont montré la route.
Quelques totems sont les témoins des races disparues. Aujourd’hui dévore hier. Le Passé? Des crânes de bisons blanchis dans la Prairie et quelques chaussées de castors.
UN SOUVENIR PARMI MES SOUVENIRS
--Freddy, mon garçon, vous êtes bien le plus insupportable Français de France que je connaisse, et Dieu sait si j’en ai rencontré, au cours de ma vie, des Français.
Quand vous aurez fini de courir le _cali-mailla_ avec ce chien?
Un chien, d’abord, ça doit coucher sur la dure et non dans une maison d’chrétien.
--Sulpice La Berge, mon ami, vous êtes un sans-cœur. Si vous vouliez lever votre honorable personne, vous constateriez que le thermomètre marque 33° sous zéro et que la sagesse des nations proclame qu’il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors.
--Oh! J’sais ben, avecque vous on n’a jamais le dernier. Enfin, je préfère vous voir faire l’_chicoteux_ que d’vous voir avec des _chimères_.
Et, renfrogné, Sulpice La Berge, Canadien de Montréal, _en-dessus_ de Québec, tire sa pipe et ne dit plus mot.
Le chien heureux de sentir mes doigts lui gratter le crâne, s’est couché à mes pieds, devant le feu. Il étend ses pattes et dort, le museau allongé.
J’ai raconté ailleurs[28] mes randonnées et ma vie au cœur de la Forêt nordique, vie dure et saine dont je garde le souvenir parmi les souvenirs de ma jeunesse errante.
[28] _La Bête errante_, _le Grand Silence blanc_, 2 volumes. Ferenczi, éditeurs.
Sulpice La Berge et Gregory Land! Fidèles compagnons, amis sincères; mes courses de Dawson à Eagle, de Circle-City au placer de Last-Chance. La descente du Yukon, la Porcupine et la rivière Plumée où j’ai failli mourir; les _Barren Grounds_, les terres désolées et le delta du Mackenzie: les chiens courent sur la piste, un halo monte dans la transparence du ciel, ses hachures descendent comme une pluie de feu, flammes rouges et vertes, dans une circonférence se forme une croix.
La croix de mort qui veille sur les champs de l’éternel repos? ou la croix d’espérance qui mène les hommes vers Dieu?
Faut-il renoncer?
Faut-il croire?
J’ai posé l’interrogation à mon âme civilisée. Cette âme qui était si fière d’un peu de science amassée, qui se croyait «pas comme les autres» et souvent «plus que les autres».
Dans la faim dévorante de savoir, dans la folie de ses vingt ans, elle était allée aux extrêmes, hurlant avec les loups.
Quelle misère!
Mais dans les solitudes du grand silence blanc, j’ai senti peser sur moi l’angoisse du problème à résoudre. Et, dans ma détresse, devant l’immensité qui m’entourait, seul à seul avec Dieu, j’ai retrouvé ma route.
Je suis sorti meilleur, exalté de l’épreuve et si je suis revenu dans le tumulte des villes, j’ai du moins la paix religieuse du cœur.
Magie des aurores boréales, longues nuits polaires, secondes où ma vie coulait peu à peu, misère, dénûment, privations, j’ai tout connu sans jamais regretter.
Je vous ai rencontrés, _hommes-de-la-prière_, sur les pistes glacées, souffrant de notre souffrance, pleurant sur nos péchés.
Et c’est depuis que je vous aime, Mgr Grouard, Mgr Breynat, Père Falher, Père Lefèbre, Père Moulin, Père Pétour, Père Blanchin, tous ceux, tous ceux, tous ceux qui ont sacrifié les forces vives qui les animaient pour le salut des mauvais garçons que nous sommes.
Depuis lors? Non, après, bien après. La germination a été lente, l’assimilation longue, l’élaboration secrète.
Lentement, le grain de sénevé est sorti de sa gangue. Ce fut longtemps une tige fragile avant d’être un épi.
Il me souvient, j’entends la voix de mon ami:
--Freddy, mon garçon, vous êtes bien le plus insupportable Français de France que je connaisse...
J’ai joué avec mon chien. Mon chien dort. Sulpice La Berge fume sa pipe et crache.
Puis sa pipe meurt, il la tapote sur le talon de son mocassin, la fourre dans sa poche et dit:
--Du reste, les Français de France, c’est tous des drôles d’corps, turluro-turlurette, ça piaille comme de la volaille et ça crie à la liberté, la liberté pour soi mais pas la liberté des autres. Déplante-toi de là que je m’y mette. Ça veut crâner même avec le Bon Dieu. Ça naît, pour le moins, socialiss’ et révolutionnaire, mais dès que ça a quatre ans, ça joue au soldat. Ça trépigne: «Je veux de la poudre et des balles...»
Je souris:
--Permettez, Sulpice, notre civilisation...
Le grand mot est lâché qui fait bondir mon homme.
--Vot’ civilisation, du propre, hein! parlons-en!
A ce moment, la porte s’ouvre, une ombre entre à tâtons: c’est Layellé, le vieil aveugle Peau-de-lièvre.
Il va s’asseoir auprès du poêle et tire son chapelet.
Sulpice La Berge poursuit:
--Vot’ civilisation, plus de Bon Dieu, plus rien de rien, des bêtes et pis.
On ne croit plus à saint Joseph ni à saint Antoine, mais le trèfle à quatre, ça c’est sûr et certain, et les couteaux en croix et le treize et le vendredi qu’je te dis, demain vous adorerez un âne, yes, sir, un âne.
Sulpice s’est oublié jusqu’à parler anglais, sa colère est au paroxysme.
Il sort sa pipe, la bourre du pouce, prend un tison, tire trois bouffées et demande:
--Voyons, quoi qu’elle a fait, vot’ civilisation?
--Mais, Sulpice, l’électricité, le radium, les automobiles?
--A quoi qu’ça sert d’avoir des «chars»? On arrive toujours au but. Ma chandelle me suffit pour voir les lettres de mon Evangile, et vot’ radiquoi, radico, radi, que les cinq cent mille diables l’emportent: j’sais-t’y ce que c’est, moi, et d’abord à quoi qu’ça sert?
Sous sa grosse malice, je sais, parbleu, qu’il a raison et notre pauvre humanité n’est ni meilleure ni pire,--pire peut-être, puisqu’elle se crée sans cesse de nouveaux besoins.
Des progrès techniques, certes, mais des progrès moraux? Oserai-je soutenir à Sulpice La Berge, Canadien français, que sur la machine ronde nous en ayons accompli un?
Et la dispute dure des heures. Soudain, Layellé parle, Layellé dont nous avions oublié la présence auprès du poêle.
--Depuis le jour où le Fils a aperçu la petite île[29], et où il a dit en chantant--les Peaux-de-lièvres ont conservé ce chant:
[29] La terre, que les Indiens croient une île ronde.
«O mon Père, assis en haut, allume donc le Feu céleste car les hommes sont malheureux.
«Le Grand Esprit a donné le Feu, mais les hommes n’ont pas eu le bonheur.
«Ils n’auront jamais le bonheur.
«Ils sont tous pareils au corbeau.
«Au temps où l’homme parlait comme le chien, le corbeau était le plus bel oiseau qui jamais ait volé dans le ciel. Il avait la plus belle voix et son chant charmait la terre.
«Mais l’orgueil lui vint de ses plumes et de sa voix.
«Il disait partout: «Je suis le plus beau des oiseaux.» Et cela irrita, à juste raison, les autres oiseaux: la gelinotte, l’alouette, le linot, la buse, le faucon et le grand aigle qui vit au creux des monts. Et comme le corbeau chantait, ils se précipitèrent sur lui, le prirent par le cou et, le tenant ainsi, ils le plongèrent dans le charbon.
«Le corbeau se débattait, il essayait de crier, mais sa gorge était trop serrée.
«Enfin, ils le lâchèrent et le corbeau, traînant ses ailes, regagna son nid, sur le haut d’un peuplier, mais, depuis ce jour, il est tout noir et sa voix ne pouvant sortir, il fait «_croa, croa, croa_».
Et Layellé s’arrête de parler.
Doucement, un à un, les grains glissent sous ses doigts.
Le vieil aveugle indien prie pour le salut des âmes.
SOLITUDE
Le blizzard s’est levé, balayant le lac et la plaine et heurtant la maison. La maison? Une hutte de bois, recouverte d’écorce, surmontée d’une croix. Une lanière de cuir ferme et ouvre le loquet.
Sous la porte, la bise siffle. Le thermomètre marque 40 sous zéro.
Autour de la «mission», quelques _loges_ sauvages. On n’entend pas un bruit: hommes, femmes, enfants, vieillards, se sont terrés.
La _Robe-noire_ est seule en cette solitude. Depuis trois ans, elle vit dans cette pauvreté. Depuis trois ans, l’homme de la prière n’a rien reçu. Le steamboat qui portait à York le ravitaillement a fait naufrage. Il faut compter sur soi si l’on veut vivre.
Et c’est la pêche sous la glace, la visite des filets et des lignes, la capture problématique de la loche ou de la truite grise.
En dix jours, soixante-dix hameçons ont rapporté quatre poissons.
Mon Dieu! Mon Dieu! quelle misère!
Etre tout seul, tout seul, sans espoir, sans ami. Une angoisse l’étreint. S’il allait mourir là!
Sa main passe devant ses yeux et retombe accablée. Les doigts ont rencontré la croix, sa croix d’Oblat, sa croix de missionnaire.
Et le courage lui revient.
N’a-t-il pas accepté ce long et lent martyre? N’a-t-il pas lui-même choisi cette vie pénitente, cette vie humiliante?
La souffrance est son apanage mais il a la consolation de la foi.
Oui, mais là-bas, par delà l’Océan, c’est le séminaire ensoleillé, les bons maîtres, les condisciples. Une route s’offre à lui; la vie paisible dans la campagne, le village assoupi dans la ceinture verte des vignes, la garrigue odorante où les troupeaux s’en vont, tintillants de clochettes, la ligne bleue de la mer et les voiles blanches à l’horizon.
Des ouailles paisibles, une église coquette, une cure ombreuse, le bréviaire est lu; à l’abri de la treille, des abeilles font une ronde autour des grappes, un grillon chante dans l’herbe drue, la bonne herbe parfumée où les bêtes à bon Dieu processionnent. Le vin est frais, la chère savoureuse, les cuivres étincellent, dans la cuisine voûtée où la servante s’active.
L’_Angelus_! Déjà? Je vous remercie des grâces de ce jour.
--Pourquoi me tentez-vous, Seigneur?
La porte s’ouvre sous un coup plus violent, la bourrasque entre qui chasse la vision. La réalité est là qui s’impose.
Personne ne verra sa douleur ni sa joie. Pauvre joie, douleur si grande d’être seul.
Il a la sensation certaine d’une présence autour de lui. Quelqu’un est là qui rôde. La chandelle de suif agrandit les ombres, une flamme plus haute met une lueur sur les pieds saignants du Christ, la flamme monte encore, elle éclaire le flanc troué par le fer de la lance, et maintenant voici la belle face résignée.
Jésus en croix a posé ses yeux calmes sur son fils malheureux. Les lèvres bougent. Il va parler, il parle:
--Venez dans la solitude et reposez-vous un peu.
C’est la parole qu’il disait aux apôtres, à ceux dont il avait marqué d’avance le destin.
--Pardon, Seigneur, d’avoir douté.
Un pitoyable sourire anime le visage où les épines pleurent des larmes de sang.
--Pierre a douté et moi-même n’ai-je pas voulu éprouver l’abandon de mon Père?
Alors, l’_homme-de-la-prière_ tombe à genoux, remerciant Dieu de la part qui lui est faite.
Il est seul, oui, mais la présence du Maître anime sa solitude.
C’est le blizzard qui hurle? Non, ce sont les démons déchaînés, furieux de voir, debout devant la porte, un bel archange protecteur.
O solitude, paix inaltérable du cœur. Il a exclu à jamais les biens de la terre. S’il le fallait, à nouveau, il dirait:
--_Ecce ego, mitte me._ Me voici, envoyez-moi.
Il sort purifié de son angoisse, son sacrifice n’est pas accompli. Il n’est rien par lui-même qu’un pauvre être souffrant dans sa chair misérable, mais l’esprit de la Toute Puissance, le Paraclet le dirige, il est la manifestation de Dieu.
La bonté, la charité, sont les sœurs jumelles, nées de la douleur, douleur, source de l’héroïsme. Qui n’a pas souffert ne peut se pencher sur la souffrance des autres.
Et la _Robe-noire_ accepte son destin. Lui, comme les autres, comme tant d’autres, il a souffert, il souffre, il souffrira: la vermine, le froid, la faim, l’affreux isolement.
Il use sa force dans un labeur sans gloire, dans l’obscurité et dans l’abjection.
Cette mission, Seigneur, vous la lui avez donnée. Dans elle, il a mis tout son cœur.
L’HORRIBLE NUIT[30]
[30] Nuit du 14 au 15 décembre 1863.
Notre-Dame de la Providence, par 61°20 de latitude nord, sur la rive droite du Mackenzie, _Naotcha_, le fleuve géant.
La croix de Mgr Grandin étend ses bras sur la solitude des terres désolées.
Aurore de la divine moisson. Là, le Père Grollier rencontre pour la première fois la tribu des Esclaves refoulée par les guerriers du Sud[31].
[31] 14 août 1858.
Puis Mgr Grandin arrive; sur la falaise dominant le tumulte des eaux, il dresse une tente de toile, seule richesse de cette pauvreté.