Part 4
Et de clocher en clocher, de cime en cime, le vol de la race s’élargit; c’est le parler du _vieux pays_ que l’on entend de Winnipeg à Edmonton, de Calgary à Grouard; au bord des lacs, sur la rive des fleuves, au cœur de la prairie en fleurs, sur la pente des monts, c’est la civilisation française qui vibre et qui vit, _gesta Dei per Francos!_
Honorons ceux qui ont pris à Québec sa devise: _Je me souviens._ C’est la gloire des premiers pionniers catholiques d’avoir porté l’Evangile dans le Nord et dans l’Ouest. C’est à eux, c’est à leur souffrance--auréole qui les grandit--que l’on doit la conquête d’un pays aux ressources immenses, ce qui est bien, et le rachat des âmes, ce qui est mieux.
_Je me souviens_, c’est Jacques Cartier, c’est Champlain, c’est Maisonneuve et ces messieurs de Ville-Marie, c’est le sang précieux de Jogues, de Brebeuf, de Lallemand, de La Lande, de Messager et d’Aulneau, coulant sur la terre nouvelle et la fécondant.
C’est le chemin du martyre montré aux Pères Le Roux et Rivière, _o. m. i._ Aux temps héroïques? Non, en octobre 1913. Ce passé est d’hier, et plus que jamais tous ces morts sont vivants.
_Je me souviens._ C’est le Canada qui chante un hymne de confiance et d’amour.
L’HOMME AU BON CŒUR
Or Mgr Taché, évêque d’Arath, _in partibus infidelium_, parcourt son diocèse blanc suivi du fidèle Alexis. Et c’est Noël à Saint-Joachim[15]. C’est la grande manifestation de l’amour de Dieu pour les hommes.
[15] Aujourd’hui une paroisse d’Edmonton.
Noël! Satan s’écroule et la voie du salut s’offre à tous les humains. Noël! C’est l’accomplissement des prophéties, c’est la grâce, c’est le sacrifice et c’est la charité.
Dans ce monde perdu, loin du tumulte des villes, la grâce est plénière, le sacrifice absolu, la charité inépuisable.
Dans ces humbles églises de bois, bâties par les serviteurs eux-mêmes, nues comme l’enfant-roi sur la paille de son étable, on est plus près de vous, mon Dieu! On est sûr que l’iniquité sera effacée de la terre et que, dans la nuit sainte, la vraie lumière apparaîtra.
Les premiers qui accoururent à l’appel mystérieux, ce furent les bergers qui veillaient sur leur troupeau. L’un d’eux tenait dans ses bras une agnelle bêlante.
C’étaient des âmes de bonne volonté.
Ceux-ci, qui sont autour de vous, ce soir, sont parmi vos enfants, les plus humbles, les plus bas; regardez leurs yeux pleins de larmes, leur tendresse et leur humilité. Ils sont pareils aux pâtres de Judée, en vérité, votre ciel de gloire est pour eux, Seigneur, ils sont simples, ils sont bons et pauvres comme vous.
Et Monseigneur voudrait officier pontificalement, mais Monseigneur n’a pas de crosse.
Alors, le Père Lacombe, de son couteau, taille un bois vert, qu’il peinturlure avec de l’ocre jaune[16].
[16] Cette crosse est conservée à la mission Sainte-Anne.
Ne dirait-on pas une de ces imageries primitives, _légende du bon saint Nicolas_ ou _les trois Maries sur la nef_?
Les sauvages sont là, il y a aussi Michel Normand et sa femme, Rose Plante, et trois Sœurs de la Charité: Sœur Emery, Sœur Lamy et Sœur Alphonse.
Il y a des petits enfants qui balbutient le nom de Jésus et des fillettes qui chantent en cri:
«Chantez au Seigneur des cantiques nouveaux, car il a fait des prodiges.»
Jamais chant n’a monté avec autant de force et de naïveté vers le Trône de Dieu.
Et quand tintent les clochettes annonciatrices, jamais foule ne s’est agenouillée avec plus de foi: le prêtre élevant l’hostie sent que son petit peuple communie avec lui.
«Il n’y a pas de place dans l’hostellerie», mais, entre l’âne et le bœuf, il y a place pour un tout petit être qui tend sa main fragile vers la lumière qui bouge doucement.
Les Indiens Cris et les métis courbent leur front orgueilleux, l’Esprit descend. Et voici que Monseigneur lève sa dextre, dans un geste, il exalte les cœurs; un Dieu est né pour le bonheur des hommes, de tous les hommes, qu’ils aient la peau cuivrée ou blanche, de l’une à l’autre terre il est pareil pour tous. Gloire au Dieu de Toute-Puissance, méritons-le pour partager, un jour, sa gloire et sa béatitude.
Et les grands enfants de la Prairie s’en vont, éblouis, ayant au fond de leurs prunelles un beau rêve infini.
* * *
Au matin, grand émoi parmi les Cris.
Une clameur monte:
--Les Pieds-noirs! Les Pieds-noirs!
Les enfants terrifiés se cachent, les femmes se lamentent, les chiens hurlent, les hommes se préparent au combat.
Le Père Lacombe accourt. Là-bas, six guerriers dévalent la colline au galop de leurs chevaux bais.
D’un geste, le Père retient les armes.
Ah! l’arrivée magnifique, l’arrêt merveilleux! Les six cavaliers ont sauté. Ils se tiennent debout, immobiles et fiers, devant les naseaux de leurs bêtes frémissantes.
L’un s’approche. Le vent incline les plumes d’aigle de sa tête.
C’est Pied-de-Corbeau, chef redoutable des redoutables Pieds-Noirs.
Il dit:
--J’apporte la paix.
--La paix soit avec toi, répond le Père Lacombe, que veux-tu?
--Des hommes de ma nation racontent que le Grand-chef-de-la-prière est ici, nous voudrions bien le voir.
Mgr Taché s’avance en souriant:
--C’est moi!
Et l’Indien dont le temps a griffé les tempes, au bras fort, au cœur cruel, que rien n’émeut, se sent comme un enfant devant cet homme jeune dont le calme regard fouille le sien.
Prestige de celui qui parle au nom du Maître de la Vie, sérénité des âmes pures, le guerrier tremble comme s’il était en présence d’une vision surnaturelle.
Mais bientôt il se reprend:
--Grand-chef-de-la-prière, je viens te demander, au nom de ma tribu, une faveur.
Donne-nous une _Robe-noire_ pour nous instruire. Je te promets que nul ne la molestera.
Je n’espérais pas avoir le bonheur de te voir. Mon cœur est satisfait de t’avoir rencontré avant de partir vers mes pères.
Donne-nous une _Robe-noire_ pour nous apprendre la Vérité.
Ton envoyé sera notre hôte; par considération pour lui, nous ne porterons pas la guerre dans les camps ennemis.
Nous le respecterons, nous l’aimerons comme le fils de notre sang.
L’évêque dit:
--Je vous donnerai celui qui est déjà venu parmi vous. Celui-là même qui est auprès de moi et que vous appelez _arsous kitsi parpi_, l’homme-au-bon-cœur.
Et la joie pénètre l’Indien.
--Si le Père Lacombe vient, c’est que le Grand Esprit veille sur ma nation.
L’homme-au-bon-cœur! La belle âme--_kamiyo atchakwet_--qui aux heures sombres où l’Esprit du mal ravageait la tribu est venue leur apporter la consolation.
A ceux qui voulaient le détourner de sa mission, il répondait:
--Je suis le père de tous les sauvages. Ils m’ont appelé, il faut que j’aille. Ne sont-ils pas dans le chagrin et la misère?
Lamentable tableau, vision d’épouvante, dans les soixante _loges_ le mal est entré. Les fermes, les enfants, les hommes, demi-nus, dévorés par la fièvre, gisent à l’abandon.
Comment faire, ô mon Dieu!
Il y a dix camps dans un rayon de quelques milles, tous sont frappés, la désolation est partout.
Dans une tente close, par dix, par quinze, les morts sont entassés. Les loups rôdent, les corbeaux tournoient.
Un homme tient son enfant dans les bras. L’enfant est mort depuis deux jours et le père lui parle, il lui soulève les paupières, lui ouvre la bouche dans l’espoir insensé de surprendre la vie.
La _Robe-noire_ passe, absolvant les mourants, bénissant les morts, annonçant:
--Ceux qui souffrent verront Dieu!
Il met dans tous les cœurs une longue espérance.
Vingt jours, vingt nuits, sans relâche, sans repos, il va. Et lui-même est frappé.
Que va-t-il devenir? Que vont devenir ces malheureux? Il sent le froid de la mort, la fièvre bat ses tempes.
Toute sa foi est en Dieu.
--Seigneur, vous savez pourquoi je suis venu ici. Si vous m’ôtez la vie, beaucoup de ces pauvres sauvages mourront sans baptême et ne verront jamais votre Face adorable. Ma tâche n’est pas terminée, ne me rappelez pas encore. Seigneur! je veux encore me dévouer de toutes mes forces pour faire connaître et aimer votre Saint Nom...
Dieu a pitié de son fidèle serviteur, le mal recule et fuit.
Le dur hiver s’efface, la neige disparaît, le Renouveau arrive et avec lui des forces nouvelles qui régénèrent la tribu.
Pied-de-Corbeau se souvient, si l’_homme-au-bon-cœur_ revient, un jour, parmi ses frères, Gens du Sang, Sarcis et Pieds-Noirs sont sauvés.
L’Indien, reconnaissant, baise l’anneau du chef de la Prière. Il est heureux, sa mission est remplie.
D’un bond, les guerriers sont en selle. Ils enlèvent leurs chevaux qui partent dans un galop.
On les suit longtemps sur la plaine blanche... ils montent la colline et le rideau de sapins les cache aux yeux des hommes.
* * *
Cris et métis sont rentrés sous leur tente, les femmes accroupies surveillent le foyer, les enfants jouent avec les jeunes chiens.
L’_homme-au-bon-cœur_ contemple son petit peuple. Il a bâti la maison du Seigneur, et, sur les bords du lac Sainte-Anne, les errants se sont arrêtés.
Mais ici la terre est rebelle aux efforts, elle refuse ses richesses et le Père Lacombe, pasteur qui a le souci du troupeau, expose sa peine à Mgr Taché.
Le sol est avare, ingrat, il a peur que les Cris ne se rebutent, ne se lassent, et qu’un matin, poussés de nouveau par leur instinct, ils ne reprennent leur course à travers la Prairie.
Des bonnes terres, il y en a, là-bas, plus loin, vers le lac Esturgeon.
L’évêque répond simplement:
--Nous irons, mon fils.
Par un matin clair, les deux hommes s’en vont à la découverte. Le Père Lacombe en raquettes «bat la neige» devant les chiens, cependant que Monseigneur maintient l’équilibre de la traîne.
Et les voici au haut d’une colline; le Fort des Prairies est à huit milles de là, une rivière serpente dans la vallée avant d’aller se perdre dans le lac qui miroite.
Les chiens soufflent.
Mgr Taché propose:
--Père, arrêtons-nous un peu.
--Bien des fois je me suis attardé ici. Après les longues courses, j’ai goûté le charme de ce paysage et son repos et son harmonie.
--Mangeons un morceau, fait gaiement l’évêque.
Frugal repas--eau claire et pémikan--mais qu’importe à ces hommes qui ont tout abandonné pour la solitude, l’exil, les privations sans nombre.
Etre _Oblat_, c’est être le dernier parmi les pauvres et les déshérités, c’est sacrifier les affections les plus chères, c’est renoncer, mais c’est être un porteur de lumière.
Depuis qu’ils ont pris le bourdon de saint Jacques, que de chemin ils ont parcouru.
Ils ont ensemencé les champs incultes et délaissés. Sont-ils payés de leur peine?
--Tu seras évêque, disait affectueusement Mgr de Mazenod à son cher fils Taché, qui refusait l’investiture pour rester Oblat, tu seras évêque et tu resteras Oblat.
Evêque, serviteur et roi!
Mgr Taché, dans le silence blanc qui l’environne, songe à sa destinée.
Il avait tout abandonné pour les missions, et Mgr Provencher, voyant sa jeunesse, murmurait:
--L’on m’envoie des enfants et ce sont des hommes qu’il nous faut.
Mais le vieil évêque discernait vite l’âme de feu qui animait l’apôtre et bientôt «frappé plus du mérite que de la jeunesse», il l’avait désigné pour l’épiscopat.
Cet honneur, il ne l’a pas voulu; pauvre évêque errant dans un diocèse immense, a-t-il atteint la perfection de la charité par la perfection du sacrifice?
Sur la neige, le soleil est éclatant, dans un ciel léger, les oiseaux passent. Et le Prélat sourit aux merveilleuses beautés de la nature, présent de Dieu aux âmes exilées.
Le Père Lacombe souffre en sa chair, les lanières de cuir blessent ses pieds déjà meurtris par des courses lointaines, mais «qu’ils sont beaux les pieds de ces hommes qui viennent annoncer la paix, apporter les vrais biens»[17] et l’esprit du missionnaire garde le souvenir de la scène sublime où, prêtre nouvellement ordonné, il vit Mgr Bourget s’incliner devant lui et lui baiser les pieds[18], symbole admirable... Depuis il a parcouru bien des routes, souffert bien des misères, il est l’homme de la Prairie, qu’il connaît dans ses moindres replis.
[17] Isaïe.
[18] 31 juillet 1847.
Mais sa tâche est loin d’être achevée, à chaque jour suffit sa peine et Dieu le mènera sur bien d’autres chemins.
Tout à coup, Mgr Taché se dresse. Le Paraclet le comble de sa grâce, et, plantant dans la neige son bâton, il prend possession de la terre.
--Ici, sera la nouvelle mission, ici, vous élèverez la chapelle et vous l’appellerez Saint-Albert, en l’honneur de votre saint patron.
... La neige a disparu. Les Indiens disent:
--Nous allons revoir notre bonne vieille mère la terre.
A cette place, le Père Lacombe a planté une croix. Tout autour, il y a des Indiens, des métis, une charrue, des bœufs, des chevaux, des chiens.
Le missionnaire a célébré la Sainte Messe sur la colline. Puis les hommes se sont mis en marche vers la forêt. La cognée sur l’épaule, ils cheminent, les voici arrivés. Le Père Lacombe commande:
--A genoux, prions le Maître de toutes choses de nous bénir et de bénir nos travaux.
L’oraison monte pour la première fois sur ce monde nouveau: «Notre Père... Je vous salue...» et l’invocation: «Saint Albert, aidez-nous à faire la volonté de Dieu.»
Puis la hache haute, l’_homme-au-bon-cœur_ attaque un pin majestueux.
Le Père Lacombe commence la maison du Seigneur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les années se sont succédé, l’espérance a grandi. Dieu a pris, tour à tour, et l’évêque et son serviteur. Mais autour de l’église une ville a surgi; dans les prairies, il y a des troupeaux par centaines, les granges sont pleines du blé de la moisson.
LE BON SAMARITAIN
Et l’_homme-de-la-prière_ reprend sa course à travers la Prairie où sont les errantes brebis[19].
[19] Février 1865.
La saison est mauvaise, qu’importe! Il gèle dur, la traîne ira plus vite, plus vite on rejoindra les Cris.
Le fidèle Alexis bat la neige devant les chiens, le Père Lacombe est près de lui. Ils vont depuis l’aube, jouant des raquettes sans échanger un mot. La misère pèse sur leur âme, la fatigue les brise. Une trace est là qu’il faut suivre; les Indiens ne peuvent être loin, mais dans le mirage des neiges, le but recule qu’on croit atteint.
Voici la rivière La Biche, sur la rive un maigre taillis se hérisse. On va pouvoir dresser la tente.
Le métis siffle. Les chiens s’arrêtent et secouent leurs harnais.
--Mon Père, je suis content de faire «chaudière».
Le Père Lacombe avoue:
--Je commençais à traîner les raquettes.
Les bêtes dételées s’ébrouent. On prépare un lit de branchages, une brassée de bois sec et le feu pétille sous la marmite.
Les chiens ont croqué leurs poissons, ils creusent un trou dans la neige et s’endorment en boule. Les hommes mangent. La flamme éclaire leurs visages, visages rudes où se mêlent l’effort, la sérénité et la foi.
Ils ne parlent pas, suivant chacun un rêve différent.
Le Père, son espoir des âmes enfin conquises, le métis, l’unique désir de plaire à celui dont il s’est fait le serviteur.
Alexis porte en lui la double hérédité: blanche et crise, il a couru la terre du nord au sud, il connaît tous les secrets de la Prairie, il a vécu la belle vie de liberté, chassant le buffle, traquant le caribou, il a été «engagé», au service de l’Honorable Compagnie, relevant la piste des renards, des castors et des martres. Il a eu un foyer, mais la sauvagesse aimait les rubans et les perles multicolores, un commis passait, elle est partie. Alors il a suivi l’_homme-de-la-prière_, mettant sa confiance en lui.
Depuis, en toutes saisons, il l’accompagne! A pied, à cheval, en canot, à travers les prairies et les bois; sur la glace incertaine des lacs, dans les sentiers de la forêt, il oriente sa route.
Il se lève, ravive le feu, il reprend sa place et son rêve.
Rêve simple, rêve primitif, l’homme qui est là représente la miséricorde divine: le servir c’est servir Dieu.
Le Père est tout à son apostolat. Il a tout quitté pour les «missions sauvages» et la vieille maman attend, dans l’antique maison de Saint-Sulpice, le fils qui peut-être ne reviendra pas.
Vieille chère maman! Vieille chère maison! C’est là qu’un soir de 1695, Duhamel, dit «Sans-façon», revenant des champs, trouva son foyer saccagé, les petits enfants fous de terreur, sanglotant; les Algonquins étaient venus, puis ils étaient partis, emmenant la sœur aînée impuissante.
Vieille chère maison où l’aïeule maternelle a connu la joie du retour!
Il a joué tout enfant sur ces pierres polies par l’âge et sa jeunesse fut bercée par le récit tragique qui, à la veillée, passait de bouche en bouche.
Brrou! Il ne fait pas chaud! Si la poitrine est grillée, le dos gèle.
Le Père dit les Grâces, Alexis répond.
Sous la peau de buffle, les membres se détendent, le sommeil pèse sur les paupières. On va pouvoir dormir. Repos de la bête lassée. Enfin!
Un gémissement.
Le Père Lacombe se dresse. Plus rien. Le bruit du vent sans doute qui passe dans les épinettes. Il se recouche. La plainte reprend.
Il appelle:
--Alexis, entends-tu?
--Il me semble.
--Ce n’est ni un lièvre, ni un hibou.
Le métis claquant des dents murmure:
--Père, c’est un revenant.
Puis il enfouit sa tête sous la couverture:
--Mon brave Alexis, je t’assure que messieurs les revenants restent chez eux par un froid pareil.
La plainte se prolonge, elle monte plus grande, plus forte.
--Allons, debout, viens avec moi.
Le métis hésite.
--Il fait si noir.
--Soit, j’irai seul.
Et le Père se lève, à tâtons dans la nuit, les mains tendues.
On gémit, certes, mais où?
Il va, se heurtant aux arbres, ses pieds enfoncent dans la neige, s’enchevêtrent dans les broussailles.
Tout bruit cesse; le silence dans les ténèbres. Et malgré sa bravoure, le prêtre sent l’effroi qui pénètre son cœur.
_Ah! aaaa..._ Le râle déchire la nuit.
L’homme se penche, une femme est étendue, pressant contre son sein un enfant qui semble n’avoir plus de souffle.
Elle gît sur la cendre encore tiède d’un foyer. Pour trouver un peu de chaleur et de vie, la malheureuse s’est couchée là.
--Que fais-tu? Qui es-tu?
--Ils m’ont abandonnée.
--Lève-toi.
--Je ne puis.
--Essaie.
--J’ai les deux pieds gelés. Je vais mourir, je vais mourir.
Le Père Lacombe crie.
--Alexis! Alexis! Viens vite, une femme, un enfant... apporte un peu de lumière, vite, vite.
Le métis retrouve toute son énergie. Il s’agit de vivants, il accourt, il est là. Le tison éclaire une face exsangue, un corps à moitié nu. Pour préserver l’enfant du froid, elle s’est dépouillée. La lueur éveille l’enfançon qui tette goulûment le sein épuisé de sa mère. Avec d’infinies précautions, les deux hommes transportent l’Indienne jusqu’au camp.
Alexis ranime le feu et prépare le thé; cuillère par cuillère la femme boit.
La _Robe-noire_ se penche sur cette misère. Il faut ramener la circulation du sang vers les extrémités. Hélas! il est trop tard, la décomposition a déjà fait son œuvre.
Quelle pitié! Ne rien pouvoir, être impuissant devant une telle infortune.
Et la femme conte son histoire. L’éternelle histoire, toujours vraie, toujours pareille sous toutes les latitudes du monde.
--J’ai vingt ans, je suis mariée. Mon mari est devenu un méchant homme. Il ne m’aime plus. Il me bat. Je l’ai accompagné, comme les autres femmes, à la chasse, il m’a repoussée; je suis allée à l’aventure... puis j’ai voulu revenir, le camp était levé et j’ai marché pendant des heures, j’avais faim, j’avais froid, et mon enfant a pleuré. Il voulait vivre, lui. J’ai couru, j’ai couru, mes pieds devenaient de plus en plus insensibles. J’ai retrouvé un autre campement. Les hommes étaient partis. Aller plus loin, ailleurs, je n’ai pas pu... alors, je me suis traînée sur ces cendres chaudes pour y mourir.
Dans la nuit, il y a des bêtes... la mort est là... Grand Esprit, si tu veux sauver mon enfant, envoie quelqu’un à mon secours avant que je meure.
Le Maître de la vie m’a exaucée, puisque tu es venu. Maintenant, je puis mourir.
Et la malheureuse tombe, épuisée. Le Père la recouvre de son unique couverture. Il passe la nuit accroupi devant le feu, pleurant sur l’infortunée et priant.
Comment rejoindre les Indiens? Avec le faible traîneau comment transporter une aussi lourde charge? Mais Alexis s’active, il coupe, taille, coud et lorsque l’aube chasse les affres de cette épouvantable nuit, on peut installer la malade et son petit sur la traîne agrandie, transformée.
Les chiens tirent, le métis aide les chiens, le Père pousse à l’arrière et maintient l’équilibre. Et tout le jour, on va.
Enfin! Voici les tentes au bord de la rivière.
--L’_homme-de-la-prière_ arrive, l’_homme-de-la-prière_ est là.
Et les sauvages accourent, empressés.
Mais la _Robe-noire_ est courroucée.
--Où est le monstre qui a abandonné sa femme et son enfant?
--Il est là, dans la petite tente.
--Qu’il vienne.
L’Indien paraît, il se dandine, il fait le beau, il rit, bravant le prêtre:
--Tu aurais mieux fait de la laisser mourir, je n’en veux plus, j’en ai une autre. Fais d’elle ce que tu voudras.
--Ah! méchant homme. Tu es pire qu’un vil animal. Les animaux ont plus de pitié pour leurs petits, ils les défendent. Va-t’en, tu es indigne de rester avec tes frères, regarde, tous ils ont honte de toi.
Le Père est pareil à l’ange du châtiment et comme l’homme à sa première faute, l’Indien part, accablé sous la malédiction de Dieu[20].
[20] La malheureuse femme survécut, amputée des deux pieds. Elle vécut à Saint-Albert, où elle reçut le baptême. L’enfant, une fille, fut recueillie par les religieuses.
DE L’OCÉAN A L’OCÉAN
--Ho! Hisse!
--Attention!
--Ho! Hisse!
--Ho!
Au commandement, les seize garçons soulèvent le rail, le portent quelques pas.
Un coup de sifflet.
Le rail retombe avec un bruit sourd. La terre tremble.
--Prends garde, Patrick!
--A toi, Arnold!
--Hé là! La Montagne!
De Mandeville, Johan Johnson, Piccoli, Hans, Rodriguez, Jim...
Toute la vieille Europe est là. Ils sont là les aventuriers du monde, les chercheurs d’horizons nouveaux; tous ceux qui surgissent on ne sait comment, on ne sait d’où, lorsqu’il y a des coups à donner, de l’or à prendre, de la misère à recevoir.
Ils ont suivi Cabot, Pizzaro, Pinçon, Cartier, Vespucci, Colomb, Champlain, Gama, Cavelier de la Salle, tous les grands découvreurs de terres inconnues, tous ceux qui, pas à pas, dans la douleur et dans la joie, enfantaient un monde, reculant toujours plus loin les limites des connaissances humaines.
Ils accompagnaient le Père Marquette sur le Mississipi, de Querguelen aux mers du Sud, de Lesseps à Suez, Lyautey au Maroc.
Les charniers de Chagres et de Colon ont vu finir leur course.
Ils ont péri dans les ravins de la Sierra.
Leurs os blanchissent dans les déserts de l’Utah et du Colorado.
Ils sont partis, un jour, dans la Pampa, et ne sont jamais revenus.
La jungle s’est ouverte devant eux qui les a dévorés vivants.
La forêt guyanaise a mélangé leur poussière aux chaudes pourritures amassées par les siècles.
Ils ont disparu dans l’énigme religieuse des Indes, dans les passes du Thibet, dans les steppes mongols.
Ils ont eu le vomito-négro à Caracas, la fièvre jaune à Rio, la peste à Malacca.
Francis Garnier les menait au Tonkin, Dodds au Dahomey, Gallieni à Madagascar. Ils suivaient à la piste de Brazza au Congo et Mangin au Chari.
Ils ont été payés par Alexandre, par Rome et par Carthage, Napoléon leur a donné l’Europe, du Guadalquivir à la Bérésina.
Ils ont erré sur la mer des Tropiques.
Ils ont forcé la Vera-Cruz et Saint-Domingue.
Dans l’île de la Tortue, ils ont joué aux gentilshommes, et leur bourse vidée, ils ont guetté les galères de Sa Majesté Catholique, pillé les galions du Roi-Soleil.
Surcouf les connaissait, et Jean Bart et Forbin.
Ils ont ramé sur les barcasses barbaresques, sous la chiourme des pirates salétins. Ils ont fini dagués, arquebusés, la hart au col.
Toutes les ruées, tous les _rush_ les ont vus, alertes, maigres, noirs et gais, francs compagnons et joyeux drilles, sacrant et massacrant.