Part 3
--Tenez, ne dirait-on pas la plaine du Livre de Job? «Sombre et morne région où l’ombre de la mort, le désordre et une horreur éternelle habitent.»
Le décor n’est rien, croyez-moi, le péché est sur toute la terre. Ici, au moins, ils avaient une excuse, ils ne savaient pas.
Mépris, avilissement de la femme-mère, de la femme-épouse, la bonté et la charité, des mots inconnus. Ils ne savaient pas. Et puis des épidémies s’abattaient, ravageant des tribus entières et la famine passait dans les camps, dévastatrice.
Tableau funèbre dont l’horreur est inscrite dans la prunelle de Mgr Grouard. Il se tait quelques instants, puis, comme s’il pensait tout haut, il poursuit:
--Une année, c’était, je crois, en 1863, j’ai remonté la rude rivière aux Liards, des jours et des jours de halage, les pieds dans l’eau, les portages et l’escalade des falaises à pic; puis la descente vers la rivière des Wahanés, avec, comme toile de fond, la splendeur des Rocheuses.
Le Fort des Liards! Mon Dieu! comme ces choses sont lointaines! Le vieux métis français Houle et sa femme. Une maîtresse femme, ma foi, devant qui tout pliait, son mari, les Indiens, les bourgeois du poste de traite et qui soutenait des thèses religieuses contre le pasteur Hunter... mais cela c’est une autre affaire.
Bonne femme Houle! Si bonne pour le Père Gascon et Mgr Grandin, si bonne aussi pour moi.
Elle entre un jour, exaspérée:
--«Mon Père, voici la femme qui a tué son enfant.»
Cette femme, qui passait pour belle, avait un mari qu’elle abandonna pour en suivre un autre, quoiqu’elle eût déjà une petite fille.
Le mari, furieux, tue son beau-père et sa belle-mère, qu’il accuse d’avoir facilité la fuite de l’infidèle.
Lorsqu’elle apprend cela, celle-ci passe un lacet autour du cou de son enfant au maillot et l’étrangle en disant:
--«Penses-tu que je vais t’élever, après que ton père a massacré mes parents.»
Je la morigène:
--«Qu’as-tu fait, malheureuse? Tu as tué ton enfant? Les bêtes féroces elles-mêmes ont plus de cœur que toi, car elles aiment leurs petits, l’ourse se fait tuer pour sauver son ourson.»
Et je vais, je vais, la menaçant de l’Enfer et de tous les diables fourchus, puis j’essaie de la sermonner, de réveiller en elle quelques bons sentiments. Rien, pas un geste de regret, pas la moindre émotion.
Hors de moi, je la chasse:
--«Va-t’en!»
Elle sort, et, s’adressant à Houle, elle dit:
--«Le Père a l’air furieux contre moi. Peut-être croit-il que c’est un garçon que j’ai tué; mais non, explique-lui, _ce n’est rien qu’une fille_.»
Insensibilité, cœur de roche? non, non, ils ne savaient pas. Ils ne savaient pas.
Du reste, il y avait parfois des tendresses dans le cœur de ces femmes. L’une d’elles--une Esclave de la rivière aux Liards également--vint un jour me trouver.
Elle pleurait et me dit sa misère, l’éternelle misère, la faim. La poursuite du gibier qui se dérobe, les orignaux, les chèvres, les lièvres polaires, rien, pas ça, pas même une perdrix.
Ils vont, elle et son compagnon, l’espoir les mène, la bête mauvaise ronge leurs entrailles. Ils marchent des milles et des milles et mangent ce qu’ils trouvent, des débris de peaux, et jusqu’à leurs mocassins.
La mère porte un jeune enfant, le sein est tari, le petit affamé meurt.
L’homme est parti tenter une dernière chance. Il revient, accablé:
--«Nous sommes perdus... je n’ai rien trouvé et je n’ai plus de force.»
Et voici qu’il aperçoit le misérable corps que le froid et la mort ont bleui: la mère l’a déposé dans un berceau de feuilles.
Les yeux de l’Indien luisent de convoitise:
--«Mais voilà de la viande! Allons, femme, coupe-moi ça.
--«Oh! Père, Père, me disait-elle, je ne voulais pas; mais il avait un regard si mauvais, j’ai eu peur pour ma vie: alors j’ai découpé les membres de mon enfant et je les ai mis dans la chaudière.
«Il m’a ordonné:
«--Mange aussi...
«Je n’ai pas voulu, je pensais: «C’est la chair de ma petite fille», et je pleurais, et je pleurais.
«Hélas! Père, me pardonnerez-vous, je n’ai pas mangé, _mais j’ai bu le bouillon_.»
Dans la salle où le crépuscule qui descend met des ombres, il y a un silence peuplé de fantômes.
Misère de ces pays abandonnés, infortune de ces tribus sauvages livrées à elles-mêmes, souffrance de ceux qui sont autour de moi et qui tous sont venus librement pour partager la peine de ces réprouvés!
Mgr Grouard se lève, il marche à petits pas, on l’entend murmurer:
--Venez, les bénis de mon Père, j’avais faim et vous m’avez donné à manger.
Puis il redresse sa taille et le lutteur réapparaît, le vieux lutteur qui a regardé, maintes fois, la vie et la mort face à face, qui, à quatre-vingt-cinq ans, n’a rien abdiqué de sa force et de sa volonté.
Dans ses yeux pétille toute la malice de sa race, cette race de paysans manceaux, fidèle, loyale et brave jusqu’à la témérité.
Il s’arrête, frappe ses mains l’une contre l’autre:
--_Cent-trente-deux!_ Père Blanchin, je vous dois une revanche; Père Falher, une lumière, je vous prie.
Les mains du prélat battent les cartes, allumant une lueur à l’anneau d’améthyste.
DANS LA PRAIRIE
La _Robe-noire_, l’_homme-de-la-prière_, n’est pas venu.
Dans la prairie immense, l’Indien est roi.
Cris de la forêt, pacifiques et doux, errants de la Saskatchewan au petit lac des Esclaves.
Cris des prairies, libres, farouches et fiers.
Les jeunes filles chantent en cadence les fastes de la tribu. Les guerriers sont partis sur leurs chevaux rapides. Les Pieds-Noirs ont été surpris; à l’arçon de la selle pendent les chevelures. Gloire à ceux qui reviennent victorieux!
Mais les Sikxikakowea sont cruels. Gens du Sang et Gens du Butin, tout ce qui n’est pas Pied-Noir a été exterminé.
Les Assiniboines, alliés des Cris, ont du sang de Sioux dont ils parlent la langue. Ils ont leur terrain de chasse depuis la rivière Souris jusqu’à la rivière Athabaska.
Les Montagnais-Chippeweyans ne connaissent pas la guerre. Leurs canots glissent sur les eaux du lac Caribou. Ils vivent, paisibles, de chasse et de pêche.
Dans la prairie immense, le Grand Esprit charitable a fait naître le _Buffalo_.
Les ancêtres ont transmis aux anciens les lois de la Prairie. Les chasseurs doivent s’y soumettre.
Les guetteurs s’arrêtent. Leur haute silhouette se détache brune sur le ciel clair. Ils sont hiératiques et beaux, chevaux et cavaliers sont des groupes de bronze. La main haute, le regard fouille l’étendue.
Rien ne bouge dans la prairie immense et rien ne vit.
Si, là-bas, à plusieurs milles, une tache noire sur l’herbe courte et jaunâtre.
Les bisons formidables paissent en sécurité.
Un geste et la ruée commence: dans un galop furieux, les chevaux s’enlèvent.
C’est un horrible carnage dans le beuglement éperdu des bêtes traquées, l’aboi des chiens et le cri des chasseurs.
Les naseaux fumants, l’œil rouge, la langue pendante, battant la prairie d’un sabot affolé, les grands bœufs sauvages veulent fuir...
Lugubre boucherie, inutile hécatombe!
L’Indien et le bison, fils de la liberté, qui dira vos combats dans la prairie immense?
Sur l’herbe rouge, les bêtes sont dépouillées et puis c’est le retour de la tribu. Longue ripaille autour des feux, dans l’insouciance du lendemain.
Demain! A quoi bon! Le Soleil-Dieu nous éclaire, les rites ont été accomplis, le fagot sacré, l’_ékestokisim_ a brûlé au moment même où l’astre est monté au ras de l’horizon; la vierge a dormi le sommeil de guerre cependant que les sorciers haranguaient la nation; les sept ordres de guerriers ont dansé et vanté leurs exploits; les jeunes hommes se sont mutilés; par les plaies béantes, le sang ruisselle.
Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce qu’ils font. Personne n’est venu leur donner des paroles de paix. Que savent-ils?
Il y a par le monde un esprit bon et un mauvais esprit.
_Manitou_ et _machi manitou_. _Yédarié néson_ et _yédarié slim_.
L’un parfois domine l’autre, tissant les jours de joie ou de peine.
Indiens de la forêt ou de la plaine apaisent les mauvais esprits par des sacrifices sanglants.
Une morale existe: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas se mettre en colère, mais la vengeance est un droit sacré.
Le ciel est un pays de chasse où les buffles vont en troupeaux.
L’enfer, une gorge dans la montagne, où règne un froid éternel, sans un brin d’herbe, sans une bête errante. On a faim sans pouvoir se rassasier, on a soif sans pouvoir se désaltérer et personne ne peut mourir!
La force seule compte. La pitié n’entre pas dans le cœur des humains. Le vieillard, la femme, l’enfant? Faiblesses inutiles.
Le grand-père rôde autour du foyer, cassé, les paupières rougies, les mains tremblantes se tendent...
--Va-t’en, il n’y a rien pour toi. Que fais-tu parmi nous? A quoi sers-tu? Tu ferais bien mieux de mourir...
Sa mémoire vacillante lui rappelle que ces mots, lui-même les a prononcés alors qu’il était un guerrier valeureux; résigné, il se retire, essayant de disputer aux chiens de quoi subsister jusqu’à demain... demain on verra, aujourd’hui seul importe.
Mais aux beaux jours ont succédé les heures de détresse, le renne manque, l’orignal a fui, les jeunes hommes sont revenus ayant en vain battu les bois. La faim mord la tribu aux entrailles.
Il faut partir, aller plus loin, ailleurs... et la horde se met en marche. Les vieux alors sont des fardeaux dont il faut s’alléger.
Au petit jour, on a levé le camp. L’ancien se réveille. Quoi, plus de bruits autour de lui? Où sont les marmots piailleurs, pourquoi n’entend-on pas la voix criarde des femmes? Où est l’errance fouineuse des chiens? Qui a replié la _loge_ en peau de caribou? Il n’y a plus que la cendre dispersée, des os calcinés et des tisons éteints. Il est tout seul, tout seul.
Suivre la piste, comment le pourrait-il? On lui a laissé des branchages sous lesquels il pourra se blottir lorsqu’il se sentira mourir. Ainsi les bêtes de la forêt ne dévoreront pas son corps abandonné.
Il sait que la tribu repassera dans un nombre déterminé de lunes et ses os alors seront ensevelis. Son esprit est en paix.
Et le vieillard attend la mort. Les heures de cette agonie sont longues, ses doigts décharnés se crispent sur son ventre parcheminé. La nuit amène sa terreur, l’ombre est peuplée de bêtes voraces... et déjà luisent les prunelles des loups.
La femme vit dans l’abjection la plus complète. Bête de somme, souffre-douleur, esclave.
Elle n’est pas la compagne, c’est la chose dont on peut disposer à son gré. Battue, humiliée, ravalée aux pires besognes, elle doit s’estimer heureuse de vivre.
Souffrances, privations, travail, c’est sa part la meilleure avec pour récompense les coups, la mutilation ou la mort.
Impure, elle doit se frayer une route hors des sentiers de la tribu. Elle doit dormir hors de la tente et hors du camp, elle met bas comme une bête de la forêt, sans parents, sans amis, toute seule. Aussi, les petites filles, le plus souvent, on les tue, la mère les étrangle elle-même ou les abandonne, parfois le père les dévore.
Ainsi la femme expie la chute de l’homme.
La faute originelle n’a-t-elle pas été commise par une femme! N’est-ce pas elle qui a dérobé la vessie pleine de graisse de moelle, cette graisse si douce et si appréciée?
Et le Grand-Esprit a puni les hommes qui souffrent désormais tous les maux de la vie. L’aventure est certaine.
Ecoutez, c’est la tradition qui parle:
«Aux premiers âges du monde, deux guerriers sont partis et se sont égarés... Après des journées de marche, ils arrivent sur une montagne où demeure un géant. Il y a dans ce lieu beaucoup de flèches. Le géant leur en donne deux très puissantes et leur dit:
«--Quand vous tuerez un animal, ne reprenez pas la flèche, elle vous reviendra d’elle-même.
«--Oui, disent-ils.
«Or, le plus jeune avise un écureuil, lui décoche sa flèche... puis il court la reprendre.
«Dès qu’il l’a saisie, la flèche s’élève dans les airs, entraînant le chasseur.
«La flèche ne s’arrête qu’au ciel. Là est une terre en tout semblable à notre terre. L’homme y rencontre une vieille femme dont les deux filles n’ont qu’un dessein: faire mourir l’imprudent qui est entré dans leur _loge_.
«Elles ont le sein rempli de bêtes malfaisantes. Elles trompent l’homme qui, pour se venger, déchire leurs vêtements.
«Alors toutes les bêtes immondes se sont répandues sur le monde. C’est depuis ce temps-là qu’il y a des méchants sur la terre. Mais la vieille dit à l’homme:
«--Fie-toi à moi! Je vais te faciliter le moyen de retourner vers ta tribu.
«Elle attache le jeune homme à une longue lanière en peau de caribou et le fait descendre par un trou.
«--Dès que tu auras touché le sol, lâche la corde.
«L’homme ayant pris pied, obéit, la lanière remonte au ciel.
«Mais il se trouve dans l’aire de l’_orepalde_, le grand aigle qui se nourrit de chair humaine. Le rapace dort.
«En ravissant les plumes de l’aiglon, l’homme parvient à s’évader et retrouve son camp. Mais la vengeance est dans son cœur et, depuis lors, il porte en lui la traîtrise des femmes.»
... Tout ce qui est faible et sans défense est méprisé, bafoué; la femme, l’enfant, le vieillard, ne sont plus des créatures de Dieu.
La Bête de l’Apocalypse est lâchée dans la Prairie immense où seule la force est orgueil.
Dans ces âmes frustes, il n’y a pas de place pour la tendresse, pour la pitié et pour l’amour.
La dissolution règne dans tous les camps.
Les hordes chevauchent de l’est à l’ouest la terre vierge, cette terre où demain surgiront les cités. Là où naîtront Winnipeg, Edmonton, Kamloops, Saskatoon, Prince-Albert, Calgary, l’herbe pousse courte et drue. Les Indiens passent, la mort en croupe. La souffrance et la misère règnent sur la Prairie.
Mais l’heure de Dieu va sonner.
De l’Orient vient la lumière. La Nouvelle France conserve le prestige affectueux des découvreurs français, de là comme aux temps héroïques vont partir les premiers pionniers.
Et la vieille terre de France va donner les meilleurs de ses fils.
NATOYA NIKOWAN, L’HOMME DIVIN
Sous la pluie, c’est la chevauchée dans la Prairie.
Depuis deux jours, Saint Boniface a disparu de l’horizon.
Hier, c’était la halte du Cheval-Blanc, sur la rivière Assiniboine et maintenant c’est le désert, si grand, si vaste.
Le brouillard s’ouvre et se referme sur les chevaux et sur les hommes. L’averse tombe, oblique. Alexis Cardinal, métis, et Mgr Taché, évêque d’Arath, le dos rond, le cou rentré, vont au pas, les chevaux secouent les oreilles et font tinter les mors. Le métis songe au printemps disparu, aux courses dans l’herbe parfumée qu’animent l’anémone, l’aster, le tournesol, la rose, aux nuits étoilées dans le camp, aux récits des chasseurs; à l’aube, aux départs joyeux, dans le piaffement des coursiers et l’impatience des hommes.
Ils vont, du Sud au Nord et de l’Est vers l’Ouest, mobiles dans la Prairie comme les nuages dans le ciel; on marche des jours et des jours sans changer d’horizon. L’air emplit les poumons, la vie est belle, on a un cheval, une tente, des armes et la liberté. Et l’on va, errant, de la Rivière Rouge à la Saskatchewan.
Mais la majesté de l’infini l’obsède, une redoutable puissance ploie son âme et l’émeut. L’idée de Dieu se lève comme un lys sauvage dans son esprit troublé.
Ces Cris qui l’entourent sont ses frères par le sang, mais il perçoit en lui des affinités lointaines, des fils ténus qui le relient à la race venue de l’Est. Il est brave à la guerre, intrépide et résolu, il est beau, il est grand, il est fort.
Mais son cœur a des réminiscences, il sait, par tradition, que son père a couru les bois; tous les _pays d’en haut_, il les a foulés de ses pieds chaussés de cuir souple, ouvrant la route aux voyageurs, à tous ceux que hantaient les mirages du Nord et la mystérieuse attirance de l’Ouest.
Le père de son père lui a dit, un soir, tandis que les hautes flammes s’élevaient du foyer:
--«Un jour, des hommes viendront. Ils auront une robe noire, une croix à la main. Ils te diront ce qu’il faut faire pour servir Dieu comme il veut être servi.»
Il sait donc, ses frères savent, que le prêtre existe. C’est _Natoya Nikowan_, l’homme divin. On ne l’a jamais vu encore mais il viendra.
Il est venu.
C’est pourquoi il a mis tout son dévouement et toute son intelligence au service du missionnaire, de l’homme qui apparut un matin devant les Indiens étonnés, disant:
--«Je suis l’Amour, je suis la Charité, je suis la Rédemption.»
Et c’est pourquoi le fidèle Alexis Cardinal suit Mgr Taché, l’_homme-qui-porte-Dieu_.
Mais le Prélat sent dans son cœur peser la solitude.
Sa Sainteté dans Rome a fait de lui un chef de la prière. Son jeune front[6] est lourd sous la mitre épiscopale. Sera-t-il maître de la tâche qu’on lui a dévolue? Obscur Oblat, il allait, de l’île de la Crosse au lac Sainte-Anne, servant son idéal d’obéissance. Maintenant, il faut commander!
[6] Mgr Taché a été sacré évêque à 27 ans.
Sous la pluie qui fait rage, il croit qu’il va faiblir. Il est seul, il est triste, il a laissé tous ceux qu’il aime sur la rive du Saint-Laurent, au loin, par delà les Grands Lacs.
Mais la tendresse maternelle, invisible et présente, exalte son âme qui se reprend.
Il est de la race des premiers conquérants, en lui revivent de la Vérendrye, le découvreur de l’ouest canadien, du lac Supérieur aux Rocheuses, qui donna à la France un pays merveilleux[7]; Pierre Boucher de Boucherville, qui défendit Trois-Rivières contre les Iroquois[8] et vint à Versailles porter au Roi-Soleil les doléances de ceux qui vivaient en Canada; et la Sainte Mère d’Youville, qui était toute amour et toute charité. Comment n’être pas fier d’une telle lignée?
[7] Huit fois la superficie de la France.
[8] En 1651.
Il est né de cette famille canadienne-française, dont les mœurs patriarcales sont une bénédiction de Dieu qui, établie sur une glèbe en friche, à force de labeur et d’opiniâtreté, a su imposer le respect et forcer l’admiration du monde.
On l’a choisi, lui, l’humble serviteur de Marie. Il faut donc qu’il aille, par tous les chemins, chercher la brebis égarée, ramener le troupeau épars.
Il est le pasteur de ces âmes, proies du Malin, qu’il faut éveiller à la Foi. Il faut arracher l’ivraie et le pur froment germera. Il est sûr que la récolte sera généreuse, cette terre que foule le sabot des chevaux est nourricière, elle est grasse, depuis des milliers d’années un riche humus la féconde.
Demain, elle enfantera prodigieusement dans la splendeur du renouveau. Alors qu’importe la souffrance d’une heure!
Un galop chasse les mauvaises pensées. Et bientôt le brouillard se fond, la pluie cesse, là-bas, c’est le repos, là-bas, c’est l’oasis.
Le vent courbe la cime des peupliers dont le feuillage argenté frissonne sur les rives de la Rivière-aux-Castors.
Puis, c’est la marche, de la montagne de Tondre au Fort Carlton. Pendant dix-sept jours l’évêque va, de tribu en tribu, de camp en camp, de loge en loge. Hélas! la civilisation se manifeste: _l’eau de feu_ des traiteurs ronge et fauche. Comment faire, Seigneur, pour reconnaître vos élus?
Le 23 octobre, la neige tombe, il faut marcher quand même, il faut marcher toujours.
A l’île de la Crosse, son cœur est dans l’allégresse. Pères et frères, il y a huit Oblats et c’est une joie enfantine.
Maintenant, les chevaux sont inutiles. Alexis Cardinal attelle les quatre chiens et le traîneau court sur la piste.
Dès une heure du matin, on part, la neige est peu profonde. La route pénible, on mange sur le pouce, comme on peut, ce qu’on a, et le soir c’est la halte auprès d’un maigre feu.
L’évêque a froid, il a faim, il est fatigué. Il tend ses mains gourdes à la flamme. Le vent siffle dans les sapins. Un désespoir l’accable et un pressentiment déchire son cœur.
Pourquoi, Seigneur, pourquoi[9]?
[9] A la même heure, le même jour--14 décembre--à trois cents lieues de là, son église, l’église de Saint-Boniface, si péniblement édifiée, flambait.
Perdu dans la forêt, souffrant dans sa chair, pleurant de misère sous l’unique couverture qui le recouvre, il grelotte et prie.
Etendu au pied d’un arbre, Monseigneur regarde mourir lentement le foyer: une lueur qui s’avive et s’éteint.
Il n’y a plus rien que le grand silence troublé par le pas feutré des bêtes.
«JE ME SOUVIENS»
En ce temps-là, un noble lord entreprit d’établir, au confluent de l’Assiniboine et de la Rivière Rouge, «une oasis de civilisation au milieu des prairies et des forêts où erraient les tribus sauvages».
Mais, «pour civiliser, pour coloniser, il faut le sentiment chrétien», et lord Selkirk, protestant, s’adressa au représentant de l’Eglise catholique.
Gloire impérissable de Norbert Provencher[10] et du jeune séminariste Sévère Dumoulin, qui partirent de Montréal-_Ville-Marie_--sur un canot d’écorce pour aller vers l’ouest porter la parole du Christ et ouvrir aux Indiens le Royaume de Dieu[11].
[10] Mgr J. Norbert Provencher, premier évêque de Saint-Boniface, 1787-1853.
[11] 19 mai 1818.
Premières heures si pénibles d’un apostolat qui devait être si fécond.
Comme saint Paul, ils devaient éprouver la faim, le froid, la soif, l’hostilité de la nature et l’ingratitude des hommes.
Œuvre admirable édifiée avec amour, mais œuvre trop vaste pour les épaules de quelques-uns. Les collaborateurs, rebutés, épuisés ou vaincus, regagnaient Québec, la douce ville. Le prélat était un chêne robuste, seul debout au milieu de la plaine où l’orage a tout ravagé.
Alors Mgr Provencher appelle les Oblats et Mgr de Mazenod, l’homme au grand cœur, envoie ceux que Dieu a choisis pour être «la lumière des nations et pour porter le salut jusqu’aux extrémités de la terre[12]».
[12] Isaïe, XLIX. 6.
* * *
A soixante-quatre kilomètres à l’ouest du Fort des Prairies[13], un lac que les Cris appelaient _lac du diable_, avant que l’_homme-de-la-prière_ l’eût consacré à sainte Anne, protectrice du Canada.
[13] Aujourd’hui Edmonton.
Mission de Sainte-Anne, première étape vers le Nord, d’où va partir la pensée divine.
Longues courses du fidèle J.-B. Thibault, chez les Sauteux, les Cris et les Dénés.
J.-B. Thibault, compagnon de Mgr Provencher, âme ardente, cœur valeureux, esprit inébranlable, d’une humilité si grande.
A sa parole, toutes les races accourent, toutes les tribus se lèvent.
La _Robe-noire_ est là; Loucheux, Peaux-de-lièvres, Couteaux-jaunes, Castors, viennent à lui. Il est lumière et son passage est un rayonnement. Ah! les joyeuses pâques de l’an de grâce 1845 sur les rives du lac Sainte-Anne.
Le Christ sans tache a réconcilié les pécheurs avec son Père. C’est la résurrection d’un peuple qui renaît à la grâce divine.
Et l’apôtre, vêtu d’étoffe grossière, vit dans une pauvreté primitive, jeûnant quatre jours alors qu’il se rend à l’île de la Crosse.
L’île de la Crosse qui va devenir «un berceau d’évêques»[14], verte oasis sur les eaux vertes du lac. C’est l’espérance qui se lève et c’est la joie qui vient.
[14] Quatre grands évêques: Mgr Laflèche, Mgr Taché, Mgr Faraud et Mgr Grandin.
--Hâtons-nous, disent les sauvages, nous allons peut-être mourir et nous n’aurions pas le bonheur de voir Dieu.
Jean-Baptiste Thibault, celui-là, était une modeste _Robe-noire_, une de ces humbles fourmis de l’armée régulière de Dieu, un membre de ce clergé canadien-français si admirable, qui multiplie les œuvres, qui au lendemain des heures douloureuses du traité de Paris, sut, au milieu des dangers, rassembler le troupeau autour de l’autel et garder dans un même espoir, son Dieu, son verbe, son origine.
_La France jadis sur nos bords Jeta sa semence immortelle._
Immortelle parce qu’elle a germé dans la persécution et qu’elle a su affirmer sa volonté de vivre.
Ecoutez! De Québec à Montréal, c’est tout autrefois qui subsiste et qui passe avec la voix des cloches.