L'épopée blanche

Part 2

Chapter 23,943 wordsPublic domain

La Providence avait tout prévu. Le R. P. Giroux était là.

--Le Père Giroux, le plus français des Canadiens?

--Oui.

--Ah! Père Falher, j’ai rarement vu dans des yeux si clairs, des yeux d’enfant, une volonté si grande.

--Que diriez-vous si vous l’aviez connu aux jours de sa jeunesse, dans l’enthousiasme de ses vingt-cinq ans! Actif, intelligent, et avec cela plus normand à ses heures que les Normands ses ancêtres.

Il est, avec Normandeau, Boucher, Boyer, de tous les agents du Gouvernement un de ceux qui ont le mieux réussi; impossible de chiffrer le nombre de Canadiens français qu’il a ramenés des Etats-Unis. C’est vraiment l’élu de Dieu!

Nommé en janvier 1912, il prend la besogne à bras le corps, il est partout, ici, à Québec, à Montréal, aux Etats. Dès juin, il rentre à Grouard, pasteur suivi d’un troupeau de fidèles.

Nous connaissions, par delà les forêts à quarante milles d’ici, de grasses prairies, dans le bassin de la rivière la Paix.

Là nous avons érigé une croix, sur sa base nous avons gravé le nom des premiers pionniers.

Au pied de cette croix, à genoux sur cette terre encore inculte, nous avons demandé la bénédiction de Dieu.

Elle est venue, toute puissante[4].

[4] Dans la Saskatchewan et l’Alberta, il y a aujourd’hui plus de cent mille Canadiens, presque tous sont agriculteurs.

VERS L’OUEST

La caravane se met en route, comme autrefois, de l’est à l’ouest; wagons bâchés tirés par des bœufs, escortés des hommes, à cheval.

Elle traverse la prairie monotone. Rien ne l’arrête: ni les rivières, ni les marécages, ni la glace, ni les maringouins, ni la neige.

Des semaines, des mois, hommes et bêtes cheminent.

La fièvre les décime, des tombes marquent les étapes, mais l’espérance est avec eux.

Des âmes faibles, moins bien trempées, ploient sous la misère des jours. Le Père Giroux se multiplie, tout zèle et toute charité.

Il va ranimant les cœurs, exaltant les courages: un bon mot, un refrain, et voilà la caravane dans la joie, la route paraît moins pénible et moins longue.

--Allons, mes fils, trois jours encore... plus que deux jours... demain.

Demain, c’est le repos; demain, c’est l’espérance. Demain, c’est la chanson qui berce les hommes au rythme lent des bœufs.

Enfin! c’est la Terre Promise. Là-bas, par delà le lac, se dresse la mission. Sur la colline, voici la Croix.

C’est l’arrivée tumultueuse, dans le cri des cavaliers, le rire des femmes, les appels des enfants, l’aboi des chiens, seuls sont placides les bœufs puissants et doux.

Mais la mission Saint-Bernard n’est qu’une halte. Il y a quarante milles à franchir, les plus durs peut-être, les plus terribles. On les fait dans la joie du but prochain, du désir enfin réalisé.

La terre est là. C’est maintenant que la peine commence.

Rude tour de force d’avoir déraciné des gens de l’Est pour les transplanter dans l’Ouest, miracle de les avoir mis sur la bonne route, miracle de tous les jours de les garder, de les soutenir jusqu’au bout. C’est maintenant qu’il faut persévérer, qu’il faut avoir vraiment l’esprit du sacrifice.

Un _home-stead_, 160 acres de terre, pour la minime somme de 10 dollars. Un chez soi pour si peu! Oui, mais ce que cela représente de travail, d’énergie, de souffrances morales et physiques!

Tout est à créer: maison, grange, étable, champ, clôture, tables, lits, armoires, chaises, ces mille riens dont l’usage est journalier et que l’on se procure si facilement dans le bourg ou la ville. Mais ici? Dans ce pays neuf, inculte, sauvage?

Il faut tout faire soi-même, avec des moyens de fortune. Un colon doit être charpentier, menuisier, forgeron, bourrelier, vétérinaire, chercheur d’eau[5].

[5] L’eau douce est un des grands problèmes de l’Ouest canadien.

Sur ces 160 acres non défrichés encore, le colon et surtout sa femme, se sent seul, loin de tout, il a la sensation d’être isolé, perdu. Les hivers sont durs, les nuits longues.

Dieu ne l’oublie-t-il pas?

Au début, il n’y a pas d’église; or, l’église, pour le Canadien, est son second «foyer».

La solitude enfante des terreurs: il y a les Indiens, les ours, les loups! Et pourtant les Indiens sont de pauvres Cris, timides et doux, qui, bons voisins, ne demandent qu’à se rendre utiles, ce ne sont plus les Iroquois féroces de jadis qui mettaient en péril Montréal.

Il appréhende aussi la faim; les premières moissons ne sont pas toujours très brillantes; le colon n’a pas l’expérience de l’Ouest. La chasse? Courir après l’orignal? on peut s’égarer, on s’égare dans la forêt et c’est la mort certaine.

Le découragement naît dans son cœur comme un mauvais désir.

Alors paraît le missionnaire.

Dès qu’il y a un noyau de catholiques, Mgr Grouard établit un de ses prêtres, un Oblat.

Au Père Falher, qui m’explique ces choses, je dis:

--Je connais ces installations: une humble cabane de troncs d’arbres, couverte d’écorce, pas de plancher, une table sert d’autel, un rondin de sapin et voilà le siège. Dans un coin, le Père étend une couverture de laine, c’est là qu’il dort, n’est-ce pas?

L’Oblat a un sourire:

--Vous ne voudriez pas que le curé soit mieux logé que ses paroissiens!

Tenez, je crois que ce sont les plus beaux jours de sa vie qu’il passe là. C’est dans la pauvreté qu’on fait le bien.

Le premier missionnaire, curé de Falher, est un ancien sergent, s’il vous plaît, qui connaît toutes les sonneries de son régiment et qui vous les siffle... Un Breton de chez nous, un dévoué, un humble, sachant se donner sans mesure. Tout à tous.

Il a compris son sacerdoce.

Tous les jours que Dieu fait, il est en chemin! Il va de ferme en ferme, disant sa messe ici, prêchant là, exhortant les uns, consolant les autres: été comme hiver, sous le soleil, dans la tempête, il va, toujours sifflotant, toujours gai. Il porte la parole qui encourage et soutient, mais aussi des conseils. Le soir, à la veillée, il donne des nouvelles, c’est une gazette errante: _à Québec, on dit... aux Etats, on fait... et les enfants..._ Ah! les enfants! On n’a pas pu les emmener, ils sont à Grouard chez les bonnes Sœurs de la Providence, sœurs maternelles bénies de Dieu.

Grouard est le corps dont Monseigneur est l’âme. C’est là que les colons de Falher sont reçus, _gratis pro Deo_, en arrivant au pays. On les héberge, on leur prête les premiers instruments aratoires, les semences nécessaires, l’indispensable.

Ce que Grouard et Mgr Grouard ont fait pour Falher, ils l’ont fait pour les autres colonies.

C’est Monseigneur qui a fait bâtir les églises de Slave-Lake, de Kinaseco, de High-Prairie, de Spirit-River, de Grande-Prairie, de Lessmith, de Kleskeenhill, de Peace-River, de Pouce-Coupé. Et comme les colons sont trop pauvres, c’est Monseigneur qui entretient ses prêtres.

--Vous avez laissé le curé de Falher, mon Père, à la veillée.

--Excusez-moi... vous connaissez la veillée canadienne, veillée traditionnelle où revit la France d’autrefois; les parents, les amis sont là, les anciens content de sempiternelles histoires; à l’abri de leurs mains, les femmes chuchotent des secrets connus de tout le monde, les jeunes gens jouent aux cartes, l’on chante aussi les refrains du temps jadis: _En roulant ma boule_, _Suivons le vent_, _C’est le vent frivolant_, _Fringue, fringue sur l’aviron_, _Mon cri, cra, tire la lirette_. C’est tout l’Anjou, toute la Normandie, l’Aunis et la Saintonge qui passent... et ma Bretagne aussi, il me semble que le vent souffle sur les genêts:

_C’était une frégate, Mon joli cœur de rose, Dans la mer a tombé, Joli cœur de rosier, Joli cœur de rosier._

La voix du Père chevrote un peu, et dans ses yeux une buée monte.

Je cherche un mot affectueux et tendre sans le trouver. Je lui prends la main et nous communions, tous deux, dans la pensée de la France lointaine.

Il se reprend:

--Après les Chansons, la Prière, la prière dite en commun comme autrefois aussi.

Et le Père s’endort dans un coin, roulé dans sa couverture.

Le lendemain, il part... et voilà l’histoire du sergent, pardon, du Père Dréau. C’est bien à lui que l’on doit la réussite de la colonisation dans le district de Grouard.

Il a souffert les maux coutumiers. Il faut toujours se répéter: le froid, la faim, la fatigue... et l’ingratitude des hommes.

Mais il va toujours et c’est pourquoi Falher est une belle paroisse française, avec une belle église «en brique», mon ami, la seule du vicariat. C’est l’œuvre d’aujourd’hui, demain nous ferons mieux.

La vie ici est une longue espérance.

Le Père Falher se tait. Je respecte son silence et nous marchons, côte à côte, pendant quelques instants.

Le vent joue dans sa barbe grise, nos pieds enfoncent dans la neige. Nous revenons lentement.

Voici le cimetière où dorment jusqu’au jour de la résurrection Mgr Clut et le Père Collignon, deux Oblats qui ont fini leur peine.

LA COURSE DU FLAMBEAU

L’évêché de Grouard. Une chambre étroite, un lit de sangle, un escabeau de bois, une table, quelques livres, et, sur le mur, Jésus étend son corps crucifié.

Au loin, la plaine et le lac sous la neige.

Dans l’agonie du jour qui tombe, une ombre passe. C’est le Père Blanchin, l’âme de prêtre la plus haute, la plus sereine, la plus belle qui soit.

Depuis Edmonton, il est avec moi, guide sûr, cœur inépuisable.

Nous entrons, le Père Falher et moi, nous ébrouant comme deux jeunes chiens. Le Père a des glaçons dans sa barbe, j’ai de la neige aux franges de mes cils.

--Eh bien, Père Blanchin, Monseigneur...

--Monseigneur a délaissé son jeu favori, et, _cent-trente-deux_, comme il dit, savez-vous ce qu’il fait?

--Ma foi...

--... Il se prépare à partir.

--A partir!

--Oui, une randonnée de plusieurs jours à travers son diocèse.

--Non?

--Vrai de vrai.

--Il mourra à la peine.

Le Père Falher--cette chambre est la sienne--va et vient, sous ses pas le plancher crie.

--Allez donc tenir ce diable d’homme. A quatre-vingt-cinq ans, il a l’ardeur d’un néophyte.

Je l’ai toujours connu ainsi, pèlerin infatigable d’une foi passionnée. A sa parole, les âmes les plus rebelles se lèvent et le suivent: d’une terre inculte, il a fait jaillir les épis lourds de grains.

--Par quel prodige?

--Par le miracle d’une volonté chaque jour renouvelée, puisant sa force dans sa propre richesse.

Richesse d’un cœur qui se donne sans calcul, sans arrière-pensée.

Et de l’âme du chef la lumière rayonne jusqu’aux plus humbles, jusqu’aux derniers des serviteurs.

C’est un ruissellement.

Que sont auprès d’eux les héros des épopées éteintes? Les Grecs astucieux, les chevaliers mystiques? Le vent qui passe sur la terre africaine emporte la fumée du bûcher de Didon; sur la mer civilisée la trace est effacée de la barque errante d’Ulysse. L’étrave a fendu le flot, le flot s’est refermé. Rien ne reste, rien ne subsiste.

Dans la marche vers l’ouest, l’histoire du monde se perpétue avec les mêmes douleurs, les mêmes sacrifices et la même espérance.

Dans le fond des bois, la vie s’éveille. L’_homme-de-la-prière_ a passé.

J’ai dit tout haut ma pensée et le Père Falher me répond:

--Ce n’est pas nous qu’il faut citer, mais les colons qui ont eu confiance.

--Mais vous...

--Non, eux, eux seuls sont dignes, eux seuls connaissent la misère absolue et n’ont jamais désespéré. Un exemple? Un entre mille. A Falher, il y a douze ans. C’est la lutte contre une trinité impitoyable: la forêt, le feu et l’eau.

La forêt qui veut se garder impénétrable, l’eau sournoise qui attire et prend les imprudents au bord des marécages, le feu qui arrive à la vitesse d’un cheval au galop. On l’aperçoit du haut d’une colline, à l’horizon, et soudain il saute dans la vallée; poussée par un démon invisible, la grande flamme court, monte, serpente et tout à coup elle est là. Les bœufs et les chevaux, affolés, se jettent dans la fournaise.

On perd tout en un jour.

Mais là n’est pas la question. L’exemple, le voici. Un de nos colons, M. Le Blanc, est venu; pour avoir toutes ses forces actives, il nous a laissé son tout petit garçon. L’enfant est chétif, il a souffert dans la misère des villes; les bonnes sœurs veillent à son chevet, le dévouement est inutile, l’enfant meurt, le père est là-bas. Je l’envoie prévenir. Trois jours après, il arrive, dans son wagon traîné par des bœufs.

Je cours au-devant de lui. A mon salut, il répond:

--«Père, où vais-je mettre l’autre?»

Et, soulevant la bâche, j’aperçois le corps d’un garçonnet que la mort a pris.

Le bonhomme, à travers ses larmes, m’explique:

--«C’était le fils unique de ma fille aînée... il est mort le même jour, à la même heure.»

Nous les avons placés tous les deux dans le même cercueil.

Le pauvre père s’en est allé, son chagrin bercé au rythme lent des bœufs. Il est parti tout seul, je l’ai suivi des yeux longtemps, longtemps. Oh! comme j’aurais voulu l’accompagner, lui dire toute mon affection et toute ma tendresse.

Un matin, Mgr Joussard arrive, je lui conte la chose. Oh! le brave cœur, il devine ma pensée.

--«A cheval, filons!»

Nous voilà, chevauchant, sous un clair soleil d’août, dans les bois, autour des lacs, sous les peupliers et sous les saules.

Tout là-bas, une lumière, nous approchons. Une tente blanche, tendue sur des poteaux rustiques, quelques planches, c’est le camp.

Des voix montent, harmonieuses, des voix d’hommes, des voix de femmes, des voix d’enfants. A genoux, dans l’herbe, ils chantent la prière du soir.

Un de nos chevaux hennit, tous se lèvent, viennent à nous, nous reconnaissent.

--«Oh! Monseigneur! Oh! Père, vous ici!»

Nous avons campé chez eux, nous avons dormi auprès d’eux; le lendemain, nous les avons laissés pleins d’espérance.

Ils ont semé dans les larmes. Ils sont forts maintenant. Ils ne craignent plus rien de la vie.

Le Père Falher se tait; pendant que je rédige quelques notes, je l’aperçois, lisant son bréviaire. Son profil se détache, précis. Tel il était et tel je le garde désormais dans ma mémoire, comme le plus pur modèle d’abnégation qui soit.

Chercher, trouver, connaître, unir, voilà l’œuvre du Père Falher, et l’œuvre de ses frères, les Oblats de Marie.

La marée monte des éléments cosmopolites qui, drainés par la réclame, se jettent sur le Canada avec l’espoir de miraculeuses fortunes. Terre de Chanaan! dans leur esprit, terre de Cocagne.

Après les Indiens, après les métis, après les Canadiens français, voici de nouvelles âmes qu’il faut gagner à Dieu.

Tous se sont mis à l’ouvrage; le Père Serrand, frère de l’évêque de Saint-Brieuc, dans la Grande-Prairie, le Père Wagner à la rivière la Paix, le Père Le Treste à Peace-River, le Père Pétour à High-Prairie. Il faudrait les citer tous, car tous sont sublimes de travail, d’énergie, de patience, de charité.

Ils vont, créant un pays, paroisse par paroisse, diocèse par diocèse, _ils jettent le grain qui se lèvera pour les autres_.

Qu’importe! Ils sont les précurseurs, unanimement respectés. Les catholiques les révèrent, les protestants les admirent.

Pour tous, l’oblat est le _Father_, il est le _Père_.

Un orangiste me disait un jour:

--Il faut être Français pour faire ce qu’ils font.

Ah! si les politiciens de chez nous savaient!

Mais ça c’est de la politique...

Demain, les Oblats de Marie s’enfonceront davantage dans le Nord; après les Indiens, voici les tribus esquimaudes.

Partout où il y a des âmes à glaner, ils iront, moissonneurs de la cause de Dieu.

Ce qu’ils font, ils l’accomplissent de grand cœur, librement, heureux de suivre la destinée qui est la leur, sur cette terre canadienne si riche en souvenirs, si vaillante dans l’effort.

Non, toute la France n’est pas morte avec M. le Marquis de Montcalm. Elle revit en ses enfants qui ont, à travers le temps, conservé leurs coutumes, leur religion, leur langage.

Que certains Professeurs, de passage, pour quelques heures, dans les universités canadiennes, cessent de traiter ces braves cœurs en parents pauvres. L’un d’eux proclamait, du haut de la chaire, à Montréal--pour la plus grande joie des Anglais--que les Canadiens parlaient «patois».

Patois alors, le français de nos Normands, de nos Berrichons, de nos Picards, de nos Bretons!

Sont-ils moins français, les fils de nos provinces qui parlent notre langue avec le charme de leur intonation?

Allons donc!

Oui, des bords de l’Atlantique à la Saskatchewan, de Québec à Edmonton, c’est le cœur de la France qui bat. Si un jour, par un cataclysme inouï, notre vieille terre gauloise perdait tout prestige et en arrivait à l’oubli de soi-même, nos frères du Saint-Laurent, tenant dans un poing qui ne tremble pas le flambeau que nous leur avons confié, rallumeraient chez nous le pur foyer de la civilisation latine.

Je songe à ces choses dans la chambre aux murs nus du Père Falher où le Christ consolateur offre son corps supplicié, là-haut, dans cette mission Saint-Bernard, à la pointe du Petit lac des Esclaves.

Proches, des voix d’enfants chantent.

Sur la neige, une religieuse passe, tenant un falot, la lumière bouge. C’est la seule étoile de cette solitude.

Une cloche tinte. L’Angélus! Le Père Falher et le Père Blanchin font le signe de la croix.

LA CHANSON DU PAYS

Dans la nuit polaire, si pure, si belle, une nuit bleue et froide, la traîne indienne suit la piste, les chiens tirent à plein collier, l’ongle dur griffant la neige, le museau bas, flairant le «trail».

Sapins et épinettes défilent; où sont les bêtes de la forêt, les caribous et les ours et la harde famélique des loups?

Là-bas, une lueur. Les chiens se hâtent et bientôt la cabane, faite de rondins de sapins assemblés, se détache nette sur l’horizon.

C’est à flanc de côteau, devant le miroir glacé du lac, une demeure humaine. Qui peut habiter ces parages où tout semble tristesse et désolation? Un trappeur, sans doute, un vieux solitaire fuyant la civilisation des villes! Un Oblat, peut-être, venu, selon la parole de l’apôtre, «pour évangéliser les pauvres».

Un chant monte dans la nuit, un chant inattendu et gai:

_A Saint-Malo, beau port de mer, A Saint-Malo, beau port de mer, Trois gros navires sont arrivés, Nous irons sur l’eau nous y prom’ promener, Nous irons jouer dans l’île..._

Mes chiens arrêtés, j’écoute le chant populaire, le cœur troublé, les yeux remplis de larmes...

C’est toute la vieille France qui s’évoque; disparue la neige, dissipées les angoisses nocturnes, voici dressée devant moi la cité des corsaires, ses remparts, son clocher pointu.

Mon chien de tête aboie. Les voix s’arrêtent; la porte s’ouvre.

L’hôte est debout sur le seuil hospitalier:

--Il ne fait pas bon, garçon, rester dehors. Entrez, entrez.

Puis il se nomme:

--Espérance Lamontagne.

La vision continue, certes, c’est toute la France qui vit sous ces poutres robustes.

Voici la mère, c’est elle qui chantait pour bercer son dernier-né, le petit dix-huitième, les autres dorment déjà; auprès de l’âtre qui flambe, l’ancêtre s’est dressé, le brûle-gueule au coin du bec, il crache dans le foyer, puis il me dit:

--Soyez le bienvenu.

Bientôt la soupe au lard fume. Suis-je dans l’Alberta du nord ou dans une ferme normande?

Voici les objets familiers: la table de chêne, le fauteuil qui tend ses bras âgés comme pour m’accueillir, l’escabeau où le chat sommeille en boule, la glace déteinte autour de laquelle sont les portraits à demi effacés, la cheminée avec sa crémaillère, la boîte en fer où sont les allumettes, la boîte en bois où l’on met le gros sel. Sur le fronton, il y a des pots de grès jaunes où sont peinturlurées des fleurs naïves...

Mais l’homme parle, il m’interroge:

--Ah! vous êtes un Français de France!

La joie illumine ses yeux. Pour lui je suis «du vieux pays».

Et l’on sort une bonne bouteille pour fêter ma présence.

A mon tour, je demande:

--Vous vivez seuls, ici?

--Seuls! Non, il y a les camarades.

Sur les rives du lac, des maisons sont rangées, pressées autour d’un clocheton.

Espérance Lamontagne parle:

--Il y a vingt ans. Rien de rien, mon garçon. C’était la grande prairie ondulée avec son foin court et dru et son hiver rude, mais le Père Falher est venu et le Père Giroux, des Oblats de Marie; à leur appel, des Etats, de Québec, des Canadiens français ont répondu. Nous, on était dans le Maine, mais notre cœur était ici. On est allé vers notre cœur. Voilà.

Ah! c’était point folâtre, les premiers jours, pouvez me croire! Mais quoi, on avait confiance, nous tous, les camarades aussi. Puis, notre colonie avait un bon patron.

--Un bon patron?

--Ben oui, Saint Jean-Baptiste de Falher, Jean-Baptiste comme le paysan canadien français, Falher comme le Père.

Et la vie a commencé.

L’homme se tait. Je lis sur sa face l’effort de la race, cette race qui n’a voulu ni mourir ni se laisser assimiler.

Espérance Lamontagne avait ses ancêtres à Carillon, couronnant la défaite d’une immortelle victoire, sauvant l’honneur avec M. le Chevalier de Levis.

Ils étaient 60.000 aux jours endeuillés de 1763. Aujourd’hui, près de quatre millions!

Sous la houlette de leur pasteur, à l’ombre de l’église, la famille canadienne a puisé sa force dans la vieille tradition de la France.

Douze, dix-huit, vingt-deux enfants... ces petits bouts d’homme grandissent et vont se tailler des domaines dans l’Ouest.

L’enfançon réveillé prend le sein de sa mère et tette goulûment, le patriarche s’est levé, il a déposé sa pipe sur la table, il me tend son verre:

--A la France!

Puis il entonne d’une voix cassée, mais qui sonne dans mon cœur comme un chant d’allégresse, l’hymne de foi:

_O Canadien, fils de la noble France, Réveille en toi l’ardeur des anciens jours..._

... Mon sommeil a été peuplé de rêves familiers. Au matin la marmaille m’éveille.

Les voici tous autour de moi, moineaux vifs et piailleurs.

Le père, le grand-père, les aînés sont en forêt, défrichant à la cognée la terre nordique. Là, demain, le blé viendra, l’orge, l’avoine, les patates aussi.

La gelée, la grêle, qu’importe! A force de labeur, les Canadiens arrachent au sol ses précieuses richesses.

La mère s’active à la maison, préparant la soupe des hommes.

On frappe. La servante va ouvrir, puis revient aussitôt.

--Qui est-ce? demande l’hôtesse.

Et la fille répond:

--Ce n’est rien. C’est un Anglais!

MISÈRE!

--Les Indiens, Monseigneur?

--Les Indiens? Ah! mon bon monsieur, dans quel état étaient ces pauvres gens avant que nos Pères leur eussent apporté l’Evangile. Vous ne pouvez pas le savoir!

Crédules, ils étaient à la merci des hommes de médecine, des sorciers; les pires superstitions, les rites les plus extravagants, ils acceptaient tout.

Une moralité? L’absence absolue de toute moralité, oui!

Et la femme! Elle surtout portait le poids de la malédiction d’Eve. Quand nous prêchions la parole de vérité, les hommes nous écoutaient, assis en rond ou debout près de nous; les femmes se tenaient tout au fond, elles ne pensaient pas que le Verbe de Dieu pût être pour elles.

Miracle de Marie, mère de Jésus, il a fallu qu’elle vînt dans ces contrées sauvages pour relever la dignité de la femme.

La Vierge sur nos autels a ouvert ses bras pour accueillir ses misérables sœurs.

--La stèle de Si-ngan Fou et son inscription chinoise annonçait au VIIIe siècle «la bonne nouvelle de la Vierge qui a enfanté en Syrie».

Bonne nouvelle portée par qui en ces lointains pays?

--Miracle de Marie! Ici rien n’est arrivé de ce qui advint en Judée. Qui saura jamais la voie mystérieuse de la Providence?

Et Mgr Grouard, évêque d’Ibora, vicaire apostolique d’Athabaska, lève ses mains au ciel.

Dans le palais épiscopal de la mission Saint-Bernard, je rassasie mes yeux de la vue de ce vieillard magnifique, de ce héros que j’ai la joie de pouvoir contempler. Il a quitté sa soutane violette et, coiffé d’une toque de castor, en _robe noire_, simplement, pareil à ses Pères, il vient de battre au piquet, par deux fois, le R. P. Blanchin, et maintenant nous devisons comme deux amis.

Du geste, il me montre la plaine, écrasée par la neige, où rien ne semble vivre.