L'envers d'un homme de bien

Part 7

Chapter 73,909 wordsPublic domain

Et, en marge, elle avait noté: «Seigneur, je suis votre servante.»

Monsieur Brossard poursuivait, au hasard: «Ce que vous dites, Seigneur, est éternel, mais je ne l’entends pas; consolez-moi, mon Bien-Aimé, de ne pas vous entendre.»

Cela lui parut beau, il reprit:

«Quand serais-je assez heureuse, ô mon Sauveur, pour vous parler seule à seul, pour m’abîmer en vous et y perdre le souvenir de moi-même; vous êtes mon Bien-Aimé; hors de vous je ne suis que misère! Entrez en moi, Seigneur, et fécondez mes entrailles, car je vous aime et je suis votre épouse.»

Monsieur Brossard relut ce passage deux ou trois fois; il ne savait pourquoi, il aimait moins cela.

Parfois, la Sainte redescendait sur la terre, elle notait: «Le prix de la vie augmente chaque jour; on ne sait que faire pour dîner; où allons-nous, Grand Dieu! où allons-nous!»

Et plus loin:

«Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe; l’inattention des fidèles est scandaleuse, je n’ai cessé d’observer ma voisine, elle regardait les toilettes, elle regardait les hommes, pas un instant elle ne s’est recueillie. En rentrant, j’ai fait part de mes observations à mon cher mari; il ne m’a pas répondu, il semblait penser à autre chose; tout le monde semble toujours penser à autre chose, mais à quoi peuvent-ils penser ainsi? A quoi? Cette question me torture.»

--C’est vrai, songea Monsieur Brossard, à quoi peut-on bien penser tout le jour? Je n’y avais pas réfléchi.

Il rêva un instant, murmura: «Comme elle était intelligente!» rajusta son pince-nez et prit une autre feuille.

«Daniel...»

Monsieur Brossard eut un léger frémissement; il se servait si rarement de son prénom qu’il en arrivait presque à l’oublier.

«Daniel m’a encore querellée ce soir, mes idées religieuses l’importunent. Il ne les comprend pas, malgré sa vaste intelligence...»

Monsieur Brossard se rengorgea et, pendant quelques secondes, il savoura:

«... Malgré sa vaste intelligence. Prenez ma vie, Seigneur, et sauvez-le, donnez-moi la force de vous apporter sa belle âme entre mes mains et permettez-moi de m’asseoir près de lui, à vos pieds.»

Les lettres avaient pâli, mais il est des choses qu’on déchiffre aisément. Sur la même feuille, plus bas, la morte avait écrit d’une encre plus récente:

«Avoir voulu passer l’éternité auprès d’un être dont la présence vous est cruelle, est-ce pas là, la sainteté?»

Le visage de Monsieur Brossard s’assombrit; il tenait la feuille de la main gauche; de la droite il chercha, dans un tiroir, les grands ciseaux qui lui servaient à découper dans les journaux les comptes rendus de l’Hôtel des Ventes, et, d’un trait, il coupa la page en deux; une partie s’envola sur les papiers déjà classés, l’autre, la dernière, roula, vivement froissée, dans le panier d’osier.

Il passa quelques longs discours, et, de nouveau, son prénom l’attira: «Hier, après dîner, en allant chercher un mouchoir, j’ai surpris Daniel! Il tenait ma femme de chambre étroitement enlacée et lui mordait le cou. Sa position était violente; il ne m’a pas aperçue. Ce matin j’ai chassé cette fille complaisante; elle pleurait! Je sentais qu’elle n’était point coupable et je regrettais ses services auxquels j’étais accoutumée; pourtant je fus inflexible. Je n’ai rien dit à Daniel, et j’ai donné à ma servante de mauvais certificats. Ainsi Seigneur vous avez châtié Ève pour la faute du serpent et j’ai senti que vous étiez content de moi.»

Monsieur Brossard demeura pensif. Il cherchait à se rappeler le visage de sa conquête, mais il y avait si longtemps qu’on ne prenait pour aider Bathilde que des femmes vieilles et repoussantes qu’il ne put y parvenir. Il haussa les épaules, et la feuille qu’il tenait entre le pouce et l’index décrivit lentement une longue trajectoire qui mourut sous la bûche où, craquelante, elle se consuma.

Cette découverte, pourtant, l’inquiéta. Il craignait qu’en d’autres endroits sa figure fût ternie par des réflexions désobligeantes et il se mit fiévreusement à rechercher toutes les notes où figurait son nom. Le goût de la chasse est si naturel chez l’homme qu’il prenait plaisir à les découvrir alors même qu’il n’avait point lieu de se réjouir de ce qu’elles contenaient. Lorsque par hasard il en trouvait une élogieuse, généralement ancienne, il la mettait de côté se constituant ainsi une personnalité illusoire, mais digne de paraître au public. Les autres s’amoncelaient dans la corbeille et bientôt la débordèrent.

Ce travail terminé, il lui restait à dépouiller encore un grand nombre de textes fastidieux où son nom ne paraissait point et qu’il jugea pour cela d’un intérêt moins pressant. Plusieurs cahiers contenaient une sorte de journal dont la niaiserie en toute autre circonstance l’eût découragé; il les mit de côté après en avoir compté les pages, et il rangea dessus les feuilles volantes, abondantes et diverses. De temps à autre, d’un coup d’œil, il cueillait une réflexion savoureuse: «Voilà, disait Thérèse, plus de quatre ans que je suis malade, la plupart de mes amis ont cessé de me visiter; ils m’oublient! Mais moi je ne les oublie pas, je les hais et chaque jour je pense à eux pour les haïr davantage; d’autres viennent, par devoir, puis ils s’en vont! Souvent lorsqu’ils me quittent ainsi pour courir vers la vie, me laissant souffrante et seule, j’en arrive à souhaiter leur mort; ensuite je me reprends, je me gronde et je pleure, car je suis bonne, et pourtant si l’on venait à ce moment m’annoncer qu’il leur est arrivé malheur, je crois que cela sécherait mes larmes, mais Dieu m’a rarement accordé cette consolation.»

«Les êtres pleins de santé n’aiment pas les malades, ils éprouvent devant eux plus de gêne que de pitié; ils n’ont point le courage de supporter longtemps la douleur des autres. Qu’ils nous soient attachés par le cœur, l’esprit, l’habitude, l’intérêt ou les devoirs du monde, ils se penchent sur notre lit avec le même visage. Ils croient ne montrer qu’inquiétude, mais au fond de leur regard nous lisons l’impatience et la pensée mauvaise. «Que cela finisse! songent-ils obscurément. Qu’il guérisse ou qu’il meure!» Tout leur est égal, la maladie seule leur est insupportable!»

La dernière feuille que Monsieur Brossard posa sur les autres disait: «Moi aussi j’ai porté de belles robes, mais je suis malade; moi aussi j’ai eu de beaux cheveux, mais je suis vieille; moi aussi j’ai aimé les parfums, mais je sens la mort! Les autres femmes sont courtisées par les hommes, moi je suis l’épouse du Christ et je les méprise.»

Monsieur Brossard la lut, hésita, puis la glissa parmi d’autres afin qu’elle ne fût pas la première que l’on vît. Il fit cela, presque sans y songer, puis la main posée sur la pile de paperasses, il s’écria:

--Vraiment! C’est magnifique! Quelle femme! Quel génie! Quelle Sainte! Lamorille avait raison. Il faut publier cela sans retard! Le monde ne peut plus attendre!

La vanité le gonflait comme un poète!

Il regarda le tas énorme de manuscrits qu’il n’avait pas eu la force de lire. Il sentit fléchir son courage, il était paresseux. Mais l’orgueil l’emporta. Debout, un poing sur la table, superbe, il s’écria tout haut dans le silence de la nuit:

--Je me ferai aider, mais je les publierai, c’est mon devoir! Ah! Thérèse! Tu étais une Sainte, une Sainte, une Sainte!

Et une voix silencieuse mais plus forte clamait en lui:

--Je suis le mari d’une Sainte! Je suis le mari d’une Sainte!

XI

Le lendemain, Monsieur Brossard vécut dans un état d’exaltation qui ne lui était pas habituel. Il ne pouvait tenir en place et à la «Jeanne d’Arc», à plusieurs reprises, il complimenta, sans raison, ses employés. Vers cinq heures, lorsque sa secrétaire lui apporta le courrier, il remarqua qu’elle avait pleuré. D’un ton brusque, mais bienveillant, il s’informa de son chagrin. La pauvre fille se remit à répandre des larmes et lui avoua que son fiancé était blessé et qu’on allait lui couper la jambe.

--J’espère que cela ne sera rien! dit Monsieur Brossard.

Il signait avec orgueil les lettres qu’elle lui présentait. Il éprouvait une sorte de volupté à écrire son nom qui était le nom de la Sainte et il contemplait son paraphe avec déférence.

Au moment de quitter le bureau, il rencontra son ami Lamorille. Il lui prit le bras:

--Ah! mon ami, soupira-t-il, j’ai mille choses à vous dire, j’irai chez vous ce soir, attendez-moi!

Le visage de Lamorille s’éclaira. Il avait de la candeur. Il espérait toujours qu’on lui confierait des secrets qui transformeraient son existence et, malgré une expérience déjà longue, il ignorait que les gens ne parlent jamais que d’eux-mêmes et que s’ils ont des choses importantes à dire, elles ne le sont que pour eux.

Il n’osa interroger Monsieur Brossard et le laissa partir. Celui-ci gagna les Champs-Elysées qu’il remonta d’un pas conquérant, étonné que les passants ne se retournassent pas pour dire:

--C’est Monsieur Brossard, le mari de la Sainte!

Après souper, il se rendit chez Lamorille. Lorsqu’il entra dans le salon, Lamorille était debout devant la cheminée; sa vieille figure avait d’horribles crispations et, dans ses yeux, luisait un regard mauvais. Cécile recroquevillée sur le divan, serrait entre ses mains un petit mouchoir roulé en boule; un silence lourd pesait. Mais, Monsieur Brossard était à tel point occupé de lui-même qu’il ne remarqua rien d’anormal. Il était clair, pourtant, qu’il arrivait en intrus et qu’il troublait une de ces scènes amères qui sont la seule distraction de certains ménages bourgeois.

Depuis trois semaines, Cécile était sans nouvelles de son neveu et son angoisse, mêlée de dépit, se changeait aisément en colère.

Or, ce jour-là, Lamorille, en sortant de table, avait voulu parler raison. Il avait reproché à sa femme les dépenses excessives auxquelles elle se laissait entraîner en faveur de ses filleuls de guerre. Elle prétendait en avoir douze; à vrai dire, elle n’en avait qu’un; son neveu, et il était ingrat!

--Je ne sais si vous vous en rendez compte, avait dit Lamorille, mais vous dépensez pour eux, près de mille francs par mois.

D’une voix larmoyante, il avait énuméré ses pertes d’argent: ses loyers qui ne rentraient pas, les «russes», les «turcs», les «serbes» dont les cours s’écroulaient; il semblait déposer son bilan. Sa femme le regardait et son cœur s’emplissait de dégoût.

--Vraiment, avait-il ajouté, il n’est point raisonnable de se ruiner ainsi pour des gens que l’on ne connaît pas.

Que l’on ne connaît pas!

Elle avait failli crier; elle s’était mordu les lèvres, et, à mi-voix:

--Qu’a-t-on besoin de les connaître? On sait qu’ils vont mourir!

--Justement, ils vont mourir, vous ne les verrez jamais, et je ne conçois pas... enfin, ce n’est peut-être pas la peine...

Et comme il s’embrouillait, il acheva:

--Vous écrivent-ils seulement?

Ce mot la frappa comme un poignard. Tout ce qu’elle avait souffert depuis vingt jours lui remonta au cœur; elle déchira la dentelle de son mouchoir entre ses dents, puis elle tourna la tête vers Lamorille et proféra la suprême injure:

--Vous êtes tous les mêmes!

Monsieur Brossard était arrivé à ce moment; il n’avait rien vu, rien compris, rien deviné. Il tournait dans le salon en faisant des phrases; le silence de ses hôtes ne le surprenait pas, aucun silence ne le surprenait jamais! Il se répandait en bonnes paroles, sur la guerre qui allait bientôt finir, sur les soldats qui de leur vie n’avaient été si heureux que depuis qu’ils étaient dans la boue glacée des tranchées, sur Lamorille qui avait bonne mine, sur les infirmières, sur Cécile, sur tous les hommes, sur toutes les femmes, et à travers tout cela, tacitement, sur lui-même, Monsieur Brossard, le mari d’une sainte, l’homme le plus satisfait de la terre.

Il termina son discours, tourné vers Cécile, par ces mots:

--Et vous, Madame, quelles nouvelles avez-vous de votre neveu, ce héros...

A cette minute, enfin, il aperçut le visage décomposé de la jeune femme, et, redoutant une réponse dont la tristesse pourrait l’obliger à modérer sa joie, il se hâta de l’écarter:

--Je vois à votre sourire que ce jeune homme se porte bien. Au reste, je l’ai toujours dit, dans la guerre moderne, la cavalerie est un luxe, elle ne servira qu’à donner de la pompe aux entrées triomphales et à défiler, au retour, dans les Champs-Elysées.

Il se tut, et le silence à nouveau se creusa comme un trou noir, sur lequel tous trois étaient penchés.

Monsieur Brossard sentit qu’il fallait foncer à nouveau. Il s’approcha de Lamorille et lui toucha l’épaule.

--A propos des Champs-Elysées, j’ai relu hier les papiers de Thérèse et j’ai voulu, tout de suite, vous en parler.

La phrase était si bizarre que Cécile eut, malgré elle, un petit rire nerveux. Son mari croyait l’avoir offensée; il l’aimait, il était malheureux. En la voyant rire, il crut qu’elle lui pardonnait, et, pour ne pas augmenter ses torts, il se mit à rire aussi. Sa femme le regarda, et s’arrêta net; il n’y prit pas garde, et s’écria:

--Ce bon Brossard! Ce bon Brossard! Je suis content de vous revoir!

Il oubliait qu’il le voyait à son bureau tous les jours, toute la journée. Monsieur Brossard l’oubliait aussi; il sentait la confiance revenue, il s’assit dans une bergère au coin du feu et la conversation reprit sur un ton naturel.

Monsieur Brossard ne peignait jamais les choses exactement: il les améliorait. Il raconta sa nuit passée tout entière à relire les pensées de sa femme, il parla du rôle, qu’à son insu, il avait joué dans le développement de son intelligence, et il exprima le désir de publier enfin ces notes éparses.

--Comme vous avez raison, dit Lamorille.

Cela lui était indifférent, mais, dès l’instant qu’on ne lui demandait pas un service, mais seulement un conseil, il approuvait. Cécile fut plus affirmative encore; elle avait été l’amie de Mme Brossard et l’ayant bien connue, elle l’avait détestée. Tandis que Monsieur Brossard parlait, elle songeait:

--Va, mon bonhomme, publie les ragots de ta femme; cela lui déplairait, car elle n’avait qu’une qualité: la pudeur! Mais elle est morte; étalons sa vie privée, supprimons les ombres, arrangeons les phrases et mettons l’orthographe, puisqu’elle n’en avait pas! Tes amis t’encouragent, mais ils éclateront de rire, et moi aussi je rirai: je rirai de la morte qui m’en voulait d’être jolie; je rirai de son veuf, enflé de vanité.

Et comme Monsieur Brossard lui demandait son avis, elle dit:

--Ne pas faire connaître ces pensées serait un crime. Tant d’âmes encore ont besoin d’être sauvées.

--Il est vrai, dit Monsieur Brossard, mais c’est un travail considérable, et, seul, je crains de n’y pas réussir.

Les paupières de Cécile battirent, comme lorsqu’elle préparait une espièglerie.

--Je sais quelqu’un, dit-elle, qui pourrait utilement vous aider.

--Qui donc? fit Lamorille.

--Mais... le Père Autrand!

Lamorille tendit le bras vers Monsieur Brossard; la surprise lui coupait la parole:

--Ah!... Ça... Ça... Ça, c’est une idée, dit-il.

Monsieur Brossard était inquiet, il se méfiait de Cécile. Mais Lamorille avait retrouvé l’usage de ses sens, la joie le possédait.

--Le Père Autrand, disait-il, quelle trouvaille! Je n’y aurais jamais songé! Mais vous le connaissez? Il n’est pas possible que vous ne le connaissiez pas! Le Père Autrand? Vous savez bien, le Dominicain!

--Ah! oui! fit Monsieur Brossard, qui jamais encore n’avait entendu ce nom.

--Je lui parlerai, dit Cécile; il est charmant, mais ne vous y fiez pas; il voudra vous convertir.

--Il n’aura pas cette peine, déclara gravement Monsieur Brossard, ma chère morte l’a déjà fait.

--Alors, reprit Cécile, il voudra vous remarier. Il joue toujours la difficulté.

Elle se mit à rire. Il pensa qu’elle n’était point sérieuse et qu’elle manquait de goût.

Pourtant, il demanda:

--Lui parlerez-vous bientôt?

--Rien n’est plus facile. C’est le plus vieil ami de ma tante de Birette; je vous ferai rencontrer chez elle; elle reçoit le jeudi.

--Et vous croyez, vraiment, que le Père Autrand aura la complaisance de s’intéresser?...

--J’en suis certaine. Seulement, je vous préviens, si vous voulez lui plaire, gardez-vous de dire du mal de Léon XIII, il ne le souffrirait pas.

--Soyez persuadée, Madame, que ce n’est pas mon intention. Je ne me permettrai pas d’offenser une si grande figure, ni celle d’aucun autre pape, d’ailleurs.

--Oh! les autres, il vous les abandonne; mais pour ce qui touche à Léon XIII, c’est un privilège qu’il se réserve; à l’entendre, lui seul aurait le droit de déchirer sa mémoire.

--Comment? Est-ce que le Père Autrand?...

--Il ne l’aime pas. Ce vieux singe, comme il dit, lui avait promis la mitre, et il s’est laissé mourir sans avoir eu le temps de tenir sa promesse. Ce pauvre Père Autrand a toujours cru qu’il l’avait fait exprès, par méchanceté. La duplicité de Léon XIII est devenue pour lui article de foi. A part cela, le meilleur prêtre du monde et homme de bon conseil.

Monsieur Brossard se leva pour baiser la main de Cécile.

--Que je vous aurais de reconnaissance, chère Madame, si vous me le faites connaître.

Elle eut, de nouveau, un sourire ambigu.

--Vous prierez pour moi lorsque, à votre tour, vous serez moine.

Il se redressa:

--Moine? J’ai la grâce, mais je ne puis renoncer au monde; n’ai-je pas désormais une mission à remplir?

Il bombait le torse; il tira ses manchettes, lissa sa barbe, et tout son être semblait dire:

--Moine? Pourquoi moine? Ne suis-je pas Monsieur Brossard?

XII

Encore qu’il fut meublé dans le style, ou, pour mieux dire, dans le «goût» Louis-Philippe, le salon de Mme de Birette ne manquait point de charme. Elle s’y tenait ordinairement auprès du feu, assise dans une «ganache» et dominée, du haut de la cheminée de marbre blanc, par un portrait de Mgr le Comte de Chambord, car elle était légitimiste. Au reste, elle ne cachait point son âge; elle avait de l’esprit, parfois de la malice, et elle se souvenait d’avoir aimé. L’atmosphère discrète et vieillotte dont elle s’était laissé entourer par le temps plaisait à ses amis et ceux-ci lui formaient une compagnie d’autant plus agréable qu’il était impossible devant elle de parler politique.

Qu’on en dît un mot, elle faisait jouer son éventail et soupirait d’un air désenchanté:

--Oh! moi, je suis légitimiste!

Et comme jamais il ne se trouvait personne qui partageât ses opinions et qu’il eût paru désobligeant de contrarier une vieille et charmante dame, dont on croquait les gâteaux, on parlait d’autre chose.

Mme de Birette était une arrière-cousine de Mme Lamorille. Elle aimait tendrement Cécile, qu’elle appelait «mon Caprice», mais elle ne tenait pas à voir son mari, parce qu’il était laid. C’était elle, pourtant, qui avait fait le mariage, et lorsqu’on le lui rappelait, elle riait! Elle avait un joli rire, haut et clair, un rire qui datait du Second Empire et qui faisait tinter les longs camées qu’elle portait aux oreilles. Elle riait, et ce n’était point méchanceté. Elle professait qu’un mari, beau ou laid, ne peut compter pour rien dans le bonheur d’une femme, mais elle se moquait d’elle-même, comme un bon joueur d’une maladresse qu’il a commise.

Car elle excellait dans l’art difficile d’accoupler les êtres sous les nœuds de l’hymen. Ce penchant, qu’elle partageait avec le Père Autrand, les avait rapprochés.

--Mon vieil ami, disait-elle, parfois, je crois que nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas. Ce sont d’ordinaire les personnes aigries, un peu revêches et malcontentes qui se chargent ainsi d’appareiller les autres; elles n’ont point goûté les douceurs de la vie; elles se vengent. Dieu leur pardonnera.

Ayant tout aimé, elle connaissait le prix des heures, et elle poussait simplement les jeunes filles à ne point les gaspiller.

--Le mariage, leur disait-elle, c’est le pied à l’étrier.

Le Père Autrand ne l’entendait pas ainsi. Pour lui, le mariage était un sacrement, tout comme l’ordination.

Qu’il vît passer un être sans attaches exposé par sa solitude à toutes les tentations, il n’avait de repos qu’il ne l’eût marié ou tonsuré. Il appelait cela le sauver de lui-même.

Dans la partie qu’il jouait avec Mme de Birette, il fournissait habituellement le fiancé, elle la jeune fille. Et comme ils n’avaient point les mêmes idées, encore moins les mêmes goûts, il en résultait les couples les plus cocasses du monde, dont certains, cependant, n’étaient pas tout à fait malheureux.

Pour Cécile, Mme de Birette avait imprudemment jeté les yeux sur un lieutenant de houzards assez bête, mais très beau, que le Père Autrand confessait. Celui-ci s’entêtait à ne point lâcher son pénitent, qu’il rêvait de verser dans les ordres, et un soir, à bout d’arguments, Mme de Birette lui avait proposé de jouer son bel officier au tric-trac. Elle perdit et Cécile épousa Lamorille.

Le Père Autrand n’était point jeune; il avait connu Lacordaire, l’avait admiré, et, séduit par la splendeur de la robe, il l’avait revêtue avant que de connaître la vie. Plus tard, au Vatican, son esprit se forma. Il acquit de la finesse, de l’adresse, de la fermeté. Il aimait les salons, les causeries, les bonnes choses. Il avait désiré la mitre; la mort de Léon XIII, en lui enlevant tout espoir, l’avait un instant affligé, mais, bientôt, il s’était consolé.

--Que ce vieux singe m’eût fait évêque, j’aurais voulu être archevêque, puis cardinal et enfin je serais mort de ne pas voir plus souvent mourir les papes. S’il est au ciel et qu’il lui soit donné de voir la tranquille béatitude de ma vieillesse sans désirs, il doit bien regretter de ne m’avoir point crossé.

--Comment! S’il est au ciel? disait Mme de Birette. Et où voulez-vous qu’il soit?

--Dieu seul est juge, ma vieille amie, et moi, je ne suis qu’un pauvre homme.

Cécile aimait beaucoup le Père Autrand; elle l’appelait «mon oncle» par gaminerie, et, s’il n’y prenait pas garde, elle l’embrassait sur les deux joues. Il feignait de se scandaliser, mais il n’était point fâché.

Ce jour-là, elle entra chez sa cousine plus gaiement encore que de coutume.

--Ah! s’écria Mme de Birette, voilà mon Caprice, mais je vous vois bien rieuse, mon enfant, serait-il arrivé quelque mésaventure à cette horreur de Lamorille?

--Oh! Madame..., commença le Père Autrand.

Il n’en put dire davantage; Cécile lui sautait au cou:

--Taisez-vous, mon oncle, c’est pour vous que je viens, et c’est pressé, très pressé.

--Serait-ce pour les derniers sacrements? soupira le bon Père, en louchant vers son verre de Porto.

--Non, pas encore; rassurez-vous.

Elle attira un tabouret de tapisserie et s’assit à ses pieds. Elle était charmante ainsi; son manteau de vison tombait un peu, découvrant les épaules, et, sous le lourd chapeau qui écrasait ses cheveux d’or, son visage était mutin. Le Père Autrand se reprochait de prendre un plaisir coupable à respirer de si près le parfum délicat qui émanait d’elle.

--Allons, mon enfant, dit-il, je vous écoute.

--Voici... j’ai un ami... il est veuf.

--Veuf? Ha! Ha! Est-il riche?

--Je ne sais... Comme nous tous.

--C’est peu! Est-il avare, au moins?

--Je ne sais pas... Comme nous tous.

--C’est trop! A-t-il des enfants?

--Quelle horreur! Mais pourquoi me demandez-vous tout cela, mon oncle?

--Dame! Pour trouver quelque chose qui lui convienne. Un veuf, ce n’est pas toujours facile à placer; demandez à votre chère cousine.

--Ah! pour cela, répondit Mme de Birette, je suis de votre avis; les veufs, personne n’en veut; c’est comme les vieilles filles!

--Mais, que voulez-vous donc en faire, de mon veuf? s’écria Cécile.

--Bé! le marier! N’est-ce pas pour cela que vous nous en parlez?

--Le marier? Pas du tout.

--Il ne veut pas?

--Je n’en sais rien. Je ne le lui ai pas demandé.

--Il a donc été bien heureux en ménage, ce Monsieur?

--Lui, au contraire, il avait épousé une espèce de sainte; mais vous la connaissez, ma cousine: Thérèse Brossard!

--Ah! oui, Thérèse! Elle s’est donc décidée à se laisser mourir? Mais où as-tu pris que c’était une sainte? Ce n’était rien du tout.