L'envers d'un homme de bien

Part 6

Chapter 63,846 wordsPublic domain

Et tous deux, au cours de leurs promenades, cherchaient un emplacement et n’en trouvaient point. Chaque fois qu’un terrain les tentait, il y avait au plus bel endroit, un calvaire, croix de bois rustique ou croix lumineuse qui, dans la nuit, resplendit au haut de la colline pour l’ébahissement des fidèles.

Un jour, à bout de patience, Monsieur Brossard se plaignit de cette abondance de calvaires qui, partout, empêchait de construire. Mlle des Courtis éclata de rire.

Monsieur Brossard n’aimait pas le rire des jeunes filles:

--Qu’ai-je dit de ridicule, Mademoiselle?

--Oh, rien, Monsieur, mais comment n’avez-vous pas deviné que toutes ces croix sont placées là à dessein. Depuis longtemps le Clergé, d’accord en cela avec la commune, en met un peu partout, si bien que, pour acheter un terrain, il faut obtenir la permission de déplacer le calvaire, et, dame, cela coûte...

Puis, gracieuse, elle se chargea de négocier avec les pouvoirs occultes. Elle avait de l’esprit, une beauté encore hésitante mais qu’un baiser eût fait éclore, et des désirs d’indépendance.

Elle souhaitait d’être infirmière dans une ambulance militaire. Monsieur Brossard l’encourageait; il aimait à pousser les autres sur le chemin du dévouement, c’était sa façon d’être bon. M. des Courtis, de son côté, ne s’opposait à la vocation temporaire de sa fille que juste ce qu’il fallait pour l’affermir dans son désir et lui céder enfin lorsqu’il aurait lui-même un peu plus avancé ses affaires auprès de la femme de l’aubergiste, une belle fille un peu rousse et qui s’appelait Geneviève.

M. des Courtis, qui aimait à partager ses plaisirs, car il était grand seigneur, n’eut de repos que lorsqu’il eût montré Geneviève à Monsieur Brossard. Celui-ci ne la trouva point belle et il en profita pour confier à son nouvel ami qu’il était fidèle à la mémoire de sa femme plus qu’il ne l’avait été à son amour.

M. des Courtis le regarda d’étrange façon:

--Vous êtes un saint! dit-il.

Et il pensa: «Ce n’est pas un homme du monde!»

Monsieur Brossard était fidèle, mais ce n’était point par vertu; il avait trouvé sans la chercher la paix intérieure, il avait oublié le monde, il avait oublié la guerre et il se laissait aller avec ravissement dans les bras de l’Église. On le voyait à la grotte régulièrement; plusieurs prêtres l’avaient remarqué, quelques-uns l’abordèrent, il se savait observé, prenait des attitudes et se signait comme on bénit la foule.

Sur le passage du Saint-Sacrement, il s’agenouillait dans la poussière, et il se disait:

--Ce vieux curé doit se demander qui peut bien être ce Monsieur bien mis et à l’air intelligent qui se prosterne ainsi.

Et il regrettait de n’être pas décoré.

Il parlait maintenant de Dieu avec une certaine familiarité. A table d’hôte, il avait pris de l’autorité; les prêtres, les dévotes et les séminaristes l’écoutaient avec déférence. Parfois, il se taisait, laissant conter à ses voisins ce qu’ils attendaient de la Vierge. Puis soudain, comme un dindon qui glousse au bord du poulailler, il prenait la parole. Il parlait de Thérèse, racontait comment elle lui était apparue à Notre-Dame, comment elle lui avait donné l’ordre de venir à Lourdes. Il l’appelait: «Ma Sainte Morte», et son récit causait toujours une certaine impression. Ami des succès oratoires, il enflait la voix, ajoutait des détails, assurait qu’à Paris plusieurs personnes considéraient déjà Thérèse comme une sainte, donnait son adresse, offrait des reliques; et bientôt il fut célèbre dans toute une partie de la ville.

Un jour que, retiré dans sa chambre, il rêvait aux avantages de sa condition présente, on vint l’avertir que deux prêtres demandaient à le voir. Ses yeux étincelèrent de plaisir et d’impatience. Sans doute, ces deux abbés avaient-ils entendu parler de Thérèse; ils venaient pour sa Sainte Morte; il se réjouissait et, dans le même temps, regrettait de n’avoir pas apporté les manuscrits de sa femme, ou, tout au moins, quelques photographies.

Les ecclésiastiques entrèrent alors que ces sentiments contraires l’agitaient encore. Il s’empressa, leur offrit des sièges; il s’efforçait d’être digne, mais le désordre de ses paroles témoignait du désordre de son cœur. Les visiteurs ne répondirent guère à son accueil; ils le regardaient en silence et semblaient attendre avec indifférence la fin de ses politesses importunes.

Leur aspect n’était point engageant. L’un gros, grand, rubicond, essuyait son visage dans un mouchoir à carreaux; l’autre petit, olivâtre, le visage mauvais, examinait Monsieur Brossard avec une insistance inquiétante. Dépouillés de leurs soutanes, on les eût pris pour des courtiers véreux ou des agents d’affaires de ceux dont la présence accompagne d’ordinaire les désastres et les deuils.

Ils parlèrent; ils prononcèrent le nom de Thérèse, posèrent quelques questions. Monsieur Brossard brûlait de répondre. Il aimait à briller, et comme ses interlocuteurs paraissaient intéressés, il ne se modéra point, ne négligea aucun détail; apparitions, inspirations, colloques nocturnes, tout devenait matière à discours enjolivés.

Lorsque, à bout de souffle, il s’arrêta, baissant les yeux d’un air modeste et s’attendant peut-être à recevoir des compliments, il éprouva une pénible surprise:

--C’est bien ce que l’on nous avait dit, déclara le gros rubicond, cela n’a que trop duré.

--Comment?

Le prêtre se fit familier, son ton était ironique, indulgent, papelard.

--Mais oui, mon bon Monsieur, vous me comprenez fort bien, vous n’êtes pas un novice, et je suis persuadé que nous allons nous entendre. Combien voulez-vous pour vous taire?

Monsieur Brossard répéta, l’air égaré:

--Pour me taire?

--Ba, ba, ba, ne faites pas l’agneau. Nous connaissons le procédé. On s’en vient à Lourdes avec un petit saint tout neuf sous le bras; on commence à le lancer, doucement, à table d’hôte, on donne une adresse, on offre des petits souvenirs et comme on sait que les bons pères n’aiment pas beaucoup ce petit jeu, on évite de se compromettre et l’on rentre dans sa chambre où l’on attend les bons pères, en fumant un bon cigare.

Monsieur Brossard devint pourpre:

--Je vous jure, Monsieur...

--Et les bons pères arrivent! Dieu est riche! Et l’on sait qu’il déteste la concurrence. Voyez-vous, Monsieur, nous ne redoutons rien pour Bernadette; la grotte est la grotte, et vous le savez bien; votre Thérèse, d’ailleurs, est une pauvre invention, une sainte de guerre, dit-il avec un gros rire. Nous en avons vu de plus dangereuses!... Seulement, la saison est mauvaise, on voyage difficilement, on vient peu et nous ne voulons pas laisser s’égarer vers de coupables fantaisies les prières qui nous reviennent. C’est pourquoi vous aurez la bonté de vous taire, ou mieux, de vous en aller.

Monsieur Brossard ne se contenait plus. Il protestait avec une sorte d’épouvante, s’indignait, se frappait la poitrine. Puis il s’attendrit, s’humilia, serra les mains des prêtres; il fit tant qu’il les ébranla.

--Il se peut, disait le rougeaud, d’un ton où traînait encore un doute. Il se peut! Tout est possible! Nous ne demandons qu’à vous croire, car si vous êtes sincère, vous repousserez notre offrande, votre parole nous suffira. Pourtant, si vous voulez demeurer ici, je vous engage, pour votre repos, à ne plus parler de votre Sainte Morte--un joli nom, mais qui ne plairait pas à la foule--et à vous placer franchement sous la protection de Notre-Dame de Lourdes; vous êtes chez Elle, ne l’oubliez pas!

--Je vous le promets, Messieurs, je n’ai jamais voulu...

Ils se retiraient.

--C’est bon! C’est bon! A Paris vous ferez ce que vous voudrez; je ne crois pas que vous puissiez réussir, mais ici, plus rien, n’est-ce pas?... Et, pour les terrains que vous vouliez acheter, vous y renoncez, bien entendu!

La porte se referma. Monsieur Brossard demeura seul, accablé!...

Il n’arrivait pas à comprendre le sens exact de la démarche dont il avait été l’objet, et il se reprochait de n’y avoir point répondu avec assez de fermeté; la colère succédait en lui à la surprise alors qu’il n’était plus temps de la faire éclater, et il se promenait à travers sa chambre, laissant échapper des lambeaux de phrases violentes et brutalisant les meubles, au passage.

Le soir, à l’heure accoutumée, il rencontra le Comte des Courtis, et, lui prenant le bras, l’entraîna vers la campagne. Lorsqu’ils furent assez loin, il prit un air mystérieux et lui fit à mi-voix le récit de la visite étrange que deux prêtres injurieux étaient venu lui faire. M. des Courtis ne parut pas étonné; il le laissa parler et puis il demanda:

--A combien avez-vous transigé?

--Pardon? fit Monsieur Brossard.

--Vous dites qu’ils vous offraient de l’argent, je vous demande combien vous avez obtenu.

Monsieur Brossard s’était arrêté; les yeux hors de la tête, le visage en sueur, il cria:

--Mais, rien du tout, Monsieur; je ne suis pas à vendre.

--Vous plaisantez?

M. des Courtis le contempla avec stupeur; sa lèvre supérieure trembla, s’agita; il éclata de rire:

--Vous n’y avez donc rien compris? Par exemple! C’est fort!

--Et que fallait-il comprendre?

--Mais que je vous ai dénoncé, et qu’avec un peu d’adresse vous eussiez obtenu dix mille francs, que nous aurions partagés. Je vous avoue que cela ne m’eût point fâché, car Geneviève, ma jolie rousse, se découvre un appétit que je ne soupçonnais pas et qui, je dois le dire, la rend plus attachante encore.

Monsieur Brossard ne savait que penser; il balbutia:

--Croyez que si je vous ai fait du tort, je suis prêt...

--Ah! mon cher, vous me peinez! Je ne suis pas écornifleur! Vous avez manqué une affaire, c’est dommage! Mais rassurez-vous, tout n’a pas été perdu, ma dénonciation ne fut point gratuite.

Et il abandonna ces vaines discussions pour ne plus s’occuper que de Geneviève, dont il vantait imprudemment les épaules grasses, les seins lourds et les cuisses robustes.

Cette aventure singulière mit le trouble dans l’esprit de Monsieur Brossard, mais, contrairement à ce qu’on en pouvait attendre, elle eut pour résultat de le jeter dans une piété qu’il n’avait pas encore connue. Il priait sans cesse, fréquentait l’église, et même il se fût confessé si une inexplicable timidité ne l’eût arrêté au seuil du confessionnal...

L’été, vaisseau chargé de fruits, chavirait déjà dans les ors de septembre, les premiers vents d’automne faisaient plier les arbres et Monsieur Brossard ne songeait pas à s’en aller.

Quelques personnes qu’il avait connues à Paris passèrent. Elles le virent, l’admirèrent, et, rentrées chez elles, répandirent son histoire. Il en sut quelque chose, en fut flatté, voulut faire davantage.

Ce fut à cette époque qu’il céda aux instances de Mlle des Courtis et consentit à prendre dans les brancards la place du Comte qui, depuis quelque temps, montrait un peu de lassitude.

Lorsqu’il passa sur ses épaules les courroies de brancardier, il éprouva une sensation de vertige et d’ivresse qui, pendant quelques instants, lui troubla la tête. Il marchait cependant, droit, roide et glorieux!

--Se peut-il que moi, Monsieur Brossard, je me sois abaissé à cela? se disait-il. Quelle admirable modestie!

Cet abandon de lui-même l’emplissait d’une joie frémissante; son humilité lui donnait de l’orgueil.

--Pourvu, songeait-il, pourvu que cela se sache à Paris!

Et, pour n’être point déçu dans cette espérance, il prit la précaution de l’écrire.

Sa correspondance devenait considérable; il écrivait à ses amis, aux anciens amis de Thérèse, à des personnes qu’il connaissait moins, et il cherchait encore dans sa mémoire quelques noms oubliés.

Afin de donner à ses lettres un ton qui convînt à son nouvel état, il entreprit des lectures édifiantes; mais les livres qu’il trouvait dans la bibliothèque de Lourdes l’offensaient autant par la niaiserie de leur texte que par leur apparence dégoûtante.

Alors, par vanité, par désœuvrement, par ennui des livres mal imprimés, il se fit envoyer de Paris l’_Imitation de Jésus-Christ_. Il éprouva du plaisir à la recevoir, il l’ouvrit, avec respect, caressa l’épais maroquin des plats, puis se mit en devoir de la lire. Il était fier de pouvoir glisser dans ses lettres cette phrase si petite et si grande à la fois: je lis l’_Imitation_!

A vrai dire, il n’y trouvait rien qui l’exaltât, mais il s’appliquait à en suivre la lettre, et, dès lors, il eut une occupation; il vécut selon Notre-Seigneur!

Il priait avec modération, car il est dit: qui veut trop s’élever retombe aussitôt dans la bassesse et la pauvreté.

Il se préparait à être tenté et à ne résister qu’autant que Dieu lui en donnerait la force et la patience, puisqu’en toutes choses il faut attendre Dieu! Et «pour conserver la paix dans les sécheresses de l’âme», dès qu’une pensée l’importunait il l’offrait au Seigneur et cessait d’y songer.

Enfin, de toutes manières, il travaillait à détacher son cœur des choses visibles, et cela ne lui était point difficile, car il n’aimait rien, ni personne. Il n’aimait que lui-même: Monsieur Brossard!

X

Le mysticisme est une fantaisie de l’âme qui prend Dieu pour prétexte; une passion déréglée, anormale, que nul n’ose contraindre et que les plus froids admirent. Mais Monsieur Brossard ignorait les orages de la passion et son âme était fermée à toute fantaisie. Il ne lui paraissait pas moins absurde de s’abîmer en Dieu que dans la lune; il appelait les extases des vapeurs et s’il jugeait expédient d’offrir au Seigneur les incommodités inévitables de son corps, se mortifier sans raison ne le séduisait pas.

Tant qu’il se trouva tranquille à Lourdes, que Paris fut menacé, et qu’il eut plaisir à recevoir des lettres où l’on parlait de sa femme en termes élogieux et de lui-même avec déférence, il ne songea pas à quitter sa retraite.

Mais, vers le milieu de novembre, il eut froid, les soirées trop longues lui pesèrent; il pensa qu’à demeurer davantage il risquerait d’être oublié; il décida de rentrer.

Peu de chose le retenait. Son ami, M. des Courtis, était parti depuis deux semaines; il n’était pas parti seul. Il avait enlevé Geneviève, la jolie rousse, dont le mari, goitreux comme le sont tous les gens de ce pays aux eaux miraculeuses, venait parfois entretenir Monsieur Brossard de la fugitive. Il désirait la revoir et d’avance lui pardonnait. Ce n’est point qu’il la regrettât; souvent même, exaspéré par la générosité de ses caprices, il avait rêvé de la chasser, mais les hommes supportent mal qu’on les quitte; l’infidélité les touche moins que l’injure faite à leur autorité.

--Elle est à moi, disait ce rustre, et je veux la reprendre, pour la jeter à la porte à coups de pied si tel est mon plaisir; vous m’y aiderez, Monsieur.

--Certainement, quoiqu’il soit plus malaisé de ramener les femmes au sentiment du devoir que de les en détourner.

--Ce sont des garces! Vous pouvez le dire! Mais vous êtes puissant, répliqua l’homme au cou de pélican.

Et ses petits yeux brillèrent, pleins de malice.

Monsieur Brossard comprit que ce pauvre goitreux le croyait de la police, il ne s’en offusqua pas, car il savait proportionner sa vanité à la condition de ses admirateurs. Il lui laissa penser qu’il partait pour le servir et il accepta les marques de sa reconnaissance.

Cependant, à l’instant de se mettre en route, il éprouva quelque regret:

--Je reviendrai! dit-il à l’hôtelier.

Ce mercenaire, au cœur sec, tira son bonnet, s’inclina, mais ne marqua aucune impatience de le revoir: Monsieur Brossard était homme de petite dépense.

A Paris, des joies inattendues lui firent oublier ces moments amers. Il revit dans la gare les murs de malles qu’il avait vus avant son départ; ils étaient là, ils n’avaient pas bougé, rien ne s’était passé! Dehors, le soleil léger jouait sur les eaux gonflées de la Seine et les branches ténues des arbres, teintées de gris, teintées de mauve, donnaient aux hautes terrasses des Tuileries l’aspect d’un jardin japonais. Paris était soyeux; les rues silencieuses, les gens paisibles. Monsieur Brossard, penché à la portière de la voiture, avait envie de crier:

--Voyez! C’est moi! Je rentre!

Il ne se connaissait plus; il paya le chauffeur sans compter et, dans son antichambre, il embrassa Bathilde, qui éclata en sanglots!

Content de l’heure et du monde, il la laissa tremper dans ses larmes et s’occupa de lui-même. Il parcourut la maison, répandant au hasard ses habits et ses bottes, et puis, enfin, plongé dans un bain tiède, pressant à deux mains l’éponge sur sa poitrine, il songea:

--Des fous! Il est des fous qui gémissent sur le sort du voyageur que nul n’attend au logis. «Le malheureux, disent-ils, il est seul, il va! Ici ou là, qu’importe? Rien ne l’appelle, rien ne l’attire!» Ce sont discours de poètes, de poètes pour Petit Poucet! Ah! ne plaignons personne! La maison n’est point vide. Pour quelques francs par mois, une esclave laborieuse et fidèle y entretient la vie. De ses mains braves elle fait couler le bain et prépare les feux en hiver. Si c’est le soir, elle dresse le souper et, sur le lit parfumé de lavande, elle étale un linge frais. Il n’est point besoin de la remercier de ses attentions et l’on peut la gronder pour celles qu’elle oublia. Elle ne soupire pas, elle ne vous fait point de reproches au nom de l’amitié, de la tendresse ou de l’amour. Elle ignore les noms des pays que vous avez parcourus, elle respecte votre fatigue! Vous ne lui dites rien; vous prenez votre bain; vous mangez votre souper, et puis vous vous mettez au lit, tout seul. Que faut-il davantage?

Monsieur Brossard acheva sa toilette, et bien que l’heure ne correspondît à aucun repas, il se fit servir du chocolat et des grillades imbibées de beurre fondu. Il mangea sans hâte, parcourut les journaux, replaça ses chers livres sur les rayons, puis il entr’ouvrit la porte de Thérèse. Il aperçut sur le lit les papiers et les portraits auxquels Bathilde n’avait point touché, et, bien vite, il se retira vers les profondeurs accueillantes de son cabinet, auprès du feu, clair compagnon de son cœur.

Ainsi, une à une, il allait retrouver sur le chemin de la vie ses plus chères habitudes. Il revit son bureau, il revit M. Botte, il revit Lamorille et, pendant les premiers temps, il n’eut guère le loisir de songer à la morte. Mais il avait pris à son insu des attitudes pieuses, des gestes onctueux, de molles intonations qui, sans cesse, rappelaient à ses amis la nature de ses préoccupations et les poussaient à l’en entretenir. Lui-même, par coquetterie, laissait traîner sur sa table son _Imitation_, dont la reliure était belle, et, de temps à autre, du bout des doigts, il la caressait.

Un jour qu’il se trouvait chez Lamorille, quelqu’un lui demanda:

--N’aurons-nous pas bientôt l’occasion de lire ces écrits magnifiques dont l’essence et la forme donneront à nos cœurs défaillants le réconfort et l’espoir? Les temps sont troublés, Monsieur, et les esprits s’égarent; les plus libres reconnaissent aujourd’hui la nécessité de raffermir la foi; il serait coupable, permettez-moi de le dire, de différer plus longtemps la publication d’un ouvrage dont vous avez éprouvé, dit-on, par vous-même l’action bienfaisante.

--Croyez, Monsieur, que je partage votre impatience, et que cette publication est mon souci le plus pressant.

--Avez-vous fait choix, déjà, d’un éditeur?

--Mon Dieu, non! Monsieur. Depuis mon retour de Lourdes, je n’ai pas eu la liberté de m’en préoccuper, mais je suis persuadé que, lorsque l’heure sonnera, ma chère Morte dirigera mes pas et mettra sur ma route celui dont le zèle aura mérité sa confiance.

--Peut-être cette heure a-t-elle sonné, Monsieur.

Et l’homme, que Monsieur Brossard ne connaissait pas, s’offrit à lui présenter son ami M. Israël, éditeur catholique, qui, bien certainement, se chargerait de la publication. Monsieur Brossard admira cette étonnante rencontre et n’osa refuser.

Il rentra chez lui, fort agité. La légende qu’il avait imprudemment fait naître le tenait prisonnier. Il ne pouvait reculer. Pourtant, il hésitait: il redoutait l’ennui!

Il s’assit à son bureau, pour réfléchir, et la colère grondait en lui. Il en voulait à Thérèse, il en voulait à ses amis, il s’en voulait à lui-même. Il oubliait la gloire qui, de ces pages, devait rejaillir sur lui, et qu’il avait souhaitée; il ne voyait que son déplaisir et il se lamentait.

--Est-il rien de plus cruel que de classer les papiers d’un mort? C’est l’enterrement du cœur après celui du corps. Un enterrement plus lent, plus difficile et qui souvent réserve au fossoyeur de pénibles surprises. Les êtres qui vivent côte à côte se plaignent de s’ignorer, ils se désespèrent de ne point deviner leurs plus intimes pensées, ils soupçonnent les mensonges, ils voudraient tout savoir, ils sont méfiants, ils souffrent! L’un d’eux vient à mourir! Ce qu’il cachait, un tiroir le révèle!

De son poing fermé, il frappa la table et l’_Imitation_ tomba sur le tapis avec un bruit de feuilles froissées.

--Des cendres! Des cendres! Des cendres! Que les morts nous laissent en paix! Ah! que n’ensevelit-on avec leur cadavre les lettres qui les trahissent, les livres qu’ils lisaient, les objets qu’ils aimaient? Qu’ils soient morts puisqu’ils sont morts et qu’on puisse les oublier!

Et ses paroles étaient injustes, excessives et brutales, parce qu’il vivait dans l’heure présente et qu’il ne supportait aucune contrainte.

Les mains à plat sur son bureau, le visage dur, il regardait la porte de Thérèse, la porte derrière laquelle, sur le lit de la morte, les papiers attendaient! Il semblait appeler on ne sait quelle catastrophe qui, au dernier moment, le délivrerait. Il se leva pourtant, il alla dans la chambre; les liasses étaient là, poussiéreuses!

--Jamais je n’en pourrai venir à bout, soupira-t-il.

Et d’une voix plus tranquille, il ajouta:

--Je commencerai demain!

Il gagna ainsi deux ou trois jours; mais les questions de ses amis l’obsédaient, et, sa fureur étant tombée, il se laissait à nouveau bercer par des rêves glorieux.

Un soir, enfin, comme onze heures sonnaient, il apporta dans son bureau les trésors de Thérèse et les étala devant lui:

--Pourquoi donc, se dit-il, ne lit-on les écrits des morts que la nuit? On se cache comme s’il s’agissait d’accomplir une mauvaise action.

Et, soudain, cette pensée diabolique que peut-être il allait commettre une vilenie l’excita. Il y avait trop longtemps qu’il macérait dans la piété et parlait de sainteté, il avait besoin de se détendre.

Il plongea les mains parmi les feuilles et les éparpilla. Quel désordre! Il y avait là des citations, des pensées, des comptes de ménage, des recettes de cuisine, le tout mêlé comme le sont les choses dans la vie.

Quelques mois auparavant, Monsieur Brossard n’eût pas compris grand’chose à ce fatras et tant de richesses eussent été perdues.

Mais les lectures pieuses qu’il avait faites l’avaient, malgré lui, préparé à goûter le style de Thérèse, à en pénétrer les nuances. Que l’on dise, en effet: «Je crois en Dieu»; cela ne séduit personne, mais qu’on s’écrie: «Seigneur, j’étais ténèbres! Votre lumière est entrée dans mon cœur et mon cœur n’est que lumière!» Qui donc, ayant fréquenté les pères, y pourrait résister?

Monsieur Brossard s’émerveillait. D’étonnantes perspectives s’ouvraient à lui; ses rancœurs tombaient; l’espoir le soutenait; la gloire le pressait. Il lut avec avidité:

«Mon Dieu, mon Bien-Aimé, que vous êtes bon de m’envoyer la douleur! Détachée des choses de la terre, je ne puis souffrir que par vous et je ne me sens heureuse que quand je souffre, car alors je connais votre présence!»

--Quelle sainte! murmura-t-il.

«Les hommes, déréglés dans leurs désirs, ne sont que trouble et inquiétude; ils passent et vous demeurez, Seigneur, et dans votre amour j’ai connu la violence des extases, la douceur des mortifications et l’amère volupté des larmes.»

--Est-il possible? dit Monsieur Brossard, et il tourna la page:

«Il faut gronder ses domestiques tous les quinze jours et les payer tous les mois; Dieu seul est juste, sa créature est équitable.»