Part 5
Il possédait une valise énorme, il la porta dans la chambre de Thérèse, l’ouvrit, y plaça un peu de linge, des valeurs, et revint à sa bibliothèque.
Alors, la tragédie commença! Jamais encore il n’avait connu à quel point le choix est un sacrifice! De deux volumes, s’il en prenait un, il ne voyait que l’abandonné, il n’éprouvait que des regrets, point de plaisir.
Il passait, juge et bourreau tout à la fois, et le bruit sec d’un volume retiré condamnait tout un rayon. Il fut sévère, inexorable, pareil à l’amant qui châtie l’infidèle et sait pourtant qu’il en mourra. La chambre de Thérèse s’emplissait, il y avait des livres sur le prie-Dieu, sur le lit, et jusque sur le crucifix.
--Comment ferais-je tenir tout cela? murmura-t-il.
Et ses regards tombèrent sur le secrétaire de la morte! Elle l’avait sauvé, pouvait-il être ingrat? Il ouvrit le petit meuble, prit les papiers, les ficela, fouilla encore, retira d’un tiroir quelques vieilles photographies de Thérèse et les posa par terre, à côté des papiers.
Il eut de la peine à fermer sa valise; il s’agenouilla sur son flanc rebondi, pesa, tira, donna un tour de clef, s’aperçut qu’il s’était écorché un doigt, le mit dans sa bouche, et, soudain, fit entendre un juron:
--Cornebleu! j’oubliais mon Enfer!
Il courut à sa chère collection et revint, pressant entre ses bras une trentaine de petits volumes. Il rouvrit sa mallette, reprit un à un les livres emballés, les examina, les caressa, puis brusquement, résolu, il saisit à pleines mains les papiers de la morte et les jeta sur le lit, à la volée. Ses chers petits livres se placèrent, il voulut fermer, quelque chose résistait encore.
--Pardieu! s’écria-t-il, ce sont ces vieilles photos!
Et, violent, il les lança sur les papiers où elles s’éparpillèrent!
Il avait les mains rêches, les reins endoloris, mais la tâche était accomplie.
Il s’assit devant sa valise, la contempla, la soupesa du regard! Il était satisfait.
Soudain, sous le prie-Dieu, presque caché, il aperçut un point d’or; il se baissa, le saisit; c’était «Éléonore ou l’Heureuse personne», étroitement gainée dans sa reliure de missel.
--Bah! Le volume n’est pas grand, je le mettrai dans ma poche, songea-t-il.
Il alluma un cigare, aspira une bouffée de tabac, murmura:
--Et si la petite Lamorille s’ennuie, je lui en lirai des passages.
Il donna une pensée à Cécile; il revit ses yeux battus, son cou gras, ses épaules rondes; il glissa un doigt entre les pages d’Éléonore, l’ouvrit, soupira:
--Pauvre Lamorille!
Et, le cœur en paix, il commença sa lecture.
VIII
Lorsque la voiture se mit en marche, Monsieur Brossard, carré dans son coin, enveloppa Mme Lamorille d’un regard indiscret. Elle ne pensait pas à lui. Elle songeait seulement qu’elle avait été heureuse dans cette ville qu’elle quittait peut-être pour toujours, et son cœur se serrait. Dans les rues familières, les passants s’en allaient de leur pas habituel, un peu graves, mais paisibles, comme si aucun danger ne les eût menacés; des balayeurs impassibles accomplissaient leur besogne; des ménagères discutaient autour des petites voitures chargées de légumes et de fruits. Ils dépassèrent un fiacre en maraude, elle se rappela ses promenades, ses courses pleines de fantaisie, et, soudain, un désir insensé de descendre, de rester et d’attendre l’étreignit. Sa fuite lui paraissait absurde, inutile, humiliante. Elle voulut le dire, mais elle vit le visage de Monsieur Brossard; elle garda le silence.
L’auto sortit de Paris; traversa les faubourgs; la campagne apparut. Monsieur Brossard se détendit; il essaya de parler, mais ses phrases demeuraient sans réponse. Alors il déplia les journaux et fit semblant de lire, sa pensée vagabonde le ramena à Paris; il se représenta Gerfaut sonnant à sa porte, s’étonnant de ne le point trouver. Il lui avait laissé une lettre dans laquelle il expliquait son départ à sa manière, une lettre réticente, ambiguë, mystérieuse, une belle lettre en vérité.
Mme Lamorille rêvait. Elle regardait les arbres, les villages assoupis dont elle ignorait les noms; de temps à autre, on croisait des soldats, elle pensait à son neveu.
La route poussiéreuse était encombrée; les voitures, les autos, les carrioles et les chars se gênaient. Il fallut ralentir.
--Nous n’arriverons jamais, dit Monsieur Brossard.
Mme Lamorille haussa les épaules.
Monsieur Brossard se plaignait, mais il était tranquille. Quelques nuages blancs couraient dans le ciel éclatant, le soleil tombait d’aplomb sur les labours, la terre fumait; il éprouvait une sensation de sécurité délectable.
Ils déjeunèrent dans une auberge. L’attitude dédaigneuse de Mme Lamorille rendait la conversation difficile. Cependant, Monsieur Brossard parla; il disait tout haut ce qu’il se disait à lui-même quand il déjeunait seul, et il se contentait des approbations inattentives de la jeune femme.
Il espérait coucher à Tours, mais la route devenait impraticable. Il y avait, pour retarder la marche des gens pressés, d’absurdes véhicules chargés de malles, de paniers, de matelas et de grandes cages à barreaux de bois derrière lesquels des canards, des poules et des oies se querellaient. Des enfants effarés étaient perchés parmi les meubles, et, près des roues, la tête basse, sans rien voir, marchaient des femmes et des vieillards. Parfois une vache suivait, mangeant la poussière et barrant le chemin.
Monsieur Brossard s’impatientait; penché au dehors, furieux, congestionné, il criait, la main tendue:
--Vous ne pouvez donc pas garder votre droite? paysans!
Mme Lamorille le regardait!
A nuit close, ils atteignirent les premières maisons de Tours, et, tout de suite, il apparut qu’il serait impossible de s’y loger. Des centaines d’automobiles de toutes tailles, de toutes marques, encombraient les rues et les places. Les appels de trompes, les cris des conducteurs faisaient un concert assourdissant.
Monsieur Brossard ne contint plus sa colère:
--Il faut être dément, s’écria-t-il, pour laisser partir tant de monde; nous ne trouverons plus une place à l’hôtel.
A l’hôtel il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à l’auberge ou à la préfecture, pas plus que sur les banquettes de la gare ou sur le parquet des salles d’attente.
Pourtant, à force de pester, d’insister, de s’imposer, il découvrit une pièce assez belle chez un boulanger. Il revint triomphant vers la voiture. Il fit part de ses démarches à Mme Lamorille; elle l’écouta distraitement, sans admiration ni reconnaissance, puis elle dit:
--Je vous remercie, cher ami, mais vous, où coucherez-vous?
La figure de Monsieur Brossard changea. Il avait cru que l’on pourrait partager la chambre au moyen d’un paravent, et même il en avait averti la boulangère. Des souvenirs littéraires le hantaient. Mais le ton de Mme Lamorille jeta bas tous ses espoirs. Elle le vit déconfit et dit en riant:
--Mon pauvre ami, vous allez être obligé de passer la nuit dans la voiture avec tous vos paquets!
Elle ajouta, généreuse:
--Je vous laisserai ma couverture.
Ce n’était pas ainsi qu’il avait imaginé le voyage. Il dîna mal et ne ferma pas l’œil de la nuit. Il tremblait pour les valeurs dont il avait la garde et qu’il n’avait osé confier à une femme.
Le lendemain, Mme Lamorille se présenta reposée, fraîche et jolie. Il l’aurait volontiers battue. Elle désirait télégraphier à son mari. Il l’en empêcha, sous divers prétextes, pour le plaisir. Il n’avait plus qu’une idée; se débarrasser d’elle, et, comme elle avait des parents à Poitiers, il proposa de l’y conduire.
--Vous voulez donc que je périsse d’ennui, dit-elle, ou, peut-être, ne connaissez-vous pas Poitiers?
Et elle décida qu’ils iraient à Pau.
--D’ailleurs, ajouta-t-elle, c’est votre chemin.
--Mon chemin? Quel chemin?
Il ne comprenait pas.
--Ah! fit-elle avec indifférence, je croyais que vous alliez à Lourdes?
Il n’y pensait plus. Il fut vexé. Il crut qu’elle se moquait de lui. En vérité, elle n’en avait pas eu l’intention; elle n’avait point l’âme sacrilège. Mais elle était espiègle, et lorsqu’elle vit qu’elle avait outragé son mentor et qu’il n’en résultait aucune conséquence imprévue ou terrible, elle retrouva sa gaieté, et dès lors, elle ne cessa de plaisanter.
A Angoulême, le chauffeur se sentant las, brisa quelque ressort dans sa machine et refusa d’aller plus loin. Mais, grâce à la complaisance d’un employé auquel Mme Lamorille accorda un sourire, ils purent monter dans un train qui passait. Un deuxième sourire valut à Cécile la place d’un jeune Espagnol qui alla rejoindre Monsieur Brossard dans le couloir.
--Madame votre fille a l’air bien fatiguée, dit-il, en manière de présentation.
Monsieur Brossard ne fut point flatté de la méprise; il n’en laissa rien paraître et répondit:
--Oui, la pauvre enfant est souffrante. C’est à cause d’elle que j’ai dû quitter Paris; j’en suis bien désolé.
--Je n’ai pas eu plus de chance que vous, dit l’Espagnol; l’on m’a fait savoir que ma grand’mère qui demeure à Biarritz était fort mal; elle a quatre-vingt-treize ans! Voilà quatre jours que nous voyageons!
Monsieur Brossard parut touché; la conversation s’engagea, ils échangèrent des confidences. Monsieur Brossard parla de Thérèse, de ses écrits, de sa sainteté et de sa mort. Son compagnon était allié, par les femmes, à la famille de Sainte-Thérèse d’Avila; il n’avait point lu ses lettres, mais il en possédait un exemplaire qu’il conservait à cause de la reliure qu’on trouvait belle: il était bibliophile.
--Moi aussi, dit Monsieur Brossard.
Et il tira de sa poche l’histoire d’Éléonore, dont il fit admirer les gravures à son voisin. Puis, ils parlèrent de la politique, des vertus militaires et du relâchement de la morale. Ils avaient les mêmes idées. Ils promirent de se revoir.
Le train entrait en gare; l’Espagnol aida Monsieur Brossard à descendre ses valises; il s’inclina devant Mme Lamorille, profondément.
Monsieur Brossard, les mains embarrassées, se tourna deux fois encore vers le wagon pour revoir son nouvel ami, et de la tête, il lui faisait des signes.
Cécile l’observait avec surprise. Il lui dit:
--J’ai fait là, la connaissance d’un homme de mérite. Son commerce me sera agréable car il partage mes idées et mes goûts. Je crois que nous nous reverrons souvent!
Il s’aperçut alors qu’il avait oublié de lui demander son nom. Il en éprouva du regret, puis il n’y pensa plus.
D’autres soucis le préoccupaient, mais, cette fois, Thérèse dont il venait d’invoquer le souvenir le récompensa. Il trouva sans trop de peine, une voiture, des chambres à l’hôtel, et, chose plus importante, un coffre où déposer ses valeurs et ses livres.
Débarrassé de ces trésors encombrants, débarrassé de Mme Lamorille qui demeurait tout le jour enfermée dans sa chambre, et enfin reposé, Monsieur Brossard n’eut plus à se plaindre que de la chaleur qui était excessive.
Il connut, au fumoir, des hommes qui, tous, pour des raisons impérieuses avaient dû quitter Paris au même moment. Ils parlaient de la guerre avec une grande compétence et Monsieur Brossard se plut en leur compagnie.
Bientôt les nouvelles furent meilleures. Les Allemands, arrêtés, repoussés, battus, se retiraient en désordre. L’on douta, puis l’on cessa de douter. Les plus pessimistes, les plus aigres, les plus jaunes s’épanouissaient:
--Je vous le disais bien! s’écriaient-ils à tout instant.
Et ils riaient sans raison.
Monsieur Brossard eut le plaisir d’annoncer la victoire à Mme Lamorille, au moment qu’elle se mettait à table. Elle ne fut pas surprise et demanda:
--Alors, la guerre va finir?
Monsieur Brossard prit un air indulgent.
--Comme vous y allez!
Et grave, il ajouta:
--Il y en a bien encore pour six mois!
Mme Lamorille fut consternée.
Mais le soir, elle reçut une lettre de son mari qui lui parlait de Marcel; le pauvre garçon instruisait des recrues dans un village de Bretagne.
Mme Lamorille se reprit à vivre, et, par un phénomène de retard explicable, ce fut à ce moment seulement qu’elle entendit en elle la nouvelle de la victoire que Monsieur Brossard lui avait annoncée six heures auparavant. Elle en éprouva une joie soudaine, irrésistible, entraînante, et qui tout à la fois lui rendit sa liberté d’esprit et sa beauté un instant ternie.
Monsieur Brossard ne s’étonna pas de ce changement, mais il crut, bêtement, que les sourires de Cécile s’adressaient à lui, alors que positivement elle ne le voyait pas, et qu’il était devant elle comme s’il n’existait pas.
Cependant, peu à peu, Mme Lamorille reprit le contrôle de ses pensées, elle redescendit sur terre, elle découvrit Monsieur Brossard et s’aperçut qu’il la courtisait. Elle en fut amusée, se montra coquette.
Il en conçut de l’espoir et devint aventureux.
Un soir, après dîner, il lui parla de sa solitude, du chagrin qu’il portait en lui, des délicatesses de son cœur. Il cherchait à la désarmer par une feinte mélancolie. Il fut lyrique; ses yeux s’humectèrent, sa voix se brisa et Mme Lamorille sentit qu’il allait s’attendrir. Elle attendit qu’il fît une pause après une plainte et dit d’un air de grande bonté:
--Heureusement, vous allez vivre à Lourdes en compagnie de vos chers souvenirs; ce sera pour vous une bien douce consolation.
Il la regarda; elle souriait, il fut désorienté.
--Donnez-moi une cigarette, dit-elle.
Encore qu’il lui parût peu convenable qu’une jeune femme fumât, il s’empressa, et, pour cacher son dépit, changea d’attitude. Il s’efforça d’être gai, prit des allures de petit maître, affecta de donner à ses idées un tour puéril que Cécile pût comprendre, et, pour un peu, il lui eût parlé comme on parle aux tout-petits enfants, aux carlins, aux marmottes, à toutes les bêtes incommodes et charmantes qui encombrent les appartements.
Mme Lamorille fut insensible à ces grâces mignardes, il en éprouva de l’humeur, se leva, sortit, et ne rentra ce soir-là que fort tard.
Le lendemain, au déjeuner, Mme Lamorille lui annonça l’arrivée de son mari. Elle ajouta, taquine:
--Ce cher Ernest paraît tout fier d’être resté à Paris.
Ce fut pour Monsieur Brossard le dernier outrage! Il ne se consolait pas d’avoir fui inutilement. Toutes ses rancunes, en une seconde, se précipitèrent en lui, et, d’une voix sèche, il répliqua:
--Je serai désolé, Madame, de manquer ce héros, mais, comme je crois vous l’avoir dit, je pars pour Lourdes aujourd’hui.
Puis, craignant sans doute de n’être pas assez complètement vengé, il ajouta:
--Et votre neveu? Le beau cuirassier? Il ne semble pas qu’il se batte bien souvent?
La fin du repas fut silencieuse. Monsieur Brossard se sentait pris par sa propre sottise; il en voulait à Cécile, amèrement. Pourtant, il ne pouvait reculer; il donna des ordres avec ostentation, prit congé de la jeune femme, et, à cinq heures, seul dans l’omnibus cahotant, il descendit vers la gare.
IX
Dans le train qui le conduisait à Lourdes, Monsieur Brossard n’était pas heureux. De quelque côté qu’il tournât sa pensée, elle se heurtait à des images dont la vue le désobligeait. Ses souvenirs étaient confus, ses projets incertains et les raisons même de son voyage lui échappaient: l’angoisse est chose qui s’oublie vite et il eût fallu qu’il fît un bien gros effort pour se revoir pieds nus dans la chambre de Thérèse, tombant sur le prie-Dieu et se frappant la poitrine.
Il essaya de se représenter ce que serait sa vie dans ce village étrange, vers lequel les événements le poussaient; sa femme le lui avait souvent décrit; il se rappela ses paroles puis cessa d’y penser. Le front contre la glace, il regardait glisser les paysages. Il s’ennuyait!
L’aspect de la ville, qu’il traversa dans une méchante guimbarde, lui déplut; l’hôtel ne le contenta pas davantage. Il dîna vite et presque aussitôt se retira dans sa chambre.
Le soleil avait disparu derrière les montagnes, mais la lumière persistait, morne, grise et languissante. Par la fenêtre ouverte, il voyait passer les hirondelles, flèches noires dans le ciel tendu, il entendait leur cri perçant, monotone et triste! C’était le crépuscule, l’heure douloureuse qui fait sangloter le malade sur son lit d’hôpital, l’heure déchirante de toutes les solitudes, l’heure des désespoirs sans cause, l’heure des pendus..., l’heure exquise!
Monsieur Brossard demeura longtemps accoudé à son balcon; ce qu’il éprouvait était nouveau pour lui; il se cherchait, il s’égarait, son âme se dérobait:
--Que suis-je venu faire ici? soupira-t-il.
Mais s’il partait, où donc irait-il? Le monde entier lui semblait désert. Le monde?... Et toute son existence repassa devant ses yeux; il n’avait eu que des joies médiocres, des amours passagères pour des femmes dont il ne savait plus le nom, point d’amis. Hors ses livres, sa table et ses affaires, il n’y avait rien dans sa vie, pas un espoir, pas une tendresse, pas un jour qui ne fût identique à la veille. Il l’avait voulu ainsi par crainte de donner quelque chose de lui-même, et son cœur s’était racorni.
Il pensa à Mme Lamorille, et parce qu’il l’avait convoitée sans amour, son souvenir fut sans douceur. Alors, il retomba dans le moment présent, il se tordit les mains:
--Ah! çà, dit-il tout haut, vais-je avoir maintenant des mélancolies de collégien? Ce serait bon!
Et, brusque, il ferma la fenêtre, tira les rideaux, alluma un cigare, ouvrit son journal. Il ne prêtait aucune attention à sa lecture; il était à Lourdes et ne s’expliquait pas qu’il y fût. Il se rappela les papiers de Thérèse, la «Promesse», son départ; il eut un mouvement d’humeur, jeta son cigare, grommela:
--C’est absurde!
Et il se coucha en comptant ses gestes, pour être sûr de ne penser à rien.
* * * * *
La première journée que Monsieur Brossard passa à Lourdes lui parut longue. Il était sans curiosité, sans enthousiasme et l’idée d’accomplir un devoir lui ôtait tout plaisir. Il se rendit à la grotte, qu’il ne connaissait pas. Elle était vide, il put l’examiner à loisir. Il vit les ex-votos, les béquilles accrochées, la piscine! Mais comme il n’était pas éclairé par cette lumière intérieure qui transfigure l’univers, les choses lui apparurent telles qu’elles sont, dans leur réalité triste; il hocha la tête et s’en alla. Il erra dans les rues; il s’arrêta devant les magasins où l’on voit des médailles, des chapelets et des statuettes de plâtre à manteau bleu. La laideur de ces choses lui inspirait du dégoût; il sortit de la ville.
Le soir, encore que sa promenade eût été longue, il évita de rentrer à l’hôtel; il redoutait la vénéneuse influence du crépuscule, et ne sachant où se réfugier, il retourna à la grotte. Des fidèles étaient prosternés, les bras en croix ou la tête entre les mains. Monsieur Brossard s’assit à l’écart; il contemplait ce spectacle d’un œil indifférent; des pensées indécises le berçaient, il semblait que dans ce lieu, à cette heure, il eût trouvé exactement la forme de repos que voulait sa fatigue. Il éprouvait une sensation de bien-être et de fraîcheur morale.
--Je suis à Lourdes, songeait-il, mais est-ce là suffisant pour que le vœu de ma chère femme soit accompli? Le Seigneur est-il satisfait d’un si court voyage, ou bien exige-t-il davantage? Dois-je prier ou chanter des cantiques? Est-ce assez d’être venu? Faut-il que je demeure, et combien? Un mois? Une semaine? Ou bien vingt et un jours ainsi que je le fis à Vichy l’année où je souffris si fort?
Il était incertain de ses devoirs, mais ne connaissant personne qui pût le diriger, il s’en remit à la Vierge de ce soin, et, le cœur apaisé, il laissa dériver son esprit vers de plus attrayants rivages.
Trois jours n’avaient point passé que Monsieur Brossard avait des habitudes. Il se rendait à la grotte, matin et soir, il y restait pendant une heure exactement, il faisait cela comme il serait allé à son bureau, sans plus d’exaltation, sans plus d’ennui, avec ponctualité. Tantôt assis, tantôt à genoux, il somnolait, disait quelque prière ou pensait à sa femme. Il se la représentait là, parmi la foule, en extase. Il imaginait ses attitudes, ses gestes, son visage. Puis quand sonnait l’heure qu’il s’était fixée, il se levait avec la conviction d’avoir accompli une action magnifique et généreuse.
Parfois, le soir, il parcourait la campagne; la saison était douce, et dans tous les sentiers l’âpre senteur des mûriers se mêlait au parfum de la terre.
Un bâton ferré dans la main, le geste assuré, Monsieur Brossard aimait à marcher le long des routes larges devant de vastes horizons. Mais il n’allait pas seul, il s’était fait des amis, et il les entraînait.
Le plus favorisé était le Comte des Courtis. Il l’avait connu à la crypte où cet alerte vieillard accompagnait sa fille. Les deux hommes s’étaient plu; ils s’étaient salués, puis ils s’étaient parlé.
Le Comte des Courtis apportait, dans l’expression de ses ardeurs religieuses, moins de sévérité que ne le faisait son nouvel ami, il y mettait une grâce plus naturelle, et Monsieur Brossard s’efforçait de l’imiter. Il ignorait que si M. des Courtis avait permis que sa fille le chavirât dans le giron de l’Église, ce n’était que par indolence ou faiblesse paternelle, et que cela n’avait modifié qu’en apparence l’existence dissipée et souvent difficile dans laquelle, trop souvent, il égarait son âme et compromettait son salut. Mlle des Courtis le savait; elle en riait; elle était charmante!
Le Comte en fit bientôt la confidence à Monsieur Brossard.
--Eh! oui! disait-il, je me suis laissé entraîner par cette enfant moqueuse qui s’amuse à sauver son père en attendant que Dieu lui envoie un mari. Mais elle abuse de la bonté à laquelle m’incline un repentir sans cesse renouvelé par mes fautes, et voilà deux mois qu’elle me retient ici.
--Deux mois! fit Monsieur Brossard.
--C’est beaucoup, mais l’on s’y fait; sans compter que ma chère fille exige que je sois brancardier à chaque fois que l’occasion s’en présente!
Monsieur Brossard le regarda avec envie:
--Brancardier! Voilà qui est beau!
--Je vous assure que je m’en accommode. Depuis qu’une maudite goutte m’interdit le cheval et l’escrime, je n’ai plus guère le moyen de faire le moindre exercice. Celui-ci en vaut un autre, et s’il ne contre-balance pas tous les péchés dont mon âme est chargée, il contribue du moins à maintenir à mon corps la souplesse sans laquelle la vertu n’aurait point de mérite. Au reste, ne voulant point fatiguer la Vierge de mes prières, j’occupe mon temps de diverses façons, et je puis dire que je ne l’ai point toujours perdu. C’est ainsi qu’il m’est arrivé, au cours de mes séjours ici, de prendre quelque intérêt à certains de ces hôtels qui ne sont point parmi les meilleurs, mais qui n’appauvrissent pas leurs commanditaires.
--Quoi? Ces auberges?
--Croyez, Monsieur, que s’il s’agissait d’auberges, je ne l’eusse point fait, mais ce sont en quelque sorte des maisons de pèlerins, des reposoirs! D’ailleurs, si cela vous attire et que vous puissiez disposer de quelques fonds, il y aurait une affaire fort belle que nous pourrions mener ensemble...
Monsieur Brossard se laissait tenter; ils firent des projets.
--L’argent que l’on gagne au service du Seigneur, disait M. des Courtis, a quelque chose de léger, de gratuit qui me séduit infiniment. Dieu sait pourtant que ses fidèles sont sordides, mais ils sont nombreux, si nombreux que les poussières échappées à leur avare vertu finissent par faire des montagnes...
Monsieur Brossard sentait se gonfler sa poitrine; son cœur battait d’impatience, il ne s’ennuyait plus, et il construisait en rêve un hôtel immense et magnifique, qui cacherait tous les raffinements du siècle sous une apparence misérable et grossière, ainsi qu’il convient en un lieu saint. M. des Courtis était plus raisonnable; il connaissait sa clientèle et ne tenait pas à la gâter.