Part 4
Vers deux heures du matin, n’y pouvant plus tenir, il sauta hors du lit, marcha vers la fenêtre, revint, s’assit, se leva à nouveau. Il fit quelques pas, se trouva dans son bureau, s’étonna d’y être, puis sans réflexion, il se dirigea vers la chambre de sa femme, poussa la porte, entra. Il était en chemise de nuit, pieds nus, décoiffé. Il se vit dans la glace, et sembla se demander ce qu’il était venu chercher là. Ses pensées tournaient dans sa tête, en désordre. Il regarda le portrait de Thérèse, la supplia d’intervenir, d’éviter les désastres; et il implorait Dieu aussi et la Vierge, comme un homme acculé par la ruine s’adresse, dans un moment de crise, à des amis de sa famille, perdus de vue depuis longtemps et qu’il suppose plus puissants qu’ils ne sont, uniquement parce qu’il a besoin de leur puissance.
--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-il, et il posa ses deux mains sur son front, comme pour le comprimer.
Ses regards tombèrent sur le prie-Dieu, il s’agenouilla.
--Mon Dieu! Mon Dieu! répéta-t-il. Protégez-moi! Faites qu’il ne m’arrive pas malheur, je vous en prie!... Notre Père...
Et il pria!
Il priait avec ferveur, mais sans méthode. Il ne savait plus ses prières. Il fit un effort pour retrouver au fond de sa mémoire les oraisons de son enfance, «Notre Père...»
Les phrases une à une revenaient à ses lèvres; il les disait mot à mot, il en pénétrait le sens, il y mettait toute son âme.
A mesure que sa mémoire le servait mieux, il allait plus vite et son esprit s’engourdissait. Le calme lui revenait; il priait plus posément, d’une voix plus basse, plus uniforme, puis il cessa de prier; il s’assoupit.
Une légère fraîcheur l’éveilla; il pouvait être quatre heures; la lumière du jour filtrait à travers les rideaux. Il se redressa péniblement, ses membres étaient endoloris; il frissonna!
Un meuble craqua, il tourna la tête, aperçut le secrétaire de Thérèse, tressaillit!
Il sentait qu’une idée venait de naître en son esprit, une idée qu’il ne connaissait pas encore, mais qui allait jaillir, là, non ailleurs, une idée enfin inspirée par la morte!
Et, soudain, fébrile, impatient, il ouvrit le secrétaire, fouilla les papiers, cherchant la «Promesse» qui quelque temps auparavant l’avait irrité.
Il la trouva enfin, la déplia, et malgré le froid qui lui glaçait les jambes, la relut en entier: «Dieu m’a donné la douleur et la douleur m’a purifiée! Dieu me donnera la mort et la mort me délivrera! Je veux remercier Dieu de tous ces biens passés et futurs et je fais la promesse de porter à Lourdes mon témoignage reconnaissant... Si la mort m’empêche d’accomplir ce serment, mon bien cher époux l’accomplira pour moi. Je le lui demande et je vous le promets, Seigneur! Il le fera...»
Monsieur Brossard leva les yeux; il avait compris l’appel de la morte et grave, solennel, la main tendue, oubliant l’indignité de sa tenue, il dit:
--Dors tranquille, Thérèse! Je tiendrai ta promesse!
Il entendit ses propres paroles, comme si un autre les eût prononcées. Il les répéta, pour s’en bien pénétrer, puis il referma le secrétaire et dit encore:
--Tu fus la compagne de ma vie, que ta volonté soit faite! J’irai à Lourdes, Thérèse, j’irai pour toi! Déjà, j’ai trop tardé: je partirai demain!
D’une voix forte, il répéta:
--Je partirai demain, Thérèse!
Puis il retourna se coucher. Il n’avait plus de fièvre; il ne pensait plus à la guerre; son âme était paisible; il s’endormit profondément!
VI
Il était neuf heures du matin et Monsieur Brossard ne s’éveillait pas. Trois fois déjà Bathilde avait frappé à sa porte sans obtenir de réponse, et, retournée dans sa cuisine, elle bousculait les casseroles et malmenait la vaisselle. Le sommeil capricieux des maîtres offense les serviteurs; en toute autre occasion, Bathilde se fût irritée, aujourd’hui, elle s’indignait. Elle était descendue dans la rue. Elle avait écouté les fournisseurs et elle ne pouvait concevoir que Monsieur Brossard dormît alors qu’elle, sa servante, savait ce qu’elle savait, et mourait d’inquiétude.
Lasse enfin, inhabile à contenir son impatience, elle revint chez son maître, ouvrit la porte, s’approcha de la fenêtre, tira les rideaux. Monsieur Brossard remua, grogna, se tourna vers le mur et parut se rendormir.
Bathilde perdit la tête:
--Monsieur, cria-t-elle, le déjeuner refroidit!
C’était un cri d’alarme, Monsieur Brossard ouvrit les yeux.
--Déjà? Quelle heure est-il?
Bathilde ne se souciait plus des heures; grandie par les événements, elle vivait dans une sorte d’éternité éphémère, elle demanda:
--Monsieur ne connaît pas les nouvelles?
--Quelles nouvelles?
Il s’était dressé, les mains crispées sur le drap, la bouche amère. Mais, aussitôt il se rappela la promesse qu’il avait faite à la morte dans la nuit; il se rappela sa décision; ses nerfs, ses muscles se détendirent; il s’allongea dans son lit, comme un lion dédaigneux qui ne s’est levé que pour rugir.
--Posez votre plateau, dit-il.
Bathilde obéit, mais elle parla:
--La boulangère, Monsieur sait? La boulangère qui sert la sœur du député nous a dit que les Allemands allaient venir, Monsieur me comprend?
--Allons, allons, ma bonne Bathilde, vous n’allez pas écouter toutes les commères du quartier. Vous leur direz de ma part qu’il n’y a rien à craindre et que ceux qui ont peur sont de mauvais Français.
--Ah! Monsieur sait quelque chose?
--Oui, Bathilde, je sais des choses.
Il savait, en effet, qu’il était décidé à quitter Paris, sans retard, mais, cela, il ne pouvait le dire. Bathilde, la bouche ouverte, semblait attendre une confidence. Il ne put résister à cette humble supplication, et, d’un ton plein de mystère, il dit:
--D’abord, nous avons eu une victoire à Guise. C’est quelque chose, il me semble!
Puis, voyant que cela ne suffisait pas à sa servante, il ajouta:
--Ensuite, mais ceci est un secret, on a si bien miné la région de Luzarches qu’à l’heure qu’il est plus de trois cent mille Allemands doivent être pulvérisés! Pfoûoû!
--Quelle horreur! fit Bathilde.
Les bras levés, elle murmura:
--Je savais bien que Monsieur aurait fait quelque chose.
Il eut un geste magnifique:
--C’est bon; allez vous occuper aux soins du ménage.
Et, tandis qu’elle s’éloignait, emportant ses habits, il trempa, sans hâte, son croissant dans son café.
Lorsqu’il eut achevé son déjeuner, il déplia les journaux que Bathilde avait posés auprès de lui. Les titres étaient réconfortants, le texte l’était moins. A mesure qu’il lisait, Monsieur Brossard sentait croître son énervement et, quand il en arriva aux dispositions prises par les compagnies de chemins de fer, il éclata:
--Les fous! les fous! s’écria-t-il. Ils vont produire une panique?
Et, une petite voix disait, au fond de lui:
--S’ils font partir tout le monde, comment trouverais-je un passage, moi?
Sans plus attendre, il rejeta ses couvertures, fit une toilette sommaire, s’habilla et sortit.
Les rues étaient calmes, presque désertes; il semblait que sous la chaleur du matin, dans la lumière aveuglante, la cité fût engourdie, les âmes closes, les maisons mortes.
Monsieur Brossard s’en allait vers la gare; une voiture chargée de malles le dépassa; il songea qu’il devrait attendre longtemps au guichet; il pressa le pas.
Parvenu au pont de Solférino, il regarda devant lui; sur l’autre rive de la Seine, une foule sombre remuait. Il crut à une émeute; ces mots: «la Révolution!» sonnèrent dans sa tête et la sueur perla ses tempes. Il se mit à courir.
Un gamin qu’il croisa dit, en riant:
--Dépêchez-vous, bourgeois! C’est la saison des bains de mer!
Giflé par cette phrase, il s’arrêta. Il distinguait maintenant les chariots, les fiacres, les voitures à bras et la foule des voyageurs qui se bousculaient en silence. Il y avait là des gens de toute condition; les yeux fixes, ils cherchaient à se dépasser les uns les autres, les plus forts ou les plus sournois laissant derrière eux les timides et les faibles. Près des guichets de longues théories de malheureux attendaient, debout, accroupis, assis sur leur bagage, tous asservis par la même pensée: partir!
Et, devant eux, dans la gare, dressés jusqu’au plafond, des murs de malles abandonnées, des murs immenses, bariolés, redoutables, semblaient opposer à leur désir une infranchissable barrière.
Monsieur Brossard voulut traverser tout cela; il fut pris dans un remous, bousculé, insulté, et, avant même que d’avoir franchi une porte, rejeté hors de la foule. La tête basse il s’en alla.
Comme il s’engageait sur le pont, quelqu’un lui frappa l’épaule; il réprima un sursaut, tourna la tête.
--Ah! Gerfaut! s’écria-t-il.
--Eh! oui! Voilà longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir.
--Que voulez-vous, mon cher? La vie... mon deuil... la guerre...
--Hélas! dit Gerfaut, le malheur vous a frappé d’une façon soudaine et cruelle. Je connaissais peu votre femme, mais je vous plains.
--C’était une sainte! Mais, quand je songe à sa maladie, à la guerre, aux difficultés de toutes sortes, parmi lesquelles il eût fallu nous débattre, je me dis que sa mort fut un bienfait pour elle.
--Et une tranquillité pour vous, ajouta Gerfaut.
Puis, étendant la main.
--Vous étiez venu voir ceci? C’est un beau spectacle, en vérité: songez qu’il y a là des gens qui attendent depuis plus de trois jours l’heure incertaine du départ.
Monsieur Brossard passa son bras sous le bras de Gerfaut; il avait besoin d’un réconfort.
--Mais où vont-ils? demanda-t-il d’un air détaché.
--Parbleu! Ils ne le savent pas eux-mêmes. Un train se forme, ils montent, ils sont partis, ils respirent! Que voulez-vous que ça leur fasse de descendre en Bretagne ou dans le Limousin?
--Les insensés! dit Monsieur Brossard.
Et secrètement, il les enviait.
--Certes, fit Gerfaut, des insensés! La peur est sur eux comme la vague sur la mer; elle les berce, les emporte, les secoue, les lâche, les reprend, les rejette à nouveau; ils ne savent ce qu’ils font ni pourquoi ils le font...
Il entraînait son ami vers les Tuileries, il fit un geste large de sa canne, et ajouta:
--Non, ils ne savent plus rien, plus rien... mais, voulez-vous mon opinion?
--Dites?
--Et bien! ils ont raison!
Monsieur Brossard sentit un poids lui tomber sur la poitrine.
--Comment, ils ont raison?
--Ils ont raison de s’en aller.
Monsieur Brossard crut entrevoir une espérance.
--Alors? vous-même?
Gerfaut eut un haut-le-corps, il lui lâcha le bras.
--Vous ne voudriez pas? Non! que les femmes, les enfants s’en aillent, bast! mais, nous, mon cher, avec nos cinquante ans! de quoi aurions-nous l’air?
Monsieur Brossard se parlant à lui-même, murmura:
--D’ailleurs, jamais les Allemands ne viendront à Paris, ce serait trop affreux!
Ils étaient parvenus au milieu des jardins, Gerfaut s’arrêta et regardant autour de lui:
--C’est vrai, dit-il, je ne puis croire que cela soit possible.
L’air était caressant et tiède; quelques arbres essuyaient au soleil leur feuillage d’automne, des merles sautillaient sur les pelouses, un pigeon se posa sur la tête d’une statue.
Monsieur Brossard ne voyait rien; le cœur contracté, le front triste, il pensait à Thérèse, à Lourdes, à son départ; les choses maintenant lui paraissaient difficiles.
Gerfaut semblait ébloui. Il regardait tantôt du côté du Louvre, tantôt vers la Concorde et, dans son clair regard, il y avait de la tendresse, du ravissement, de la reconnaissance! Il souriait! Était-ce aux arbres? A la lumière? A la beauté royale des pierres? Était-ce à des souvenirs, à des rêves en allés, à de vieilles émotions? Il souriait et, soudain, il regarda Monsieur Brossard, et, d’un ton léger, espiègle un peu, mais plein de convoitise, il dit:
--Savez-vous, mon cher, ce que nous devrions faire?
--Quoi donc?
--Nous devrions nous engager!
Monsieur Brossard ne comprit pas.
--Nous engager à quoi? demanda-t-il.
Gerfaut éclata de rire, puis, entraînant à nouveau Monsieur Brossard:
--Nous engager, tout simplement! Nous sommes bons chasseurs, la fatigue ne nous effraie pas et le gibier en vaut la peine... Vous n’avez pas l’air convaincu?
--Mais si, mais si, seulement, vous me prenez au dépourvu.
Ils étaient parvenus au haut de l’escalier, sur la rue de Rivoli, de rares voitures passaient:
--Voyez-vous, dit Gerfaut, nous avons eu le meilleur de la vie et ce sont ceux qui la connaissent à peine que l’on tue: c’est ridicule! Que ferons-nous désormais dans l’existence? Les femmes qui passent, et il y en a encore de charmantes, nous trouveront vieux si nous ne sommes pas partis! Nous battre, mon cher, c’est reconquérir la jeunesse! Je me demande comment je n’y avais pas songé plus tôt!
Et comme Monsieur Brossard ne lui répondait pas:
--Cela ne vous touche pas, Brossard? C’est que vous n’avez jamais été jeune. Je dirai plus, alors que votre pauvre femme vivait encore, vous aviez déjà l’air d’un veuf! Mais vous êtes homme de devoir; je compte sur vous. Je vous attendrai au cercle; à ce soir!
--A ce soir, répéta Monsieur Brossard.
Puis, se reprenant:
--Ou plutôt à demain; je ne suis pas maître, aujourd’hui, de mon temps.
--Soit, je passerai chez vous demain matin; j’aurai fait les démarches!
Et descendant les degrés de pierre, il s’éloigna.
Monsieur Brossard demeura un moment immobile. Il était soucieux et mécontent; il était fatigué; il appela un fiacre et se fit conduire au bureau.
Il n’avait pas eu le temps de poser son chapeau, qu’un secrétaire vint le chercher!
--Qu’y a-t-il? demanda Monsieur Brossard.
--Ces Messieurs vous attendent dans la salle du Conseil.
--Ha! Ha! Il y a Conseil?
Et dédaigneux:
--Il paraît que l’on s’affole ici!
Il s’approcha de la glace, lissa sa barbe, arrangea sa cravate, donna de la main droite une chiquenaude sur le revers de sa manche gauche, et dit simplement:
--Allons!
Le secrétaire, M. Beaumartin, un peu ému par les événements, l’observait:
--Voilà un homme fort! songea-t-il.
Et il se promit de le prendre pour modèle.
Lorsque Monsieur Brossard entra dans la Salle du Conseil, il reçut en pleine poitrine quelque chose qui ressemblait à une décharge électrique et qui faillit lui faire perdre contenance. Depuis plus d’une heure ses collègues étaient là, les nerfs tendus. Ils avaient fait vingt fois le tour de leurs idées, ils avaient épuisé leurs forces, ils n’espéraient plus rien.
Ils accueillirent Monsieur Brossard avec éclat. Cela fit une rumeur qui l’étonna; il passa de l’un à l’autre, serra des mains; les unes sèches et brûlantes; les autres moites, flasques, glissantes. Plusieurs voix demandaient:
--Avez-vous des nouvelles?
Monsieur Brossard haussa les épaules.
--Et ici, que se passe-t-il?
--Il est urgent de mettre nos titres à l’abri, dit le président, mais il nous faudrait une personne sûre. Pour des raisons qui leur sont personnelles, aucun de ces messieurs ne peut quitter Paris, aujourd’hui, vous seul êtes sans famille, et, dame, si nous osions...
Monsieur Brossard se sentit sauvé; il reprit une entière maîtrise de soi, parut réfléchir, hésiter, puis murmura:
--Il y aurait bien un moyen... mais non, ce n’est pas possible.
On insista. Il se laissa faire violence.
--Non, vraiment! Vous m’auriez demandé cela il y a trois jours, j’aurais accepté... maintenant, ce n’est plus le temps de partir.
--Il est vrai! dit le président.
Monsieur Brossard le regarda de côté; il sentit qu’il fallait être prudent:
--Je serais parti d’autant plus volontiers que je devais aller à Lourdes pour le 1er septembre.
Il y eut un silence; personne ne l’interrogeait; il reprit:
--Ce fut la volonté suprême de ma chère femme, je m’y étais engagé envers elle.
--Ah! oui! dit Lamorille, cette pauvre Thérèse; l’avez-vous revue?
Ses collègues le regardèrent scandalisés. On le crut fou. De sa voix la plus calme, Monsieur Brossard répondit:
--Non; pas depuis hier.
Il fallait que les circonstances fussent extraordinaires et l’heure pressante pour qu’un pareil dialogue n’eût pas de suites plus graves.
--Comment partirez-vous? demanda le président.
--Les trains sont pris d’assaut, on ne trouve plus de place... et puis, voyager dans un pareil désordre avec des titres...
--C’est impossible.
--Impossible!
--Eh bien, mon cher, trouvez une voiture. Les titres seront chez vous ce soir: vous partirez demain.
Ils se levèrent; Monsieur Brossard s’approcha du président.
--Aux frais de la Société, n’est-ce pas?
--Bien entendu!
Il lui frappa amicalement l’épaule.
--Bien entendu, et merci! Vous nous rendez service!
Ils sortirent.
Dans l’escalier, Lamorille rejoignit Monsieur Brossard; il redoutait la solitude; il fut aimable:
--Venez donc déjeuner avec nous, dit-il, Cécile sera si contente, ou, si vous le préférez, allons au Cabaret, je connais près des Halles...
Monsieur Brossard le regarda de côté; il vit sa figure inquiète et décida de le quitter. Sa matinée avait été pénible, il ne voulait pas que les tourments d’autrui prissent la place de ceux qu’il n’avait plus.
Sans attendre que Lamorille eût terminé sa phrase, il lui saisit la main, la secoua:
--A ce soir, cher ami, j’irai vous dire adieu.
Et il partit, le laissant déconcerté.
VII
Monsieur Brossard eut plus de peine qu’il ne l’avait d’abord pensé à trouver une automobile. Les prix qu’on lui demandait lui paraissaient déraisonnables. Il erra de garage en garage, à travers Levallois, se perdit, s’énerva! Alors, il regretta d’avoir marchandé un argent qui n’était point le sien; il secoua ses scrupules, et, Jupiter transformé en pluie d’or, il s’adressa à tous les maraudeurs, espérant toujours en trouver un qui fût un peu Danaë.
Enfin, vers six heures, dans un misérable cabaret de la Porte des Ternes, il rencontra un chauffeur qui consentit à l’écouter. Il avait perdu toute dignité; il s’attabla, commanda une bouteille de vin blanc, choqua son verre contre celui du rustre; l’homme réclamait des arrhes; Monsieur Brossard se fit remettre en échange les papiers de la voiture, et il fixa le rendez-vous au lendemain, avant dix heures.
Cela fait, il rentra dans Paris. Il était las, il avait chaud, mais il se félicitait d’avoir été habile. Une joie confuse battait dans son cœur comme des ailes dans une cage, et encore que ce ne fût point dans ses habitudes, il alla s’asseoir à la terrasse d’un café, sur les Champs-Elysées.
Il y avait peu de monde, point de bruit. Les femmes ne riaient pas. Une singulière indifférence se lisait sur leurs visages; on eût dit que les hommes près desquels elles étaient eussent déjà cessé d’exister. Peut-être sentaient-elles la fragilité des liens qui, à cette heure, les unissaient à eux. Monsieur Brossard eût aimé connaître leurs pensées, il se sentait attiré vers elles et il enviait les jeunes gens qui vivent communément dans leur intimité.
L’esprit entraîné par ces rêveries, il groupa ses désirs autour d’une petite personne assise non loin de lui et qui se trouvait seule. Il regarda le grand chapeau, la robe de soie, la jambe fine dans le bas noir... et, soudain, la jeune femme se leva, glissa entre les tables, s’éloigna, disparut.
Il se sentit alors injustement abandonné, mais sa tristesse ne dura pas. Il pensa à son propre voyage, à ce qu’il laisserait derrière lui, aux livres qu’il emporterait.
Le soleil déclinant faisait scintiller les feuilles rôties des marronniers, il croyait voir devant lui les dos dorés des livres alignés sur les rayons de sa bibliothèque, et les yeux mi-clos, la tête renversée, il choisissait dans sa mémoire ceux dont il lui serait particulièrement cruel de se séparer.
Peu à peu, autour de lui, les tables se vidaient. Il se fit servir à dîner, mangea rapidement et partit.
Il ne lui était point désagréable de se montrer aux Lamorille, maintenant qu’il jugeait les choses avec un certain éloignement. Dès l’instant qu’on a décidé de partir, c’est un peu comme si l’on était parti, les soucis, les projets, les occupations des êtres que l’on quitte cessent d’intéresser; on ne les entend plus!
Il trouva Lamorille accablé. Les cartes, sur la table, semblaient inutiles; il y posa négligemment ses gants:
--Eh! là! fit-il en s’asseyant, vous avez l’air maussade!
Puis, tout de suite, il ajouta:
--Que diriez-vous si vous étiez à ma place?
Et il se lamenta! Il fit le tableau de ses démarches, de ses fatigues, de ses découragements; il dit son regret d’avoir accepté une mission difficile et sans gloire; il enviait Lamorille de pouvoir rester là, cependant qu’il courrait les chemins, tout seul...
Il parlait encore, lorsque Mme Lamorille entra; elle avait l’air misérable; elle lui tendit la main:
--Alors? dit-elle, tristement, vous nous quittez, vous aussi?
Il s’étonna:
--Moi aussi? et qui donc?...
--Mon mari ne vous a pas dit?
Il lui paraissait impossible que l’on pût parler d’autre chose. Monsieur Brossard se tourna vers Lamorille; son geste interrogeait.
--Eh! oui! dit celui-ci. Notre neveu est parti avec son escadron pour une destination inconnue et ma pauvre Cécile se tourmente. Ah! Elle n’est pas cornélienne, ma femme! Je le lui ai dit pourtant: il faut que chacun se sacrifie! Regardez-moi! Est-ce que je perds la tête? Est-ce que je pleure? Évidemment, c’est ennuyeux que vous partiez aussi, nous allons nous trouver bien seuls.
--Oh! moi, dit Monsieur Brossard, ce n’est pas la même chose!
--Non, dit Cécile, vous... vous vous en allez!
--Oui! Et c’est bien plus dur! Votre neveu court au combat, à la bataille, peut-être à la mort! Cela l’exalte, le grise, le soutient, tandis que moi...
Et il recommença ses plaintes! Il redisait les mêmes choses, il employait les mêmes mots, mais, tout en gémissant, il regardait Mme Lamorille. Ses beaux bras blancs, son cou doré, sa chair blonde, lui suggéraient des réflexions qui modifiaient sensiblement la ligne de son discours, et, soudain, sans le vouloir, il laissa échapper cette phrase:
--Je puis disposer d’une place dans ma voiture, et, s’il plaisait à Mme Lamorille d’en profiter...
Il s’arrêta court: il venait de s’entendre!
Cécile Lamorille le regarda, puis elle regarda son mari.
Lamorille parut réfléchir, leva les yeux et dit:
--Puisque vous êtes si bon, peut-être pourriez-vous vous charger de quelques valeurs...
Il montra une valise, qu’il avait préparée à tout hasard.
--J’avais pensé y joindre mon argenterie, fit-il, timidement, mais ce serait peut-être un peu lourd.
--Oui, dit Monsieur Brossard, ce serait trop lourd.
Il sentit sa faiblesse, il en éprouva de l’humeur. Tant de sans-gêne l’indignait!
Cependant, Lamorille, ayant réussi à embarquer sa fortune, se tourna vers sa femme:
--Et toi, Cécile, veux-tu partir?
Elle n’osait répondre: elle était sans volonté. Marcel Deslandes était loin; s’il écrivait, ce serait à Paris; elle craignait, en s’en allant, de retarder sa correspondance.
Monsieur Brossard n’insistait plus; il entrevoyait mille complications. Au fond, il regrettait son offre; la conversation tomba.
Lamorille essuyait nerveusement son lorgnon dans son journal; il était clair qu’un combat se livrait en lui; enfin, il murmura:
--Je crois qu’il vaut mieux que tu partes, Cécile!
Elle baissa la tête.
Alors, il se tourna vers Monsieur Brossard:
--A quelle heure partez-vous?
--De très bonne heure! De très bonne heure! Je ne sais si Mme Lamorille pourra se trouver prête.
Il partait à dix heures, mais il accumulait les difficultés, inutilement.
--Dix heures! fit Lamorille. Mais ce n’est pas trop tôt. Ma femme est matinale. Elle ne prendra d’ailleurs qu’un tout petit sac, pour ne pas abuser de votre complaisance.
--Oui, fit Monsieur Brossard autoritaire, un tout petit sac!
--Tu entends, Cécile, tu ne prendras qu’un tout petit sac!
Elle n’entendait pas; sa pensée la fuyait; elle était triste.
Ils ne trouvaient plus rien à se dire; Monsieur Brossard se leva; le silence le chassait.
--Adieu, mes amis, dit-il; à demain! J’ai des papiers à classer, je crois que je ne dormirai guère!
Ce n’étaient point ses papiers qui l’occupaient, mais ses livres!
Il rentra chez lui et là, ayant, par goût du faste, allumé toutes les lampes, il se mit à l’ouvrage.