Part 8
--Justement, ma cousine, on croyait que ce n’était rien du tout, mais dès qu’elle a été morte, elle s’est montrée à son mari, ils ont bavardé; alors, il a ouvert son secrétaire et il a trouvé des tiroirs pleins de papiers; il les a lus, c’est admirable, il dit que c’est du Pascal.
--Du Pascal! fit le bon Père avec effroi. Elle était janséniste?
--Non, non! Elle était catholique, mais elle écrivait des choses et son mari désire les publier. Seulement, avant d’entreprendre un pareil travail, il voudrait bien soumettre tout cela à quelqu’un qui soit du métier. Il m’en a parlé et j’ai pensé à vous.
--Vous avez eu raison, mon enfant, il est toujours bon de montrer que, dans le siècle aussi bien que dans le cloître, on peut accomplir la volonté de Dieu!
--Mais pourquoi étais-tu si pressée de nous raconter tout cela, Caprice?
--Parce que Monsieur Brossard va venir. J’étais si sûre que mon oncle ne refuserait pas de l’aider que je l’ai prié de se présenter aujourd’hui de bonne heure, afin qu’il fût là avant vos habitués. Jamais il n’aurait pu raconter sa petite histoire devant le Président de Bourel ou sous les regards interrogateurs de la vieille Mme Cruchon, la mort aux babas!
Ils riaient tous trois, lorsqu’un coup de sonnette les fit sursauter.
--Déjà! fit Mme de Birette. Est-il gai, au moins?
--Sinistre! ma tante.
Monsieur Brossard entra d’un air grave et compassé. Il s’inclina profondément devant Mme de Birette, puis devant le Père Autrand; Cécile lui offrit un fauteuil, un biscuit, un verre de Porto, et la conversation s’engagea.
Mme de Birette parla d’abord de Mme Brossard; elle le fit du ton qu’il fallait, mais elle s’ennuyait vite avec les morts; elle dit, d’un air enjoué:
--Mon Caprice nous racontait tout à l’heure que vous aviez des apparitions; ce doit être passionnant!
Monsieur Brossard dressa la tête; il ne savait pas qui était «Mon Caprice»; il vit Cécile qui souriait.
--Oui, j’ai dit à ma cousine que cette pauvre Thérèse vous était revenue trouver plusieurs fois.
Il se rappela sa visite à Notre-Dame et répondit:
--Il est vrai; plusieurs fois.
--Est-ce qu’elle vous parle? demanda le Père Autrand.
--Mon Dieu, je ne sais que vous dire. Elle me parle non pas à haute voix, mais je l’entends quand même. Ainsi, lorsqu’elle m’a ordonné d’aller à Lourdes au début de septembre, l’ordre a surgi en moi sans paroles, par inspiration.
--Oui, dit le Père, c’est ainsi que s’expriment les morts.
--Pour moi, dit Cécile, je les ai vus plus communément faire usage de petites tables en forme de guéridon, dont ils occupaient les pieds.
Monsieur Brossard jeta sur Cécile un regard indigné; à vrai dire, il ne la reconnaissait pas. Il ne l’avait jamais vue que chez elle ou en voyage, avec lui; l’ennui lui ôtait tout éclat. Ici, dans son milieu, elle retrouvait sa grâce et sa gaieté.
Mme de Birette observait Monsieur Brossard à travers son face à main d’écaille.
--Vous avez passé le mois de septembre à Lourdes? demanda-t-elle.
--Mais oui, cousine; c’est là que la Grâce l’a touché.
--Septembre! C’est un bien joli mois, dit le Père Autrand. Et que pensez-vous de Lourdes, Monsieur?
Monsieur Brossard leva les yeux au plafond et soupira:
--Ah! Lourdes!
Visiblement, il ne voulait rien dire de trop. Cependant, pressé d’être aimable, il ajouta:
--C’est ce que je disais souvent à M. des Courtis, que j’ai eu le plaisir de connaître là-bas.
Mme de Birette avait repris son face à main.
--Vous avez connu des Courtis. C’est un de mes plus vieux amis. Il était avec sa fille, n’est-ce pas?
--Une charmante personne, Madame; très pieuse et d’un grand bon sens.
--Oui, charmante, fit la vieille dame, et ravissante aussi; je ne sais si vous avez remarqué sa jambe: une perfection! N’est-il pas vrai, mon Père?
--Je ne me suis jamais penché que sur son âme, ma bonne amie.
--Alors, vous avez vu sa gorge, qui n’est pas mal non plus.
Tout en parlant, elle échangeait avec le Père Autrand des regards complices; il était clair que la même idée un peu perverse les avait traversés. La bonne dame souriait; elle dit encore:
--Allons, Caprice, viens bavarder avec moi et laissons ton ami s’entretenir avec le Père Autrand. D’ailleurs, voici des visites, je suis sûre que ce sont des ennuyeuses.
C’était la vieille Mme Cruchon; Cécile plaça malicieusement une assiette de babas à portée de sa main et la pauvre femme, bavarde et gourmande, avait toutes les peines du monde à concilier ses vices. Le Président de Bourel arriva quelques instants après, et, de sa voix de tête, il répéta sur la guerre exactement les mêmes phrases que la Cruchon venait de dire. C’était à tel point que l’on aurait soupçonné entre eux des intimités que leur décrépitude eût rendues affreuses si l’on n’avait su que, tout simplement, ils lisaient les mêmes journaux.
D’autres personnes arrivèrent encore et l’on oublia Monsieur Brossard qui, ayant poussé le Père Autrand dans un coin retiré du salon, lui faisait une conférence. Le malheureux dominicain eût bien voulu se mêler à la conversation générale; il entendait des rires discrets et il voyait le Président de Bourel tremper son biscuit dans du vin et tourner obstinément le dos à la vieille Cruchon, qui parlait dans le vide et dévorait toujours.
Des bouts de dialogue, pourtant, lui parvenaient.
--Chère petite amie, disait Mme de Birette à une jeune femme, toute blonde et vêtue de mousseline noire. Chère petite amie, que c’est gentil à vous de venir voir une vieille oubliée, et que le noir vous va bien.
Mme Martin-Lagarde minaudait:
--Le noir, c’est la couleur à la mode, et puis, en ce moment, c’est horrible à dire, on a presque honte de ne pas être en deuil, alors, on triche un peu.
--C’est vrai, quand on songe à tous ces morts... Mais vous prendrez bien une tasse de thé?
Le Père Autrand n’y tenait plus; il posa ses deux mains à plat sur la poitrine de Monsieur Brossard et le poussa doucement devant lui, en lui accordant tout ce qu’il désirait; on l’entendait qui disait:
--Entendu, cher Monsieur, j’irai chez vous demain... oui, le temps qu’il faudra... entendu... oui, Monsieur, une sainte, n’en doutez pas...
Et ainsi, l’un poussant l’autre, ils traversèrent le salon, et Monsieur Brossard, à reculons, vint donner dans un groupe de jeunes écervelées.
L’une d’elle disait:
--Merci, un sucre seulement... cette guerre, c’est épouvantable!
--Un gâteau?
Le Père Autrand était ravi, il se tourna vers Mme de Berre:
--Eh bien, ma chère enfant, toujours dévouée? toujours infirmière?
Mme Martin-Lagarde s’était approchée:
--Ah! dit-elle, que vous êtes heureuse d’être occupée! Paris est si triste! Chaque jour on apprend la mort d’un ami, c’est à peine si l’on a le courage de se divertir.
--Et puis, expliquait Mme de Berre, être infirmière, si vous saviez comme c’est exaltant, on agit, on se dépense, on vibre avec la douleur des autres...
Monsieur Brossard ne savait de quel côté se tourner. Tout ce qu’il entendait lui paraissait d’une frivolité révoltante; il aurait voulu avoir là les papiers de sa morte et les lire à haute voix; il aurait voulu crier des mots cinglants, s’indigner, faire un sermon! Il aurait voulu, au moins, qu’on remarquât sa présence.
Le Père Autrand ne s’occupait plus de lui; il décida de s’en aller. Au moment qu’il saluait Mme de Birette, elle lui dit:
--Maintenant que vous avez arrangé vos petites affaires avec le Père Autrand, j’espère que vous reviendrez me voir?
Il s’en alla. Son départ en entraîna d’autres. Les assiettes étaient vides, les femmes remettaient leurs gants, rajustaient leur voilette, agrafaient leur col, s’envolaient!
Bientôt, Mme de Birette resta seule avec Cécile et le Père Autrand, et tandis que celui-ci essayait de trouver encore quelques gouttes de vin d’Espagne au fond des flacons, elle lui dit:
--Eh bien, mon ami, que vous semble ce nouveau veuf? N’avez-vous pas eu une idée?
--La même que vous, ma vieille amie, je pense que Mlle des Courtis est une personne bien méritante.
--Et qu’elle a une jolie gorge aussi?
--Mais rien de tout cela ne me paraît pouvoir séduire Monsieur Brossard. Cet homme ignore tout de la religion, mais il se sent attiré.
--Par sa femme?
--Il l’appelle sa Sainte Morte et il en est bien fier!
Mme de Birette se tourna vers Cécile.
--Qu’en penses-tu, petite?
--Oh! moi, cousine, je le connais! Si j’en parlais, j’aurais l’air de médire.
--C’est vrai, Caprice, il n’est rien de plus cruel que de connaître les gens. Ainsi, le Père Autrand, je le connais, eh bien, sais-tu ce qu’il brûlait de demander à Monsieur Brossard?
--Quoi donc, cousine?
--Il ne se tenait pas de dire, et je le voyais bien: «Monsieur, la prochaine fois que votre chère Morte vous fera l’honneur de vous apparaître, soyez assez bon, je vous prie, pour lui demander de ma part s’il est vrai que Léon XIII soit au ciel?»
--Oh! fit le dominicain, et il faillit s’étrangler avec une goutte de vin d’Espagne. Oh! ma bonne amie, comment...
Sa toux l’empêchait de parler, il était cramoisi, et de la main il réclamait le silence.
--Comment diable l’avez-vous deviné?
XIII
Lorsque Bathilde, ayant ouvert la porte, aperçut le Père Autrand, elle demeura saisie, joignit les mains et l’appela Monseigneur.
Il sourit! Ses longs cheveux d’argent bouclés autour de son visage coloré, ses traits fins et réguliers, pleins de noblesse, sa haute taille, drapée dans le manteau de ratine noire qui couvre la robe sans en cacher la blancheur, lui faisaient une figure imposante.
De sa voix grave et caressante, il demanda si Monsieur Brossard pouvait le recevoir. Alors, Bathilde perdit la tête, courut au salon, poussa la porte et cria:
--Monsieur! Monsieur! C’est Monseigneur!
Monsieur Brossard se dressa tout d’une pièce:
--Faites-le entrer, voyons!
Tandis qu’il accueillait le dominicain, Bathilde les regardait:
--Comme Madame serait heureuse! soupira-t-elle.
--Allons, Bathilde, laissez-nous!
Le Père Autrand considérait la pauvre fille avec bonté, elle fit le signe de la croix et se retira, à reculons.
Monsieur Brossard haussa les épaules, puis se tournant vers le Père Autrand, il le pria de s’asseoir et lui offrit un cigare. Le digne homme ne fumait pas, mais il tira de sa poche une vieille tabatière, l’ouvrit, la frappa du bout du doigt et posa sur le dos de sa main un petit cône de poudre brune qu’il aspira délicieusement; puis, en termes choisis, il s’excusa d’avoir conservé cette ancienne coutume ecclésiastique qui, disait-il, lui procurait de grandes satisfactions. Ils s’entretinrent quelques instants de leurs faiblesses, ensuite, ils parlèrent de Mme de Birette.
--C’est une bien aimable amie, disait le Père Autrand, fort spirituelle, quoique un peu libre. Elle donne la plus grande part de son revenu aux malheureux, mais elle fait le bien sans songer à son salut. Parfois, je me permets de lui en faire l’observation: elle me rit au nez! Son rire est si joli! L’avez-vous remarqué?
Et sans attendre que Monsieur Brossard lui répondît, il poursuivit:
--Elle donne pour le plaisir de donner. C’est une âme prodigue!
Il hocha la tête:
--Certes, Dieu voit tout et il ne peut ignorer ses œuvres; mais l’intention lui échappe. Elle mettrait un peu plus de piété dans ses actes qu’elle s’assurerait au Paradis une place enviable. Ah! Monsieur, ne gâchez point vos richesses! Le bonheur éternel est difficile à conquérir, il ne faut pas égarer ses efforts.
Monsieur Brossard dut subir encore l’éloge de Mme Lamorille et de diverses personnes qu’il ne connaissait pas, jusqu’au moment où, sans transition apparente, le Père Autrand lui demanda ce qu’il pensait de la guerre.
A ce moment précis, Monsieur Brossard n’en pensait rien, il prononça quelques phrases vagues dont le sens se dégageait mal, puis il tenta de rappeler qu’au mois d’août, sa chère morte lui était apparue à Notre-Dame. Le Père Autrand ne sembla pas s’y attacher, les prédictions tirées des divers livres de l’Apocalypse l’attiraient davantage. Il en parla avec abondance. Ils discutèrent longtemps l’interprétation qu’il convient de donner au léopard, ils examinèrent quelques autres prophéties consolantes. Monsieur Brossard prononça encore le nom de Thérèse; le Père Autrand détourna la tête et dit:
--Vous avez de bien beaux livres, Monsieur!
Ce n’était pas la première fois que Monsieur Brossard abandonnait sa femme pour sa bibliothèque. Il se leva et se mit en devoir d’en faire les honneurs à son hôte. Le Père Autrand maniait les volumes avec adresse, il en parlait avec grâce. Parfois, lorsque, sous une belle reliure, il découvrait un livre profane, il le refermait sans hâte, caressait du bout des doigts les filets d’or et, doucement, le remettait en place. A la fin, ayant, coup sur coup, entr’ouvert plusieurs ouvrages licencieux, il sourit et murmura:
--Les femmes sans vertu sont toujours vêtues avec plus de recherche, de richesse et d’élégance que les autres.
Il huma une prise, secoua son jabot, et ajouta:
--C’est dommage!
--Pourquoi? demanda Monsieur Brossard. Il me semble, au contraire, qu’à se faire trop séduisantes, les plus vertueuses se mettraient en péril.
--C’est bien possible, Monsieur, mais tant qu’elles résisteraient, nous qui ne fréquentons par métier que celles-là, n’en aurions pas la vue désobligée.
Monsieur Brossard garda le silence, un peu choqué; et le Père Autrand profita de sa réserve pour parler de la vertu chrétienne. Il le fit discrètement, avec indulgence; puis il aborda divers autres sujets sur lesquels Monsieur Brossard donnait son opinion, chaque fois que cela lui était possible. Ils étaient tous deux bavards, et la nuit s’avançait lorsque le Père Autrand se leva pour partir. Ils n’avaient rien dit de Thérèse, et s’en aperçurent à ce moment. Le dominicain promit de revenir et ils se séparèrent, fort contents l’un de l’autre.
Le Père Autrand ne tarda pas à tenir sa promesse, et bientôt il prit des habitudes. Deux ou trois fois la semaine, il passait la soirée chez Monsieur Brossard, parfois il y dînait. Ces jours-là, Bathilde, transportée de joie et d’amour, versait de douces larmes dans les sauces, et elle enviait le chapon luisant et doré par le feu qui allait avoir l’ineffable bonheur d’être mangé par Monseigneur. La foi lui donnait du génie; la chère était divine. Monsieur Brossard s’en aperçut et cette circonstance ajouta au plaisir qu’il prenait à recevoir le dominicain. A peine celui-ci avait-il fini de murmurer le Bénédicité, que Monsieur Brossard prononçait à son tour une phrase rituelle:
--C’est un dîner de guerre, disait-il, un tout petit dîner!
Le Père Autrand ne répondait pas; il plaçait sa serviette assez haut, les coins glissés sous les aisselles, puis il regardait Bathilde: il savait!
Et le repas commençait: Ils ne parlaient point des événements, ni de Thérèse, ni de Mme de Birette, ni d’aucune chose terrestre; ils parlaient de ce qu’ils mangeaient! Ils en parlaient savamment, lentement, amoureusement, de manière à ce que la parole excitât leur volupté, sans la distraire; ils prenaient le temps de savourer les viandes et d’apprécier les vins. Monsieur Brossard en possédait de remarquables; parfois, en buvant, le Père Autrand fermait les yeux à demi:
--Ce n’est pas boire, disait-il, c’est communier!
Or, Monsieur Brossard savait l’art d’assortir les crus les plus rares aux mets les plus délicats. Il fallait changer de verre et de vin à chaque service, éviter les mélanges et fuir les enjambements. Cela, quand on est deux et qu’on craint de laisser éventer un arome, fait, au dessert, bon nombre de bouteilles! Les yeux bleus du Père Autrand luisaient dans son visage rose; Monsieur Brossard conservait, malgré ses excès, une gravité bouffonne.
Bathilde se tenait debout dans l’ombre. Elle regardait Monseigneur; elle regardait son maître; elle s’attendrissait. Vraiment, elle les eût embrassés, «ces deux chers petits».
Les deux chers petits allaient s’asseoir, après dîner, au coin du feu. La lumière était discrète; Monsieur Brossard allumait un cigare et le Père confessait un carafon de vieille eau-de-vie dont chaque gorgée, disait-il, était un chœur d’anges qui descendait dans sa poitrine.
Ces soirs-là, il n’était guère question des papiers de Thérèse.
Au reste, le plus souvent, le Père Autrand évitait d’en parler. Était-ce paresse, oubli, indifférence? Monsieur Brossard, parfois, se le demandait!
D’autres aussi s’en inquiétaient, et Mme de Birette, un jour, poussa le Père Autrand sur ce chapitre.
--Ma vieille amie, dit-il, la curiosité est un bien grand péché et pour vous punir je devrais garder mon secret, mais il n’est point mauvais d’exposer ses projets, cela les précise et souvent les avance.
--Auriez-vous des projets sur ce pauvre Monsieur Brossard?
--Comment n’en aurais-je pas? Pour les papiers de sa femme, ils sont ce que je pensais, on en peut tirer parti, et Monsieur Brossard ne manque point d’adresse.
--Alors, pourquoi tardez-vous ainsi?
--La pauvre dame est morte, elle a le temps d’attendre; et la sagesse nous conseille de laisser reposer les morts, afin qu’en eux la vie se dépose, comme la lie dans le vin. Or, moi, j’ai besoin de temps, de plusieurs mois, de plusieurs années peut-être, pour obtenir ce que je me propose.
--Voudriez-vous le marier, ce misérable?
--Eh! non! Il a près de lui une servante parfaite, de beaux livres, une cave telle qu’il pourrait, s’il le voulait, posséder autant d’amis que de bouteilles; pourquoi se marierait-il?
--Alors, vous prétendez...
--Je n’en sais rien encore; je l’étudie! A-t-il des croyances? Je l’ignore, et je crois qu’il n’en sait rien lui-même. Mais je l’enveloppe, je le flatte et je voudrais qu’un jour il lui parût tentant de se vêtir de blanc, de prêcher, d’être beau! Il a mis le pied sur la planche savonnée, il glissera, il glissera, et moi, je me tiens en bas pour le recevoir entre mes bras.
--Alors, vous ne voulez rien faire pour Mlle des Courtis?
--Il faudrait pour cela que Bathilde mourût, ma bonne amie.
--Bathilde?
--C’est la servante de Monsieur Brossard, une servante comme jamais vous n’avez voulu en trouver une pour moi, et ceci me fait songer qu’il me faut vous quitter; elle me gronderait si j’arrivais en retard.
Et le Père Autrand retournait chez Monsieur Brossard.
Parfois, il lisait quelques pages des papiers de Thérèse, et les commentait; les deux hommes échangeaient des idées, ils disputaient sur des points de théologie, et, n’étant ni l’un ni l’autre tout à fait maître de leur dialectique, ils se trouvaient parfois brusquement devant des conclusions qui les épouvantaient.
C’est ainsi qu’un soir ayant lu ce passage: «Seigneur, si vous ne me venez en aide, je ne saurais sauver Daniel; j’ai la sainteté, mais il a l’intelligence, je suis le cœur, il est la flèche». Ils réfléchirent.
--Plus j’y pense, dit enfin le Père Autrand, plus je me persuade que la seconde partie de cette pensée ne veut rien dire du tout. On rencontre ainsi, dans tous les livres saints, quantités de phrases dépourvues de sens. Il convient de ne point l’oublier et la lecture s’en trouve grandement facilitée. Il est pourtant des esprits distingués qui n’en veulent point convenir; ils s’attachent à les expliquer et ils ont tort. Les formules hermétiques agissent directement sur les êtres que la grâce a touchés, ce sont les seules qu’ils admirent.
--Peut-être suis-je l’un d’eux, dit Monsieur Brossard, car je dois vous l’avouer, cette phrase: «Je suis le cœur, il est la flèche», me paraît d’une beauté frappante.
--Alors, dit en souriant le Père Autrand, c’est qu’elle aurait eu l’intelligence et vous la sainteté.
Le visage de Monsieur Brossard s’obscurcit.
--Ne peut-on les avoir l’une et l’autre?
Le Père Autrand secoua la tête d’un air triste:
--L’intelligence est un don funeste, dit-il, tous les Pères de l’Église la condamnent. Elle égare l’esprit, elle engendre le doute, l’erreur et l’orgueil, elle éloigne de Dieu, elle est la source des plus grands malheurs.
Monsieur Brossard baissa les yeux, le Père Autrand poursuivit:
--Les hommes privés d’intelligence sont généralement heureux; ils ignorent la douleur morale, ils n’ont point d’angoisse, ils ne désirent rien de ce qu’ils ne peuvent atteindre, et, surtout, ils ne désirent pas l’intelligence. On les appelle des innocents ou des simples, beaucoup d’eux furent des saints.
--Il est vrai, dit Monsieur Brossard.
--Pour louer l’intelligence et pour la vénérer, il n’est que ceux qui croient la posséder. Ils le font par orgueil, quand ce n’est pas par vanité: ils en seront punis!
--Mais alors?
Le bon Père s’animait; il frappa sur la table.
--L’intelligence est un danger, c’est une maladie de l’âme, c’est une imperfection!
Il répéta d’une voix ferme:
--Une imperfection!
Monsieur Brossard, le front dans les mains, réfléchissait. Le Père Autrand jouissait de son succès; il tira sa tabatière et dressa sur son poignet une petite colline friable et terreuse.
--Dieu..., dit Monsieur Brossard.
Le Père Autrand, qui était sur le point d’absorber sa prise, s’arrêta, leva la tête et attendit.
--Dieu..., répéta Monsieur Brossard, Dieu est parfait!
Le Père Autrand avait redouté un blasphème, il respira.
--Certes, il est la perfection même, dit-il.
--En ce cas, il ne peut avoir la moindre imperfection.
De nouveau inquiet, le Père Autrand retarda sa prise qui, déjà, effleurait sa narine:
--C’est de toute évidence, mon fils; où voulez-vous en venir?
--Je veux en venir à ceci, mon Père, que si l’intelligence est une imperfection et que Dieu soit parfait, il en résulte que Dieu doit en être totalement dépourvu.
Cette fois, la prise fit un bond en hauteur, mais le bon Père se ressaisit, l’aspira longuement, écarta d’une chiquenaude quelques grains de tabac et dit:
--C’est bien possible; je n’y avais jamais songé; mais cela expliquerait bien des choses et singulièrement la façon dont le monde a été créé et la façon dont il va.
Il parut réfléchir un instant et, d’un ton plus grave, il reprit:
--Que voulez-vous, d’ailleurs, que Dieu fasse de l’intelligence, puisqu’il a la connaissance, puisqu’il sait tout.
--Pourtant?
--Non, mon fils, cette façon de parler ne peut paraître irrévérencieuse qu’à des hommes pour qui l’intelligence représente le bien suprême, c’est-à-dire à ceux qui ne la considèrent que par orgueil, poussés qu’ils sont par Satan, qui, lui, est intelligent!
Penché sur ses idées nouvelles, Monsieur Brossard ne s’arrêtait plus:
--La nature de Dieu m’étonne, dit-il.
--Elle est mystérieuse, mon enfant.
--Je le sais, mais enfin, si Dieu est infiniment grand et parfait, comment peut-il être créateur?
--Je ne vous entends pas.
--Je m’efforcerai de me faire entendre, encore que cela ne soit point facile lorsqu’il s’agit d’éclaircir, avec des mots, des idées qui ne nous retiennent que par leur obscurité. Mais il me semble que s’il y avait au monde quelque chose qui ne fît pas partie de Dieu, Dieu ne serait pas infiniment grand, car on pourrait lui ajouter ce quelque chose et il serait alors plus grand qu’il n’était, ce qui est impossible.
--En effet, il n’est rien qui ne fasse partie de Dieu.
--Que peut-il donc créer alors, puisqu’en créant il modifierait à la fois sa grandeur et son essence? Il ne peut même rien changer à sa volonté...
--Certes! Il est immuable! Sa volonté est immuable!
--Alors, ce Dieu immuable qui ne peut rien changer à rien, n’est plus lui-même qu’une Fatalité aveugle et sourde lancée à travers les siècles. Une Fatalité malheureuse, puisqu’il voit le malheur et n’y peut rien changer.
--Méfiez-vous de l’intelligence, mon fils, et, pour ce qui est de Dieu, vous le retrouverez infiniment bon et terrible, au jour du jugement dernier.