Part 12
Et il passa dans sa chambre, pour endosser son vieux veston de molleton jaune et chausser ses pantoufles.
Elle l’entendait aller et venir, elle devinait ses gestes, elle le suivait dans l’accomplissement de tous ses rites familiers qui, chaque jour, l’irritaient; et, les coudes aux genoux, le front appuyé contre ses mains serrées, dans une attitude violente, elle murmura:
--Mon Dieu! Mon Dieu! Que vous ai-je fait?
XIX
Ayant une fois cédé à l’appel de ses sens, Monsieur Brossard ne connut plus de mesure. Là où il cherchait l’apaisement, il trouva la fièvre; il fut l’esclave de ses emportements. Habile à dissimuler, il n’en laissait rien paraître et ses occupations restaient les mêmes. Il parlait de Thérèse, recevait le Père Autrand, ses dévotes et ses amis, prodiguait des conseils, distribuait des reliques; puis à la nuit tombante, fatigué de Dieu, excédé de vertu, saturé d’ennui, entraîné par ses plus méprisables instincts, il descendait dans la rue. Parfois, une crainte étrange le saisissait qui, longtemps, le faisait hésiter. Ce n’est point qu’il eût à résister aux assauts d’une vertu tardivement éveillée, mais il conservait, malgré son âge, une timidité d’écolier et jamais l’endroit ne lui semblait assez désert, la place assez obscure. D’autres fois, des désirs révoltants le traversaient et il fallait toute la force de son amour-propre pour qu’il ne ramenât pas, dans le lit de la Morte, une fille de rencontre.
Il eut des habitudes; il connut les repaires où la police ne vient pas, les lupanars et les bouges; il semblait qu’une folie singulière l’eût frappé et son imagination, hantée par les souvenirs de ses lectures licencieuses, le poussait à rechercher des spectacles irritants.
Sa santé n’y résista pas. Il maigrit, ses épaules se voûtèrent, ses yeux perdirent de leur éclat, sa figure devint terreuse; ses amis le plaignirent.
--Ce sont les jeûnes et ses macérations, disaient-ils.
Et le bruit courut qu’il se donnait la discipline.
Cependant, sa déchéance physique inquiétait le Père Autrand; il s’en ouvrit à Bathilde.
--Monsieur est un saint, répondit-elle; si je n’étais pas là, il se laisserait mourir, il ne fait plus attention à ce qu’il mange, ni à ce qu’il boit.
Il y faisait si peu attention qu’il en tomba malade. Il eut des éblouissements, des vertiges, une syncope. Elle appela le médecin.
Monsieur Brossard redoutait le regard aigu et pénétrant du docteur Reymond; devant lui, il se sentait gêné. Le docteur l’ausculta, mais il comprit qu’il serait vain de l’interroger. Monsieur Brossard tenait visiblement à passer pour un saint.
Alors son ami lui posa les mains sur les épaules et le regarda dans les yeux:
--Écoute-moi bien, dit-il, la façon dont tu recherches la sainteté n’est plus de ton âge. Tes artères durcissent, tu as des tics, la pensée absente, la nuque lourde, ce sont de mauvais signes. Il te faut du repos. Le cloître, où l’on dit qu’une irrésistible vocation t’entraîne, sera peut-être pour toi le salut, mais si tu continues à te détacher des choses de la terre par le dégoût et la satiété, tu n’y résisteras pas deux ans. Deux ans! C’est vite passé!
Monsieur Brossard écouta, sans mot dire, ce discours un peu long et qu’il jugeait fastidieux. Mais, plus tard, il y réfléchit et il eut peur. Il tenait à la vie. Il y tenait par vanité, parce qu’il lui plaisait d’être là et qu’on le remarquât et aussi parce qu’il lui eût paru particulièrement triste de mourir.
Il essaya de sortir moins, de se contenir, mais il résistait mal. Alors, il implora Thérèse, la supplia d’éloigner la tentation, non pour l’amour de Dieu qui, à ce moment, lui était fort indifférent, mais pour l’amour de lui, Monsieur Brossard, qui craignait de mourir.
Sa Sainte Morte eut pitié de sa grande misère, elle intercéda auprès de la Providence et celle-ci, généreuse mais ignorante des choses humaines, choisit pour le retenir au logis un moyen efficace et dangereux.
Le second volume des souvenirs de Thérèse se trouvait prêt, mais ses papiers étaient à tel point corrigés, annotés, commentés, qu’il en résultait une grande confusion. Monsieur Brossard entreprit de les recopier; ce travail l’ennuya, et il allait y renoncer, lorsque le Père Autrand lui envoya, pour l’aider, une secrétaire dactylographe, que lui avaient recommandée «ces dames Augustines».
Mlle Mignot était une femme de quarante ans, grasse, blonde, encore fraîche et point jolie. Elle parlait peu et paraissait timide.
Monsieur Brossard l’installa dans le petit salon, lui exposa quel serait l’objet de son travail, et la laissa. De temps à autre, il venait la surveiller; il la trouvait le plus souvent penchée sur un bout de papier, le front plissé par l’effort, cherchant à déchiffrer un mot et n’y parvenant pas. Elle avançait lentement parmi les ratures et les rejets, et Monsieur Brossard s’impatientait. Il la traitait sans douceur, elle n’était devant lui que poussière.
Cependant, un jour qu’il était entré sans bruit dans la pièce où Mlle Mignot travaillait, il s’arrêta derrière elle et, contrairement à son habitude, il garda le silence. Elle portait une blouse de linon qui découvrait son cou, et Monsieur Brossard regardait sa nuque blonde un peu grasse sur laquelle un duvet vermeil mettait une ombre douce. Il éprouvait une langueur étrange; son cœur battait, ses yeux se voilèrent et soudain avant même de l’avoir voulu, il se pencha et appuya ses lèvres sur la chair nue de la pauvre fille. Elle ne fit pas un mouvement, elle semblait ne s’apercevoir de rien. Monsieur Brossard sentit sur son visage la caresse furtive des cheveux, il ferma les yeux, ses mains se crispèrent sur le dossier de la chaise, puis, il se redressa, recula et sortit en claquant la porte. Il était mécontent de lui-même; il en voulait à cette malheureuse de sa propre faiblesse; lorsqu’il la revit, il lui parla durement et lui fit d’injustes observations.
Ce souvenir, malgré lui, le poursuivit, l’obséda; assis à son bureau, la tête entre les mains, il ne pouvait s’empêcher d’y penser, il sentait monter alors à son visage un flux de chaleur qui l’étourdissait.
A chaque instant, sous d’absurdes prétextes, il allait retrouver la secrétaire, il lui posait des questions incohérentes, tournait autour d’elle, s’en allait.
Cela dura deux semaines, et puis, un jour, il succomba. Il était trois heures de l’après-midi, un rayon de soleil éclairait la chevelure de Mlle Mignot, ses seins gonflaient son corsage, ses bras étaient nus. Monsieur Brossard, penché sur elle, lui donnait des indications confuses, il sentait contre son bras une chaleur vivante, et par moments il la frôlait. Brusquement, comme il allait partir, il passa derrière elle, lui posa les mains sur les épaules, se baissa, et, perdant l’esprit, se mit à l’embrasser, à la mordre, à l’embrasser encore; ses mains gourmandes couraient le long des bras, des hanches et des seins, et soudain, la prenant sous les aisselles, il la mit debout, la saisit à bras le corps et lui mordit la bouche. Elle ne se défendait pas, elle ne paraissait pas même étonnée. Alors, brutalement, Monsieur Brossard la poussa, la fit tomber sur le divan et se jeta sur elle, les doigts crispés, le visage tendu, le souffle court.
Dès lors, il perdit toute contenance. Lorsque surgissaient en lui de brusques désirs, il posait sa plume, allait interroger Mlle Mignot, et si sa vilaine figure ne le calmait pas, il l’empoignait, et, sans un mot, la brutalisait. Puis il rentrait dans son cabinet et se passait de l’eau sur la figure, car cette fille, au fond, lui inspirait du dégoût; il n’aimait pas son odeur.
Ayant, par cet acte violent, momentanément reconquis la paix intérieure, il revenait à son bureau, et reprenait la lecture de la phrase interrompue, de la phrase où il était question de Dieu, du devoir ou de la chasteté!
Il sortait moins, mais ne se portait guère mieux. Le Père Autrand, qu’un certain trouble gagnait, l’engageait à ne plus reculer l’époque bienheureuse où il prononcerait ses vœux.
A vrai dire, Monsieur Brossard commençait à éprouver le désir de quitter le monde. L’intérêt que les miracles de Thérèse soulevait n’était plus aussi vif, sa vanité en souffrait, et, déjà, il rêvait d’une gloire plus sonore.
Un soir qu’il s’ennuyait, vêtu d’un froc brun par lequel il avait remplacé sa vieille robe de chambre ouatée, il se plut à lire ou plutôt à clamer un sermon de Bossuet.
Ce fut bientôt le plus grand plaisir de sa solitude. Il s’enfermait dans la chambre de la morte et, debout devant l’armoire à glace, se faisant un rempart du prie-Dieu, il récitait ou il improvisait. Ses gestes larges, son doigt tendu, ses regards fulgurants, sa barbe enfoncée dans les plis de sa robe le transportaient. Il rêvait de succès oratoires, il imaginait par avance l’émotion des fidèles, l’admiration des profanes, son portrait dans les journaux, ses sermons discutés, car il serait sévère, hardi, novateur, fort de son génie et de la protection de Sainte Thérèse de l’Étoile, son épouse.
A ces moments, il avait hâte de prendre l’habit, d’être libre enfin de parler en public, d’affirmer, de conclure, de tonner!
XX
Le mariage de Marcel Deslandes et de Mlle des Courtis eut lieu au printemps; le Père Autrand leur donna la bénédiction nuptiale et, dans sa courte allocution dont le tour semblait emprunté à l’auteur des paraboles, il parla de Thérèse et de Monsieur Brossard. D’une voix douce, mais ferme, il proposa en exemple à la jeune épousée le souvenir de cette Sainte Femme qui, dans sa vie mondaine, avait su faire la part du Seigneur, et, par delà la mort, protégeait son bien-aimé mari, le détournant des biens périssables et trompeurs afin de le conduire plus sûrement dans le chemin de lumière!
Monsieur Brossard, le visage recueilli, écoutait ces paroles. Il sentait peser sur lui les regards des assistants et il déplorait les retards successifs qui le retenaient mêlé à la foule alors que, vêtu de blanc, il eût pu se donner en spectacle sur les marches de l’Autel.
Pendant le défilé, il souffrit d’être obligé de jouer des coudes, il eût voulu que l’on s’écartât pour le laisser passer; il mesurait la distance qui sépare l’homme du prêtre. A Lamorille, qui le pressait de questions, il répondit qu’il allait se rendre à Rome et qu’aussitôt la béatification de sa femme obtenue, il entrerait dans les ordres.
Il sentait que la curiosité du monde se détournait de lui et il quitta l’église, tourmenté de scrupules, isolé et maussade.
Des aspirations contraires se partageaient son cœur. Il aimait sa maison, ses livres, sa liberté, il aimait sa vie où la paresse et le désordre alternaient et, sans doute, eût-il une fois encore oublié ses engagements si des événements imprévus ne l’eussent contraint.
Pour le conduire à Lourdes, il avait fallu la menace sur Paris, la peur de toute une ville et des milliers de morts! Pour le décider à partir pour Rome, le ciel, qui ne varie pas ses moyens, feignit une seconde fois de mettre la France en péril. L’armée anglaise fut bousculée, Noyon tomba, et les mauvais augures annoncèrent d’irréparables désastres.
Monsieur Brossard, que l’expérience rendait prudent, n’attendit pas cette fois que les départs fussent impossibles; il demanda au Père Autrand quelques lettres d’introduction et, discrètement, il s’en alla.
Il s’arrêta quelques heures à Marseille; à Nice, il séjourna. Il avait fait autrefois ce voyage avec sa chère Morte, mais cette pensée ne troublait point son plaisir: la richesse des fleurs sans nombre, les parfums dissolvants, la mer enchantée, lui causaient des émotions profanes, mais savoureuses; il goûtait délicieusement la chaleur du soleil, il flânait, regardait les femmes et sentait renaître dans son cœur des désirs d’aventure.
Cela fut cause qu’en arrivant à Rome, il n’alla point se loger tout d’abord dans l’hôtellerie que le Père Autrand lui avait indiquée. Il choisit une magnifique auberge, peu éloignée de la gare, et dans laquelle il espérait trouver à la fois le luxe et la liberté, dont il croyait avoir besoin. Il ne tarda pas à se repentir de cet acte d’indépendance: la nourriture, servie dans une somptueuse salle à manger, lui fit regretter le génie domestique de Bathilde et il se faisait, la nuit, un tel bruit dans les rues avoisinantes qu’il ne pouvait dormir.
Il s’en fut donc visiter, proche la place d’Espagne, la maison recommandée par le dominicain. Elle était tenue par une matrone d’origine provençale, mais qui vivait depuis longtemps en Italie; on l’appelait Mme Léandro, du nom du propriétaire auquel elle avait succédé quelques quinze ans auparavant. C’était une forte femme, d’une soixantaine d’années, propre, avenante et cordiale. Elle faisait elle-même la cuisine, servait à table et connaissait tous ces Messieurs du Vatican. A la façon dont elle en parlait, Monsieur Brossard comprit qu’elle saurait le seconder aussi bien dans ses démarches que dans ses caprices: elle semblait avertie!
La chambre qu’elle lui donna était grande, claire, ensoleillée; ses deux fenêtres ouvraient sur un jardin dans lequel on voyait quatre bouquets de lauriers roses, des gardénias en fleurs et, au centre, une statue de Pomone en pierre grise, dont les doigts étaient brisés. Mme Léandro avait suivi Monsieur Brossard et, tout en l’aidant à ouvrir ses valises, elle lui parlait du Père Autrand, de la guerre, de la misère publique, et elle essayait de découvrir par ce moyen les projets de son hôte.
Monsieur Brossard était de ces êtres singuliers qui, bien qu’ils ne parlent jamais que d’eux-mêmes, supportent mal qu’on se mêle de leurs affaires, et elle n’aurait rien appris si, pour satisfaire aux exigences de la police, elle ne s’était enquis de son état civil.
--Je suis veuf! dit-il avec importance.
Et, comme elle ne manifestait point d’émotion, il ajouta que sa femme était une sainte, que beaucoup de personnes en France la vénéraient déjà sous le nom de Sainte Thérèse de l’Étoile, et qu’il venait à Rome afin d’obtenir qu’on la canonisât.
Mme Léandro ne parut point surprise. Elle repartit simplement que les bureaux du Vatican étaient lents, que l’on risquait de faire fausse route quand on n’était point familier de l’endroit et qu’elle connaissait un petit abbé fort habile et bien en cour qui se ferait un plaisir de l’aider. Elle ajouta que ce jeune prêtre, qui était un peu son neveu, avait une sœur plus jolie que la Sainte Vierge, et un frère qui exerçait le métier de guide et que l’on appréciait ordinairement pour son adresse et son extrême discrétion.
--Si Monsieur désire le voir, dit-elle, je lui ferais signe; il n’est rien à Rome qui ne mérite d’être connu.
Monsieur Brossard déclara d’un air gourmé:
--Dès que j’aurais obtenu la béatification de ma Sainte femme, j’entrerai dans les ordres.
--Cela n’empêche pas, fit la matrone.
Elle sourit, montra la place où se trouvait la sonnette et se retira.
Monsieur Brossard était fâché de n’avoir pas répondu à l’impertinence de cette femme et plus fâché encore de sentir qu’au fond elle n’avait peut-être point tort et qu’il est sot de faire étalage de sa vertu devant des subalternes qui, par leurs fonctions mêmes, seront appelés à être témoins de son effondrement.
Il haussa les épaules et n’y pensa plus. Il se sentait fort à son aise dans cette chambre inconnue et il comparait ses sensations heureuses à l’ennui qu’il avait éprouvé dans l’auberge de Lourdes aux premières heures de son séjour.
Tout en songeant, il s’occupait. Il posa sur sa table les lettres que le Père Autrand lui avait confiées; il y en avait une pour Monseigneur Blanduccio, membre du Conseil de la Rote, une pour le Cardinal Ferreti et plusieurs de moindre importance. Il les classa, remettant à plus tard le plaisir de rencontrer ces prélats.
Dès le lendemain, l’esprit léger, sans soucis et sans hâte, il entreprit de visiter la cité romaine; il s’était habitué pendant toute son existence à ce qu’on le considérât comme un amateur de belles choses. Le goût qu’il avait pour les riches reliures, et qui était chez lui l’expression amortie d’une sensualité sans objet, lui avait valu, dans son milieu, une réputation d’artiste à laquelle il avait fini par croire. Ses neveux les plus éloignés, ses amis même n’achetaient pas une estampe sans le consulter, et il se prononçait comme un oracle. Campé devant une méchante gravure, il parlait de Debucourt, faisait un cours d’esthétique et concluait, car il aimait à conclure.
Il crut donc qu’il prendrait, à contempler les monuments de Rome, un plaisir violent qu’augmenterait encore l’étendue de son savoir et la puissance de son imagination. Il fut déçu. Il erra dans le Forum de l’Arc de Tite au Palatin, et il n’éprouva rien d’extraordinaire. Il avait passé l’âge des exaltations vagues et ne possédait point le don d’évocation. Les colonnes du temple de Castor et Pollux n’étaient à ses yeux que des colonnes brisées, il s’assit sur une stèle, regarda autour de lui et s’aperçut qu’il ne savait pas rêver.
Au Colisée, il compta ses pas et mesura l’arène: puis, soufflant et geignant, il gravit péniblement les gradins ébréchés. Parvenu au point d’où l’on découvre la campagne romaine et le bouquet de pins qui, sur une colline à gauche, fait un adorable tableau, il s’épongea le front, soupira et entreprit prudemment de descendre.
Qu’il n’eût pas été seul, il se fût extasié; il eût exprimé avec abondance les sentiments qu’il est convenu que l’on éprouve devant de pareils spectacles et il aurait cru les éprouver. N’ayant personne qui l’admirât, il cessait d’exister. Les gestes et les mots qui, d’ordinaire, trahissent les mouvements les plus secrets de la vie intérieure, n’étaient chez lui que de vains simulacres derrière lesquels se cachait le néant de son âme.
Il eût été le plus malheureux des hommes s’il s’en fût rendu compte, mais il prit son insensibilité pour une marque de supériorité, il crut que la méditation l’avait porté à une hauteur où les formes extérieures des choses cessaient de le toucher; il en conçut de l’orgueil.
Ce fut dans cet état d’esprit dépourvu d’humilité qu’il se présenta un matin chez le Cardinal Ferreti.
Le Cardinal était un vieil homme que la mort, incertaine du chemin qu’elle devrait faire prendre à son âme, hésitait à frapper; il semblait qu’elle lui témoignât de l’indulgence en considération de l’amour qui l’attachait à la vie, encore qu’il n’en usât qu’avec modération. Il avait pour tout carrosse un vieux landau délabré attelé de deux maigres juments, et il habitait, via Giulia, une maison fort vilaine et passablement décrépite; son apparente pauvreté lui épargnait les tracas qu’entraîne l’exercice de la charité; on le disait possesseur de grandes richesses.
Il reçut Monsieur Brossard dans un vaste salon presque vide, blotti dans un fauteuil à haut dossier de telle façon qu’on ne voyait qu’à peine son visage anguleux; il tenait à la main la lettre du Père Autrand.
--Vous désirez sans doute voir le Saint-Père? dit-il d’un ton dédaigneux. Certes, il n’est pas dans mes intentions de vous blâmer, mais je déplore, je dois le dire, cette tendance que l’on a aujourd’hui à considérer le Souverain Pontife à l’égal d’une curiosité et à le visiter comme on fait les musées, mais après les musées, car je gagerais, Monsieur, qu’avant de me venir solliciter, vous avez rendu vos devoirs à Jupiter, à Diane et à Vénus dans leurs temples détruits.
Monsieur Brossard ne se démonta pas. Il s’assit, encore qu’il n’y fût point prié, et il commença d’exposer son affaire. Le Cardinal, étonné d’abord, parut bientôt intéressé. De temps à autre, il approuvait de la tête, et murmurait:
--Difficile! Difficile!
Enfin, lorsque Monsieur Brossard se tut, il replia la lettre du Père Autrand et dit:
--Mourir est beau, vivre est meilleur!
--Certainement, fit Monsieur Brossard.
--Je suis heureux que vous pensiez comme moi, reprit le Cardinal, mais cependant, je dois vous le dire, votre requête me paraît hardie. Si nous canonisions toutes les personnes dont la vie fut exemplaire, nous donnerions à croire que c’est là chose exceptionnelle et les vilains y trouveraient une excuse à leurs dérèglements.
De nouveau, plein d’assurance, Monsieur Brossard plaida pour la morte. Il fit valoir que non seulement elle avait vécu saintement, ce qui est en effet le devoir de tout chrétien, devoir auquel lui-même se conformait, sans prétendre pour cela à la béatification, mais encore qu’elle faisait des miracles.
--Des miracles! s’écria le vieillard. Des miracles!
Monsieur Brossard crut la partie gagnée, il exagéra:
--Oui, Éminence, des miracles! Et je me plais à dire qu’on ne les compte plus. Chaque jour des fidèles viennent me demander des reliques, j’en ai distribué par centaines, et je sais qu’elles furent efficaces. Moi-même, j’ai été favorisé d’une apparition dans l’église Notre-Dame de Paris.
--Savez-vous, Monsieur, que cela est très grave?
--N’est-ce pas, Monseigneur?
--Je ne sais si vous me comprenez, mais de tels errements conduisent tout droit à la plus fâcheuse anarchie. Depuis quand les morts se permettent-ils de faire des miracles sans l’assentiment de l’Église? Que les saints en fassent, soit! Cela rentre dans leurs attributions, encore n’en abusent-ils pas. Mais une simple morte, Monsieur, une morte qui, il y a quelques mois à peine, dînait avec vous, allait au théâtre et qui, au sortir d’un salon profane, se met à distribuer des miracles, comme elle distribuait la veille des tasses de thé, non, non, non, cela n’est pas concevable et nous ne pouvons l’admettre.
--Mais, Monseigneur...
--Je regrette que Madame... il regarda du coin de l’œil la lettre du Père Autrand... que Mme Brossard ne l’ait pas compris.
--Pourtant, ces miracles...
--On peut s’y tromper, Monsieur, oh! je ne dis pas... s’ils se multipliaient, s’ils prenaient un caractère indiscutable, si, par exemple, votre épouse ressuscitait les morts ou rendait la vue aux aveugles, l’Église alors se hâterait d’intervenir pour régulariser une situation qui, en se prolongeant, pourrait lui porter préjudice. Mais, jusque-là, il n’y a pas apparence qu’elle vous écoute. Nous avons beaucoup de saints, beaucoup trop; savez-vous, Monsieur, combien nous avons de saints?
--Mon Dieu, non, fit Monsieur Brossard.
--Moi non plus, Monsieur, mais vous conviendrez qu’il est inutile d’en augmenter le nombre. Quant aux reliques, permettez-moi de vous dire que vous avez inconsidérément abusé d’une situation encore mal définie. Il se fait à Rome, spécialement dans les catacombes, un grand commerce de reliques; c’est une coutume regrettable; j’ose espérer que vous n’êtes pas tombé dans le travers qui consiste à monnayer l’enveloppe périssable de la sainteté, mais rappelez-vous que c’est empiéter sur les privilèges de l’Église que de faire, ce qu’avec tant de légèreté, vous fîtes.
Le Cardinal se leva; il était maigre, un peu décharné, mais plein d’élégance; son nez d’aigle, ses sombres yeux profondément enfoncés sous l’arcade sourcilière, ses lèvres fines, donnaient à son visage une expression d’énergie concentrée, d’intelligence aiguë.
Monsieur Brossard, la mine déconfite, tira de sa poche le livre de Thérèse:
--Que votre Éminence daigne me permettre de lui offrir ce volume composé avec les écrits de celle que, sans préjuger des décisions de l’Église, je me plais à appeler ma Sainte Morte. Votre Éminence verra ce que fut sa vie, elle y retrouvera l’accent de Dieu.
--Je vous remercie, Monsieur, je le lirai et suis persuadé que, connaissant sa vie, je déplorerai sa mort, car je ne sais si je vous l’ai dit: Mourir est beau, vivre est meilleur!
Et, tandis que d’un doigt distrait, le Cardinal Ferreti feuilletait l’ouvrage, Monsieur Brossard ajouta:
--Ce livre a eu en France une enviable fortune. Il s’en est vendu près de cent mille exemplaires et je me proposais, si la sainteté de Thérèse était reconnue, de rendre à l’Église les sommes ainsi gagnées à son service.
Le prêtre leva la tête: