Part 13
--Eh! que ne le disiez-vous, Monsieur? C’est une intention louable. L’Église est pauvre! Et je vois dans la pensée qui vous dicta ce geste une inspiration qui plaide en faveur de votre chère épouse, mieux que tous les témoignages des dévotes plus ou moins intéressées et superstitieuses qui vous visitèrent. Revenez me voir, Monsieur, je m’occuperai de votre affaire; sans doute, ne sera-t-il pas possible d’aboutir avant longtemps, mais nous engagerons la demande en béatification et si les miracles se produisaient, l’Église du moins se trouverait à couvert. Allez voir Mgr Blanduccio, qui habite le palais Malatesta, dans la via Araceli, non loin du Capitole, c’est un homme d’une grande finesse, et un bon ami du Père Autrand; il se fera un plaisir de vous aider, si toutefois vous consentez à partager sa table, car le saint homme, qui est gourmand, n’aime pas à manger seul.
Il tendit la main à Monsieur Brossard qui baisa son anneau.
--Allez, Monsieur, et si vous écrivez au Père Autrand, ne manquez pas de me rappeler au souvenir de cet excellent religieux. Dites-lui que je fais des vœux pour que Dieu le maintienne longtemps en bonne santé!
Monsieur Brossard s’inclina trois fois, se cogna dans la porte et sortit. Il avait peine à contenir sa joie.
Monsignor Blanduccio le reçut avec une grande cordialité. C’était une sorte de colosse à cheveux blancs, dont le visage souriait toujours. Il entretint longuement Monsieur Brossard de l’amitié qui le liait au Père Autrand; il aimait à évoquer des souvenirs, à rappeler des anecdotes. Puis, il le retint à dîner; la chère était digne; les vins vénérables. Le prêtre parlait beaucoup et ce ne fut qu’au moment du départ que Monsieur Brossard put enfin lui exposer l’objet de sa visite. Il le fit timidement et n’insista pas sur les miracles.
--Mais c’est très facile, très facile, s’écria le Père Blanduccio. Certes, s’il s’était agi d’annuler votre mariage j’aurais pu vous être d’un plus grand secours, mais je ne suis pas sans avoir des amis dans tous les services du Vatican, nous arrangerons cela. Évidemment, il serait préférable que votre chère femme fût morte depuis plus longtemps, mais vous n’y pouvez rien.
--Hélas, non! Monseigneur. Mais le Cardinal Ferreti...
--Ah! vous avez vu ce charmant vieillard? Un grand esprit, d’ailleurs, et une belle âme. Il a dû vous dire que ce serait difficile, difficile, et qu’il en coûterait gros.
--Il m’a permis d’entrevoir, en effet, que la dépense serait considérable.
--Oui, le bonhomme est avare, mais vous ne risquez rien à lui faire des promesses. Si la pourpre fait vivre vieux, il est sans exemple qu’elle ait empêché un homme de mourir. La bourrasque n’est pas loin qui emportera son chapeau et je sais plus d’une tête qui ce jour-là se découvrira. Ah! le chapeau, Monsieur, voilà une coiffure beaucoup plus recherchée et plus âprement disputée que l’auréole. Aussi, croyez-moi, nous ferons de votre femme une sainte. Ce sera long, sans doute, car les règles sont sévères. Il faut cinquante années écoulées depuis la mort de la personne vénérée, pour que la requête puisse être introduite auprès de la Congrégation des Rites, et encore dix années avant que la Congrégation soit en droit d’agréer l’introduction de la cause et de proposer à la signature de Notre Saint-Père le Pape le décret qui en fera une vénérable. C’est alors seulement que l’on peut solliciter la béatification, encore faut-il que le mort ait accompli au moins deux miracles. A vrai dire, ce n’est là qu’une épreuve aisée, rien n’est plus fréquent que les miracles, les petits miracles, s’entend.
--Mais, fit Monsieur Brossard, effrayé, jamais je ne pourrais attendre cinquante ans, ma requête à la main.
--Je vous aiderai. Il ne nous est pas impossible dans certains cas, d’abréger les délais, et je me charge en moins de six semaines de faire accepter votre requête. Le reste suivra, sans vous, jusqu’à la béatification, et cela ne vous coûtera guère plus de cent mille lires. Au reste, je vous conseille de vous en tenir là. Les procès de canonisation sont longs, compliqués, minutieux, ils pourraient vous manger un million et vous n’en verriez pas la fin. Sans compter que le procès se plaide devant ces Messieurs de la Congrégation et qu’il suffit alors que l’avocat du Diable soit plus habile orateur que l’avocat de Dieu, pour qu’au dernier moment tout soit perdu, tant il est vrai que les vanités humaines exercent leur influence jusque sur les causes divines.
Monsieur Brossard souriait; que sa requête fût introduite, il n’en demandait pas davantage.
Il rentra chez lui, rêvant à toutes les choses remarquables qu’il venait d’entendre et dont le souvenir le remplissait d’étonnement. Il écrivit au Père Autrand une longue lettre dans laquelle il lui mandait le résultat de ses premières démarches. Il ne doutait point du succès.
XXI
Le lendemain matin, un peu avant neuf heures, Mme Léandro entra dans la chambre de Monsieur Brossard. Elle portait un immense plateau, dont la vue réjouissait les sens, et le posa sur le lit de son hôte. Monsieur Brossard la regardait; il avait cru jusque-là qu’il n’y avait au monde que Bathilde qui sût le servir, et soudain parce qu’il avait l’âme reposée et le corps content, il découvrait qu’il ne la regrettait point et qu’au contraire il lui était plus agréable d’avoir sous les yeux une personne joviale, bien portante et rusée, dont la conversation, égayée de sous-entendus, témoignait d’une solide expérience et d’une sérénité pleine d’indulgence.
--Bonjour Madame Léandro, dit-il, je ne vous demande pas si la nuit vous fut légère, car ayant accompli sagement votre tâche domestique, vous devez vous endormir dans la paix du Seigneur.
--Il est vrai, Monsieur, que les rêves ne me troublent plus guère et que mon sommeil est discret; je ne m’en plains pas, mais je me remémore parfois avec émotion l’époque où le visage entrevu d’un jeune garçon suffisait à m’agiter longtemps et ne me laissait tomber dans l’assoupissement que pour mieux me tromper par d’illusoires et fallacieux baisers. Ma vie était alors plus savoureuse qu’elle ne l’est aujourd’hui, car je ne faisais point de différence entre les songes et la réalité; ainsi constamment occupée de moi-même, je perdais moins de temps en paroles et ne m’inquiétais pas de mon prochain.
--Puisque maintenant la vie des autres vous intéresse à l’égal de la vôtre sans doute pouvez-vous m’apprendre ce qui se dit de nouveau dans Rome?
--On y raconte qu’hier le Cardinal que vous fûtes voir, vous fit des promesses trop vagues et que Monsignor Blanduccio vous invita à manger une poularde et des tomates farcies dont l’avoine excitait la convoitise des voisins et faisait miauler tous les chats qui se réunissent le soir sur les degrés du Capitole.
Monsieur Brossard n’avait parlé à personne de ses visites, encore moins de leur objet; il fut étonné de voir que le détail en était déjà public, mais il n’en laissa rien deviner, et demanda tranquillement à Mme Léandro ce qu’elle augurait de ses démarches.
--Je pense, dit-elle, que vous réussirez, car vous avez la figure d’un homme heureux, mais il eût été plus rapide et moins cher de vous adresser à l’abbé Panini, mon neveu. Il est venu ce matin à la première heure vous offrir ses services et il vous attend en bas, en compagnie de sa sœur Fioretta et de son frère Rémo, le guide qui connaît des histoires.
Monsieur Brossard mangeait de bon appétit; un rayon de soleil entrait par la fenêtre ouverte; l’air sentait bon; il dit:
--Je vois bien que votre neveu peut m’être utile, mais pourquoi s’est-il fait accompagner de sa sœur Fioretta?
--Il ne fait rien sans elle, Monsieur, elle connaît tous ces Messieurs du Vatican et lui sert de courrier. Le petite est adroite, c’est une souris savante... et puis, on la trouve gracieuse.
--C’est bien, dit Monsieur Brossard, je les verrai aussitôt levé.
--Eh! que non! dit Mme Léandro. Vous pouvez bien les recevoir au lit, comme un cardinal.
Elle ouvrit la porte, appela; on entendit des rires, de vives exclamations, le bruit précipité d’une course dans l’escalier; Rémo et Fioretta, se poursuivant comme des gamins, entrèrent jusqu’au milieu de la chambre. L’abbé Panini, plus réservé, venait derrière.
Il n’est pour un homme couché qu’une seule façon d’être imposant, c’est de paraître malade. D’instinct, Monsieur Brossard prit l’attitude qu’il fallait, il renversa la tête, ferma les yeux à demi et tendit la main à l’abbé d’un geste las. Fioretta avait brusquement réprimé l’éclat de sa gaieté, elle murmura à l’oreille de Rémo:
--Cela me rappelle la mort de grand-père.
Cependant Monsieur Brossard l’examinait avec attention.
--La petite est timide, expliquait Mme Léandro, il faut lui pardonner; elle n’a d’assurance que devant les soutanes, mais alors il n’en est pas une, fût-elle de cardinal, qui puisse la faire rougir. Elle connaît, je vous l’ai dit, tous les prélats du Collège, il en est plus d’un qu’elle appelle son oncle, comme elle m’appelle sa tante. Elle saura rendre vos démarches faciles, car soutenue par ses frères, il n’est point de démon dont elle ne puisse faire un saint.
--Je crois, dit aimablement Monsieur Brossard, que le contraire lui serait plus facile, et que pour damner un saint, elle n’aurait point besoin d’avoir recours aux offices de Messieurs ses frères.
Il avait pris entre les siennes la main de la jeune fille et il la caressait doucement. Fioretta baissait les yeux.
--Ah! Monsieur, dit Rémo, même s’il s’agit de damner elle a besoin de nous. Nous sommes ses anges gardiens.
Mme Léandro lui frappa amicalement la joue:
--Tais-toi, fils, ta sœur, entre vous deux, c’est l’amour accompagné du vice et de la vertu.
Monsieur Brossard écoutait ces propos d’une oreille distraite et il interrogeait des yeux Mlle Fioretta qui, assise au pied de son lit, venait de lui jeter un œillet au visage.
L’abbé Panini s’était rapproché:
--Le R. P. Blanduccio, dit-il, m’honore de sa confiance et, dès hier, il m’a chargé de mener à bien votre affaire. Il ne m’a point caché que vous souhaitiez aboutir rapidement et que le prix qu’il en pourrait coûter ne vous arrêterait pas. J’ai su aussi, par Fioretta, que vous aviez d’abord visité le Cardinal Ferreti; c’est une âme indépendante et fière; il vit pauvrement et ne fait point d’aumônes, car, dit-il, c’est usurper les droits de la Providence que de venir en aide à son prochain; pourtant, il n’est pas insensible à l’argent... peut-être a-t-il des œuvres cachées... Peu importe d’ailleurs et, aujourd’hui même, tandis que mon frère Rémo vous promènera dans Rome, j’irai au Vatican. Fioretta viendra ce soir vous rapporter ce qu’il m’aura été donné de faire.
--A ce soir donc, Mademoiselle Fioretta. Mme Léandro vous fera monter des sorbets à la fraise; je suis sûr que vous en raffolez.
--J’aime aussi les bijoux, les parfums et les fards, dit-elle en riant et, sautant à bas du lit, elle sortit en courant.
--Excusez-la, fit l’abbé, elle est jeune, mais le Christ aimait la gaieté. Il savait que la perversité ne peut descendre dans un cœur que défend le rire frais d’une enfant.
--Il faut faire les choses simplement, dit Mme Léandro, la nature, c’est le jardin de Dieu.
--La nature, c’est toujours la même chose, cria Rémo. Pour moi, je conduirai Monsieur Brossard dans le verger du Diable! Les fleurs y ont un parfum plus chaud, les fruits y sont meilleurs.
Ils sortirent, et Monsieur Brossard s’habilla. Il pensait à Fioretta, il regardait les lauriers roses du jardin, il humait le soleil parfumé et se sentait heureux.
--C’est une chose étrange, songeait-il, que nos pensées de la veille puissent nous paraître à ce point étrangères que nous doutions de les avoir eues; ce qui nous intéressait ne nous occupe plus; il semble qu’on ait changé notre âme. Hier, je ne vivais que pour ma chère morte, je courtisais des vieillards, je sentais un froc imaginaire entraver mes gestes et mes pas, sur le cœur je portais une croix! J’étais joyeux, il est vrai, mais ma joie était triste. Aujourd’hui, la jeunesse est venue me sourire et, parce qu’une petite fille m’a jeté un œillet au visage, je m’aperçois qu’il y a un jardin sous mes yeux, du soleil sur les fleurs et des oiseaux qui chantent.
Et, penché à la fenêtre, il croyait voir sur les pelouses de belles filles à demi-nues dansant parmi les arbres. L’une avait les cheveux lourds de Fioretta, ses yeux de velours noir, sa bouche voluptueuse, d’autres les épaules grasses de Mlle Mignot, les cuisses rondes d’une femme rencontrée un soir, les bras souples de Mme Lamorille. Ainsi notre imagination malade ne construit ses images qu’avec des débris de souvenirs mêlés; la nouveauté qu’elle nous fait espérer est une vieille nouveauté dont nous sommes las; nous croyons poursuivre l’inconnu, et ne cherchons qu’à revivre des sensations épuisées.
Monsieur Brossard ne se hâtait point de descendre; il était partagé entre la crainte de s’ennuyer s’il restait seul jusqu’au soir et le désir naturel d’échapper à son guide.
Il n’eut pas à choisir; sur le seuil de la porte, il rencontra Rémo qui, tout de suite, s’empara de sa volonté, comme il lui eût volé sa montre.
C’était un de ces jeunes vauriens qui semblent engendrés par les dieux: sa peau bronzée par le soleil, ses yeux clairs, ses cheveux noirs et frisés, lui faisaient une beauté inquiétante qu’accusaient encore l’ironie de son sourire, la mollesse de ses inflexions, la grâce pérugine de ses attitudes. Il s’exprimait en français dans une langue verte et familière à tournure italienne; sa voix était chaude, rieuse, parfois passionnée.
--Rome, dit-il, est difficile à connaître; c’est une catin qui prend des airs de reine, et ce qu’elle montre ne vaut pas ce qu’elle cache. Les étrangers ne voient ordinairement que son visage, je vous ferais voir son corps voluptueux, que l’amour embellit.
--Son histoire... commença Monsieur Brossard.
--Son histoire ne vaut pas ses histoires! Elle est encombrée d’empereurs et de vieilles pierres, et ce n’est que dans la chaleur du lit qu’on la retrouve violente, palpitante et vraiment éternelle. Il n’est point de maison qui n’ait connu l’amour et je ferai revivre pour vous ces drames où l’héroïsme toujours se mêle à la plus franche comédie. Faites-moi confiance, Monsieur, et mettons-nous en route; j’ai déjà composé mon programme, il ne saurait vous déplaire.
Monsieur Brossard ne tarda pas à s’attacher à son guide. Il prit goût aux contes sans cesse renouvelés que le jeune Italien tirait de son imagination féconde et auxquels son génie populaire, audacieux et poétique, donnait une saveur épicée. Il le surnomma Boccace, il en fit le compagnon de ses heures. Rémo était habile, il le conduisit d’abord dans les quartiers innocents et pittoresques; puis il le promena de San Silvestro au Monte Pincio-Veneto; ils soupèrent en joyeuse compagnie.
A mesure que sa parole agissait sur l’esprit de Monsieur Brossard, il l’entraînait vers des plaisirs plus secrets; il lui fit visiter les diverses industries qui sont l’ornement de «Coda le Case». Enfin, il le mena dans des lieux moins avouables.
Monsieur Brossard connut à nouveau la fièvre et la fatigue, et les ardeurs impatientes qui le précipitaient, insatiable, vers de mortels excès.
Il voyait parfois le Cardinal, plus souvent le Père Blanduccio, et, le soir, Fioretta venait lui dire l’état de ses affaires. Il se montrait avec elle paternel et tendre, faisait monter des gâteaux et des glaces, la prenait sur ses genoux et, parfois, s’il pleuvait, s’il faisait chaud, s’il faisait froid, il la gardait jusqu’au matin.
Sa vie s’organisait ainsi adroitement partagée entre le bien et le mal, et la famille Panini, l’abbé, le guide et Fioretta, semblaient danser autour de lui une ronde joyeuse.
Tous trois lui témoignaient de l’amitié et puisaient dans sa bourse; Fioretta s’était acheté un collier d’or, des pendants de corail, deux bracelets et trois bagues; Rémo avait offert à sa fiancée trois bagues, deux bracelets, un collier d’or et des pendants de corail. Par la suite, il changea de fiancée ou bien les cumula. Ils n’avaient que des caprices, point de besoins, et Monsieur Brossard dépensait pour eux l’argent qu’il tenait d’Israël, sans s’inquiéter de savoir s’il servait son procès ou ses plaisirs.
Parfois, fatigué de courir les bas-fonds de Rome, il s’attendrissait lorsque, rentrant vers minuit, il trouvait Fioretta venue au rapport et qui, lasse d’attendre, s’était couchée et bientôt endormie.
Il se penchait vers elle, comme un vieux faune, et il semblait alors que les sentiers infâmes où Rémo le conduisait, que toutes les dépravations qu’il lui faisait traverser n’eussent d’autre objet que de faire éclater sa passion devant le sommeil innocent de cette enfant frêle et rose, dont les lèvres souriaient et dont le souffle sentait bon.
XXII
Ce fut dans cet état d’esprit et ses affaires n’avançant pas que Monsieur Brossard résolut d’aller passer quelques semaines à Naples. Le désir de s’éloigner de Fioretta n’était pas étranger à sa résolution. Parfois, la nuit, étendu auprès d’elle, les yeux ouverts, il s’effrayait d’être à ce point attaché et prenait d’amères décisions qu’il oubliait le matin; il demandait à Dieu la force pour s’arracher à son étreinte, et que l’étreinte se desserrât, il se sentait abandonné.
Tourmenté par ces incertitudes, il retardait sans cesse son départ; il n’osait en parler.
Mais un soir que, par la Via Giulia, il se rendait chez Mgr Ferreti, il croisa Fioretta; elle sortait de la maison cardinalice le visage animé, et elle feignit de ne pas le voir. Qu’elle l’eût abordé dans cet endroit où chacun les pouvait reconnaître, il en eût éprouvé de l’ennui, mais il était irritable et susceptible, la discrétion de la jeune fille l’offensa, il crut qu’elle se cachait. Il entra pourtant chez le Cardinal, et son trouble était si grand qu’il oublia de se faire annoncer, traversa les salons et pénétra dans la bibliothèque, où il trouva le prélat endormi sur sa chaise. Il considéra le vieillard dépouillé de sa grandeur, puis après avoir un instant balancé, il se retira, comme un voleur. Dans la rue, il se hâta; des pensées tumultueuses le soulevaient, pareilles aux rafales annonciatrices de l’orage. Il désirait rejoindre Fioretta, lui crier ses reproches, la quitter!
Devant l’hôtel, il aperçut Rémo qui fumait paisiblement; il s’arrêta, le regarda dans les yeux et, soutenu par la colère, il dit, sans réfléchir:
--Je pars demain, Rémo! J’en ai assez, je vais à Naples!
Sa voix était agressive et terrible; il s’attendait à ce que Rémo le combattît, il se promettait d’être inflexible, mais le jeune Italien l’approuva, au contraire, et même il s’offrit à l’accompagner.
--Per Bacco! s’écria en riant Monsieur Brossard, dont l’humeur était changeante. Per Bacco! Je vous trouve présomptueux, _Boccace_, car vous vous êtes maintes fois vanté, devant moi, de n’être jamais sorti de Rome, votre ville natale. Vous en étiez fier et cela est concevable, mais je me demande comment, dans ces conditions, vous pourrez me guider dans Naples que vous ne connaissez pas, et quel profit je tirerais de votre compagnie.
Rémo secoua la tête en souriant.
--Vous pouvez vous fier à mon instinct, dit-il. Je suis guide, et ce don que j’ai reçu du ciel est indépendant du monde extérieur. Les bons cicerones peuvent l’être n’importe où, et de Rome, où naissent les meilleurs, vous pouvez les envoyer aussi bien à Naples, au Caire ou à Stamboul, ainsi que vous le faites pour vos ambassadeurs, vos ministres et vos consuls. On est guide, comme on est diplomate, c’est affaire de vocation.
--Il est vrai, dit Monsieur Brossard.
Et il fit réflexion que lui-même, du jour où il s’était senti enclin à revêtir la robe blanche des dominicains, avait accepté de diriger les âmes dans des voies qu’il n’avait guère fréquentées et de discourir en chaire des vertus qu’il ne pratiquait pas.
--Il est vrai, répéta-t-il, la vocation supplée la connaissance, elle permet de se fier à l’intuition qui n’est pas, comme l’intelligence, exposée à l’erreur.
Rémo l’interrompit en riant, et il prit sujet de cette maxime pour conter une anecdote galante dans laquelle une grande dame romaine, cousine du Cardinal Ferreti, et ce digne prélat lui-même, tenaient des rôles avantageux.
Monsieur Brossard posa quelques questions touchant le Cardinal, puis il demanda à Rémo s’il ne redoutait pas que ce vieillard traitât Fioretta avec moins de retenue que n’aurait pu le faire espérer l’élévation de son caractère et la fragilité de son âge.
Rémo haussa les épaules.
--Encore que l’âge n’ait rien à faire ici, dit-il, je n’ai pas grand’chose à craindre de ma sœurette; elle est rieuse, mais adroite, elle s’emploie pour le bien de la famille, et tous ces Messieurs du Vatican la considèrent un peu comme leur fille; c’est une rencontre singulièrement heureuse, car ma mère ne fut point mariée; elle était blanchisseuse et fort répandue dans le monde blanc. Fioretta, dit-on, lui ressemble, encore qu’elle soit plus délicate, et ces Messieurs aiment à se rappeler avec elle le temps de leur jeunesse. Ils la savent honnête et mesurée dans ses propos, et ils n’ignorent point que son cœur n’est pas libre. La pauvre enfant vous l’aura dit, sans doute: elle a un amoureux, aujourd’hui prisonnier des Autrichiens, auquel elle s’en voudrait d’être infidèle. Si vous le voulez bien, elle nous accompagnera à Naples, elle a besoin de se distraire, et mon frère pourra fort bien s’occuper seul de vos affaires.
Ce fut ainsi que Monsieur Brossard, ayant voulu quitter Rome pour fuir cette jeune fille, partit avec elle.
Dans le wagon, il s’amusa de sa joie. Il la regardait; il lui disait de fades gentillesses qu’elle n’écoutait pas. Jamais voyage ne lui sembla plus court.
A Naples, Monsieur Brossard, Rémo et Fioretta s’installèrent dans une hôtellerie proche de la route du Pausilippe, et qui était tenue par une matrone amie de donna Léandro. De leurs fenêtres, ils découvraient un champ de fleurs, des palmiers, la baie, l’île de Capri, et assez loin, sur la gauche, le cône fumant du Vésuve, dont la rougeur, le soir, amusait Fioretta.
Chaque matin, vers onze heures, des mendiants s’arrêtaient sur la route devant la porte de l’hôtel et jouaient, sur un piano mécanique, des airs entraînants ou lascifs. Fioretta se mettait alors à chanter et elle descendait dans le jardin, où elle cueillait des fleurs pour Monsieur Brossard, qui, accoudé au balcon, la regardait évoluer au soleil, le buste serré dans un fichu rouge, les bras nus et le corps souple.
Rémo se levait tard.
Le soir, ils faisaient des promenades: parfois, ils louaient une barque et s’en allaient vers quelque trattoria de la côte, où ils dînaient en plein air et buvaient du vin frais. Monsieur Brossard demeurait grave, mais le verbiage de Rémo, le rire et les chansons de Fioretta, l’enveloppaient d’un bonheur ensorcelant dont il ne se rendait pas exactement compte; s’ils prenaient une voiture, il s’efforçait de se dissimuler; il éprouvait un peu de honte, et la seule pensée qu’il pourrait être reconnu lui donnait chaud. Au reste, se cacher était difficile; Rémo, par discrétion, ou peut-être par sympathie, s’asseyait à côté du cocher, et Fioretta, tout heureuse d’être en carrosse, ou, pour mieux dire, en carrocelle, faisait tout ce que femme peut faire pour attirer l’attention de la foule.