L'envers d'un homme de bien

Part 11

Chapter 113,910 wordsPublic domain

Il marchandait! Elle n’eut pas le temps de lui répondre. La porte s’ouvrit toute grande et Bathilde entra, des fleurs à la main; elle jeta un regard hostile à Mme Lamorille, puis elle traversa le bureau et disparut dans la chambre de Thérèse.

Monsieur Brossard s’était levé; il s’approcha de sa table, dérangea quelques papiers, ferma son encrier, rangea ses plumes. Il avait le visage congestionné et semblait en proie à une dispute intérieure, violente. De temps à autre, il glissait du côté de Cécile des regards furtifs. Elle se tenait debout devant le canapé; ils attendaient; ils se guettaient!

Bathilde traversa de nouveau le salon; elle sortit, ferma la porte; on l’entendit s’éloigner vers la cuisine. Alors, Monsieur Brossard se tourna vers Cécile et ses lèvres tremblèrent, comme s’il allait parler. Il aurait voulu reprendre l’entretien au point où il l’avait laissé quelques instants auparavant, mais il était sans douceur et sans adresse auprès des femmes. Il fit deux pas en avant, perdit la tête, lui saisit le bras, et l’attira contre lui, brutalement. D’un mouvement rapide, elle se dégagea. Il la prit à nouveau, furieusement, et au hasard, heurtant son chapeau il l’effleura de sa barbe. Cécile, la tête rejetée en arrière se débattait, il y eut une courte lutte, leurs souffles chauds se mêlaient. Enfin, d’une flexion brusque, Cécile se délivra. Monsieur Brossard durement repoussé, chancela. Ils demeurèrent face à face, étonnés, silencieux, le visage brûlant.

Une colère bestiale soulevait Monsieur Brossard; ses maxillaires serrés étaient agités d’un mouvement nerveux qui faisait trembler ses joues, sa cravate s’échappait de son gilet; il était méconnaissable.

Soudain, faisant un effort, il détourna les yeux, marcha vers sa table, et dit:

--C’est bien, je vais vous donner ce que vous demandez.

Ce mot arracha Cécile à ses pensées, elle regarda Monsieur Brossard avec épouvante et cria:

--Non! Non! Gardez-le! Je ne veux pas! Je ne veux pas!

D’un geste elle redressa son chapeau; puis elle se baissa, saisit son sac tombé sur le tapis, et s’enfuit presque courant.

Monsieur Brossard vit le battant de la porte ouverte à la volée qui frappait la bibliothèque; il entendit le choc sourd d’une autre porte claquée, et il demeurait là, au milieu du salon, stupide et consterné. Puis, ce fut le silence; il se sentit seul, et ferma les yeux, comme si un malheur irréparable venait de s’abattre sur lui.

Il fut un long moment sans pouvoir ressaisir ses fuyantes pensées. Il alla s’asseoir près du feu, et là, la tête entre les mains, il essaya de maîtriser l’orageuse agitation de son âme. Il n’y parvenait pas. Il était inquiet, fiévreux et triste; ses tempes battaient et sans cesse l’obsédante image de Cécile se dressait devant lui, et dansait dans sa mémoire. Il se la représentait nue, chaude et palpitante; des tableaux obscènes le hantaient; il la désirait et il la détestait. Des souvenirs trop précis de ses lectures se mêlaient dans son esprit; ses mains s’ouvraient et se fermaient malgré lui; de temps à autre, il les joignait et faisait craquer ses doigts. Fâché contre lui-même, il accusait Cécile:

--L’imbécile! murmurait-il. L’imbécile!

Et dans le même temps, il revoyait sa jambe serrée dans le bas de soie noire, son cou parfumé, sa taille souple, et tout son corps en était torturé.

Vers sept heures, ne pouvant s’apaiser, il essaya de prier. Il alla dans la chambre de la morte, se prosterna et balbutia des oraisons; ses visions le poursuivaient! Il voyait devant lui le lit se creuser, comme sous le poids d’un corps; il sentait le long de sa poitrine, une brûlure qui lui montait jusqu’à la gorge. Ses lèvres remuaient, ses mains étaient suppliantes, mais à la clarté tremblante de la veilleuse, se précisaient devant lui les formes voluptueuses et les contours d’un corps de femme étendu, d’un corps de femme au visage changeant. Thérèse? Cécile? Toutes les femmes qu’il n’avait point possédées! Ses regards étaient brouillés, il avait dans la bouche un goût amer insupportable, il respirait difficilement. Il se dressa, et soudain s’abattit en travers du lit, geignant et soupirant...

Ce fut là que Bathilde le trouva, lorsqu’elle vint annoncer le dîner. Il bondit, la regarda d’un air égaré, se passa la main sur le front, cria:

--Je ne dînerai pas!

Puis, il traversa le salon, prit son chapeau et s’échappa!

Bathilde était stupéfaite:

--Pauvre Monsieur! dit-elle. Il se fera mourir!

Et, à petits coups discrets, elle arrangea le lit bouleversé.

Monsieur Brossard marcha d’abord au hasard. Le grand air lui faisait du bien; sa fièvre, un instant, se calma, mais les femmes qui passaient, leur nuque, leurs chevilles entrevues, leur démarche, tout réveillait en lui des désirs, qu’il précisait, malgré lui.

Il allait, attiré, entraîné par des forces secrètes auxquelles hypocritement, il cédait.

Vers neuf heures, il se trouva errant sur les Boulevards. Il était un peu honteux d’être là et d’y chercher ce que, sans se l’avouer nettement, il cherchait. Il marchait au bord du trottoir, le long des arbres, dans l’ombre. Les lumières étaient rares; on y voyait à peine. De temps à autre, une silhouette féminine surgissait de la nuit, prononçait des mots ignobles qui le fouettaient au visage, et puis disparaissait. Il allait, prenant un trouble plaisir à frôler ces passantes, à guetter leurs regards; à chaque instant, le désir impérieux de se jeter sur l’une d’elles le secouait; une timidité absurde, irritante l’arrêtait. Il croyait se défendre encore contre lui-même, mais il souhaitait qu’elles fissent le geste qu’il n’osait faire. L’une d’elles, enfin, lui parla, se retourna, le suivit quelques instants. Il pressa le pas, fuyant sa voix et, à peine eut-il cessé de l’entendre, qu’il la regretta. Alors, brusquement retourné, il revint sur ses pas. Il crut la reconnaître arrêtée au bord du trottoir; il passa tout près d’elle, la regarda; elle le laissa passer, indifférente.

Il fit quelques pas, tourna deux ou trois fois la tête, hésita, puis, perdant tout contrôle de soi, il pivota, revint droit sur elle, lui saisit le bras et, d’une voix tremblante:

--C’est vous, dit-il, qui m’avez parlé tout à l’heure?

Elle n’éprouva ni étonnement, ni frayeur; elle avança le corps en avant jusqu’à presque le toucher; elle sourit d’un sourire vague, le regarda, peut-être sans le voir, et dit, d’un ton morne, et fatigué:

--Tu viens?

Il baissa la tête et la suivit, sans un mot. Il goûtait une sensation de déchéance qui lui causait une joie amère; il songeait à Cécile dont il souillait le souvenir; il éprouvait à la fois la satisfaction d’avoir vaincu ses scrupules, l’impatience physique et un sentiment de honte qui le faisait se glisser le long des murs. Il était sans volonté et il s’attachait à cette femme dont il n’avait pas même distingué le visage, mais qu’il désirait, et qui, juchée sur de trop hauts talons, rapide, pressée, l’entraînait à travers le dédale des petites rues obscures.

XVIII

Lorsqu’elle sortit de chez Monsieur Brossard, et qu’elle se trouva seule dans la rue, Cécile Lamorille fut prise d’un tremblement nerveux imperceptible, mais qui la secouait toute; elle avait froid. Elle eût voulu pleurer. Elle allait, désemparée, et peu à peu, ses sentiments se précisaient, se condensaient, se transformaient en une colère méchante. Tous les mots qu’elle regrettait de n’avoir pas dits se pressaient en elle, son pas s’affermissait, elle marchait inconsciente de son attitude et de ses gestes et son indignation était si forte que, par moments, sans se soucier des gens qui se retournaient pour la voir, elle éclatait en imprécations. Elle repassait dans son esprit tous les détails de la visite; elle s’en voulait d’avoir été maladroite, de n’avoir pas su dire d’abord les mots nécessaires, puis de n’avoir pas exprimé son dégoût. Elle ne se lamentait pas d’avoir échoué, il semblait même qu’elle eût oublié l’objet de sa démarche. Elle se le rappela avec une vivacité singulière au moment où elle arriva devant sa porte et elle s’arrêta comme si une main étrangère l’eût retenue.

Qu’allait-elle faire? Là-haut, Marcel l’attendait; elle avait promis de lui rapporter cet argent! Qu’elle se présentât devant lui les mains vides, que penserait-il? Elle imagina son visage si dur lorsqu’il était mécontent; elle sentit s’évanouir son courage; elle l’aimait!

Alors, d’un pas plus lent, plus las, elle reprit sa marche, essaya de réfléchir. Elle n’avait point prévu le refus de Monsieur Brossard et n’avait préparé aucun plan. Elle cherchait à se ressouvenir de ses amis et il lui semblait qu’elle n’eût plus d’amis. C’est une épreuve pénible et décevante que d’avoir besoin de ceux qui prétendent vous aimer; toute la confiance que l’on a mis en eux s’écroule avant même que l’on n’ait rien tenté; on sait que quoi qu’ils disent, on n’a pas le droit de pénétrer dans leur vie, de troubler leur égoïsme, de leur rappeler les promesses que, peut-être dans une heure d’attendrissement irréfléchi, ils firent. Les amitiés les plus anciennes ne se maintiennent que comme ces vieux murs fleuris qui embellissent les parcs et donnent une illusoire sensation de sécurité; que l’on s’appuie contre eux, tout à coup ils s’effondrent.

--Il ne faut jamais compter que sur soi, se disait Cécile.

Et elle songeait à ce qu’elle pourrait vendre.

Puis soudain, l’image de Mme de Birette se présenta à son esprit. Elle n’y avait pas pensé, car elle la savait sans fortune, mais maintenant, dans son désarroi, elle se prenait à espérer. Elle revoyait son gai visage, son rire clair, son regard paisible; elle enviait son bonheur!

Comment ne s’en était-elle point souvenue plus tôt? Elle était près de se reprocher son ingratitude; ses angoisses s’apaisaient; elle marchait plus vite, elle avait un but et un espoir.

Mme de Birette était seule avec le Père Autrand; des bûches croulantes mouraient dans la cendre chaude, les lumières étaient voilées, la vieille dame et le dominicain causaient doucement ou se taisaient ensemble, et Cécile, en entrant dans le salon eut une impression de douceur paisible qui lui fit mal.

Mme de Birette se leva, avec une exclamation joyeuse, pour embrasser sa jeune amie; Cécile essayait de sourire; le Père Autrand lui tapota amicalement la joue.

Elle entendait des paroles aimables, elle sentait que l’on était content de la voir, et, tout à coup, elle se mit à rire d’un rire saccadé qui étonna Mme de Birette; la vieille dame savait ce que sont les secrets des femmes, et que le rire, chez elles, n’est pas toujours une marque de gaieté; elle prit les mains de Cécile et la fit asseoir à ses côtés, sur un coussin, puis elle l’obligea à lever la tête et la regarda gravement. Le Père Autrand croyait que Cécile riait encore; elle pleurait.

Elle pleura longtemps, le front contre les genoux de sa vieille amie et, par dessus son chapeau chaviré, Mme de Birette échangeait avec le Père Autrand des regards navrés. Elle ne disait rien: elle laissait s’épuiser ce chagrin. Ce sont de mauvais consolateurs ceux qui trop brusquement interrompent une peine féminine. Le spectacle des larmes leur est insupportable et, cruels, ils les font cesser, au lieu d’envelopper simplement la douleur de tendresse, au lieu de la soutenir par des caresses discrètes qui l’adoucissent, mais ne la contrarient pas.

Les sanglots de Cécile s’apaisèrent; elle demeura blottie contre sa protectrice, comme si elle eût voulu dormir. Alors, Mme de Birette l’obligea à lever la tête et sourit:

--Qu’y a-t-il, mon petit?

Cécile ne répondit pas. Elle ouvrit son sac, en tira une glace minuscule, se tamponna les yeux, se poudra le visage, arrangea son chapeau, fit bouffer ses bouclettes blondes, lissa ses sourcils, releva ses cils et dit d’une voix tranquille:

--Ce n’est rien, ma tante; je suis un peu énervée, j’ai fait des courses qui m’ont fatiguée.

Mme de Birette secoua la tête d’un air incrédule, et ses longues boucles d’oreilles oscillèrent:

--Petite! Petite! Ne mentez pas, dit-elle. Vous êtes venue vers votre vieille amie, le cœur si gros que vous n’avez pu le contenir. Vos larmes ont devancé vos confidences, le plus dur est fait; vous n’avez plus qu’à parler.

Cécile avait jeté un regard du côté du Dominicain; Mme de Birette vit ce regard:

--Vous pouvez parler devant le Père, dit-elle, je n’ai point de secrets pour lui et ses conseils sont raisonnables.

--Oh! des conseils! fit Cécile.

--Il est vrai, dit le Père Autrand, encore que ma carrière soit longue, on ne m’en a jamais demandé qu’après avoir agi, alors qu’ils étaient inutiles.

Mme de Birette avait repris les mains de Cécile, elle les serrait entre les siennes.

--Vous avez fait quelque chose de mal?

Cécile fit un geste de dénégation épouvantée.

--Pourtant, vous avez du chagrin.

--Non, ma tante.

--Des ennuis?

Le Père Autrand se mit à rire:

--Je ne suppose pas que ce soient des ennuis d’argent.

Cécile tourna vers lui son pauvre visage consterné. Il cessa de rire. Il y eut un silence.

--Que vous est-il arrivé, petite? demanda enfin Mme de Birette.

--A moi? Rien, ma tante.

--Alors?

Cécile baissa la tête, posa un baiser sur les mains de la vieille dame, et ramassant tout son courage:

--Ce n’est pas moi, c’est ce pauvre Marcel; il a joué, il a perdu cinq mille francs; il est désespéré. Vous seule pouvez le sauver ma tante, vous êtes si bonne!

Elle s’arrêta.

Le Père Autrand huma une prise, fit une moue admirative, et murmura:

--Cinq mille francs! Peste!

Puis, il plongea la main dans la poche de son habit. Cécile le suivait des yeux; elle eut un moment d’espoir irraisonné; elle crut qu’il allait tirer des billets de banque des profondeurs de cette poche mystérieuse et les lui offrir. Il en tira un grand mouchoir de couleur, à carreaux, et se moucha. La jeune femme, malgré sa peine, ne put s’empêcher de sourire de ce qu’elle avait imaginé.

Madame de Birette songeait:

--Cinq mille francs! dit-elle, c’est une somme! Qu’en pensez-vous, mon Père?

Le Père Autrand fit de nouveau sa moue comique:

--Cinq mille francs, ma bonne amie, dit-il, de mon temps, cela s’appelait une culotte!

Cécile sourit encore. Elle se sentait soulagée; ils n’avaient point dit non; ils plaisantaient! Ils n’auraient pas la cruauté après l’avoir fait sourire de la rejeter dans son désespoir.

--Alors? demanda-t-elle.

--Eh! mon enfant, dit Mme de Birette, cela est d’importance, il y faut réfléchir.

--Mais cela presse, ma tante.

--On est toujours plus pressé de recevoir que de donner, dit le Père Autrand, et quand on donne il le faut faire avec circonspection, de crainte de se dépouiller en vain de ce qui appartient aux pauvres.

--Mais, s’écria naïvement Cécile, puisque vous n’avez pas refusé, puisque vous ne m’avez même pas conseillé d’aller d’abord frapper à d’autres portes, pourquoi me faire attendre davantage?

--C’est que nous n’avons pas encore dit oui, répondit Mme de Birette, et que nous n’y sommes pas tout à fait décidés.

--Oh! Ma tante!

--Vous ne connaissez pas les joueurs, mon enfant, on croit les sauver en les aidant, on les perd et l’on se perd soi-même inutilement.

--Mais Marcel n’est pas un joueur, il a été entraîné, il ne recommencera plus; il me l’a promis!

--Ah! les promesses! dit le Père, vous ne savez pas, mon enfant, combien cela est fragile.

--Et puis, fit Mme de Birette, s’il a été entraîné, c’est qu’il est faible, il le sera encore, à moins...

--A moins?

--A moins que nous ne l’en empêchions.

Et se tournant vers le Dominicain:

--Devinez-vous ma pensée, mon ami, ainsi que vous avez accoutumé de le faire?

--Je crois la deviner, ma bonne amie.

--L’approuvez-vous dans ce cas?

--Comment ne l’approuverais-je pas, puisque moi-même je l’avais eue.

Les regards de Cécile allaient de l’un à l’autre, elle se sentait inquiète.

--Exprimez-la donc, dit Mme de Birette, vous y mettrez plus d’éloquence que je ne saurais le faire. Je me souviens encore du sermon que vous fîtes, il y a quelque vingt ans, sur la passion du jeu, c’était une pure merveille. C’est dommage que vous ne l’ayez pas publié.

--Je l’ai longtemps regretté, ma bonne amie, car je n’ai dépouillé que depuis peu cette vanité que je condamne si souvent chez les autres, mais si je ne le fis point, c’est que vous eûtes la cruauté de me faire observer que mon sermon toucherait seulement les filles et les femmes ruinées par ceux qui avaient reçu de Dieu mission de les défendre, mais qu’il n’y avait pas apparence qu’il atteignît un seul joueur puisque aussi bien ceux-ci fréquentent plutôt au tripot qu’à l’église. Je ne le recommencerai pas devant cet enfant, encore que j’en sache par cœur les principaux passages.

--Vous avez raison; elle vous écouterait mal. Dites-lui seulement que puisque Marcel a tendance à se laisser conduire par de mauvais camarades, il faut le soustraire à leur influence et que nous en avons le moyen.

--Quel moyen? fit Cécile.

--Le mariage, mon enfant.

--Mais Marcel ne veut pas se marier et, d’ailleurs, il n’en est pas question.

--Il n’est question que de cela, reprit le Père Autrand, car je me trompe lourdement ou son mariage est la condition que votre tante met à son prêt.

--Mais il attend cet argent, il est pressé et l’on ne se marie pas ainsi en deux heures.

Elle s’énervait; de nouveau des larmes lui vinrent aux yeux.

--Allons, calmez-vous, mon enfant, ne vous tourmentez pas pour ce garçon dont nous ne voulons que le bonheur; sa femme sera charmante et...

--Quelle femme?

--Mais... Mlle des Courtis, ne l’aviez-vous pas deviné?

Cécile sentit un grand froid lui descendre sur le cœur. Elle comprit qu’elle venait de s’engager sur une route au bout de laquelle il n’y aurait pour elle que tristesse, et qu’elle ne pouvait reculer.

--La Courtis, murmura-t-elle, j’aurais dû m’en douter.

Puis, sa colère la reprit:

--Il vous en a parlé? demanda-t-elle.

Le Père Autrand fut superbe:

--Lui? Il n’y a sans doute jamais songé!

--Mais c’est une petite sotte, prétentieuse, à peine jolie.

Mme de Birette ne put s’empêcher de sourire:

--Comme vous exagérez, Caprice! Cette jeune personne me paraît au contraire gracieuse et pleine d’esprit; au reste, ce n’est pas vous qui la prendrez pour femme, c’est Marcel.

--Mais il ne l’aime pas.

Le Père Autrand qui de nouveau préparait une prise, interrompit son geste.

--Aimiez-vous Lamorille quand vous l’avez épousé. Cela ne vous a pas empêchée d’être heureuse.

Cécile ne répondit pas; elle revit en une seconde, l’interminable et morne médiocrité de son existence.

--Et puis, reprit le Dominicain, en soufflant sur sa manche, ce mariage arrangera bien des choses. Il rendra possible le prêt que votre tante a le désir de vous consentir et qu’en toute autre circonstance, je lui aurais déconseillé, il délivrera ainsi notre jeune guerrier d’un cuisant souci et il rendra à votre âme, trop prompte à s’affecter, la paix dont nous avons besoin pour nous tourner vers Dieu. Ce n’est pas tout, car les conséquences d’une bonne action sont innombrables et notre esprit borné ne peut prétendre à les discerner toutes; j’en vois une cependant, et c’est que si par malheur, votre protégé venait à être tué...

--Mais il ne sera pas tué! s’écria Cécile.

Son cri fut pathétique. Mme de Birette se pencha sur la jeune femme pour l’embrasser et le Père Autrand lui ayant arraché l’aveu qu’il cherchait, renonça à feindre davantage. Il se leva et vint poser sa grosse main paternelle sur l’épaule de Cécile:

--Mais non, dit-il, mais non, il ne sera pas tué. Nous ne le perdrons pas! Je lui parlerai, d’ailleurs, et il saura ce qu’il vous doit. Je n’ignore pas que la reconnaissance est un lourd fardeau et que souvent il écrase des sentiments plus tendres lorsque ceux-ci n’ont point la vigueur que le Seigneur accorde à tout ce qui émane de lui.

Cécile ne pleurait pas; elle se sentait vaincue; tous les ressorts de sa volonté étaient brisés.

--Qu’il vienne nous parler demain, n’est-ce pas, mon enfant.

Cécile répondit:

--Oui, mon Père, comme au confessionnal.

Mme de Birette se leva:

--Allons, dit-elle, je vais chercher ma petite réserve.

Tandis qu’elle était dehors, le Père Autrand prit les mains de Cécile entre les siennes et lui dit d’un ton paternel:

--Eh bien, mon enfant, vous êtes contente?

Elle baissa la tête; deux grosses larmes coulèrent de ses yeux; elle ne chercha pas à les cacher, ne les essuya pas.

Mme de Birette revint, une enveloppe à la main, et s’écria, joyeuse:

--Voilà mon trésor, petite, je n’imaginais pas, en le formant, que j’aurai tant de joie à m’en séparer.

Cécile Lamorille prit l’enveloppe, murmura:

--Merci, Madame.

Et elle sentit qu’on venait de lui acheter son bonheur.

Elle embrassa Mme de Birette, elle salua le Père Autrand, elle partit.

Elle s’était représentée la joie qu’elle aurait à remettre à Marcel les billets qu’elle serrait maintenant à travers la soie de son sac et les sentiments qui l’agitaient n’avaient point de douceur. Elle savait bien que son neveu souscrirait aux conditions imposées, elle n’avait point d’illusions, et elle n’éprouvait aucune satisfaction à se sacrifier. Il lui semblait que sa vie allait finir et que ce geste qu’on exigeait d’elle était le geste d’une femme qui renonce à être jeune.

Marcel l’attendait avec une impatience empoisonnée; il courut à elle et, sans remarquer le trouble de son visage:

--Et bien? demanda-t-il.

Elle lui tendit l’enveloppe. Il l’ouvrit fébrilement.

Il n’avait jamais été si beau; ses grands yeux bleus étaient cernés, ses cheveux d’or, rejetés en arrière, découvraient son front lisse, l’uniforme accusait la finesse de sa taille élégante. Cécile le regardait.

--Vous êtes un ange! s’écria-t-il.

Et, joyeusement, il l’embrassa. Elle demeura froide entre ses bras. Elle sentait que cette étreinte n’était pas une marque d’amour, mais seulement l’explosion d’un jeune cœur délivré d’une angoisse.

Marcel n’y prit pas garde, il recomptait ses billets:

--C’est Sainte Thérèse qui paie? demanda-t-il avec un petit rire moqueur qui blessa la jeune femme.

--Non, fit-elle, c’est Mme de Birette.

--La vieille Birette? Elle est donc riche?

--Ce n’est qu’une avance qu’elle te fait sur la dot.

Cette fois, il éclata de rire.

--Sur quelle dot?

--Elle a décidé que tu épouserais Mlle des Courtis; c’est à cette seule condition qu’elle t’aide. Il faudra que tu ailles lui parler. Elle le veut.

Marcel rangea l’argent dans son portefeuille.

--Cette vieille folle m’a toujours parue sympathique, dit-il.

Et, inconscient du mal qu’il faisait à Cécile, il ajouta:

--Il faut que j’aille, tout de suite, payer mes dettes... A vrai dire, il me restera de quoi vivre quelques jours, la Birette a été généreuse. Si j’ai le temps, je passerai la remercier, après dîner.

Son plaisir l’aveuglait. Il parla encore, à tort et à travers, et il ne dit pas une seule des paroles que Cécile attendait.

Enfin, il partit.

Elle enleva son chapeau d’un geste fatigué, puis elle se laissa tomber sur le divan; elle était brisée. Elle demeura immobile, sans pensées, le cœur inerte.

Et Lamorille entra. Son maigre visage était enlaidi par la joie. Cécile le regarda et, tout à coup, le voile qu’elle avait posé sur sa douleur se déchira; elle sentit que c’était là tout ce qui restait de son existence; elle eût voulu mourir.

--C’est moi! dit Lamorille. Je viens du bureau; j’ai vu ces Messieurs, ils m’ont enfin promis que, si Brossard entrait dans les ordres, ils me donneraient sa place. J’espère qu’il ne nous fera pas trop attendre. D’ailleurs, il a pris des engagements. Le Père Autrand est très affirmatif. Tu ne l’as pas vu, ces derniers temps?

Cécile gardait un silence hostile; alors, seulement, il remarqua qu’elle le contemplait fixement et qu’il y avait de l’épouvante dans son regard. Mais il ne voulait pas, ce soir, laisser faner son bonheur; il dit:

--Qu’est-ce que tu as? Ce sont encore tes migraines! Tu devrais prendre un cachet et te reposer un peu avant dîner.