Part 10
Cette fade nourriture lui fut bientôt indispensable. Il ne se passait pas de jour qu’il ne fît quatre ou cinq visites; il allait comme les pèlerins ou les sœurs quêteuses, frappant de porte en porte, implorant des éloges.
Mme de Birette, dont la malice tempérait l’indulgence, remarqua qu’il n’avait jamais tant fréquenté le monde que depuis le jour où le Père Autrand, dans son introduction, avait annoncé qu’il allait le quitter.
Mais Israël l’encourageait:
--La présence de l’auteur, disait-il, force l’attention des indifférents et des tièdes; c’est de la publicité vivante.
Après un mois, pourtant, sa présence ne força plus grand chose. Il attendait parfois plus d’une heure que l’on parlât de lui; on s’entretenait de la guerre, de la blessure de Marcel Deslandes, de la dernière citation de Gerfaut, de mille choses irritantes, et il s’en allait, furieux d’avoir perdu son temps.
Peu à peu, il cessa de sortir. Le monde lui paraissait frivole et ses amis ingrats.
Au reste, dans son isolement, il goûtait des satisfactions secrètes qui lui tenaient compagnie. Des inconnues lui écrivaient, le livre se répandait en province, des journaux en parlèrent.
Les éditions l’une après l’autre s’épuisaient; il eût été malaisé de dire où s’en allaient tant de volumes. Seules quelques méchantes boutiques le tenaient, près des églises, parmi les scapulaires et les chapelets et jamais dans ces boutiques on ne voyait entrer personne.
Pourtant, un jour que, par désœuvrement, Monsieur Brossard était allé à l’imprimerie, il apprit que l’on mettait sous presse le trentième mille. Il en reçut un coup qui l’étourdit, se fit répéter le chiffre, puis, tournant les talons, il partit comme un fou.
Il rentra chez lui, en claquant les portes. Pour la première fois son égoïsme était impuissant à contenir sa joie, elle débordait! Il eût aimé crier la nouvelle, l’annoncer à quelqu’un, alors seulement elle eût été réelle; mais il était seul, la maison était vide! Il tournait dans sa cage, se heurtait aux barreaux et brusquement poussé par une force irréfléchie il s’élança dans la chambre de la morte:
--Trente mille, Thérèse! cria-t-il.
Il allait comme un insensé, de la poudreuse au secrétaire, du prie-Dieu à l’armoire, et, tout à coup, dans son emportement, il se jeta sur le lit.
--Thérèse! Sainte Thérèse! Ma petite Sainte! Je voudrais partager avec toi mon ivresse!
Et mordant l’oreiller, il soupira:
--C’est le succès, Thérèse! le succès!
Puis, soudain, redressé, hagard, les cheveux en désordre:
--Le succès! La gloire! La Gloire!... Mais comment se fait-il que personne ne le sache?
Et, de nouveau, il se mit à tourner dans la chambre. Il songeait à l’étonnement de ses amis, au déplaisir des envieux et aussi à certains livres rares qu’avec l’argent de ces trente éditions, il pourrait acquérir.
Ce soir-là, après dîner, il alla chez Lamorille. Le pauvre homme s’intéressait au livre de Thérèse; il l’avait lu, le trouvait beau. Cécile par gaminerie lui coupa la parole:
--Je suis confuse, dit-elle, de n’avoir pas eu le loisir d’y jeter les yeux, mais je me propose d’en faire la lecture à mes blessés, cela les divertira.
Ce n’était point la vérité; elle n’avait qu’un blessé, comme elle n’avait eu qu’un filleul: son neveu! Et, plus d’une fois, le soir, ils en avaient lu ensemble des passages et ils en avaient ri. Ils se moquaient de Monsieur Brossard, de la Morte et de leurs prétentions; ils le faisaient sans méchanceté, pour masquer leur entente et Lamorille, qui était timide et déférent, leur reprochait en vain l’inconvenance de leurs paroles.
Monsieur Brossard ne se laissa pas troubler par l’impertinence de Cécile; il était venu pour parler du livre de Thérèse, il en parla. Il le fit avec cette modestie perfide que savent si bien manier les vaniteux et lorsqu’il jugea que Lamorille était prêt à tout accepter, il baissa la voix, regarda ses ongles et d’un air détaché:
--Nous avons déjà mis en vente cinquante mille exemplaires.
Lamorille poussa un cri d’âne blessé:
--Cinquante mille, bégaya-t-il. Cela doit faire au moins trente mille francs!
--Environ! dit Monsieur Brossard.
Et il regretta d’avoir menti.
--Tu entends, Cécile! clama Lamorille. Hein? les papiers de Thérèse. Cinquante mille exemplaires! Tu entends: cela fait trente mille francs!
--Mais mon ami, dit Cécile de sa voix la plus douce, si vous en êtes jaloux, je pourrais en écrire aussi. Je crains seulement que Dieu ne vous accorde pas le loisir d’en profiter!
Lamorille haussa les épaules et se tournant vers Monsieur Brossard:
--Qu’allez-vous faire de tout cet argent?
Monsieur Brossard rougit:
--Ce sera pour mes œuvres!
Marcel Deslandes que cette conversation intéressait se leva et les deux mains dans les poches:
--Trente mille francs, dit-il. Savez-vous que cela rapporte autant qu’un roman feuilleton. Pourquoi n’en feriez-vous pas un film?
--Oh! Marcel!... fit Cécile.
--J’y songe! dit Monsieur Brossard. C’est la religion qui sauvera la France, il ne faut rien négliger pour la répandre.
Et il parla de Jeanne d’Arc, du miracle de la Marne et de la victoire qui ne viendrait que lorsque le Sacré-Cœur figurerait sur nos étendards.
Puis, de nouveau, il exalta Thérèse, et Lamorille adroitement guidé posa enfin la question qu’il attendait:
--N’avez-vous point songé à faire canoniser votre chère compagne. Ce serait justice.
--Il en est question, mais que cela demeure entre nous. Il ne faut point que l’on m’accuse d’influer sur les décisions divines et je serais désolé que le monde s’en occupât.
Il insista, et voulant être certain que son projet se répandît, réclama le secret.
Puis, il ajouta, en confidence:
--Elle se nommera Sainte Thérèse de l’Étoile.
--Ce sera un honneur pour notre quartier, dit Lamorille. Mais cela demandera beaucoup de temps, sans doute.
--Beaucoup! Je devrais aller à Rome, et je voudrais auparavant publier quelques papiers que je jugeais trop intimes, mais que je ne crois plus avoir le droit, maintenant, de dérober aux fidèles.
--Dame! fit Marcel. A ce prix-là, je vous comprends!
Monsieur Brossard ne parut pas entendre:
--J’y ajouterai des commentaires, fit-il avec importance.
Lamorille ne se lassait pas d’interroger.
--Et quand comptez-vous entrer dans les ordres?
--Mon Dieu... je ne sais! Certes, je me sens attiré, ma Sainte Morte me pousse, le Père Autrand m’entraîne... mais pour obtenir la béatification de Thérèse, pour amorcer au moins les démarches, il est bon que je conserve encore ma liberté.
--Vous seriez dominicain?
--Naturellement, dit Cécile. C’est la plus jolie robe!
--Mais, en ce cas, dit Lamorille, vous devrez renoncer à votre poste de directeur et de membre du conseil d’administration de la Jeanne d’Arc?
Monsieur Brossard n’avait pas envisagé cette conséquence. La question l’agaça, il évita d’y répondre et partit mécontent.
Il sentait confusément qu’il venait de prendre vis-à-vis du monde le triple engagement de publier un second livre, de faire béatifier Thérèse et d’entrer dans les ordres et il pestait contre les indiscrets qui l’avaient poussé aux dangereuses confidences alors qu’il allait les voir uniquement pour se réjouir avec eux de ses plaisirs personnels.
Son avenir lui apparaissait trouble et compliqué; il prévoyait de grandes perturbations.
XVI
L’inquiétude de Monsieur Brossard ne fut point de longue durée; d’autres succès vinrent le distraire et, de nouveau, sa vanité l’aveugla. Plus d’une fois déjà, il avait trouvé dans son courrier des lettres d’inconnues qui le flattaient; mais elles se ressemblaient toutes et son plaisir s’émoussa.
Un matin pourtant, il en vit une qui l’émut davantage. C’était, sur un chiffon de papier, la longue prière d’une dévote exaltée qui mêlait en désordre les compliments aux citations. Elle prétendait avoir obtenu de Thérèse une intervention miraculeuse et sollicitait un rendez-vous. Monsieur Brossard l’accorda.
A l’heure dite, il vit entrer une vieille marchande d’eau bénite, maigre et noire, qui se jeta à ses genoux en pleurant. Il eut beaucoup de peine à la relever et il était gêné, mais elle sécha ses larmes et l’accabla sous un flot de paroles qui, malgré leur vulgarité, le caressaient agréablement.
Ne sachant que répondre, il la conduisit dans la chambre de la Morte; elle soupira:
--Ah! Monsieur! Vous ne pouvez savoir comme elle était bonne!
Elle se prosterna devant le portrait de Thérèse comme devant un autel, baisa le Christ sur la table de nuit, baisa le lit à la place ou le corps de la Sainte l’avait jadis creusé, puis se tournant vers Monsieur Brossard:
--Ah! mon bon Monsieur! Ayez pitié de moi! Je sens que je ne vivrai heureuse que si je puis toucher une relique de ma Sainte... ne me repoussez pas!
Monsieur Brossard regarda autour de lui; il était indécis; la vieille vint à son secours:
--D’habitude, dit-elle, on donne un débris d’os, une dent, une mèche de cheveux, ce sont les reliques les plus efficaces, mais si vous n’en possédez plus je me contenterais d’un objet familier qu’elle ait tenu entre ses mains.
Monsieur Brossard prit dans la poudreuse une épingle d’écaille et l’offrit à la dévote, mais en voyant la rapacité avec laquelle le monstre l’enfouissait dans son cabas, il la regretta. Elle ne le remercia pas, s’agenouilla, fit semblant de marmonner une prière et s’enfuit de peur qu’il ne se ravisât.
Il demeura rêveur; cette visite lui semblait singulière; il se promit d’en parler au Père Autrand.
Il n’en eut pas le loisir. Soit que la vieille eût des amies, soit que sa démarche fût, dans son monde, naturelle, d’autres l’imitèrent! Elles venaient à l’improviste, sans se faire annoncer, comme à l’église!
C’était un défilé ininterrompu; Bathilde prenait de l’orgueil, son maître n’osait plus sortir.
S’il entendait la sonnette, il allait s’asseoir à son bureau, sur lequel auprès de l’_Imitation_ il avait placé un grand Christ de bronze, sans croix. Bathilde ouvrait la porte; la dévote entrait. Monsieur Brossard ne bougeait pas... Puis soudain, il s’arrachait à sa méditation, se levait, s’inclinait, les mains croisées sur la poitrine:
--Madame!
Il relevait la tête, regardait au plafond et disait:
--Vous venez parler d’Elle?
Une seule fois il se trompa. Il accomplit machinalement ses gestes habituels sans regarder la visiteuse, puis debout, dans l’attitude extatique de Saint François d’Assise, il attendit. Étonné enfin de ne rien entendre il abaissa son regard et découvrit, non sans stupeur, une femme convenablement vêtue dont le visage effaré ne lui était pas étranger.
--Que voulez-vous? cria-t-il d’une voix terrible.
La pauvre femme qui portait un paquet assez lourd le laissa tomber sur le tapis et se sauva épouvantée. Il courut pour la retenir, et il criait plein de colère; il l’avait reconnue! Mais elle, éperdue, dévala l’escalier, disparut. Il en fut mortifié, car il la savait bavarde et inconsidérée dans ses propos.
C’était Mme Botte, l’irascible épouse de M. Botte, son relieur. Elle avait tenu, ce jour-là, à livrer elle-même les livres nouvellement reliés, car son mari, disait-elle, était un homme dépourvu de caractère qui tremblait devant ses clients et n’osait réclamer le prix de son salaire. Elle revint pourtant au logis ayant laissé les livres et perdu la facture. Son époux, étonné de l’état dans lequel il la voyait, l’interrogea doucement sur les causes de son désordre. Au lieu de lui répondre, elle invectiva:
--N’as-tu pas honte, cria-t-elle, de m’exposer ainsi aux entreprises d’un possédé? Car tu le savais, n’est-ce pas? Tu le savais?
--Et que savais-je? demanda M. Botte.
--Mais... que ton Brossard est fou! Car il est fou! entends-tu? complètement fou! Et bientôt, on l’enfermera!
--C’est dommage, fit M. Botte, c’était un bon client!
Il n’en dit pas davantage et se remit au travail, tandis que sa femme exaspérée par tant d’indifférence se répandait en paroles injurieuses qui faisaient vibrer les vitres grises de l’échoppe et, par la porte entr’ouverte, s’échappaient dans l’impasse, heurtant les pavés sonores, rebondissant contre les murs et mourant enfin dans la rumeur vague qui montait des rues avoisinantes.
D’ordinaire, Monsieur Brossard n’avait pas à redouter de pareilles méprises; les dévotes se ressemblent toutes; leur odeur l’avertissait. Il les faisait asseoir; elles lui contaient les miracles que Thérèse accomplissait en leur faveur et il en notait le détail sur un registre, car il était soucieux de conserver les moindres témoignages.
Thérèse, cependant, faisait preuve d’une activité qui le confondait: elle sauvait les enfants malades, retrouvait les objets perdus, calmait les maux de dents et mariait les filles déshéritées; une fois même elle se donna la peine d’apparaître en personne et elle prononça quelques paroles dans une langue que l’élue malheureusement ne connaissait pas.
--Peut-être était-ce en latin? suggéra Monsieur Brossard.
--Probablement! fit la dévote.
Et elle demanda une relique.
Car c’était l’aboutissement de toutes les visites. Les larmes, les compliments, les miracles, les extases au pied du lit, tout cela n’était que ruses de sorcières qui ne peuvent entendre parler d’un pendu sans vouloir un morceau de la corde.
Le plus étrange était le plaisir que Monsieur Brossard prenait à offrir des reliques; il lui semblait qu’il officiât et, si quelque exaltée faisait le geste de lui baiser la main, il ne la retirait plus.
Il donna d’abord les mouchoirs de la morte. C’était, disait-il toujours, celui qu’elle avait porté à ses lèvres au moment d’expirer. Mais la provision s’épuisa; il en racheta deux douzaines, puis effrayé de l’affluence croissante des quémandeuses, il cessa de les donner en entier. Il les découpait en carrés minuscules et il ne tarda pas à remarquer que plus les morceaux étaient petits, plus ils paraissaient précieux.
Il les accompagnait d’un certificat et il faisait suivre sa signature d’une croix.
Après les mouchoirs, il débita la lingerie. Il s’était souvent demandé ce qu’il pourrait faire des dessous de la Sainte. C’eût été les profaner que de les faire porter à Bathilde et les armoires en étaient pleines. Dieu l’inspira: il en fit des reliques. Il en fit avec les jupons, il en fit avec les chemises, il détailla les pantalons!
Les semaines passaient!... Il reçut des confidences, il fut directeur d’âmes; on lui demanda de l’argent!
Ainsi, peu à peu, il voyait se former autour de Sainte Thérèse de l’Étoile une légende, sur laquelle, lui, Monsieur Brossard, le cou gonflé sous sa barbe, faisait la roue!
Et le livre se vendait toujours! Jamais Israël n’avait rêvé pareil triomphe! Vers la fin de l’année, il fit savoir à Monsieur Brossard que le cinquantième mille venait d’être mis en vente. Sa lettre contenait un chèque.
Monsieur Brossard eut au bout des doigts un frémissement heureux. Il songea à porter la nouvelle aux Lamorille, mais il se rappela la leur avoir annoncée par avance, quelque temps auparavant. Alors, il s’assit à sa table, contempla le chèque, le posa devant lui et plaça dessus le Christ de bronze, lourd comme un presse-papier.
Un sentiment inconnu lui traversa le cœur, et c’était de la reconnaissance:
--Bonne Thérèse, murmura-t-il. Je te ferai canoniser!
En vérité, il ne pensait à elle que pour penser à lui-même; il se vénérait, il s’épanouissait...
Ce fut l’époque la plus glorieuse de sa vie.
XVII
Les grands vaniteux, ceux que rien ne semble devoir satisfaire, sont souvent les moins exigeants. La qualité de leurs adulateurs leur est indifférente; toute parole leur paraît un hommage; toute présence, une soumission. Monsieur Brossard en était arrivé à ce point que trois parapluies de dévotes réunis dans son antichambre le contentaient. Il recevait ces femmes, écoutait leurs doléances, se penchait sur elles. Le monde aurait pu crouler, il n’aurait point tourné la tête.
La mort même de son ami Gerfaut, écrasé par un obus, ne lui causa pas d’émotion. Il en apprit la nouvelle chez Mme de Birette; il ne laissa pas tomber sa tasse, il ne déchira pas ses habits, il ne répandit pas de cendres sur ses cheveux.
--C’était fatal! dit-il simplement.
Puis, il but une gorgée de thé, et ajouta:
--C’est une belle mort!
Lorsqu’il se fut retiré, Mme de Birette reprocha au Père Autrand l’insensibilité de son néophyte. Le bon Père avait l’âme bienveillante, il voulut le défendre, mais sa parole le trahissait:
--La lecture des livres saints l’a conduit dans la voie du détachement; la mort des autres ne le touche plus; il sait qu’ils naissent à la vie éternelle et qu’il les retrouvera.
--Le plus tard possible! fit Mme de Birette.
--Il est humain, ma chère amie. Dieu a mis en nous l’amour de la vie.
--Il aime la vie et ne regrette pas ses amis; c’est un sage! déclara le Comte des Courtis.
--Comment, c’est un sage? Mais vous êtes horrible!
--C’est un sage, Madame, et ceux qui pleurent sont des fous. Nos amis? Il arrive parfois que nous les perdions avant qu’ils ne nous aient déçus, trompés ou trahis, nous nous désolons, nous avons tort! La ville est pleine d’amis tout neufs qui ne demandent qu’à être nôtres. Descendons dans la rue, regardons-les passer; ils sont charmants: nous ne les connaissons pas!
Mme de Birette souriait, mais Mlle des Courtis regardait son père sans amitié. Elle éprouvait pour Marcel Deslandes un sentiment auquel elle ne donnait pas de nom et, si l’état du jeune homme le mettait momentanément à l’abri des batailles, elle ne pouvait oublier qu’il était soldat et elle se plaisait à trembler pour lui.
Elle n’était point seule à se tourmenter pour ce tendre blessé dont le visage clair, les cheveux d’or, et la haute taille attiraient et retenaient les regards féminins. Elle souhaitait qu’il la distinguât, qu’il se couvrît de gloire, qu’il se dévouât pour elle. D’autres l’aimaient davantage.
Un jour que Monsieur Brossard n’espérant plus de visites avait pris dans son Enfer un petit livre dont la lecture lui faisait pétiller les yeux, un coup de sonnette retentit. Le bruit du timbre était pour lui comme un premier hommage. Il jeta son livre dans un tiroir, saisit une plume et feignit d’écrire.
La porte s’ouvrit doucement; un froissement d’étoffes soyeuses lui fit lever la tête.
--Quoi? Vous, Madame?
Les deux mains tendues, il s’avança vers Madame Lamorille qui souriait.
--Je ne vous dérange pas, demanda-t-elle.
Il eut un geste vague.
--Vous le voyez: je travaillais!
--Oui, dit-elle, le second volume! C’est un peu pour cela que je suis venue.
Il crut qu’elle voulait parler de Thérèse, la fit asseoir et prit un air ecclésiastique:
--Je serais heureux, dit-il, qu’Elle puisse vous secourir.
Mme Lamorille regardait autour d’elle avec inquiétude; les meubles, les livres, les bibelots, tout lui paraissait hostile; elle ne savait où poser son regard, elle tourna la tête vers une porte entr’ouverte:
--C’est la chambre de Thérèse, dit Monsieur Brossard, si vous voulez visiter...
Elle l’arrêta d’un geste.
--Tout à l’heure! fit-elle.
Monsieur Brossard avait des habitudes, ce caprice le déconcerta:
--M. Lamorille va bien? demanda-t-il.
--Merci, pas mal, c’est-à-dire... enfin ce n’est pas pour lui que je suis ici, c’est pour moi.
--Vraiment? Et que puis-je pour vous plaire?
--Je voudrais vous demander un conseil.
--Un conseil?
La conversation s’engageait mal. Cécile était gênée; sa démarche soudain lui paraissait absurde.
Monsieur Brossard assis devant elle, la dévisageait. Elle rougit, ses paupières battirent et les coins de ses lèvres tremblèrent. Ses jupes courtes découvraient les jambes fines et droites et Monsieur Brossard imaginait la ligne où le bas cesse, où sous la soie légère et la dentelle, la cuisse apparaît chaude, nacrée, traversée de veines bleues, et douce au toucher.
--Parlez, dit-il, d’une voix mal affermie.
Alors sans réfléchir, elle se jeta dans une longue phrase embrouillée.
--Voici, dit-elle, l’autre soir, vous en souvient-il, vous êtes venu à la maison. Vous étiez content, et après votre départ j’ai pensé à vous, à vos paroles, à votre bonté, à l’influence que votre chère femme avait sur vous, sur nous tous et j’ai pensé aussi à ce livre qui vous rapporte malgré vous tant d’argent, dont vous ne savez que faire. Alors, j’ai prié Thérèse, et je me suis dit... j’ai cru... enfin, il m’a semblé...
Sa gorge se serrait, elle n’avait pas pensé que ce serait si difficile; elle s’arrêta, attendant un encouragement.
Monsieur Brossard, méfiant, gardait le silence, son visage avait repris une expression hostile.
--Alors? demanda-t-il.
Elle baissa la tête.
--Alors, j’ai eu des ennuis et j’ai pensé à vous. Vous êtes si bon.
Elle avait tiré de son sac un petit mouchoir de dentelle, et soigneusement elle essuya deux larmes et releva ses longs cils noirs.
Monsieur Brossard retenu par la prudence et poussé par la fièvre se leva. Il fit quelques pas, déplaça un fauteuil, puis, cédant à sa faiblesse il vint s’asseoir auprès de la jeune femme, lui prit les mains.
--Vous avez du chagrin, mon enfant?
Il respirait, malgré lui, le parfum perfide dont elle s’était parée; il regardait sa peau lisse, presque brune au coin des yeux, rose avec d’étranges transparences sur les joues et dorée dans le creux voluptueux de son cou.
Un désir aigu le traversa; il oubliait Thérèse, la sainteté, les choses éternelles; des appétits de brute soulevaient sa chair à l’approche de cette jeune chair; il regardait Cécile avec concupiscence et, bêtement, il lui tapotait les mains, d’un geste de confesseur.
--N’ayez pas peur, dit-il, je suis votre ami.
--Oh! oui, je le sais, j’en suis sûre, j’en ai besoin, dit-elle, et elle posa les doigts sur les grosses pattes velues de Monsieur Brossard.
--Allons, mon enfant, dites-moi, que s’est-il passé?
Elle essaya de sourire.
--Il s’agit de Marcel Deslandes, mon neveu; vous le connaissez, c’est un héros, mais c’est un enfant: il a fait des bêtises!
Monsieur Brossard se redressa, son regard devint dur, il retira sa main.
--Et c’est lui qui vous envoie! dit-il avec éclat. Permettez-moi de vous le dire, cette inconscience me confond!
--Mais non, ce n’est pas lui; il ne sait rien; je l’ai vu malheureux, je suis accourue, voilà tout.
--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à votre mari?
Elle le regarda d’un œil étonné, presque scandalisé.
--Mon mari? Mais il ne comprendrait pas, le pauvre homme. Il n’a pas votre bonté, votre grande âme. L’autre soir en vous écoutant je sentais tout ce qu’il y a en vous d’élevé, de généreux, d’intelligent...
Ces paroles excessives ne causaient pas de surprise à Monsieur Brossard; il était habitué à les entendre et les trouvait naturelles. Il demanda d’un ton brusque.
--Et qu’a-t-il fait, ce héros?
Elle courba les épaules:
--Il a joué.
--Ah!
--Oh! ce n’est pas de sa faute. Il a été entraîné. C’est affreux. Songez que ce pauvre petit sera peut-être tué dans un mois. J’ai peur qu’il ne fasse une folie.
--Les folies ne réparent pas les bêtises, déclara Monsieur Brossard.
Et, pratique, il demanda:
--Combien a-t-il perdu?
--Cinq mille francs.
--Il commence bien!
--Il est si malheureux! Il vous les rendra plus tard. C’est un enfant. Il me considère un peu comme sa mère; il n’a que nous au monde.
Elle accumulait des phrases sans suite, comme elle eût jeté des pierres contre un mur. Il allait répondre, elle l’en empêcha.
--Ne dites pas non. Laissez-moi espérer encore. Il ne sait rien de ma démarche et je vous aimerais tant. Quand vous m’avez emmenée à Pau, j’ai cru sentir que votre affection me protégeait, me suis-je trompée?
Elle lui parlait de tout près, cherchant à le séduire; il respirait son haleine, il voyait sa bouche émouvante qui l’attirait; il essaya de lui entourer la taille; d’un mouvement instinctif, elle se rejeta en arrière; tout son corps se révoltait.
--Soit, dit-il, je veux vous être agréable; je vous aiderai; mais la somme me paraît considérable. Ne croyez-vous pas que deux ou trois mille francs suffiraient?