L'enfant taciturne

Part 7

Chapter 73,760 wordsPublic domain

De campement en campement, ils atteignirent un plateau étroit dont les pentes dévalaient jusqu’à une prairie basse, incessamment mouillée d’infiltrations de sources.

Deux maisonnettes, couvertes de tuiles rouges, pareilles à celles qu’on voit aux deux bords des routes qui traversent un village, ajoutaient leur nostalgie banale à la mélancolie du plateau dénudé.

Sur le seuil, des enfants blonds aux cheveux raides, au teint bistré par le soleil et sali par la terre noire de la forêt, se montrèrent, disparurent effarouchés, se montrèrent de nouveau poussés par leurs parents, cinq ici, trois autres là. Deux femmes fraîches, mais timides à la manière gauche et un peu brusque des paysannes, morigénaient la marmaille. Elles ébauchèrent un sourire pour saluer l’amazone et son ami.

Et l’amazone était saisie d’un immense étonnement. Jamais encore elle n’avait abordé ce plateau situé aux confins de son domaine, là où la lisière de sa forêt touchait au territoire de l’État. Elle savait bien, par ouï-dire que des gardes français, appartenant à l’administration forestière du gouvernement, habitaient cette région isolée, également éloignée d’un groupement européen quelconque et de la Grande Clairière. Or les habitants de la maison blanche étaient trop volontiers confinés dans les limites de leurs bois pour entretenir les moindres rapports avec des voisins.

--Il faut, avait décidé le Rahmani, il faut avant de nous suivre à travers les plaines, que tu connaisses d’autres êtres que nous-mêmes et tes bergers. Nous irons jusqu’au poste forestier. Tu verras des gens, dont le visage et le langage sont presque exactement semblables à ceux des habitants des villages et des villes de la plaine, et tu verras aussi des enfants de ta race, qui te ressemblent moins que ma fille, la toute petite, ta préférée et la mienne.

L’Enfant avait accepté.

Maintenant, elle béait de surprise devant ces femmes et leur progéniture échelonnée. Elle, les étonnait moins, car, au-delà de plusieurs lieues de pays, tout le monde la connaissait parfaitement.

Les gardes revinrent d’une tournée, montant, avec de lourdes selles d’ordonnance, de chétifs et patients chevaux, lestes et adroits dans les passages difficiles et qui ne craignaient ni la neige ni le feu. Ils avaient de bonnes figures lasses sous le casque colonial et la tournure militaire dans le dolman vert de l’uniforme. Leur accent révélait que leurs berceaux se balancèrent sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils regrettaient les forêts de l’Esterel et des Maures, aux frontières peuplées de gens de même espèce qu’eux et à proximité d’innombrables lieux habités, voire de quelques centres élégants de la Riviera.

A l’égard des indigènes, avec lesquels ils devaient entrer perpétuellement en conflit, ils témoignaient tour à tour d’un sentimentalisme très métropolitain ou d’une férocité de négriers.

Leur tâche ardue consistait à faire respecter la forêt, à la préserver de toutes les déprédations en s’aidant du prestige de leur titre, de leur tenue, de divers châtiments sanctionnés par le code, de quelques lois particulières, dont les montagnards méconnaissaient totalement les buts et la formule et ne parviendraient jamais à découvrir la nécessité; car ils jugeaient simplement que cela était l’origine et l’aboutissement de procès-verbaux détestables, lesquels, se renouvelant, finissaient par mettre une chèvre au prix d’un pur-sang syrien.

Et comment ces pâtres anciens de la très ancienne montagne eussent-ils pu comprendre qu’il convenait de ne point laisser le bétail pâturer dans les jeunes taillis ou les futaies de chênes-liège récemment mises en valeur, et qu’on devait préserver de la dent et de la corne des troupeaux capricants les arbres dévêtus ou pourvus d’une écorce neuve? Comment les persuader que l’avenir de la forêt est irrémédiablement compromis par la mutilation répétée des rameaux et des branches maîtresses? Comment les convaincre en affirmant que la disparition des bois entraîne celle des sources et que, leur porter aujourd’hui atteinte, c’est compromettre les moissons et les vergers de demain?

Depuis le jour antique où une horde initiale posa sur la montagne les trois pierres du premier foyer, les montagnards rompaient des branches pour la construction des huttes, coupaient des rameaux pour nourrir les bêtes pendant la saison sèche et laissaient les taillis livrés aux cornes de la génisse et à la dent du bouc comme aux griffes de la panthère. Puis, quand les veaux, les chevaux et les agnelets, se trouvaient par trop privés d’herbe tendre, quand le soleil de septembre avait durci les dernières touffes de diss et que la paille des clairières était rongée jusqu’à la terre, quelle inconcevable législation pouvait encore interdire de mettre le feu dans les espaces libres, afin que, spontanément, un peu d’herbe verte et tendre repoussât?

Sans doute, il arrivait que le feu gagnât la zone des grands arbres, qu’au gré du vent du Sud l’accident se transformât en désastre et que des milliers d’hectares de forêt vierge ou industrielle fussent dévastés, absorbés par le fléau. Souvent même le pâtre et le troupeau étaient les premières victimes[3].

[3] Au moment où ce volume était sous presse 30.000 hectares de forêts brûlaient, en trois jours, dans les Beni-Sahah et les montagnes de Philippeville.

Les diligentes femmes des gardes s’ingéniaient à rendre digne de l’Enfant et du chef des Achabas leur modeste et prompte hospitalité.

--Ma fille aînée couchera dans votre chambre et vous servira si vous avez besoin de quelque chose, dit l’une de ces femmes à l’Enfant.

Elle l’avait conduite dans une pièce aux murs de badigeon rose où un petit lit de fer étalait la blancheur des draps propres. Sur un lit pliant de campement, à côté, il n’y avait qu’un drap et une demi-couverture grise.

L’Enfant promptement dévêtue et couchée regardait sa compagne qui se déshabillait lentement. C’était une forte fille de douze ans, osseuse, les extrémités lourdes. Son humble figure exprimait une gêne intense, plus de fausse honte que de timidité. On ne voyait rien au-delà de la couleur de ses yeux bruns, aucune pensée perceptible. Elle ne parlait pas et le mutisme de la petite hôtesse imprévue ne l’encourageait point à desserrer les lèvres.

L’Enfant l’observait avec une sorte de stupéfaction. Se pouvait-il que toutes deux eussent leurs origines dans la même patrie et la même nation? Pourquoi l’âge seul les rapprochait-il tandis que tout les différenciait l’une de l’autre?

Son souvenir, immédiatement, opposa à la fille des gardes, la fille dernière du Rahmani.

Elle examinait les mains courtaudes, puis les siennes, toutes souplesse et muscles fins, et c’est pareilles aux siennes qu’elle revoyait les mains de l’Arabe. Petite Bédouine de sang bleu, l’enfant des tentes nomades possédait cet esprit vif et altier, ce dédain de caste qui lui tiendraient lieu d’intelligence et de supériorité jusqu’au terme de sa vie. Elle n’avait ni bassesse ni vulgarité. Elle ne manquerait jamais de tact et ne faillirait dans aucune faute grossière, son instinct affiné, la guidant mieux que les conventions et le raisonnement.

Mais la fille des gardes, hors une sorte de bonté naturelle, mêlée d’autant de faiblesse que de nonchalance, que détenait-elle qui pût la faire craindre ou aimer? Qui découvrirait, au-delà de sa face ingrate, les vertus foncières, indéfectibles, de la race: endurance physique, vaillance morale, ressort de bonne humeur et de bon vouloir?

Certes, elle parlait et pensait dans la langue maternelle de la dominatrice de la forêt; mais celle-ci ne trouvait rien à dire à celle-là dans leur commun langage. S’il leur eût été donné de déterminer leurs impressions, elles auraient pu conclure que chacune d’elles montait ou descendait vers l’autre d’une altitude ou d’un abîme de vertige et, mises en présence, n’éprouvaient plus qu’un désir d’éloignement. Et elles savaient, par pressentiment, que, se parlant, elles ne se seraient pas comprises.

Avec la Nomade, nul étonnement, encore que leur compréhension et leur manière de vivre n’offrissent pas que des similitudes. Inévitablement et toujours, elles se retrouvaient sur le terrain du raffinement, de l’orgueil et de la liberté.

--Je te dirai ceci, ô le Rahmani: je hais les plaines, ces inconnues, si leur visage humain est constamment semblable à celui de ces gens.--(Ils sont peut-être de ma race, mais certainement je ne suis pas entièrement de la leur.)--Je n’habiterai point les villes, car les frères de ces gens les ont depuis longtemps peuplées. Et si tu voulais que je puisse te suivre sans hésiter, sans inquiétude ni mépris, pour voir ce que j’ignore encore, il eût mieux valu, mille fois et une, ne pas me conduire aux maisons forestières! Ai-je dormi cette nuit, dans ce lit blanc, près de cette fille bizarre et laide? Je préfère la natte de mes bergers. Mais sache, ô Rahmani, que se vérifie de nouveau pour moi ce qui m’est une très ancienne certitude: je suis un fruit rare de l’arbre de la science. Une race nouvelle sortira de moi, car je suis supérieure à celle de mes aïeux, lointains ou proches, comme à celle de mes amis et vassaux... Que penses-tu?

--Je pense que tu ne devrais pas être mortelle... Cependant ni toi ni moi nous ne serons épargnés par la Séparatrice et la Maîtresse des derniers jours. Alors...

Ils franchissaient le col élevé de la montagne et descendaient à pic vers la Grande Clairière.

--Alors, dit l’Enfant d’une voix de rêve, as-tu jamais vu plus beau matin que celui-ci?

LA ROUTE

Dans l’orgueil ou la détresse de la solitude, dans la tendresse ou l’indifférence, la quiétude ou l’incertitude du foyer, nous tous, qui fûmes les adolescents d’un autre âge, nous avons connu le moment où nous entendîmes la voix d’un monde lointain.

Combien nous en avaient parlé avant cet appel! Les uns pour en médire,--car il est de ces esprits qui témoignent de leurs regrets par l’habitude de dénigrer les joies passées. Les autres pour se repentir ou déplorer l’envol d’un temps trop rapide. Et d’autres encore pour nous mettre en garde, jaloux peut-être de ce que nous allions saisir ce qu’ils ne pouvaient plus posséder.

Nous répondîmes à l’appel. Toi parce que la voix lointaine t’enivrait. Toi parce que, en dépit de l’expérience que tu respectais chez tes éducateurs, tu voulais surtout courir les risques du hasard et la meilleure leçon de l’expérience personnelle. Toi, à cause de toutes ces raisons à la fois ou parce que ta vanité te fit croire être prédestiné pour un vol souverain hors du nid. Moi...

Le beau mirage et le plus beau voyage!

Tout était accepté d’avance par la confiante illusion. N’étions-nous pas porteurs de ce trésor que rien ne vaut ni ne rachète: la sainte et bonne crédulité? Chaque expression comme chaque parole avait son sens absolu. Nous allions, affirmatifs et vainqueurs avant la bataille, avec le rire trop clair, les yeux trop purs de ceux qui ne savent pas croyant avoir tout deviné.

Les chères heures que celles qui frémirent de notre impatience de tout vivre! Et nos rapides battements d’ailes dans la liberté!

Alors Tarafa el Bakri, le poète, ne nous avait pas encore appris que «la vie est un trésor qui diminue chaque jour.» Prodigues, nous y puisions, pour le dilapider à pleines mains...

* * * * *

Mais nul appel n’était encore parvenu jusqu’à l’Enfant taciturne, qui songeait et régnait au fond des forêts; car le monde lointain ne pouvait lui donner ni l’illusion ni la réalité de la liberté; il pouvait seulement la lui prendre, à elle qui la possédait toute entière. Privilège étrange et redoutable, dont la vie, jalouse comme Jehovah, se vengerait infailliblement.

En attendant ce jour secret de la vengeance, l’Enfant considérait le lent rassemblement des caravanes en partance.

Les préparatifs des Nomades s’accomplissaient sans hâte et se trouvaient achevés comme par miracle. Avec adresse, les hommes drapaient les souples tentures, les étoffes aux couleurs audacieuses, sur la légère armature de bois des palanquins. Le matin du départ, ils les fixeraient au bât des paisibles chamelles. Les femmes et les jeunes filles s’y blottiraient tels des oiseaux dans un nid clos. En deux temps mesurés, la bête porteuse se relèverait et commencerait sa patiente route.

Larges et beaux, brillants et légers, tanguant sous un panache de plumes d’autruche ou de poils de chèvre, ils s’éloigneraient, les «bassours», pourpres comme un sang répandu ou noirs comme une nuit favorable aux trahisons de l’amour saharien. Suivant des pistes séculaires, ils s’en iraient, pour revenir.

Avant d’atteindre l’horizon des sables, ils traverseraient la plaine et couperaient la Route conduisant vers la Ville.

L’Enfant les considérait sans envie.

La Ville.

Elle n’avait point à s’en préoccuper; cependant le mot et la chose la hantaient un peu à la manière d’un accident prévu qu’il serait à peu près impossible d’éviter. Mais lorsqu’elle prévoyait la possibilité de franchir les limites de la forêt, c’était avec l’unique but de descendre et de régner au désert.

Elle fit une trouvaille dans la bibliothèque familiale et un nouveau livre encore fut remis à la garde de la couleuvre. L’auteur, M. de La Bruyère,--dont le nom sylvestre la séduisait,--y consacrait un chapitre à la Ville. Elle s’y perdit, ne comprenant et ne retenant que quelques paragraphes qui achevèrent de préciser ses répulsions instinctives.

«La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mots pour rire; tant que cet assemblage est dans sa force et que l’entêtement subsiste, l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l’on est incapable de goûter ce qui vient d’ailleurs; cela va jusqu’au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L’homme du monde d’un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d’eux, leur est étranger. Il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot et n’a pas même de quoi écouter.»

--Je n’étais pas autrement le soir où le Rahmani me conduisit aux maisons forestières, songeait l’Enfant.

«Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine et qui est comme le héros de la société; celui-ci s’est chargé de la joie des autres et fait toujours rire avant que d’avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n’est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu’elle ne sache point rire des choses qu’elle n’entend point et paraisse insensible à des fadaises qu’ils n’entendent eux-mêmes que parce qu’ils les ont faites; ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière dont elle est sortie.»

L’Enfant eut une sorte de douloureuse prescience qu’elle pourrait peut-être, dans une période de son existence, ressembler à cette femme. Et ce fut elle qui faillit étrangler la couleuvre roulée autour de son cou en lui serrant nerveusement la tête dans sa petite main. Mais cette sensation pénible suscita, dans le plus obscur de sa pensée, le premier désir d’affronter un jour l’ennemie.

Elle lut un autre paragraphe qui la lui fit mépriser:

«On s’élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d’avec celle qui produit le lin, et le blé froment d’avec les seigles, et l’un ou l’autre d’avec le méteil: on se contente de se nourrir et de s’habiller. Ne parlez pas à un grand nombre de bourgeois, ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu; ces termes pour eux ne sont pas françois; parlez aux uns d’aunage, de tarif, ou de sou pour livre, et aux autres de voie d’appel, de requête civile, d’appointement, d’évocation. Ils connoissent le monde, et encore par ce qu’il a de moins beau et de moins spécieux; ils ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses...»

Or, l’Enfant avait appris la vie des plantes en même temps que la vie des bêtes.

Elle savait la divinité végétale du cèdre, la royauté du chêne-liège, quand les hommes n’ont pas encore attenté à sa personnalité puissante. Elle savait comment le chêne-zéen, sorte de roi dépossédé de la couronne que le vol circulaire des aigles pose au front des montagnes, lutte contre son rival. Il lutte, ne désespérant point de reconquérir la suprématie forestière. Il lutte, en s’élançant d’un jet vers le ciel, en élargissant la circonférence de son tronc à l’écorce unie et qui reste droit. Il domine les têtes frisées des autres de sa tête aux frondaisons plus légères, avec des feuilles plus larges et souples. Là où il réussit à lutter, non seulement par l’élégance et la forme, mais avec un nombre égal, le chêne-liège abdique et, peu à peu, disparaît.

Mais, ils avaient beau faire, les grands arbres demeurés victorieux, dans les fourrés, autour des sources, les fauves dédaignaient leur écorce et n’y aiguisaient point leurs griffes. Le chasseur ou le passant traversait leurs groupes sans lever la tête et sans que son visage marquât l’étonnement ou l’extase, sans que sa bouche proférât les paroles d’admiration et de louange qui saluaient les chênes tors, moussus et vénérés.

L’Enfant ne méconnaissait rien des vies inférieures, actives, des sous-bois.

Là, point de majestueuses querelles. Les fougères croissaient indépendantes, jamais mélangées d’aucune végétation, tandis que les myrtes fraternisaient avec les palmiers nains et les buissons rampants des cistes. Les phyllarias supportaient amoureusement les vignes vierges. Les arbousiers et les lentisques étaient sans amitié pour leur voisinage, mais sans querelles. Les lauriers-tins s’environnaient du rempart des rochers au creux des ravines. Les lauriers-roses vivaient en tribus. Les touffes de diss, simples et silencieuses, sans insectes et sans oiseaux, ne s’émouvaient qu’au passage du vent. La luzerne arborescente et le genêt épineux confondaient leurs floraisons jaunes. Les hautes bruyères blanches, trop parfumées, avec des racines impitoyables, faisaient lentement et doucement mourir toute herbe ou plante prétendant croître auprès d’elles.

Et il y avait encore, le long des petits torrents, des cyclamens et des violettes, simples et persévérants, et, contre les parois au ruissellement continu, les délicats et frémissants capillaires.

L’Enfant aimait le chèvrefeuille blanc et rose, sans parfum, celui qui est appelé par les Arabes, le Sultan de la forêt.

Il jaillissait soudain du sol entre les racines d’un arbre, dans la verte ténèbre des grandes futaies. Il s’appuyait au tronc énorme; caressant et volontaire, progressant sans répit, il atteignait la première fourche. De branche en branche, inlassablement, sa force accrue à chaque soleil, il prolongeait l’ascension. Tout à coup, il touchait au faîte; ses fleurs terminales dominaient l’arbre qui l’aida et la forêt tout entière.

Orgueilleux, fragile et sublime entêté! Maintenant le soleil tombait sur lui d’abord, pour ruisseler ensuite sur les autres. Sultan de la forêt!

Ce matin-là, l’Enfant ne prend pas l’un des poulains rapides, mais la vieille mule étourneau dont le pied n’a jamais bronché.

Elle gagne le tournant de la montagne et la trouée des bois qui donne accès au chemin des plaines.

Mais elle ne descend point et ne sort pas de la forêt. Au contraire, elle dirige la mule intelligente et sûre le long des flancs chaotiques du sommet le plus élevé, à travers les gneiss qui s’entassent et chevauchent, les troncs d’arbres qui croulèrent sous la rafale et les neiges d’hiver, la végétation profuse enchevêtrée.

La fidèle Étourneau bondit sur les rocs comme une chèvre, chemine comme une chenille sur les troncs renversés, se coule dans le fourré comme un félin, escalade la montagne comme un cerf en fuite.

Voici la cime rasée, étincelante de lumière matinale. Très bas, très loin, pareilles à une étendue océanique scintillante, les plaines s’étalent, ondulant à peine.

Pour la première fois, l’Enfant est venue avec le désir de les voir.

Mais elle voit mal. Ses paupières cillent à cause de ce scintillement de l’espace. L’ombre de la forêt ne l’accoutumait pas à cette vision.

Et elle distingue la Ville, un fragment lumineux, plus compact et nuancé.

Droite, large, pacifique, sans détours, inflexible, la Route, qui n’a pas d’autre aboutissement que la Ville, poudroie sous les talons multiples d’une foule anonyme. Déjà la transparence du matin s’efface sur elle; des poussières envahissent le ciel.

Un lyrisme silencieux possède la pensée de l’Enfant. Y eut-il jamais sur cette cité le même soleil que sur la montagne? Le rire éclatant du ciel d’été put-il jamais déchirer et abolir les fumées cendreuses et les poudres blafardes projetées vers lui et qui l’offensent? Et tous les êtres, qui vivent parmi et au-dessous, connurent-ils jamais le goût de joie et d’éternité de l’air libre?

Ah! combien cher et précieux le Rahmani qui détourne les caravanes de la voie facile et encombrée, qui les conduit au-delà, jusqu’aux steppes vides, dans l’indépendance et la totale clarté!

Subitement, elle décida qu’elle obtiendrait de partir cette saison même avec les Achabas et qu’elle ferait cet affront à la Ville de couper la route sans tourner la tête vers elle.

L’immensité du désert était l’unique chose digne de l’altitude de la montagne.

Elle allait redescendre ayant hâte, déjà, de réaliser son projet.

Soudain, elle se trouva face à face avec Draïdi.

Il avait surgi des buissons proches; peut-être la suivait-il depuis longtemps.

Le cœur des deux enfants battit avec violence et nul n’eût pu déterminer exactement les sentiments véhéments et confus qui les faisaient bondir et trembler. Lèvres entrouvertes, également pâles, ils ne parlaient pas et serraient les poings pour réprimer le frémissement de leurs doigts.

Les forces de la destinée mystérieuse créaient autour d’eux une atmosphère de haine primitive et d’implacable fatalité.

Mais Draïdi recula, s’accroupit contre une roche. Du capuchon de sa «kachabia», la houppelande des bergers montagnards, il tira une boule de la grosseur d’une orange. C’étaient des chiffons enveloppés dans un morceau de mousseline de turban. Un lien ou une queue de mousseline roulée se fixait à la boule.

L’Enfant regarda cela pendant que Draïdi la regardait.

Puis, aussi brusquement qu’il venait d’apparaître, le gamin disparut dans la broussaille, tandis que la mule Étourneau s’engageait sur les pentes.

La chaleur de midi brûlait la forêt jusqu’aux entrailles. Les herbes desséchées et les feuilles racornies sous le sirocco dispersaient des reflets incandescents.

Depuis la veille, le vent soufflait ainsi sur la contrée. Il soufflerait encore le lendemain, ne durant jamais moins de trois jours.

Au point culminant de sa course, le soleil restait invisible dans le ciel opaque; mais on sentait le poids d’intensité de ses rayons voilés.

Une immense torpeur enveloppait les bois, couchait les bêtes, envahissait les hommes. Et ce n’était pas la torpeur bienfaisante des journées de chaleur quiète, quand tout être et toute chose sont immobiles parce que sur eux s’abattirent le repos, le sommeil ou la méditation. Dans la profonde nature environnante, l’Enfant percevait des germes d’inquiétude qui levaient irrésistiblement. Une sorte d’attente angoissée pétrifiait la montagne.