L'enfant taciturne

Part 8

Chapter 83,204 wordsPublic domain

Elle remontait, à cheval, du large de la Grande Clairière où tous les Achabas étaient enfin rassemblés pour partir à la prochaine aurore. Contre son habitude, sa monture avançait lentement ou réagissait en soubresauts nerveux, à cause d’un groupe de scarabées noirs grouillant sur le chemin, une feuille brûlée qui tourbillonnait, échappait au vent, se posait sur la poussière. Moins calme que de coutume, l’amazone fouaillait durement le fils de Moueddin.

Tout à coup, elle leva les yeux.

La maison claire et ses blanches terrasses étagées apparaissaient avec des reflets chauds comme si, par intervalles, quelque flamme eût couru sur la façade. Dans le parc, incendié par les Kabyles, des graminées avaient repoussé. Plusieurs des vieux arbres aux troncs noircis manifestaient de nouveaux feuillages vivaces et le cèdre sacré, intact, que le feu des révoltés n’osa pas atteindre, élargissait la même ombre épaisse sur la chère sépulture. Et cela baignait dans la même lueur étrange.

--Ah! fit l’Enfant.

Son visage était devenu livide et ses yeux se rivaient sur le faîte arrondi de l’un des cinq sommets dominant la clairière.

Telle une fumée d’encens ou celle qui commence à monter des feux de brindilles que font les petits bergers, une fumée mince et droite s’élevait. Elle vacilla sous le vent, se dispersa en spirales fondues dans la masse grisâtre et la couleur plombée du ciel.

Instantanément, des fumées identiques ondulèrent sur les quatre autres sommets.

Le fils de Moueddin bondit sous le talon frénétique de l’Enfant. La fille de la forêt avait compris le mal effroyable qui menaçait sa mère et son bien.

C’étaient, ces fumées, le signal de l’incendie volontairement allumé, l’incendie de vengeance qui ne fait pas grâce. C’était le feu forestier dont nul ne sait quand cessera sa rage une fois déchaînée; celui qui, pendant des jours et des jours, rampe, s’élance, roule en vagues de flammes, dévore, ravageur insatiable; celui qui ne laisse rien en arrière, contre lequel il n’y a ni défense ni obstacles; celui pour qui la forêt entière, avec tout ce qu’elle contient, est une proie qui l’alimente et le grandit en force et en horreur.

--Le feu! hurla l’Enfant, tandis que l’élan de son cheval se brisait au pied des terrasses.

Maîtres et serviteurs surgirent, la face angoissée. Ils virent les fumées-signaux déterminant les foyers préparés par les incendiaires.

Alors, de la maison haute, partirent des battements de cloche sonnant le tocsin pour avertir les campements et les «douaïrs» éloignés. Aux bouches des serviteurs, des appels de trompes retentirent auxquels répondirent d’autres trompes forestières. Une immense rumeur emplit et secoua la torpeur de la forêt. Des hommes à pied, des hommes montant des chevaux ou des mules, qu’ils ne prirent pas le temps de seller, jaillirent des bois, se multiplièrent dans la clairière, entraînant les Achabas avec eux. Ils environnèrent la maison.

Cela s’accomplissait avec une promptitude foudroyante et dans un formidable tumulte.

Bientôt, tous les montagnards furent là. Ils portaient des serpes, des haches, des faucilles, des pics et des pioches aux larges tranchants. Ils composaient une grande armée de volontaires, prête à combattre l’ennemi commun sans merci.

Le maître divisa ces guerriers en cinq colonnes. Chacune s’ébranla dans la direction de l’une des cimes. Il prit le commandement de celle qui se dirigeait sur le point le plus menacé et où la mince fumée initiale rougeoyait.

L’Enfant jeta un baiser rapide à la mère et à l’aïeule penchées, suppliantes, au rebord des terrasses, et, couchée sur l’encolure de son cheval, galopa pour rejoindre la colonne qui, au pas de course, s’en allait vers le sommet où elle avait rencontré Draïdi.

Déjà les spirales de fumée devenaient un nuage dense qui s’élargissait de plus en plus.

A l’heure de la troisième prière musulmane, longtemps avant le couchant, les sommets flamboyèrent et le Grande Clairière s’emplit de lueurs reflétées.

Le vent servait la flamme contre tous les efforts humains. On eût dit que les deux éléments combinés, féroces, implacables, voulaient se venger en un instant de la verte et vigoureuse puissance qui, pendant des temps si longs, avait opposé à leurs assauts les réserves innombrables et la richesse de sa fécondité, le dédain tranquille émanant du rythme indiscontinu de sa vie profuse et de l’harmonie de sa splendeur végétale.

Quand les hommes atteignirent la zone gagnée par le feu, un enfer illimité béait déjà devant eux.

Ils affrontèrent la fournaise avec des gestes frénétiques et des faces de damnés. Dans leurs mains crispées, les serpes et les haches sifflaient, abattant tout. Les pics attaquaient les racines émergeantes. Les pioches raclaient les plaques d’herbe et de chiendent, élargissaient la tranchée, recours unique contre le fléau.

Il y avait des blessures que nul ne songeait à panser. Le sang se noircissait d’étincelles éteintes, de fragments de végétaux calcinés et de cendres qui pleuvaient sur les travailleurs forcenés. Des cavaliers et leurs montures croulèrent dans des trous, sous les ronces et les lianes, et le feu passa par dessus. Quelques-uns resurgirent par miracle; d’autres disparurent à jamais.

Les fauves et les bêtes inoffensives des bois bondissaient entre les hommes, se ruaient vers les clairières dans un élan de folie tel que le serval fraternisait avec le marcassin sans défense. Des reptiles se tordaient, atteints par des brandons. De grands oiseaux, envolés très haut, plongeaient tout à coup dans l’abîme en flammes, asphyxiés par la fumée, et des quadrupèdes, qui avaient fui d’abord, revenaient, sidérés par le rayonnement et les crépitements de l’incendie, se précipiter dans l’infernal brasier.

Des huttes et des troupeaux ayant été surpris par la promptitude et l’étendue du feu, les bergers couraient, absurdes dans leurs vêtements brûlés; ils semblaient frappés de démence. Des mules et des chevaux galopaient dans les espaces vides ou erraient, se traînant lamentables, le corps charbonneux pesant sur quatre membres sanglants qui les soutenaient à peine ou bien, follement, aveuglés d’éclairs et d’épouvante, ils se rejetaient dans le feu.

Les pioches et les pics s’acharnaient dans la tranchée, large comme une rivière. Le ahan des hommes, épuisés et exaltés à la fois dans le labeur rapide et le danger pressant, s’ajoutait aux rugissements formidables de l’incendie.

On espérait qu’en touchant à la bande de terre pelée ne lui offrant plus aucun aliment, l’incendie se détournerait et finirait par mourir sur le lieu même de ses excès.

Or, devant l’œuvre intelligente et l’effort désespéré des hommes, le feu hésita, en effet.

Ce ne fut qu’un moment. Le vent redoublait. Il exaspéra l’élan du fléau. Une vague de flamme sauta la tranchée; les autres suivirent.

Sur son cheval, qui saignait des quatre pieds, l’Enfant proféra un cri de désespoir et de folie. La bête fit volte-face l’emportant. Des hommes s’agrippèrent à lui et à elle. Elle balbutiait des mots sans signification et elle avait des sanglots terribles. Le cheval, emballé, traînait une grappe humaine.

Ce fut la ruée générale de tout ce qui vivait encore vers le large espace de la Grande Clairière.

En masses confondues où les espèces oubliaient les différences de leurs instincts, dans une déroute inouïe, le sursaut de toute chair contre l’épouvantement de la mort horrible, les bêtes et les hommes fuyaient. Quand ils ne sentaient plus le feu immédiatement à leur poursuite, ils s’arrêtaient, pivotaient sur eux-mêmes, s’abattaient à bout d’haleine et d’effroi, ou bien, ils tournoyaient et circulaient, incohérents, hébétés et comme devenus subitement aveugles.

Lorsque le feu dévora les confins de la clairière, les bêtes sauvages, humbles et atterrées, cherchèrent un refuge parmi les troupeaux des Achabas.

Le feu les enveloppa d’un cercle mortel, infranchissable. Il vint lécher jusqu’aux balustres des terrasses, là où elles touchaient à la forêt. Cendres et braises pleuvaient sur la maison pleine de larmes, car le père, l’incendie ayant sans doute coupé son chemin de retraite, n’avait pas reparu.

Sous les tentes des Nomades, les femmes et les enfants hurlaient de terreur, tandis que les montagnardes, rassemblées dans le même lieu de refuge, ne gémissaient que sur la perte des humbles choses qu’elles ne purent arracher de leurs huttes flambantes.

Durant trois jours et trois nuits, les forêts brûlèrent.

La nuit, des torrents de lave, qui étaient des végétaux en feu, roulaient sur le flanc des sommets, fleuves monstrueux et tragiques. Des chênes, forts des siècles de leur âge, étaient restés debout après les premiers assauts destructeurs, témoins désespérés sous le ciel sans réplique. Soudain, une flammèche sournoise attaquait leur tronc fourré de lichens. Elle s’étendait, s’étalait, s’enroulait, écharpe fatale, et montait, ardente, d’un jet. Alors, dans la tête couronnée de l’arbre, la destruction s’épanouissait subitement. Un instant, pareil à un énorme pilier incandescent, le tronc de l’arbre persistait; puis il s’écroulait avec un fracas retentissant, bruit de colère et d’agonie géantes. Il se répandait en un torrent de braises rejaillissantes, éclaboussant toutes les choses mortes, noires et grises d’alentour.

Durant trois nuits sans sommeil, l’Enfant, au désespoir impuissant et farouche, considéra l’œuvre de destruction. Elle éprouvait une détresse et une lassitude mortelle comme si chaque chêne, en s’écroulant, lui eût rompu le cœur et les membres.

Le vent cessa.

A la fin, il sembla que l’incendie épuisait aussi sa fureur. Des parties profondes brasillèrent encore un peu. Et ce fut tout.

De la forêt vierge aux taillis innombrables, il ne restait plus que les cendres d’un foyer éteint.

Parmi tant de douleur et dans l’immensité de ce désastre, une joie suprême: le retour du maître. Il avait vécu les journées du sinistre dans la maison des gardes, et, revenant à travers l’étendue ravagée de son domaine, il en évaluait l’irréparable destruction.

Sur les cinq cimes où s’allumèrent les cinq foyers de l’incendie qui devait dévorer plusieurs milliers d’hectares, on retrouva, calcinées, avec leur mèche de mousseline tordue aboutissant à un tas de feuilles sèches, cinq boules de chiffons pareilles à celle que l’Enfant vit entre les mains de Draïdi.

C’est le procédé familier aux incendiaires et qui leur laisse le temps de gagner au large, car la boule de chiffon se consume lentement.

L’Enfant ne dénonça pas Draïdi. Aussi bien, lui et les complices de son geste avaient disparu. Peut-être le feu, dont les proportions gigantesques dépassèrent tout ce que l’on eût pu prévoir, fit-il justice des misérables. Quant à elle, elle ne considérait que l’évidente volonté du destin, puisque, le matin de la mauvaise rencontre, elle n’avait pas même été tentée de s’emparer de ce petit tas de mousseline d’où l’horreur incommensurable allait sortir.

--Que cette cendre soit celle des os de Draïdi, le fils de la malédiction, murmurait la souveraine sans royaume en laissant filtrer entre ses doigts la poudre de la forêt morte.

Les pentes sont nues et noires où moutonnaient les frondaisons.

Les pentes sont blafardes et grises où croissaient les myrtes à profusion.

La forêt est morte.

Elle n’est même plus un grand cadavre; elle n’est même plus un squelette. Elle n’est plus rien que débris dispersés et vestiges épars.

Cela ne s’effacera point de la mémoire de ceux qui ont vu.

Un paysage lunaire et infernal.

Des piliers tronqués hérissent les montagnes au faîte découronné. Des troncs abattus s’ensevelissent sous la cendre. Tout est uniformément gris, blanc et noir. Il semble qu’un volcan, brusquement rallumé, ait vomi toutes ses laves sur ce pays et l’ait submergé.

Les bêtes des bois sans abris et celles des cavernes, errent, bramant ou grondant et flairent, en désarroi, les cornes, les défenses, les griffes et les sabots, restes de leurs frères.

La terre n’est pas encore refroidie.

--Nous n’avons plus qu’à nous en aller, ont prononcé les hôtes de la maison blanche.

Et ils s’en iront, emportant avec eux leur mort exhumé d’entre les racines du cèdre immortel. Déjà l’aïeule, et la mère, et la sœur fragile, sont parties vers la Ville.

L’Enfant, elle, demeure près du père et demeurera jusqu’à l’heure du suprême arrachement, de l’adieu définitif à cette ruine sans nom. Elle a même obtenu de la tendre faiblesse paternelle qu’elle serait libre de descendre avec les Achabas plutôt qu’avec le triste cortège du petit cercueil,--ce symbole, qui, désormais, renfermait toutes les espérances non seulement du père, mais encore du créateur du beau domaine détruit.

Le désespoir silencieux de l’Enfant était immense comme le désastre.

A ce tournant de son âge et de sa destinée, s’achevait la merveilleuse légende dont fut fait son plaisir de vivre. Ainsi devait-elle cesser de croître superbement isolée, et mieux qu’en la classique tour, environnée de matières plus précieuses que le plus précieux ivoire.

Elle n’avait vécu qu’en dehors de son temps et de sa race, comme si elle n’eût point été créée pour contribuer humblement à l’œuvre collective de l’humanité et comme si l’innombrable vie n’eût été qu’afin de lui servir. Au sortir de ce rêve prodigieux, brutalement interrompu, dans quelle réalité, quelle inéluctable banalité de la loi commune, lui fallait-il entrer?

Le destin des hommes interdisait-il à ce point la durée de toute suprématie heureuse et de tout privilège particulier? Lui serait-il imposé de vivre avec les autres, comme les autres?

Mais non! Plutôt elle se détournerait de la mauvaise route. Elle descendrait jusqu’au désert avec les Nomades. Là-bas, elle se referait un royaume digne de sa royauté.

Et c’était l’intention qu’elle caressait secrètement, dans l’amère intensité de son chagrin, lorsqu’elle demandait à son père de se joindre à la caravane du Rahmani.

Après tant de souffrance, elle éviterait de se rendre en vaincue et en captive aux gens de la race et de l’hérédité qu’elle connaissait mal et qui ne la comprendraient pas. Elle échapperait à cette nouvelle épouvante, fût-ce au prix de la mauvaise action de sa fuite, au prix des remords d’une trahison envers ceux qui l’aimaient et qu’elle ne cesserait point de chérir.

Dans la patrie de ses vassaux sahariens, elle prolongerait son rêve à jamais et renouerait le fil à peine rompu de sa pensée hautaine et taciturne.

Une strophe de la prophétie lyrique de jadis, trouvant son opportunité, revint hanter la mémoire de l’Enfant:

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret, Dans la profonde nuit où tout doit redescendre: Les larmes et le sang arroseront ta cendre Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt!

De quelles cendres renaîtrait la forêt brûlée?

Serait-ce de celles de sa faune et de sa flore? Et depuis quand une mère morte ressuscite-t-elle des débris de ce qu’elle a enfanté? Serait-ce des ossements du grand ossuaire, ravagé aussi par le feu, là où l’Enfant réfléchit longuement, un soir, et où les crânes blancs avaient été souillés de cendre neuve et de charbon? Les très vieux sépulcres n’étaient-ils pas stériles? Et ce ne serait point non plus du sang des taureaux et des panthères, pas plus que des pleurs cruels de l’Enfant que pourrait ressusciter la forêt...

--... Tu penseras à elle comme à une morte avec laquelle tu n’aurais plus rien à faire en ce monde, ... avait dit une fois le Rahmani.

Cependant, de cette morte, une forêt renaîtrait certainement. Des verdures nouvelles referaient l’ombre sur cette étendue livide. La vie recommencerait de plus en plus active après chaque année écoulée, car le feu dévorant n’avait pu tarir les sources dont le murmure divin et le principe vital persisteraient éternellement.

L’instinct des montagnards pressentait si bien tout cela que, déjà, les bergers s’efforçaient de reconstruire des huttes avec le bois noirci glané de place en place. Attachés au sol, patients dans l’épreuve, rescapés du cataclysme, ils attendaient que l’herbe recouvrît encore la terre, fécondée par la cendre même, pour y remettre un humble bétail.

Une forêt renaîtrait, une jeune et ignorante forêt, dont l’Enfant se sentirait alors l’aînée plutôt que la fille et qui ne lui serait plus la grande et la magnifique, la solennelle et la vénérable, celle dont elle crut naître et dont elle vécut, la forêt tutrice et maternelle.

Alors...

* * * * *

La caravane du Rahmani ondule et progresse, cherchant lentement son chemin parmi les débris, entre les fûts charbonneux de ceux qui furent les arbres souverains.

C’est vers le soir. Mais les Achabas ne manifestent nulle hâte pour la halte et le campement de la nuit. La prudence ne s’impose plus aux conducteurs de troupeaux. Les fauves ont fui la dévastation et la nudité de la montagne.

Le profil des sommets, nettement découpés dans leurs arêtes, hausse désespérément sa mélancolie contre un ciel couleur de soufre.

Une infinie tristesse envahit les Nomades, qui cheminent muets, et s’appesantit sur leurs troupeaux. C’est que, pour eux, les Sahariens qui gravissaient la montagne verte au sortir d’un désert incandescent, il y avait eu, dans ces paysages d’été et d’altitude évanouis, une tendresse qui ne se déterminait point, mais dont ils s’étaient sentis enveloppés et vivifiés à chaque retour de la saison d’exode. Le repos des brebis sous les oliviers leur fut moins farouchement précieux, mais peut-être plus sensible et plus doux que l’abreuvoir des caravanes, au point d’eau unique, sur la longue piste sableuse...

Et ceux qui descendaient aujourd’hui vers les oasis pleines de dattes mûrissantes, ne remonteraient jamais vers cette contrée ruinée dont l’ombre et la fraîcheur n’étaient qu’un souvenir.

* * * * *

L’Enfant s’en va avec les Sahariens.

--... Tu seras maîtresse là-bas comme ici...

La caravane du Rahmani franchit le col difficile et s’engage sur l’autre versant de la montagne, celui que l’Enfant affronte pour la première fois.

Voici le vertige des plaines, avec la Route et la Ville, leur haleine épaisse, leur face poussiéreuse...

L’Enfant se raidit parce qu’elle frissonne d’une mystérieuse épouvante. Et, à mesure qu’elle descend et se rapproche des deux choses symboliques et redoutées, elle sent sa tête audacieuse se courber sous la main pesante d’un Passé qui n’est pas encore le sien...

La caravane s’infléchissait à travers la steppe grise et verdâtre, rousse et pourprée, suivant les floraisons d’automne ou les espaces invariablement stériles.

Elle s’infléchissait au gré des sentes d’exode et de retour, tracées et retracées par des passages millénaires.

A droite, c’était la Route...

Déjà le cheval du Rahmani pressait l’amble sur une piste qu’il reconnaissait et qui sinuait, déserte et chaude, jusqu’aux sables de son pays.

L’Enfant allait-elle le suivre dans cette voie? Échapperait-elle à son hérédité, dont elle avait pour habitude d’annihiler l’existence subconsciente au profit des influences de milieu et de prédilection? Allait-elle reprendre une tradition antique et facile, étrangère à ses origines occidentales sans doute, mais dont tous les gestes, sinon tout l’esprit, lui étaient infiniment chers et familiers?...

Un instant, elle s’arrêta.

Le Rahmani la salua d’un sourire et d’un regard graves.

Les puissances de sa solitude montèrent de son cœur profond. Elles affleurèrent ses lèvres et moururent, sans s’exprimer autrement que par un soupir brisé.

Sur la large Route encombrée, l’Enfant vit venir à elle les gens de sa race, de son temps et de son autre destin...

Alors, elle descendit vers eux.

TABLE DES MATIÈRES

L’Enfant et les Livres 7 L’Enfant et les Êtres 41 La Route 139

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 6 SEPTEMBRE 1922 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME).

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

Balkis.--_Personne_, roman. Pierre Billotey.--_Le Pharmacien spirite_, roman. Nonce Casanova.--_La Libertine_, roman. -- _Messaline_, roman. Fagus.--_La Danse Macabre_, poème. -- _La Guirlande à l’Épousée_, poème. -- _Frère Tranquille_, poème. André Fontainas.--_Récifs au Soleil_, poèmes. Octave Joncquel et Théo Varlet. _Les Titans du Ciel_, roman planétaire. _L’Agonie de la Terre_, roman planétaire. Tristan Klingsor.--_Humoresques_, poèmes. Magali-Boisnard.--_Mâadith_, roman de l’Islam. -- _L’Enfant Taciturne_, roman. Alphonse Métérié.--_Le Livre des Sœurs_, poèmes. Henry Mustière.--_La Nouvelle Franciade_ ou _le Pou Bolchevik_, satire. Gaston Picard.--_Les Surprises des Sens_, roman. Jean Second.--_Le Livre des Baisers_, texte latin, et traduction par _Thierry Sandre_. Henri Strentz.--_Théâtre de Hans Pipp._ P.-J. Toulet.--_Béhanzigue_, contes. Théo Varlet.--_La Bella Venere_, contes. -- _Aux Libres Jardins_, poèmes. Le Fauconnier.--_Album_, avec préface de _Jules Romains_.

Exemplaires sur Alfa français 7.50 -- Arches 22 -- -- Hollande 33 -- -- Japon 55 --