L'enfant taciturne

Part 6

Chapter 63,740 wordsPublic domain

Sidéré par l’approche de l’ennemi mortel, le marcassin blessé et gisant ne criait plus. Le serval étendit sa patte flexible, ses ongles rétractiles, taillés et luisants comme des silex. D’une griffe lente, voluptueuse, il attira la victime à portée de ses dents cruelles et l’étrangla avec douceur. Il flaira dédaigneusement la plaie faite par le chien, retroussa ses babines et caressa sa joue et son menton contre le corps tiède; ensuite il le déchiqueta sans hâte. Humectant son mufle de sang frais, il mangea un peu, se détourna bientôt des reliefs de ce festin, et rampa jusqu’au bord de l’eau, là où elle coulait transparente, impolluée.

A ce moment, il leva la tête vers le sommet du promontoire de grès rouge et le visage ardent penché sur lui dont il savait, dès auparavant, la présence attentive. Avec une sécurité quelque peu méprisante, mais pleine de grâce, rasé, les flancs au sol, les yeux mi-clos, guettant malgré la quiétude du lieu, il lapa l’eau pure à petits coups.

Il semblait boire dans cette eau l’image réfléchie de la figure humaine. Et l’Enfant souriait de ce que le fauve redouté ne parviendrait pas à faire disparaître ce reflet dans l’eau perpétuelle.

Au galop, l’Enfant avait traversé le chantier des Kabyles dans le soir tombant.

Elle restait frappée des regards hostiles ou méfiants qui l’accueillirent et la poursuivaient. Pas un qui l’eût saluée, pas un qui se fût écarté sur son passage; ils s’offraient au heurt de son cheval et c’est elle qui dut détourner la bête pour ne pas écraser un homme.

Elle galopait, pensive, dans le crépuscule, moins offensée qu’inquiète pour la première fois. Instinctivement, elle déchiffrait une menace grave dans l’attitude des démascleurs et l’insolence des faces obtuses de ceux qui se postèrent sur son passage. Sa rapide chevauchée lui avait laissé le temps de percevoir que cette ruche humaine, presque muette d’habitude, était profondément en rumeur. Mais elle en ignorait les raisons.

Comme les nombreux torrents qui ruissellent de la montagne après l’orage, un matin, les Kabyles sortirent des bois et se répandirent dans la Grande Clairière.

Ils dévalèrent par tous les sentiers et toutes les foulées de la forêt. Ils marchaient d’un pas ferme, mais inégal, pleins de résolution, mais sans certitude. Ils agissaient volontairement, pensaient-ils, mais sans être sûrs d’avoir raison. Ils ne suivaient pas ceux qui les avaient mis en marche, mais c’étaient ceux-là qui les suivaient.

Ils s’égaillèrent, environnant les dépendances et le parc, sans oser gravir la pente ni s’engager dans le chemin large conduisant à la maison du maître. Avec toutes ses fenêtres ouvertes, la blanche maison, sur ses terrasses étagées, dominait et veillait, avertie par les bergers arabes, qui entendent tout et savent tout ce qui se trame dans la brousse, du pacte des lions et des chacals aux complots des hommes.

Il y avait, dans la clairière, de grandes meules, réserves de fourrage pour l’hiver. Les Kabyles échangèrent quelques coups de fusil avec les serviteurs préposés à leur garde, puis les incendièrent. Ils incendièrent de même les dépendances dont le personnel s’était enfui et les écuries d’où les chevaux s’échappèrent. Cela fait, se rassemblant et se détachant par petits groupes, ils s’assirent en rond, tels des sauvages au conseil, attendant ils ne savaient exactement quoi.

Deux ou trois contremaîtres, à l’esprit de Phéniciens retors, avaient préparé ces primitifs pour des actes irréparables. Chargés de remettre à chacun la paye hebdomadaire, ils retenaient depuis longtemps le salaire des travailleurs et, peu à peu, persuadaient les équipes de démasclage que le maître, déloyal et avare, exploiteur des humbles, se refusait à payer le prix de leur exil et de leurs sueurs.

Ainsi mirent-ils les chantiers en état de fermentation intense jusqu’au moment propice au vol général, au meurtre peut-être, au pillage des biens du dominateur et du plus favorisé du destin. Manœuvre facile, révolte éternellement renouvelée de celles de l’ergastule et des rameurs de galère, indignation spontanée des simples dont la cupidité, les besoins et le sentiment inné de justice, se croient lésés à la fois.

L’Enfant glissa doucement sa main dans la main de son père et sortit avec lui de la maison.

Gravement et lentement, ils descendirent les degrés des terrasses et prirent le chemin de la Clairière. A portée de voix des félons, le maître en appela quelques-uns par leurs noms. D’un premier mouvement accoutumé, ils allaient obéir, puis ils se souvinrent de ce qu’ils voulaient faire, de ce qu’ils avaient déjà fait, et se rassirent.

--Que prétendez-vous et que signifie votre action criminelle, demanda le maître d’une voix haute, impérative, en désignant du geste les meules et les bâtiments qui brûlaient encore.

Ils s’entreregardèrent et, dans cet instant, ils escomptaient que leurs meneurs répèteraient les raisons qui les poussèrent à la révolte et renouvelleraient les promesses par lesquelles ils furent tentés. Mais ceux-ci se taisaient ou prononçaient à tue-tête et de façon véhémente des mots sans importance dans le seul but de couvrir la voix nette qui s’élevait.

--Ai-je jamais eu quelque tort envers vous? Vous ai-je spoliés en quoi que ce soit? Voici de bien longues années que vous êtes mes collaborateurs annuels et que je rémunère intégralement vos services. De quelle chose avez-vous donc à vous venger et dans quel but vous conduisez-vous comme des scélérats?

Mais il s’exprimait en arabe et les meneurs se gardaient de traduire. Ils parcoururent les groupes, affirmant que le coupable n’était venu à eux et ne parlait que pour leur demander merci et qu’il convenait de ne pas faiblir. Alors, les Kabyles commencèrent à douter de ces guides parce que l’expression du visage et l’attitude du maître leur révélaient le véritable sens de ses paroles.

--Dans toute la montagne, y a-t-il un seul homme à la requête duquel je n’aie pas fait droit chaque fois qu’elle était justifiée? Que l’un d’entre vous s’avance donc et m’expose vos griefs!

Il y eut du flottement parmi les groupes. Plusieurs ayant saisi quelques mots et la signification du geste voulurent obéir. Les plus excités se récrièrent avec fureur. Les vieux fusils, volés ou acquis secrètement des contrebandiers de la frontière tunisienne qui rôdaient dans les forêts, se levèrent. Il plut des chevrotines et quelques balles autour du père et de l’Enfant, mais l’indécision des tireurs ou le hasard providentiel firent qu’elles manquèrent le but.

Le maître prit un revolver dans sa poche et tira. Un homme croula, la tête fracassée. Puis, il en tomba deux, trois, d’autres encore; ce n’était plus le maître qui tirait.

Sur le flanc des bandes kabyles, des chevaux cavalcadants, montés par les Achabas, resserraient un cercle vengeur. Ils visaient bien, les chasseurs de gazelles, et la balle prompte de leurs fusils était douée d’une vue mystérieuse qui la dirigeait infailliblement.

L’Enfant qui, tout à l’heure, frémissait de courroux devant l’audace meurtrière des Barbares, maintenant, criait de joie!

Certes, le combat eût pu durer longtemps entre les Berbères et les Arabes, et jusqu’à l’extermination des uns ou des autres; mais la lutte s’engageait entre les bandes kabyles elles-mêmes. L’une d’elles, un çof tout entier, courut sous les balles, rejoignit le maître, demanda grâce au nom de l’Enfant. Enfin, ils vinrent tous. Les meneurs étaient morts sous le feu des Nomades ou bien leurs propres partisans les avaient tués. Alors tout fut expliqué selon la justice et la vérité. Il y en eut qui se frappèrent le front contre terre et l’Enfant posait son talon sur la tête de ces vaincus.

C’était un bel étalon pommelé, père de plusieurs générations de poulains et de pouliches.

Il plia brusquement les membres comme si ses jarrets se fussent rompus.

Les serviteurs affirmèrent que les gens avaient trop loué son élégance et sa vigueur, sans ajouter à leur louange la formule d’invocation pour Dieu afin qu’il fût préservé du mal.

Le beau cheval étira son encolure contre le sol desséché. Ses sabots se heurtèrent l’un à l’autre, incohérents et désespérés. Sa tête se souleva pour retomber lourdement, les naseaux remplis de terre. Ses yeux morts restèrent semblables à ses yeux vivants. Et ce fut fini de lui.

On le laissa là où il était tombé, au bord de la rivière.

Une grande impression de force anéantie se dégageait de cette dépouille aux formes parfaitement harmonieuses, aux beaux muscles fins et solides, tendus encore sous le poil brillant et doux.

L’Enfant demeurait près du cheval mort, assise sur l’herbe rase et brûlée. Ses doigts erraient dans la crinière gonflée encore du vent de la dernière course. La petite amazone revoyait le fier animal, campé au tournant de la route des plaines, à l’époque où l’on attendait le passage des Achabas. Elle le revoyait à l’horizon de la Grande Clairière, hennissant pour les cavales visibles ou devinées, toujours cabré, mordant le mors, mais sans vices ni tares à cause de sa noble race. Et il était aussi le seul que l’Enfant montât sellé et bridé.

On conservait sa généalogie avec le soin jaloux qui veille sur celle des chérifs et son nom s’ajoutait glorieusement au nom des plus précieux poulains.

Il portait des colliers d’amulettes qui tintinnabulaient sur son large poitrail. Sa croupe conservait l’empreinte de la main fatidique, teinte d’un henné préparé pour la commémoration de la naissance du Prophète.

Cependant, le bel étalon était mort.

L’était-il vraiment? N’allait-il pas se relever, maladroitement et puissamment appuyé sur ses pattes arquées, les tendons raidis?

Irrésistiblement, elle l’appela:

--Moueddin...

Mais il ne tressaillit point en entendant les inflexions de sa voix sur les syllabes familières et déjà les mouches envahissaient ses yeux sans images.

Pourquoi l’Enfant se sentait-elle atteinte par cette mort plus que par celle d’aucun animal favori perdu jusqu’à ce jour? Depuis quelques mois, les incidents et les événements qui traversaient sa vie revêtaient une gravité singulière, s’imprégnaient d’un caractère d’oracles sibyllins, d’avertissements mystérieux. Des certitudes, qu’elle n’avait jamais eu prétexte d’étudier ni de discuter, se soulevaient et semblaient vouloir s’en aller hors d’elle, en silhouettes éplorées, processionnaires sur un indescriptible et bizarre chemin. Dans sa pensée, nette et claire comme une tente ensoleillée, d’autres ombres anxieuses, imprécises, entraient, faisaient les ténèbres parce que, derrière elles, retombait le pan de la tente ouvert sur l’horizon.

Il en était ainsi depuis la rencontre de l’Enfant avec l’Homme nu.

Elle reprenait souvent l’étrange manuscrit, ce testament sans exemple que gardait un serpent dans un buisson de myrte, et les mots se précipitaient sur son esprit sensible et dans le trouble nouveau de son cœur comme des gouttes d’huile sur un feu flambant.

--«... elle est telle un vin frais rempli du suc des vieilles treilles... Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif...»

La rébellion de Draïdi lui avait démontré la dignité d’autrui opposée à la sienne. La révolte des Kabyles témoigna que sa souveraineté n’était pas inaccessible. Un désarroi profond, invinciblement, l’envahissait.

--Suis-je donc l’amphore à ce point fragile que n’importe lequel des hasards de la vie puisse me briser? Tomberai-je comme Moueddin, pleine de fierté, d’ardeur et d’élan, en ignorant comment et pourquoi je tombe?

Une mouche posée sur sa paupière fit qu’elle sursauta de dégoût. Alors, elle eut une réminiscence d’un verset biblique déclarant impurs les animaux morts et impur jusqu’au soir quiconque les touchait.

--Je suis donc impure, impure, ô Moueddin! Et parce que tes sabots baignent au lit de la rivière, l’eau de la rivière ne me purifiera pas...

Mais elle laissait ses doigts mêlés aux crins du beau cheval.

Cependant le prompt crépuscule passait dans la clairière et sur les forêts ainsi qu’un vol d’oiseau regagnant le nid. Ce serait bientôt la nuit. Et l’Enfant se serrait contre le cadavre lentement saisi par le froid funèbre.

--Maintenant, songeait-elle encore, les chacals vont désirer manger Moueddin. Ils viendront, me trouveront ici, et que prétendront-ils faire?... Nous n’avons pas voulu t’ensevelir, ô Moueddin; les chacals savent reprendre les corps enterrés même sous les lourdes pierres et les épines acérées.

Elle connaissait trop bien les bêtes viles, sans cesse affamées, qui ne souhaitent rien sinon manger et manger beaucoup. Les conteurs, les fabulistes et les poètes arabes vouaient cette espèce aux rôles sournois ou infâmes, car elle passait pour fausse avec moins de subtilité que le renard et basse et rusée avec moins de malice. Et, sous la terre, Moueddin eût souillé son poil miroitant qui renvoyait encore un reflet aux eaux glauques et rares de la rivière d’été.

Dans l’ombre foisonnant subitement, un corps fauve, empanaché d’une queue touffue, s’aventura hors des broussailles en lisière. Un museau pointu prit le vent et se replongea dans les taillis.

Les chacals reparurent à deux ou trois et jetèrent le cri aigu, bref, puis prolongé en glapissement stridulant qui invite à la curée. En demi-cercle et sur tous les points à la fois, ils parurent sourdre. Bientôt, on entendit glapir et s’appeler sur les confins de la clairière d’où se détachaient les bêtes qui, toutes, convergeaient vers le cadavre du cheval.

L’Enfant ne les craignait pas. Maintes fois, par jeu, elle avait elle-même donné le signal de leur apparition et de leur rassemblement en imitant leur cri d’avertissement, avec tant de perfection qu’ils s’y trompaient toujours.

* * * * *

Voici qu’elle est environnée des bandes houleuses, glapissantes; les chacals ont faim. Elle croise son regard avec celui des phosphorescentes prunelles qui jaillissent de toutes parts. Des fourrures audacieuses glissent à portée de ses mains.

--Ma fille, ma fille, la toute petite et la précieuse, réponds, je te prie!

La voix du Rahmani, éclatant dans les lauriers-roses, disperse momentanément les chacals.

--Mon frère, ô mon frère le choisi, je suis triste et je défends mon cheval Moueddin contre les bêtes de la mort.

Il la rejoint.

--Je suis passé par ta maison sans te rencontrer. Les serviteurs m’ont appris cette chose, et je t’ai cherchée, et je te trouve pour avoir une occasion de louer Dieu. Les chacals ne sont pas des adversaires dignes de toi; peut-être, se sentant aussi nombreux que les cheveux de ta tête, pourraient-ils te faire du mal.

Il la prend en croupe de son vivant cheval, nerveux et fuselé comme un sloughi, mais qui ne saurait se comparer à Moueddin ni pour la force ni pour la beauté. Ils remontent les pentes obscures.

--Demain, viens au campement; nous te ferons oublier ton chagrin.

--Je n’ai presque plus de chagrin, ô Rahmani; cependant, j’irai te demander de m’expliquer des songes.

Une lamentation confuse, aux paroles entrecoupées, s’éleva, traîna, retomba et se fondit dans la nuit. C’étaient les servantes qui composaient un chant sur la mort de Moueddin, l’amant des cavales.

--Des songes, dis-tu?

--Des songes, peut-être. Et ce sont aussi des visions qui me viennent sans dormir.

L’Enfant et le Rahmani causent au seuil de la lourde tente nomade dans l’ombre de laquelle, derrière les «hanbels» tissés, des femmes et des jeunes filles font tinter leurs bracelets.

--J’ai vu, dit l’Enfant, une fumée immense recouvrir la montagne entière et pénétrer jusqu’aux racines de la forêt.

--C’était un nuage monté de la mer lointaine.

--Le crois-tu? Mais ai-je jamais eu peur d’un nuage et celui-là m’a fait trembler...

D’autres Achabas s’avancent et s’asseyent avec eux. Il en est un qui connaît la signification des songes.

--Un nuage? Cela signifie que tu t’en iras.

--Je m’en irai...

Le Rahmani sourit avec une bonne tendresse.

--Louange à Dieu pour le présage! Nous avons toujours souhaité te voir descendre une fois avec nous dans les plaines, puis au désert.

Les plaines...

C’était le vaste inconnu. La plus large part de ce que l’Enfant ignorait, tenait dans le visage et la vie des plaines.

Là s’érigeait aussi la Ville dont les feux, le soir, salissaient le ciel d’une buée roussâtre, dont la rumeur, faite de bruits disparates sans nombre, alourdissait les heures du jour. La Ville avec son enceinte de remparts à créneaux, la tour massive de sa cathédrale, l’élan svelte de son minaret, les toits rouges inégaux de ses maisons et la flore artificielle de ses jardins. La Ville, gouffre miroitant aux linéaments confus dans l’éloignement et vus du haut de la montagne. La Ville, ce mystère qui n’éveillait aucune curiosité chez l’Enfant; cette indestructible menace contre les gens des terres libres, contre les solitaires; cette force collective intransigeante, cet inépuisable sablier d’humiliations et de mesures égalitaires qui s’empare des dominateurs isolés, qui les soumet, les annihile ou les fait mourir; la Ville immonde et miraculeuse, phalanstère et guet-apens, refuge et in-pace, recours et anéantissement, la Ville était le fruit savoureux et vénéneux des plaines. Et l’Enfant qui ne savait rien d’elle, que son existence, pressentait vaguement cela.

Mais le Rahmani parla du désert.

--Tu viendras, insistait-il, et longtemps tu resteras sous nos tentes.

Dans ses moindres paroles éclatait ce que précisait un écrivain de France, «cette joie haute et nuancée de la vie nomade», s’élevant «jusqu’à une sorte de sensibilité philosophique.»--Et ce qui marquait de tant de séduisante et précieuse hauteur la physionomie de l’Achaba avait été exprimé aussi par le même[2]:--«La sévérité du paysage _rend sérieux_ et propage en l’âme comme sur l’étendue visible, une impassibilité qui semble descendre du ciel.»

[2] Marius-Ary Leblond.

--Tu viendras avec nous...

Il lui certifiait qu’elle deviendrait semblable ou supérieure à la poétesse M’barka bent El Khass, de la tribu des Beni Amer qui fut grande, au XVe siècle, dans le Sahara et resta de glorieuse et impérissable mémoire. Pas un pâtre ou un caravanier qui ne connût son nom et la plupart des faits et des bienfaits que la tradition rattachait à sa vie.

Son esprit, voué aux belles choses, ne dédaignait pas les choses utiles; elle savait diriger le forage d’un puits comme elle savait rythmer un poème. Le folklore saharien et les oasis du Sud oranais lui devaient une large part de leur richesse. Les détails de sa personnalité se perdaient dans une légende abondante et diffuse, mais elle apparaissait surtout comme une sorte de génie savant et poétique dont l’envergure couvrait la moitié du désert.

Soudain, l’Enfant prononça gravement,--et il lui sembla, que la pensée, immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration divinatrice:

--Certainement, un jour, je serai parmi vous... pour longtemps... pour toujours peut-être...

Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience et de volonté.

Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.

De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le moment du retour aux steppes était venu.

Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale. La forêt exprimait une magnificence recueillie.

L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des plaines et du désert.

Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu. Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons écoulées.

Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et l’Enfant montait un fils de Moueddin.

Des raisins aux grappes noires et dures mûrissaient dans les arbres chargés de vignes pendantes. Sous le moindre vent, en essaims pourprés et jaunes, s’abattaient les feuilles de ces vignes et celles des figuiers que visitait l’automne.

De campement en campement, les deux cavaliers allaient comme des envoyés du destin, avertissant les pasteurs et les troupeaux nomades de se tenir prêts pour l’exode prochain.

Durant plusieurs journées, le lent défilé recommencerait en sens inverse. Encore, la suzeraine des bois pourrait dénombrer ces vassaux échappant pour un temps à sa domination. Elle recevrait encore les nombreuses et poétiques offrandes, les derniers-nés d’entre les agneaux laineux auxquels les femmes joindraient quelque bijou, quelque souple étoffe tissée par leurs mains peintes et qui garderait longtemps l’odeur sensuelle du chîh, qui est la plante amère et parfumée des pâturages sahariens.

Puis, des orages drus ruisselleraient sur la montagne. Les brumes rôderaient autour des sommets. Les ravines rouleraient un flot continu. Les sources taries rejailliraient, froides et transparentes. Il y aurait des violettes blanches et des cyclamens sous bois.

Et un jour d’entre les jours de ciel uni, d’atmosphère ouatée, la neige tomberait, l’espace de quelques heures, bloquerait les sentiers encaissés, impraticables le long des torrents, s’accumulerait et persisterait dans les gorges. Beaucoup de bêtes mourraient parmi les troupeaux sans étables. Les bergers, dont le printemps et l’été virent les robustes silhouettes adossées contre un chêne, les doigts actifs, tricotant, avec deux longues aiguilles en bois de genévrier, la laine bourrue, à peine filée, pour en faire des jambières protectrices contre les épines de la brousse,--les bergers s’accroupiraient dans leurs lourdes tuniques rayées et ne conduiraient plus le bétail dans les clairières blanchies. Ils se blottiraient avec les femmes et les enfants près des misérables feux de branches vertes qui fumeraient sous les étroits gourbis.

Dans ce temps, les cerfs deviendraient plus familiers, les sangliers seraient hardés par bandes plus nombreuses et les panthères ne se risqueraient qu’en des chasses prudentes, des rondes circonspectes, car la neige qui conserve les traces nettes serait une trahison perpétuelle sous leurs pas.

Mais, d’abord, se prolongerait la saison des feuilles mortes, quand la forêt sent amoureusement bon, telle une chevelure au soleil.

--Certainement, une fois, je descendrai avec vous jusqu’au pays des palmes, répétait l’Enfant répondant au Rahmani.

Il sourit et l’extase des oasis parcourut son visage.

--Alors, répliqua-t-il, tu ne remonteras jamais jusqu’à la forêt.

--Je remonterai au printemps suivant, comme vous.

--Ah! pour nous il y a une loi différente et qui ne t’atteindra point; car ce sont nos troupeaux qui remontent, parce qu’ils ont faim, et nous sommes obligés de les suivre. Pour toi, nulle nécessité. Et ne seras-tu pas maîtresse là-bas de la même manière que tu l’es ici? Il fut écrit sur toi que tu régnerais toujours à cause de la puissance égale de ton esprit.

--Mais la forêt?... Je l’aime par-dessus tout, tu le sais.

Il dit d’une voix grave, douce et convaincue:

--Tu n’aimeras plus la forêt ou tu penseras à elle comme à une morte avec qui tu n’aurais plus rien à faire dans ce monde.

--J’y penserais comme à une morte...

Elle eut un éclair de courroux dans les yeux et, l’accent rude, les paroles tranchantes, elle ripostait au favori:

--Ne me parle plus de telles choses. Tu m’affliges et m’offenses; je ne te le permets pas.