L'enfant qui prit peur

Part 9

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D’ailleurs, on ne pouvait être triste, ce jour-là! L’air chantait parmi les pins et, de la montagne, venaient de longs souffles tièdes, chargés d’un souvenir de résine et de romarin. Alice et Paul étant allés à Marseille avec leurs parents, on jouerait tous les deux seuls. Cet après-midi de dimanche serait agréable. Parfois, les jours où l’on se sent heureux, on se passe volontiers de camarades. Lucienne et Jacquot savent cela. Les jeux semblent bien moins définis, on délaisse le croquet, on ne s’agite, on ne crie pas autant, mais il y a d’autres plaisirs de qualité charmante et qui ne sont possibles que seul à seul, dans le jardin de la villa, par un beau jour. Lucienne peut alors s’asseoir sur le banc rustique à la lisière du bois, prendre une main de Jacquot dans les siennes et le contempler tout à son aise en ne pensant plus à rien, et se dire que jamais cela ne finira, et Jacquot peut rêver sans nul souci à des voyages lointains sur d’inappréciables voiliers (car il n’aime pas les bateaux à vapeur) et visiter en peu de temps les deux Amériques, les deux pôles et cette admirable Polynésie, fourmilière de points noirs où, dans le vent du large, les cocotiers doivent hocher leurs têtes à panache. Ensuite, on se promène, on grimpe sur un arbre, on va causer dans la fourche supérieure d’un chêne vert ou du grand magnolier, et, de ce haut belvédère, on regarde autour de soi les collines, les jardins, la ville, la falaise qui monte, s’abaisse, devient abrupte, décline, la mer enfin, tout ensoleillée; on respire le vent chanteur, puis, tout à coup, sans savoir pourquoi, on a envie de chanter aussi.

«Lucienne, à quoi jouons-nous?

--A ce que tu veux.

--Choisis.

--Oh! tu es gentil!

--A quoi? Nous sommes seuls, tu sais.

--Oui. Alors...

--Eh bien?

--Jouons comme dans le temps, au mariage. Allons dans la petite maison et nous ferons semblant d’être mariés, et d’avoir des enfants, et nous les gronderons, et puis nous nous embrasserons quand ils seront endormis. Tu veux? dis?

--Voyons! tu n’y penses pas! C’était bon il y a deux ans, mais maintenant tu es une grande fille et je suis un grand garçon. Lucienne! tu choisis des jeux de petits gosses! c’est pas bien! Jouer au mariage! jouer au mariage! Dis-moi, Lucienne, un de ces jours, je te donnerai un biberon!

--Jacquot!

--Est-ce que tu sais lire, Lucienne? Est-ce que tu sais écrire, Lucienne? Lucienne, est-ce que tu sais compter?

--Jacquot!

--Je pourrai t’apprendre.

--Jacquot!

--Est-ce que tu sais te tenir à table? Lucienne! les œufs brouillés, ça ne se mange pas avec les doigts! Lucienne! voyons! voyons! tu ne vas pas pleurer! non! Tiens, je te demande pardon. Oui, je t’ai trop taquinée, c’était pas gentil. Embrasse-moi, Lucienne! Embrasse-moi, ou je vais pleurer aussi! C’est ça! mets ta tête là! Lucienne, Jacquot t’aime bien! et si tu veux jouer au mariage, on va jouer au mariage, tout de suite.

--Oh! non, Jacquot; je suis tout à fait contente comme ça.»

Il lui caressait les cheveux; il l’embrassait de temps en temps; lui aussi était content. Ils ne bougeaient presque pas. Les roses embaumaient l’air, et des oiseaux proches se disaient les tendres choses qu’inspire la saison.

XXXIX

Il est des nuits vastes qui semblent sonores comme des églises. En elles, l’œil se perd et cherche en vain ces piliers lointains qui supportent la voûte des cieux. Dans ces nuits-là, l’homme peut rêver à sa fantaisie et, toujours, ses rêves y trouvent à prendre leur essor; il peut chanter aussi dans ces palais de la nuit, dire son allégresse, dire sa peine, car la nuit accueille plaintes et cris de joie pour les lui renvoyer plus amples et plus purs. Il est aussi des nuits étroites où l’on ne peut guère se mouvoir, nuits sourdes, capitonnées, laineuses, nuits bouchées, où l’ombre, de tous côtés, nous heurte mollement, où les paroles ne portent pas, pour sincère que soit la bouche, et tombent, dès le seuil des lèvres. Dans ces nuits-là, les tristesses s’accumulent, les douleurs se fortifient, les blessures s’enveniment; dans ces nuits-là, un mauvais esprit rôde obscurément et surprend l’homme sans défense et se repaît de lui.

Leduc faisait les cent pas devant sa guérite. De la mer presque invisible, montait un bruit confus qui n’avait plus rien du chant limpide et souple dont la longue nuit était, à l’ordinaire, toute charmée. Masse noire que ne trouait nul rayon, le ciel, occupé d’un horizon à l’autre par une seule nuée basse, pesait sur le monde, et les arbres d’alentour, qu’on ne voyait pas, frissonnaient parfois d’un frisson bref, après quoi le silence reprenait, troublé seulement par Leduc qui, de temps en temps, faisait craquer les brindilles et rouler des cailloux en marchant. De quart d’heure en quart d’heure, la chaleur devenait plus épaisse, plus humide, plus étouffante. Aucun éclair ne rayait encore ou ne blanchissait l’ombre, aucun roulement ne troublait la lourde paix, mais, depuis longtemps, les oiseaux n’osaient plus chanter.

Sur le chemin de ronde, Leduc faisait, en partant de la guérite, vingt-trois pas vers la gauche, jusqu’au treillis de fil de fer par-dessus lequel, souvent, il causait avec Jacquot et, vers la droite, dix-neuf pas, jusqu’à la fourche du petit sentier qui menait au fort. Pour occuper ses heures de garde, plus d’une fois, il avait noté les moindres détails du parcours, la forme des troncs d’arbres, la figure des rochers, mais, ce soir-là, on n’y voyait rien, rien du tout, et compter ses pas finit par lasser. Dix-neuf et vingt-trois, puis vingt-trois et un petit arrêt devant la guérite, à chaque deuxième passage, et de nouveau, dix-neuf et vingt-trois. Oui, c’était trop de noir tout autour, et trop de chaleur aussi (de sa manche, Leduc s’essuya le front), et trop de chagrin.

Du chagrin, il en avait plein le cœur, à déborder.

Que voulait-elle? Que ne voulait-elle pas? Était-ce donc un mensonge, ce sourire? et cette voix joyeuse lorsqu’il entrait, un mensonge encore? un mensonge, la lettre? un mensonge, le rendez-vous? Alors... alors pourquoi ne pas lui avoir dit, dès le premier jour, qu’elle ne l’aimait pas? Pourquoi faire la coquette avec lui, qui, pour sûr, n’en valait pas la peine? avec lui qui l’aimait tant et pour toujours?

Il remontait dans son passé, cherchant s’il avait jamais aimé quelqu’un d’autre, s’il l’avait jamais trompée, elle, même avant de la connaître. Il ne trouvait rien. Ses amours? des rencontres avec Rosa la blonde, Cléo la brune, ou Léa, la belle rousse, mais ça, c’étaient les rigolades des permissions de nuit, quand on a bu du vin, pas l’amour!

Leduc s’arrêta près de la fourche du petit sentier.

Il croyait pourtant ne pas lui déplaire. Il tâchait toujours d’être bien poli, bien honnête, et parfois, elle riait aux choses qu’il disait, des plaisanteries gentilles toujours, des plaisanteries qu’une demoiselle peut entendre. Puis, voilà qu’elle le repousse, qu’elle le chasse, parce qu’il a voulu l’embrasser, mais pourquoi?

Et d’autres souvenirs se présentèrent, et d’autres images. Il se remit à marcher. Jamais il n’avait eu si chaud; jamais la nuit n’avait été si noire!

«Mademoiselle Jeanne! Mademoiselle Jeanne!»

Il dit ce nom à voix haute. Il le répéta tout doucement, avec lenteur, avec tendresse. Comme il respirait mal, il s’arrêta encore, devant la guérite, et, soudain, il pensa à Gaétan, le jardinier. Alors, dans cette noire nuit, Leduc se mit en colère. De sa main gauche, il saisit le montant de la guérite comme pour donner un point d’appui à son courroux, et il se livra tout entier à l’accès de rage, aveuglément, sans penser, ainsi que font les enfants. Il ne sentit plus la nuit mauvaise autour de lui, la nuit impénétrable entre le ciel opaque et la mer silencieuse, la nuit chaude qui mouillait le bois de la guérite; sa colère l’occupait, corps et âme, elle régnait en lui, elle était tout lui, et Leduc se prit à jurer en usant de jurons vils et bas qui salissent la bouche, jurons obscènes, jurons sacrilèges entendus jadis mais que jamais il n’employait. Il les cracha, il les vomit, il les remâchait un instant pour les vomir mieux. Leduc ne criait pas; sa voix était rauque; il grognait, et les ordures coulaient de ses lèvres. Il en salit Gaétan, il en salit toutes les femmes, Jeanne et toutes les femmes, Jeanne qui maintenant représentait toutes les femmes, puis, n’en pouvant plus, il se remit encore à marcher et il scanda sa marche d’un seul mot, dix fois, vingt fois, cent fois répété, le seul mot: «putain». Il ne se lassait pas de le dire: «putain! putain!» Il le disait sur tous les tons. De sa main gauche il se tenait le flanc, comme s’il avait voulu se gratter le cœur avec les ongles. «Putain! putain!» Ce mot faisait naître des images horribles qu’il variait, qu’il rendait chaque fois plus affreuses, plus obscènes, comme si, chaque fois, il avait voulu se torturer mieux. Leduc marchait d’un pas égal dans la nuit sourde et, quand son soulier raclait les cailloux du sentier, il disait: «Putain!» et, ce disant, il pleurait.

Ah! Leduc pleurait bien! Un sanglot de temps en temps, et ce double ruisseau de larmes sur les joues, toujours coulant. Maintenant, il marchait un peu plus vite et quand, au vingt-troisième pas vers la gauche et au dix-neuvième vers la droite, il faisait demi-tour, il disait: «Putain!» un peu plus fort, et reprenait sa marche en pleurant.

Tout à coup, près de la guérite, Leduc s’arrêta net.

«Qui va là?

--T’épate pas, mon vieux, c’est moi!

--C’est toi? Dupuis? Qu’est-ce que...

--Oui, c’est moi. Je rentre au fort.

--Mais...

--J’ai passé par le petit chemin. Une commission pour toi, mon vieux Leduc... Bougre! ce qu’il fait noir! C’est tout de même la pleine lune aujourd’hui. En ville, j’ai vu Jeanne, ta payse.

--C’est pas ma payse!

--Eh! je croyais!

--Qu’est-ce qu’elle t’a dit?

--Tu es enrhumé? Tu parles drôlement.

--Qu’est-ce qu’elle t’a dit?

--Eh! bon sang! attends un peu! j’y vois pas même pour causer. Qu’est-ce qu’elle m’a dit? Eh bien! elle m’a dit comme ça que M. Jacquot, un ami à toi, qu’elle dit... que M. Jacquot est allé la voir et qu’il est bien gentil.

--Quoi!

--Et que ça te ferait du plaisir, qu’elle disait. Bonsoir, mon vieux! je vais me coucher.

--Dupuis! eh! Dupuis!

--Oh! non! il fait trop noir! Où qu’elle a donc passé, la lune? On parlera demain. Elle est jolie, ta payse! Compliments, mon vieux! Bonsoir, Leduc! Oh! là! là! c’est pas une nuit, ça! faut demander des réverbères au colonel! A demain! à demain!»

Et Leduc fut seul de nouveau.

Alors, il perdit la tête.

Ça! ça! c’était trop. Jeanne et M. Jacquot ensemble! Et, comme la grosse araignée s’agrippe à la mouche que ses filets retinrent, comme de ses huit ongles la buse s’attache à la souris surprise, comme le maléfice errant s’empare de l’âme inattentive, un horrible, un hideux remords fondit sur Leduc, et, bientôt, Leduc ne fut plus qu’un pauvre homme qui se débat.

«C’est moi qui ai parlé d’elle au petit, disait-il en sanglotant. Pour sûr, c’est moi, et c’est à cause de moi qu’il savait l’adresse, oui! l’autre jour, quand j’étais de garde ici!»

Le remords prenait forme, se précisait. Jeanne était maintenant aux yeux de Leduc une fille, une fillasse, une traînée, comme certains disaient, et Jacquot, M. Jacquot, si honnête, qui causait si doucement, qui semblait si gentil, si propre, dans son costume de toile blanche, il le voyait à côté d’elle, et il avait peur. Il ne savait pas encore de quoi.

Leduc tenait son fusil devant lui comme un bâton et s’appuyait dessus.

«Qu’est-ce qui a pu arriver? Oh! bon Dieu de bon Dieu, qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, la garce! Oh! bon Dieu, qu’est-ce qu’elle a pu lui dire? Oh! que ça me fait mal dans le cœur!»

Et la chaleur pesait toujours, rendant la nuit plus noire.

«Oh! et puis... Non! non! ça, c’est trop sale! c’est vraiment trop salaud!... Non! t’as pas fait ça! Tu es putain, mais pas tant que ça!»

Il la tutoyait pour la première fois. Et il voyait des choses ignobles. Il n’en pouvait plus.

«Eh! nom de Dieu! cria-t-il. Fous-lui donc la paix à ce gosse!»

Il voulut crier encore, mais il avait dans la bouche un tampon de laine chaude, et il sanglotait, appuyé sur le canon de son fusil.

Soudain, il leva la tête. Une goutte d’eau lui était tombée sur le cou.

«Ah! l’orage! ah! un éclair!»

Il s’arrêta de pleurer.

Il s’arrêta de pleurer parce que quelque chose était changé autour de lui. Une brise, à peine sensible, une brise courte, essoufflée, eût-on dit, brûlante encore comme une haleine de four, sortait de ce trou noir où toute la mer dormait. Puis la goutte d’eau, puis cet éclair, et maintenant un bruit de charrette, là-haut, très loin.

«Ah! oui! c’est l’orage.»

Leduc frotta le canon du fusil avec sa main droite, il rentra dans la guérite et, de quelques instants, il ne bougea plus. Il réfléchissait. Certes, il souffrait toujours, plus peut-être, parce que la colère façonne des paroles, des cris, des imprécations avec la douleur et l’allège d’autant. Leduc souffrait toujours, mais il souffrait autrement, sa colère étant morte.

Il posa son fusil debout dans le coin du fond, et se prit la figure entre les mains. Elle était toute mouillée de larmes. Il les essuya rudement avec son mouchoir et continua de réfléchir. Il pensait comme on peine. Il se labourait la cervelle avec lenteur. Il voyait bien où il voulait en venir. Il allait vers son but, sûrement, pesamment, difficilement, mais il allait quand même vers son but, tout droit.

«Alors, c’est ça! dit-il en poussant une sorte de grognement pour se vider la gorge, car il parlait à voix haute. C’est le bon moyen!»

Chaque fois qu’un éclair passait dans la nuit, il regardait le ciel et, sur sa bouche, passait comme un sourire triste.

«Pour être en règle, je vais faire d’abord ma prière à la Sainte Vierge, si j’ai pas oublié, et puis je me mettrai dans le fond, là; ça sera plus commode; mais... mais il faudra enlever mon soulier; voyons... oui, mon soulier du pied droit, pour réussir. Je l’ai lu dans le feuilleton. Et puis, je compterai trois éclairs, et puis sept éclairs, et puis trois éclairs, et puis deux éclairs. Tout mon numéro matricule y passera.»

Il sourit, mais à lui-même, cette fois, paisiblement.

«Comme il était gentil, M. Jacquot! Peut-être qu’il saura. Dommage! Ça se pourrait qu’il aura de la peine, le pauvre gosse!»

Un instant très court, il pensa à Jeanne, mais sans mot dire, et il secoua la tête.

Dans l’étroit carré de planches où il se tenait, Leduc s’agenouilla et joignit les mains.

«Je vous salue, Marie, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni...»

Mais il bredouilla les paroles suivantes et s’arrêta court.

«C’est peut-être pas bien de lui parler quand on va faire ça?» murmura-t-il en se relevant.

Alors il s’assit sur le bord de la guérite. La pluie tombait devant lui en grosses gouttes fréquentes. Il déchaussa lentement son pied droit, renoua le lacet de cuir et posa le soulier près de lui, soigneusement.

Un éclair plus violent raya l’ombre. Par un autre, tout le paysage revécut.

Leduc fit deux signes de croix, puis il se mit debout dans la guérite, prit son fusil, le renversa contre lui, s’accota solidement, pencha la tête, mit le canon devant ses lèvres, plia sa jambe droite, et engagea son orteil sous le pontet.

Sans bouger, sans relever le front, il pouvait voir devant lui un peu du sentier où, par moments, brillaient les flaques. Sur l’une d’elles, il compterait les éclairs.

Avant de commencer, il murmura, d’une voix douce et très tendre:

«Non, Mademoiselle Jeanne, c’est pas bien, tout ça!»

La nuit devint blanche.

«Un!» dit Leduc.

Il compta un, deux, trois, puis un, deux. Sa jambe pliait, se fatiguait. Ce serait long d’arriver jusqu’à sept et ensuite jusqu’à trois et enfin jusqu’à deux. Et les éclairs n’étaient pas très fréquents. «Cinq!» dit Leduc.

Mais là, il perdit courage; son pied nu, trop las, trop lourd, pressa la gâchette.

Il y eut du bruit.

La pluie giclait contre le bord de la guérite, tambourinait sur le toit. De grands traits blancs zébraient le ciel. Cela devenait un bel orage. On déchargeait des pierres dans la nuit, on y laissait tomber des poutres, puis le grand nuage se déchira. L’atmosphère s’éclaira, bleuit. La terre mouillée brilla, puis elle but sa lumière et les pierres seules gardèrent encore de l’éclat. Des étoiles scintillèrent. Toute la lune parut, énorme et basse sur l’horizon.

«Leduc!... eh! Leduc! qu’est-ce qu’il y a?»

Deux soldats couraient sur le sentier, devant leurs ombres noires.

«Eh! Leduc!»

Ils s’approchèrent. Déjà la lune, pleine et rose, regardait dans le fond de la guérite ce qui restait de Jean Leduc.

XL

Geoffroy Salvert n’était pas sorti après son dîner. De temps à autre, il consacrait ainsi toute une soirée à sa mère. On causait alors longuement, tendrement, sans hâte, l’un près de l’autre, dans le rond jaune de la lampe, jusqu’au moment où, de sa voix douce qui toujours chantait un peu, Mme Salvert disait:

«Geoffroy, il est près de minuit, je crois que j’ai un peu sommeil.»

Et l’on se quittait à regret.

La cigarette aux lèvres, Salvert s’installa. Il vérifia d’abord certains détails traditionnels. Rien ne manquait: la tasse de café sur le guéridon, le cendrier d’argent rapporté jadis du Tonkin par un officier de marine, un verre de cognac plein aux trois quarts. Assise tout auprès, dans un grand fauteuil, Mme Salvert tira un ouvrage de laine de son fourreau «pour ne pas rester oisive» et rien n’empêcha plus que l’on goûtât l’exquise veillée, heure égale, sans accidents ni surprises, où l’on pouvait se dire tous ses rêves, où, bien plutôt, Geoffroy pouvait dire tous ses rêves et Mme Salvert leur sourire.

«Parle-moi du petit», demanda-t-elle.

Mme Salvert aimait Jacquot sans l’avoir jamais vu; elle aimait aussi l’influence manifeste que cet enfant avait prise sur son fils à elle, sur son petit. Il lui plaisait de connaître ses progrès, ses ambitions, la qualité de ses jeux, et souvent, quand Geoffroy développait un plan d’éducation trop audacieux, la vieille dame disait son mot, prudemment, avec une ironie perceptible à peine et comme un air de malice lasse, uni à tant de douceur, à tant de charme!

«Parle-moi du petit; qu’a-t-il fait cette semaine? Es-tu content?

--Jacquot travaille très bien, dit Salvert; il devient de jour en jour plus appliqué, plus sérieux, et, sauf durant ces heures d’inattention dont je t’ai parlé, de complète absence où, pour le retrouver et le reprendre, il me faudrait aller plus loin que je ne sais, Jacquot semble goûter ce que je lui enseigne et en profiter. Ah! Maman! c’est là un délicieux enfant! Que je le voudrais heureux!

--On ne t’a pas chargé de le rendre heureux, mon pauvre Geoffroy, et, d’ailleurs, on ne t’en donne guère les moyens. Il souffrira et tu souffriras de ses chagrins.

--Il souffre déjà, Maman! Vois-tu, il me vient, à ce sujet, des remords qui vraiment me troublent. Jacquot m’a l’air de comprendre de façon obscure, en tout cas de sentir, mille choses à côté desquelles il devrait passer avec insouciance, et j’en arrive à croire que mes leçons, mes analyses, mes explications ne servent à rien qu’à lui donner des moyens de souffrir plus encore. Eh! oui! je mets de l’ordre dans ce chaos de sa petite cervelle, je lui apprends à se rendre compte, à mieux entendre, à raisonner. Il se montre bon élève: il raisonne, mais sur quoi? il comprend, mais que comprend-il? De ces armes nouvelles que je lui fournis, il se sert pour attaquer des problèmes dangereux. S’il les résout, un jour, oh! le pauvre gosse! comme il souffrira! Pense donc, Maman! si, voulant lui donner du bonheur, je lui rendais la vie plus triste! si je la lui rendais plus dure! si je lui faisais sentir ce qu’il y a d’inexorable en elle et goûter sa pure amertume!

--Je te le répète, Geoffroy, on ne t’a pas chargé de le rendre heureux!

--Mais, c’est mon devoir tout de même!

--C’est un devoir, ce n’est pas le tien; non Geoffroy, ce n’est pas le tien! Vois-tu, il faut être deux pour élever un enfant. L’un doit enseigner, l’autre doit consoler. Une leçon est vite apprise, mais, toujours, elle fait un peu mal; il faut quelqu’un pour essuyer les larmes qui la suivent. Jacquot n’est pas le seul à se blesser aux leçons qu’on lui donne. Tu lui ouvres les yeux... Quand, dès ses premiers regards, il souffre, qui l’empêchera de pleurer, ce petit? C’est le rôle des mères.

--De ce côté, je crois, hélas! que Jacquot chercherait vainement une aide! Note que je ne tiens pas Mme Laurenty pour une femme sans cœur. Non, simplement, elle est maladroite.

--Et, surtout, ajouta Mme Salvert, elle est désarmée.

--Désarmée?

--Oui, désarmée. Souviens-toi, Geoffroy, quand tu allais à l’école...»

Elle se mit à rêver, les doigts contre le front. Des souvenirs passaient.

«Bizarres gens! reprit-elle soudain, ils ne se servent de Dieu qu’aux moments extrêmes, et s’étonnent ensuite de mal supporter l’affliction de chaque jour!

--Oh! Maman! ces questions ne me regardent pas! Mon rôle se borne à... Je sais bien qu’un prêtre intelligent ferait beaucoup pour Jacquot, mais...

--Un prêtre intelligent! un prêtre intelligent! Un prêtre tout court!»

Salvert n’écoutait plus. Il suivait sa pensée.

«Et si tu le voyais! s’écria-t-il, tu l’aimerais tout de suite! Quand je lui parle, ses yeux brillent d’intelligence, il est gourmand de ce que je vais lui dire. Il boit (le mot est juste), il boit mes paroles! Son petit visage est tout bouleversé lorsqu’une fenêtre s’ouvre sur quelque nouveau paysage. Quand je lui parle de géographie, il me suit au loin sur la terre, et, dans l’histoire, il m’accompagne allégrement à travers un siècle, me coupant quelquefois pour que je précise un point, pour qu’il s’imagine mieux, pour qu’il puisse mieux voir. «Oh! Monsieur Salvert! que ça devait être beau!» Et il songe, un instant, l’esprit ailleurs, la bouche entr’ouverte par un sourire, les yeux à demi fermés. Ah! vois-tu, Maman! cette expression-là, c’est ma récompense!

--Cette expression-là, mon petit, tu l’as toi-même en ce moment.»

Mme Salvert s’était penchée et caressait le front de son fils. Geoffroy lui prit la main et la baisa.

«Écoute, Maman, je vais te dire un secret: je crois que Jacquot me fera honneur. Je voudrais tant qu’il sortît un peu du commun, qu’il se distinguât, qu’il refusât de croupir. Je vois naître en lui un goût de l’art qui me ravit, mais à côté, je relève avec plaisir sa finesse d’observation, son bon sens. Certaines de ses remarques ont une saveur qui plaît, quelque chose de judicieux et de direct. Cela me rassure. Il ne vieillira pas entre deux bouquins. Déjà, il joue bien; il sait jouer: il saura vivre! Tu verras! J’en ferai un homme sain et robuste, qui suivra sa voie tout droit, qui ne tentera ni les sentiers perdus, ni les chemins morts, et comprendra les beautés du monde, toutes: les couchers de soleil, les beaux vers, le son d’un violon et la voix de l’amour! Tu verras, Maman! Jacques sera un homme! Mon œuvre, cet homme-là! et, si je réussis, il y aura de quoi s’enorgueillir!»

Mme Salvert ne travaillait plus à son ouvrage de crochet. Elle connaissait bien les enthousiasmes de son fils. D’ordinaire, elle souriait, amusée par les rêves auxquels Geoffroy se laissait prendre, mais elle n’avait pu le suivre dans ses prédictions du moment. Elle se sentait triste, et ce fut d’une voix sourde et basse qu’elle répondit:

«Oh! mon petit Geoffroy, ne me parle pas des choses sur ce ton ambitieux! Je suis vieille, je suis fatiguée, la vie ne m’intéresse presque plus, la mort est trop près! «Jacques sera un homme! Jacques sera un homme!» Sait-on jamais ce que devient un enfant! Et puis, il est près de minuit; je crois vraiment que j’ai un peu sommeil!»

XLI

«Tiens! se dit Jacquot, Leduc n’est pas encore arrivé! Et ceux-là, qu’est-ce qu’ils font? Quand je lui dirai, comme il sera content!»