Part 10
Sur le sentier du fort, trois soldats étaient réunis autour de la guérite. Jacquot ne les connaissait pas. Il resta debout à les regarder, n’osant leur parler tout de suite. D’ailleurs, Leduc viendrait bientôt; c’était l’heure où, d’ordinaire, il prenait sa garde. Jacquot pouvait bien attendre quelques instants.
Les soldats causaient.
«Mets-la par terre, là, sur les rochers. Allons! un coup de main!
--Oui, il faudrait pas que le feu prenne dans les broussailles!
--Tu vois ça! si on faisait un incendie!
--Couchons-la sur le côté.»
Que faisaient-ils donc avec la guérite de Leduc? Ils la renversaient, maintenant!
«Tu as apporté la hache?
--Bien sûr!
--Ça ne sera pas long!»
L’un d’eux se mit à frapper la guérite avec la hache. Le toit sauta.
«C’est dur! essaye un peu voir!
--Fais passer l’outil!
--C’est du bon travail! C’est bien bâti.»
A Jacquot, cela paraissait fou: démolir une guérite, comme ça! pour le plaisir! Il se rapprocha.
Les soldats parlaient toujours.
«Tu comprends, toi, pourquoi le colonel a dit de la brûler?»
Ils allaient donc la brûler aussi? Jacquot comprenait de moins en moins. Le soldat qui maniait la hache la passait, de temps à autre, à l’un de ses deux camarades et s’essuyait le front.
«Tu sais pas pourquoi qu’on la brûle! Eh bien, moi je sais! Le major, il m’a dit. C’est rigolo.
--C’est rigolo! c’est rigolo! tu trouves ça rigolo, toi! Le pauvre bougre! heureusement qu’il t’entend pas! T’es vache, Michel!
--C’est toi qui es vache! je voulais pas dire ça, voyons! je veux dire que c’est rigolo la raison pourquoi on la brûle!
--Dis-la donc, puisque tu la sais, la raison!
--Voilà! Le major a expliqué qu’il voulait qu’on brûle le machin tout de suite, et qu’on en mette une neuve. Tu comprends, il disait pas ça à moi, il disait ça au colon.
--Oui, mais la raison?
--La raison, eh bien, la raison... c’est un mot que j’oublie, mais ça voulait dire que quand il y avait une sentinelle dans une guérite où il était arrivé des choses comme pour Leduc...
--Eh! Michel! interrompit brusquement un autre soldat, tourne la grosse planche! on voit encore une tache! C’est pas propre et il y a quelqu’un qui regarde.»
Quoi? Qu’y avait-il de «pas propre?» La planche du fond, qui portait une tache rousse? C’était donc que la guérite semblait sale qu’on la brûlait? Quelle singulière idée!
«Et la raison?
--Je vais te dire. Eh bien, n’est-ce pas, quand il y a une sentinelle dans une guérite où c’est arrivé, ça lui fait de la peine, je suppose, ou ça le dégoûte, ou il a peur... j’ai pas bien compris, mais ça doit être tout ça à la fois, et alors il fait la même chose!
--Quoi! Il se fait sauter le caisson aussi?
--Mais oui! c’est bien ça qu’a dit le major. C’est arrivé. Il l’a vu déjà, il disait, aux colonies!
--Moi, je ne sais pas, si j’aurais fait ça, mais tout de même, tu sais, j’aurais pas aimé passer ma nuit dans cette guérite-là!
--Ni moi non plus! ça me donnerait du souci.
--Le pauvre bougre! c’est du malheur!
--Pour sûr!
--Le pauvre bougre!... et un bon garçon avec ça!
--Quelquefois, il avait du chagrin, on aurait dit.
--Maintenant, il est tranquille.
--Ah! oui, il est tranquille! pour longtemps!
--Dis pas des blagues! T’es vraiment vache, Michel!
--Je dis pas des blagues! j’ai du chagrin autant que vous! je dis qu’il est tranquille! je dis ça comme ça!»
Soudain Jacquot fut inquiet, d’une inquiétude étouffante qui lui serrait la gorge.
Il se rapprocha encore.
«Messieurs! pardon, Messieurs! Leduc? où est-il, et qu’est-ce que vous faites là?»
Celui qu’on appelait Michel répondit aussitôt:
«Jeune homme! vous ne savez pas? Leduc? oh! le pauvre! il est mort! il s’est tiré une balle dans la tête et nous allons brûler la guérite parce que le major a donné l’ordre, rapport aux autres soldats de garde.»
Quelque chose s’effondra en Jacquot: quelque chose manqua subitement en lui. Il ressentit un grand vide, un chagrin comme il n’en avait jamais eu. La tête lui tourna d’abord, puis il se raffermit et, paisiblement, il pleura. Il pleura debout, comme un homme.
«Oh! s’écria-t-il, c’était mon ami!
--Vous connaissiez Leduc? Gentil garçon, n’est-ce pas?
--Oh! oui!
--Pleurez point! ça vous ferait du mal! Il est tranquille, maintenant! bien tranquille! Eh! Michel! c’est tout des planches à cette heure! Si on les mettait en tas sur le bord du chemin?
--Allons-y!»
Ils construisirent un bûcher avec ce qui restait de la guérite. Jacquot se souvenait d’un bûcher construit au même endroit (quelques pas plus à gauche), un bûcher de branches de pins où s’accrochaient des nids de chenilles, préparé par Gaétan, ce jour déjà lointain où Jacquot avait vu Leduc pour la première fois. Et déjà, ce jour-là, Leduc était si gentil!
Jacquot pleurait toujours. Ses joues ruisselaient de larmes lourdes. Sa gorge lui faisait mal. Il aurait voulu crier.
«Voilà qui est fini! dit le soldat Michel; t’as pas une allumette?
--Eh oui! mais... attention!
--Aie pas peur! on veillera!»
Au bûcher des chenilles, Jacquot se souvenait d’avoir aidé à mettre le feu lui-même.
«C’est fait, fous-y seulement un peu de bois mort et de la broussaille! ça manque pas dans le pays!»
Bientôt les planches flambèrent, il y eut une épaisse fumée, puis des crépitements, de longues flammes pointues, de sinistres craquements qui donnaient envie de s’en aller, et le feu s’éclaircit enfin. Cela devint tout jaune et rouge avec un peu de fumée dans le haut, que balançait le vent.
Les parties peintes de la guérite grésillaient, mais cela aussi fut court. Enfin le bûcher s’effondra, on vit des braises rouges, et la fumée s’épaissit de nouveau.
«Plus de danger maintenant!
--Attends encore un peu.
--Pas besoin!»
Mais ils restaient toujours autour du bûcher pour regarder les dernières flammes, et tous les trois, ils avaient l’air très triste.
«Voyons! pleurez donc pas, Monsieur! Il est tranquille, votre ami Leduc! Probable qu’il avait du chagrin, trop de chagrin! alors comme ça, il a perdu le bon sens! C’est malheureux, je sais bien, mais faut pas se rendre malade! Pleurez donc pas!»
Le bûcher était presque éteint. Les trois soldats partirent.
«Faut aller dire au major que c’est fini. Bonsoir, jeune homme!
--Bonsoir!» murmura Jacquot d’une voix étouffée.
Il partit aussi. Il rentra chez lui d’un pas lent. Il monta dans sa chambre et se baigna les yeux. En se penchant à la fenêtre, on voyait encore, sur le bord du sentier, une longue spirale de fumée grise.
«Oh! Leduc! Leduc! s’écria-t-il, oh! Leduc! j’ai bien du chagrin!»
Jacquot resta quelque temps encore penché à la fenêtre. Il regardait cette douce fumée grise qui lui faisait tant de peine, il en suivait les mouvements. Elle s’élevait comme une tige un peu tordue, mais la brise l’écimait; tout le haut se perdait ainsi et fuyait vers la mer. Bientôt, ce nuage lui-même disparut. Il n’y eut plus rien. C’était fini. Oh! qu’il avait mal!
Jacquot tourna quelques instants dans sa chambre, déplaça des objets, bouscula une chaise, ouvrit un livre, s’assit, se releva. Il était seul, il était tout seul. Même la fumée n’était plus là. Il redescendit dans le jardin et courut à la villa Périer. Il voulait voir quelqu’un. Il fallait absolument qu’il vît quelqu’un. Il ne pouvait continuer à vivre ainsi.
«Est-ce que mademoiselle Lucienne est à la maison? demanda-t-il à la cuisinière.
--Je ne sais pas, monsieur Jacquot. Je crois bien qu’elle est sortie avec Monsieur, mais je ne suis pas sûre.
--Merci, Hortense, je vais aller voir si elle est dans sa chambre.»
Il monta. La chambre était vide. Il s’allongea sur une petite chaise longue dont Lucienne s’était beaucoup servie après sa bronchite. Il regardait autour de lui. Ces murs verts et roses lui plaisaient. Il se sentait plus calme.
Cela ressemblait à une devanture de magasin, bien propre et bien en ordre. Lucienne était une personne très ordonnée. Souvent elle taquinait Jacquot parce qu’il ne savait retrouver ni ses jouets, ni ses livres. Dans la chambre de Lucienne (papier vert clair avec des canards blancs et des fleurs) chaque chose gardait une place invariable.
Et cela, qu’était-ce, à la tête du lit? Ah oui! le docteur Périer avait donné à sa fille un grand crucifix d’ivoire qui, jadis, appartenait à Mme Périer: un crucifix «de famille», comme on disait. Cela servait pour les leçons de M. l’abbé Duprin. Jacquot ne connaissait pas encore ce crucifix. Immobile sur la chaise longue, il le regarda.
La tête penchée avait l’air si triste! oh! si triste! Jacquot se sentit accablé d’une détresse nouvelle.
Lucienne lui parlait quelquefois des leçons de M. l’abbé Duprin, M. l’abbé lui racontait de belles choses, mais, voilà, Lucienne expliquait toujours mal; Jacquot s’ennuyait bientôt.
* * * * *
Oh! quelle expression sur ce visage! Comme le Christ devait avoir du chagrin!
Jacquot se leva. Il ne savait rien dire au crucifix. Il eut peur. Il partit.
XLII
M. Laurenty est de fort mauvaise humeur: Valentine, qui joue le rôle de la commère dans la Revue, l’a trompé. Cette trahison ne peut être mise en doute. Le complice est un jeune officier de marine qu’il connaît pour l’avoir plus d’une fois rencontré au cercle. Valentine l’a même trompé avec insolence, sans grâce, sans charité. Certes, Valentine est une grue, il se le répète tous les jours, mais cette constatation ne rend pas l’incident moins pénible; M. Laurenty ne souffre pas, précisément: son déplaisir se répand en mauvaise humeur; il trouve, à se montrer intolérable, une manière de consolation. Aussitôt rentré, il s’est donc plaint de diverses choses et sa voix bourrue a grondé parce que son veston d’intérieur portait à l’épaule gauche une presque invisible tache de graisse, parce que les plates-bandes du jardin n’étaient pas droites (jamais elles ne le furent), parce que le vent d’est soufflait, et pour mille autres raisons.
Il eût aimé faire aboutir ses plaintes en querelles, mais, par malheur, Mme Laurenty, se sentant d’esprit calme, ne voulut pas s’y prêter. Il fut seul à lancer des flèches, au hasard de l’occasion; personne ne riposta. Cela lui procurait un agacement plus vif encore.
Mme Laurenty fit quelques essais de conversation. Elle parla d’un bal prochain que l’on devait donner sur un des cuirassés de l’escadre, d’une invitation à Marseille pour la fin du mois, d’une tournée théâtrale, d’un livre nouveau; tout cela sans succès. Mais elle était bien décidée à ne pas se fâcher: elle ne se fâcherait à aucun prix, quoi que M. Laurenty pût faire ou dire, et elle gardait un air distrait, à la fois absent et souriant. Elle savait, par une indiscrétion d’amie, que la maîtresse de son mari se montrait peu fidèle; si c’était la raison de cette méchante humeur, un front impassible restait le meilleur des masques.
Mme Laurenty tâcha d’aborder un sujet nouveau, dès que l’on fut assis à table.
«Julien! avez-vous appris le triste accident dont tout le monde parle?
--J’arrive à peine, ma chère! comment l’aurais-je appris?
--Un soldat du fort s’est suicidé, la nuit dernière. On a cru d’abord à un geste malheureux, mais le major a déclaré qu’il avait voulu se tuer. On ne sait rien d’autre. Le pauvre homme! quel crime d’attenter ainsi à ses jours!»
Mme Laurenty ajoutait cette dernière phrase pour Jacquot. Pourquoi, songeait-elle, parler de suicide devant l’enfant? Elle allait moraliser encore son récit, quand elle fut interrompue.
«Quel crime, dites-vous, ma chère? quel crime! N’a-t-on plus le droit de sortir de la vie quand on a suffisamment goûté de son fiel? Ah! tenez! je l’approuve, ce garçon! Il était malheureux; maintenant, le voilà tranquille. Eh bien! qu’est-ce que tu as, toi?
Jacquot avait tressailli.
Les mêmes paroles! les mêmes! tout à fait les mêmes paroles!
«Voyons, Julien, ce ne sont peut-être pas des sujets à traiter devant un...
--Oui! oui! vous avez raison, ma chère! vous avez toujours raison! mais, si notre enfant était mieux élevé, il n’écouterait pas les conversations à table.»
Jacquot mit le nez dans son assiette.
«A propos de Jacquot, dit Mme Laurenty, hâtivement et pour rompre les chiens, M. Salvert m’a prié de l’excuser, demain, de deux à cinq. Il m’a dit avoir une occupation importante et ne viendra que mercredi. Vous n’y voyez aucun inconvénient, n’est-ce pas Julien?»
Mais M. Laurenty ne pouvait plus répondre.
Il riait! il riait d’un grand rire aigre, coupé de hoquets et comme d’un bruit de déchirure; il riait, renversé sur sa chaise. Bientôt, il se leva en titubant et s’effondra plus loin dans un fauteuil, près de la cheminée: il riait trop pour rester à table! Son rire variait, tantôt méchant, tantôt large et vraiment joyeux; il riait sans pouvoir s’en retenir; il avait été frappé par le rire; il riait sans mesure.
«Qu’y a-t-il, mon ami? qu’y a-t-il? vous m’effrayez!»
M. Laurenty se serra les joues et dit, d’une voix à peine compréhensible:
«Salvert!... Salvert!... occupation importante! ah! ah! ah!... occupation importante! voulez-vous savoir? on me l’a dit au cercle! ah! ah! il va, cet homme grave, il va aux gorges d’Ollioules avec une petite femme! il manque sa leçon pour aller faire la noce!... ah!»
Ici, néanmoins, Mme Laurenty se fâcha.
«Julien! je vous en prie! Julien! vous n’y pensez pas! Julien!
--N’importe qui! ma chère! n’importe qui! pas lui! lui! le philosophe! le moraliste! ah!»
Il riait encore, il n’était plus gai. Cela l’agaçait, en somme, que Salvert fût l’amant de la jeune Arlette. Il riait... il l’aurait battue, cette adolescente blonde qui ressemblait à Valentine, qui sortait avec Salvert! Voyez-vous cela! Salvert!... Mais il riait toujours.
«Julien! je vous en conjure! taisez-vous!»
Soudain, il pensa à Jacquot. Son rire mourut. De cette crise, il restait tout secoué. Où donc se trouvait Jacquot?
Jacquot s’était levé de table. Assis dans un coin de la pièce, il regardait le tapis, un peu trop fixement.
«Il est ému, dit Mme Laurenty, par cette histoire du soldat qui s’est tué.»
M. Laurenty avait l’air assez honteux. Il tira de son étui un cigare et l’alluma pour se donner une contenance.
Très pâle, Jacquot demanda s’il pouvait aller se promener dans le jardin.
«Laissez-le sortir, dit M. Laurenty, le soir est doux.
--Va, mon enfant!»
Jacquot embrassa ses parents et sortit.
«Il faudra surveiller vos paroles, mon cher Julien. Cette conversation à propos du soldat l’a certainement troublé, et puis votre fou rire lui a peut-être fait peur.»
XLIII
Jacquot descendit dans le jardin et s’y promena quelques instants. M. Laurenty disait vrai: la nuit était douce. Toute noyée par l’éclat de la lune, elle semblait de verre, d’un verre magique, bleu pâle, fait d’argent, d’eau et d’azur, mais Jacquot, préoccupé par des soucis plus graves, ne regardait guère la nuit.
Tel autre jour, quel plaisir c’eût été de courir tout seul dans le jardin, à cette heure! Aujourd’hui, Jacquot souffre trop. Tant de chagrins le tourmentent, si nombreux et si divers! Il en reprend le compte, mais il ne pleurera pas: il est devenu un homme. Il se raidira. Il sera héroïque à la façon des gens dont on parle dans les livres. Pourtant, quand il pense à ces choses, il se sent bien peu de courage.
Jacquot va dans le petit bois. Il en connaît tous les détours. C’est un lieu choisi pour être malheureux. Les arbres noirs sont proches, sont familiers. Si l’on a peur de la nuit, il y a toujours une échappée de bleu où dort la mer immobile, où chantent des rayons d’argent.
Mais comment regarder tout cela quand on a tant de peine?
Être consolé! il voudrait être consolé! il voudrait que l’on vînt effacer en lui ces images qui le harcèlent. Les arbres noirs font de leur mieux, mais qu’y peuvent-ils, les bons arbres noirs? qui donc pourrait le consoler?
Il ne peut aller vers sa mère, il n’oserait. Non point qu’elle soit toujours d’humeur acide, mais avec elle, «on ne sait jamais pour sûr», et Jacquot voudrait un abri dont il ne pût douter.
Son père? Oh! il n’y pense même pas! Son père se montre souvent gentil, mais, comme Lucienne quand elle raconte une histoire, il ne sait pas. Il vint, un soir, à Jacquot cette idée absurde que M. Laurenty avait peur de lui!
Lucienne n’a qu’un défaut grave: elle est inutile. Certes, il l’aime, il l’aime tendrement; néanmoins c’est toujours lui qui parle; Lucienne ne dit rien, jamais, ou des bêtises. Pour l’instant, il faut à Jacquot plus qu’un doux regard, plus même qu’un baiser, il lui faut une étreinte forte et ce tendre langage qu’il reconnaîtrait bien, mais a peu entendu.
M. Salvert (oh! cela est insupportable!) M. Salvert l’aurait consolé tout de suite, sans peine. M. Salvert aurait dit ce qu’il fallait dire pour rendre du courage, mais, maintenant, il ne pourrait plus, car M. Salvert n’est plus le même.
Ces choses pas propres dont on ne peut expliquer la terrible importance, M. Salvert les fait aussi. Jacquot tremble à ce souvenir. Son père l’a dit pendant le dîner. Dès ce moment, tout a croulé. M. Salvert est donc comme les autres! M. Salvert n’est plus celui vers qui l’on va pour expliquer un problème, pour calmer un chagrin, et qui comprend toujours.
Il avait tant d’affection pour M. Salvert! tant de confiance en lui! Jacquot sent son cœur vide et froid. Il n’a pas envie de courir, il n’a plus envie de pleurer. Il marche à petits pas, la tête basse, les mains jointes. Sa bouche tremble un peu, malgré lui. Jacquot n’essaye pas de former des paroles. Jacquot n’a rien à dire; il ne peut que désespérer.
Et Leduc est mort; Leduc s’est tué. Cela aussi lui paraît affreux, mais si triste que ce soit, Jacquot y trouve un peu d’allégement, car il a pris une décision, depuis quelques minutes déjà. Sans doute, il ne causera plus avec Leduc, il ne lui rendra plus visite sur le sentier du fort, et jamais plus il ne lui serrera la main. Peut-on se figurer cela! jamais plus il ne lui serrera la main! Oui, oui, la décision semble bonne. Les soldats ont dit: «Le pauvre bougre, il est tranquille, maintenant.» Jacquot se répète la phrase. Son père aussi a dit: «Ah! tenez, je l’approuve, ce garçon!» Jacquot s’en souvient très exactement. Il a donc raison; Jacquot va se tuer. Il lui manque un fusil, mais il se tuera quand même. Son chagrin le gêne trop dans la gorge, et dans la poitrine, et dans la tête. La décision est prise. Il serre l’une contre l’autre ses petites mains; il s’est fait une promesse. Vingt fois, cent fois, on lui a dit: «Ne va pas au bord de la falaise, tu pourrais te tuer!» Aujourd’hui, seulement, il peut bien désobéir, puisqu’il sera tranquille après, puisque ce sera fini. Il ne peut continuer à vivre de cette façon. Trop d’inconnu l’entoure; tant de noir que personne ne peut éclairer!
Un instant encore.--Il veut penser. Il s’assied sur le banc. Sans paroles, il dit adieu à ses parents, à M. Salvert (avec une petite bouche honteuse qui fait peine), à Leduc qui est mort, au docteur Périer, à Lucienne, à tous les autres, aux domestiques, à Mlle Jeanne, là-bas, en ville; Jacquot se lève et prononce plusieurs fois, à voix basse:
«Adieu! adieu!»
Par de petits gestes, presque des baisers, il envoie ses adieux aux deux villas, au bois de pins, au fort, à la colline, aux plates-bandes, à la mer, à toutes les choses qu’il aime, de tous les côtés, partout.
Et maintenant, il va marcher vers la falaise.
Oh! la mer, là, devant lui, toute bleue! Oh! il a peur, il recule.
Mais M. Salvert a dit qu’un homme devait être brave. Il faut sauter.
Non! non! c’est trop haut! non! il ne peut pas! il... il se fera mal!
M. Salvert a dit qu’il fallait être brave. Allons!
Oh! sur le bord, c’est glissant! les cailloux roulent, ils font du bruit en bas. Tomber comme ces pierres! oh! et si longtemps!
M. Salvert a dit... et la mer qui miroite! si grande! si claire! si dure!
Jacquot crie, Jacquot a très peur. Brusquement, il se tait. Une pensée nouvelle se propose.
M. Salvert lui a montré comment on sautait sans avoir peur. Jacquot sait sauter sans avoir peur. On prend son champ, on replie les jambes sous soi... et c’est fait.
Il va chercher le banc. Il le traîne jusqu’au bord de la falaise. Il s’anime, il y met plus de force qu’il n’est besoin. Le voilà droit. Allons! il sautera. M. Salvert l’a dit. Il aime bien M. Salvert. Il a tout oublié. Allons! allons! Il joue. Il part du fond de l’allée. Un, deux, trois! Le voilà parti! Il court! il court! Il saute d’un brusque élan.
XLIV
Une heure passa.
Le jardin bleu n’était occupé que par le bruit d’une famille d’oiseaux, réveillée subitement au passage d’une chauve-souris. Ses membres s’interpellaient avec ardeur, et se plaignaient, et protestaient. Ils gazouillèrent encore quelque temps, puis s’endormirent de nouveau. On n’entendit plus alors que le chant de la mer, monotone, très doux et régulier, au pied de la falaise.
Les plates-bandes avaient un peu foncé, depuis une heure; elles perdaient peu à peu leur ton verdâtre de turquoise, elles devenaient violettes et bleues, d’un bleu de saphir, tandis que les pins de la lisière du bois, noir de velours, maintenant, semblaient, contre le ciel où se couchait la lune et contre les rochers pâles, de très subtiles et japonaises découpures.
Mais le jardin restait toujours magique, délicieux par son détail et son ensemble, avec quelque chose d’ensorcelé et de charmant, d’une couleur de conte et d’un dessin d’estampe exotique. Que ce fût d’amour, de poésie ou de pays lointains, on eût rêvé là toute une nuit.
Sur la plage, un flot souple, tranquille et long, venait mouiller le sable, se retirait et revenait à petit bruit, en jouant avec le clair de lune. Il jouait avec le clair de lune; il brassait des fragments de miroirs, devant la falaise rouge et triste qui le regardait.
A quelques pas de l’endroit où le vieux Pierre amarrait son bateau, il y avait un petit tas de choses grises que l’on voyait à peine, tout ramassé, tout humble, qui ne prenait presque pas de place. La pointe du flot parvenait juste à en toucher le bord, mais, quand il se retirait, on eût dit qu’il en ramenait chaque fois quelque chose de sombre, de liquide et de sombre, qui se perdait bientôt.
Là-haut, dans le jardin, quelqu’un criait:
«Jacquot! Jacquot!»
M. et Mme Laurenty étaient tous deux sur le perron de la villa.
«Ma chère! cet enfant abuse des permissions qu’on lui donne.
--Où peut-il avoir passé? Jacquot! Jacquot!»
La voix de Mme Laurenty était perçante et maigre.
«Jacquot! Jacquot!»
La voix de M. Laurenty sonnait plus lourd et portait moins loin.
Ils crièrent ensemble:
«Jacquot! Jacquot!»
«Ce que je vais lui tirer les oreilles! ajouta M. Laurenty.
--Je commence à être inquiète», ajouta Mme Laurenty.
On héla les domestiques. Le jardin fut plein de cris. Surpris par ce tumulte, le docteur Périer accourut:
--Qu’y a-t-il, mes amis?
--Jacquot a disparu!
--Il doit être sur la route!»
On chercha.
Le vieux Pierre, qui rentrait du cabaret, passa devant la grille. On requit son aide.
«M. Jacquot? il doit être dans le petit bois.
--Allez voir par là-bas, mon brave Pierre, dit Mme Laurenty, mais il nous aurait entendus. Allez-y tout de même.»
Le vieux Pierre s’en fut parcourir le bois.
«Monsieur Jacquot, criait-il. Voyons! Monsieur Jacquot! vous vous cachez! Je vais me fâcher, monsieur Jacquot!»
Il se renseigna auprès du soldat qui montait la garde à côté d’un tas de cendres.
Depuis longtemps, le soldat n’avait vu personne. Alors, comme il se sentait inquiet et de mauvaise humeur, le vieux Pierre lui reprocha le tas de cendres, si près des buissons.
«On fait attention, bon Dieu! C’est comme ça qu’on fout le feu!»
Mais le soldat haussa les épaules.
«Peut-être qu’il est allé voir ma barque», pensa le vieux Pierre.
Il descendit par le sentier et les deux escaliers menant à la plage.
«Monsieur Jacquot! voyons! Monsieur Jacquot! C’est pas raisonnable!»
Puis il aperçut, à quelques pas, sur le sable, une chose grise, couchée.
«Ah! Bonne Mère! cria-t-il, monsieur Jacquot est tombé!»
Il se sentit très vieux, tout à coup; il avait froid; il tremblait.