L'enfant qui prit peur

Part 8

Chapter 83,856 wordsPublic domain

Jeanne était contente de voir Leduc, contente qu’il fût aussitôt venu à son appel, contente comme on l’est en voyant un chien qui sait obéir. Elle dominait de toute sa petite personne dans l’herboristerie où elle se sentait reine: tout cela, ces bocaux, ces gerbes sèches pendues aux murs, ces boîtes, ces tiroirs, à elle, tout cela, et ce grand garçon qui restait la bouche ouverte et les yeux ronds, à elle aussi.

«Asseyez-vous donc, monsieur Jean.»

Leduc s’assit, mais se releva aussitôt, car une dame entrait. Elle s’enquit auprès de Jeanne des douleurs de Mme Mayeux, puis demanda un purgatif pour son fils. Des paroles, des confidences, des potins s’ensuivirent.

Leduc, debout dans un coin, ne bougeait pas. Il avait posé son képi sur le comptoir. Il attendait. Il ne riait plus, mais il regardait Jeanne qui parlait, qui souriait, qui courait de droite et de gauche, alerte, gracieuse, fine. Leduc s’émouvait de la voir si jolie. Le sang lui montait aux joues.

Ce fut ensuite un couple de vieillards qui vint demander certaine tisane dont Mme Mayeux leur gardait à l’ordinaire deux livres, puis un enfant, puis la fille du commissaire de police. Jeanne, toujours empressée, veillait à ce que chacun fût servi et, pour chacun, trouvait quelques mots aimables. Avant de fouiller dans un tiroir plein, elle se releva les manches jusqu’aux coudes. Leduc vit ses bras ronds et roses.

Enfin les clients partirent, laissant Leduc et Jeanne seuls dans la boutique parfumée de lavande. Jeanne regarda Leduc. Elle souriait d’un sourire tranquille et satisfait. Leduc fut frappé par ce sourire, droit au cœur. Elle l’aimait! Elle le lui disait! A ce sourire, les paroles n’ajouteraient rien. De rouge qu’il était, le visage de Leduc tourna au pâle; ses lèvres tremblèrent, ses mains se fermaient, s’ouvraient, se refermaient en gestes nerveux.

Jeanne restait debout au milieu de la boutique.

«Eh bien, monsieur Jean?»

Alors, Leduc fit deux pas en avant. Entre ses mains qui travaillaient à vide, il saisit la taille de Jeanne, puis, brusquement, passionnément, sans un mot, il lui planta sur la bouche un baiser, un long baiser, et il tenait la jeune femme serrée tout contre lui et, de son corps entier, il la touchait, et de ses lèvres chaudes, il se collait à elle, et il la regardait, et il la forçait du regard, jusqu’au fond des yeux.

L’instant d’après, elle s’était arrachée de lui, elle avait fait un bond en arrière. Pourpre de colère, les mains hautes, elle l’injuriait:

«Insolent! Insolent! Voyez-vous ça! il m’embrasse! Sortez! sortez!»

Elle choisissait pourtant ses injures, retenant les plus simples, ne proférant que les vocables qui lui paraissaient dignes d’elle. Ce qui la transportait de rage, ce n’était pas le baiser lui-même, mais que Leduc l’eût embrassée là, devant le comptoir.

«Et si on m’avait vue! Et si Mme Pagliano, ou Mme Vidal, ou la dame du commissaire de police m’avait vue! Insolent! misérable! sortez!»

Elle le traita même de «brigand!»

Il ne bougeait pas. Il ne comprenait pas. Blanc comme un linge, il tremblait sans plus oser faire d’autre geste que de manier son képi qu’il avait repris sur le comptoir. Il claquait des dents un peu, ses paupières battaient.

«Et si ma tante m’avait vue!»

Cette supposition la rendait folle. Tout son avenir aurait peut-être croulé!

«Sortez, je vous dis! misérable!»

Il ne bougeait pas. Il gardait un air stupide, ses dents claquaient toujours et toujours ses paupières battaient.

Alors, elle eut un geste de trop. D’un revers de main, elle s’essuya la bouche, elle essuya le baiser.

«Oh! oh!... Mademoiselle!»

Cela, il ne put le supporter, et il sortit, marchant à reculons, sans la quitter des yeux. Cela! non! il ne pouvait pas. Et il disparut.

Deux heures plus tard, il marchait encore, sans but, au hasard des pas, au hasard des rues. En traversant la place du Théâtre, il oublia de saluer un officier qui, d’ailleurs, n’y prit point garde. Rue Peiresc, il faillit renverser une petite fille qui sortait du jardin public. Il s’excusa.

«Je vous ai fait mal, Mademoiselle?

--Oh! non, Monsieur.»

Elle le regarda et s’enfuit; la figure de ce soldat l’épouvantait.

Il marcha toute la nuit. Il oublia de manger. Ce fut à quatre heures seulement qu’il s’assit, exténué, sur un banc de la place d’Armes et tâcha de réfléchir à tout cela. Vers six heures du matin, il entra dans une boulangerie et demanda pour deux sous de pain.

XXXV

Avant de s’endormir, Jacquot réfléchit. La lecture lui reste interdite parce que cela est mauvais pour les yeux et que, d’ailleurs, les enfants ne doivent pas lire au lit; encore un agrément réservé aux grandes personnes; mais nul ne peut empêcher Jacquot de réfléchir.

Réfléchir, c’est, au juste, penser à ce que l’on a fait pendant la journée; voir si l’on comprend toute la leçon de M. Salvert; s’imaginer Lucienne jouant avec soi dans le bois et le jardin; causer avec Leduc comme s’il se trouvait là; compléter la liste des questions que l’on posera à M. Salvert dès le lendemain. C’est cela, réfléchir.

Parfois un chagrin dérange tout, dès le premier instant; on ne réfléchit pas, on est malheureux; on se roule dans son lit, de droite et de gauche, comme si l’on avait la fièvre, ou bien on se pelotonne dans un coin frais, on rentre dans sa coquille à la façon des escargots, et, le matin, en se réveillant, on a mal à la tête. A midi, au déjeuner, l’on dit: «J’ai passé une mauvaise nuit»; à quoi Maman répond souvent d’un air railleur: «Voyez-vous ça! Monsieur a passé une mauvaise nuit!» et l’on devient rouge.

Ce soir, Jacquot est obsédé par des préoccupations multiples. Il ne réfléchira pas, il fera cette autre chose qui rend malheureux et donne la migraine: il pensera à ses chagrins. Il en a; il en a plus d’un.

L’important est, d’abord, de mettre un peu d’ordre dans tout cela. Encore un conseil de M. Salvert:

«Il faut _sérier_, Jacquot, mettre les choses dans une même _série_ (comprenez-vous?) afin de ne rien embrouiller, et vous le ferez aussi bien pour vos billes que pour vos phrases. Quand vous m’expliquerez quelque chose avec ce système, vous serez beaucoup plus clair, et je saisirai votre pensée tout de suite.»

Alors, voilà: il y a les affaires de Leduc, les affaires de Maman et de Parrain, les affaires de Papa, enfin ses affaires propres à lui, Jacquot, les affaires propres de Jacquot. Pour l’instant, il ne veut s’occuper que des affaires de Leduc, parce que Leduc est très malheureux. Or, M. Salvert, à propos du saut en hauteur, après avoir achevé sa démonstration et le cours des exemples qui l’appuyaient, disait en particulier à Jacquot:

«Écoutez, Jacques! on ne pleure plus à votre âge; ce n’est vraiment pas convenable. Vous serez bientôt un homme. Non seulement il faut agir seul, mais porter avec courage la peine de ce que l’on fait. Pleurer, c’est bon pour les enfants et les gens faibles.»

D’autre part, son père et sa mère se sont disputés à table, au début de la semaine dernière. Il s’agissait de savoir si Jacquot devait être accompagné quand il descendait en ville. M. Laurenty a décrété, d’une voix autoritaire et décisive, que Jacquot pouvait se promener seul.

«Moi, disait-il, à neuf ans...»

Les parents commencent souvent leurs phrases par moi, quand ils veulent avoir raison.

Dès lors, Jacquot a donc pu sortir de la villa sans surveillance, dans l’intervalle de ses heures d’étude, à condition toutefois d’y être autorisé. Plusieurs fois, déjà, il s’est promené, tout seul, comme un homme.

En troisième lieu, Jacquot souffre d’un gros chagrin, chagrin mystérieux, chagrin obscur, qui lui fait tourner la tête quand il y songe. Mais, avant d’y songer, il tient à s’occuper de son ami Leduc. Et d’ailleurs, ce chagrin spécial, M. Salvert sûrement l’en guérira.

Le plan commence à se dessiner mieux.

Leduc pleure quelquefois. Jacquot a vu pleurer Leduc. Leduc pleure parce qu’il est malheureux et parce qu’une femme lui fait de la peine: Jeanne, 21, rue du Canon. On ne sait pas au juste en quoi elle lui fait de la peine, mais cela se rapporte à ce même ordre d’idées où se place le chagrin de Jacquot, «série» mystérieuse, pleine de choses inexpliquées, où se trouve le mot «amour», le mot «péché», le mot «amant» et des mots sales qu’il ne faut pas dire, comme les mots «coucher avec»... et cela se relie aussi à l’histoire de la chatte qui criait sur les toits... cela fait peur. Cette femme qui donne tant de chagrin à Leduc, eh bien! cette femme oblige certainement Leduc à être amoureux d’elle.

Jacquot sourit. Il écarte la pensée pénible. M. Salvert lui expliquera. M. Salvert reste toujours en dehors de ces choses, étant parfait. Mais Leduc...

Soudain Jacquot prend une décision.

Demain, avant l’heure du déjeuner, il montera dans le tramway, tout seul, gagnera la rue du Canon, entrera au numéro 21, demandera Mme Jeanne... madame ou mademoiselle?... lui dira qu’il ne faut plus faire de la peine à Leduc, qu’il ne faut plus... et que Leduc est très malheureux.

Cette mademoiselle Jeanne, Jacquot ne sait encore s’il l’aime ou la déteste. Il lui dira: «Mademoiselle... Mademoiselle...» Il n’a pas décidé ce qu’il lui dira, tout au juste... mais il parlera.

Et Jacquot s’endort tranquille.

Oh! le beau rêve qui s’approche, qui s’abat sur lui et de ses ailes molles l’évente et qui bientôt l’ensorcelle.

Oh! le beau rêve!

XXXVI

Jeanne se rendait compte qu’elle avait fait une sottise.

D’abord sa colère l’occupa encore quelque temps, puis ce furent des clients tardifs, puis les soins qu’il fallut donner à Mme Mayeux, une tisane qu’elle dut préparer, une friction de la jambe malade, puis la clôture de la boutique, le dîner, et une lecture à voix haute du feuilleton.

Durant tout ce temps, elle ne sut cacher son trouble. Mme Mayeux s’en inquiéta, la croyant souffrante, et le boucher du nº 7, quand il vint, comme chaque jour, l’aider à remettre les volets de la boutique, lui donna des conseils:

«Mademoiselle, c’est les chaleurs. Ça vous vaut rien, les chaleurs. Vous voilà toute pâle. Il faut faire attention à l’eau qu’on boit: le journal dit qu’elle est mauvaise.»

Jeanne se rendait bien compte qu’elle avait fait une sottise. A l’instant même où Leduc sortit, elle s’en douta; le lendemain, elle en fut persuadée, après une nuit peuplée de réflexions que le sommeil ne voulut pas interrompre: sa première nuit blanche.

Jeanne le savait, maintenant: elle aimait Leduc, elle aimait son beau soldat, elle s’en voulait de l’avoir malmené ainsi pour un baiser. Ah! certes, Gaétan, jadis, se montrait plus brutal. Pour si peu, devait-on se fâcher? Elle se sentait triste. Quelques instants, elle voulut mourir, elle voulut être morte, puis, plus simplement, elle continua à se sentir triste.

Car, en somme, Jeanne a bon cœur. Elle se repent. Le pauvre garçon! si malheureux à cause d’elle! Il s’en faut de peu qu’elle n’ait honte.

De temps en temps, elle suspend ses réflexions pour servir un client, puis, elle repense à Leduc. Elle voudrait que «cela s’arrangeât» sans qu’elle eût à mettre beaucoup du sien, et de façon, pourtant, à ce que Leduc fût consolé. Elle pourrait aller jusqu’à la caserne et demander à lui parler, oui, mais elle ne saurait laisser la boutique vide et sa tante seule. En elle, monte une inquiétude sourde, elle s’agite, elle ne tient pas en place, elle vient de jeter à terre un tiroir en le tirant trop fort. Elle pourrait lui écrire. C’est cela! c’est cela! Elle lui enverra une lettre, gentille, longue, affectueuse, où elle lui dira de revenir, sans demander pardon, bien entendu! Et il sera content, et il reviendra, et, dès son entrée, elle aura un bon sourire d’accueil. S’il veut l’embrasser encore, eh! mon Dieu! elle le laissera faire! D’ailleurs, il embrassait de manière agréable et la serrait contre lui fortement, comme un homme doit serrer sa promise. Ah! il vaut mieux que Gaétan! Elle revoit ses yeux, ses bons yeux fidèles, sa bouche si polie, ses mains vigoureuses. Elle est sa promise; elle l’aime!

«De la lavande en sachets, Madame? Voici... Je vous recommande ces sachets roses, Madame. C’est pour des mouchoirs, n’est-ce pas? Et le petit, comment va-t-il? Oh! qu’il est mignon! Je l’ai vu à la musique, dimanche dernier! Ma tante? Vous êtes bien bonne, Madame! sa jambe la tourmente encore. Bonjour, Madame. Attendez, un instant, je vais faire le paquet. Oui, ce sont les grosses chaleurs qui commencent. Bonjour, Madame.»

La cliente (son mari est employé à la Poste) sort en disant mille amabilités. C’est ainsi que Jeanne fait prospérer la maison, pendant la maladie de Mme Mayeux.

Et puis encore, si sa tante meurt, alors, cela changerait tout! ce serait la fortune! Oh! il ne faut pas penser à ces choses!

«Des couleurs à l’aquarelle? Non, Monsieur, nous n’avons pas ça, mais, au coin de la rue, chez Dareste, vous trouverez. Bonjour, Monsieur. Pas de quoi!»

Ce monsieur lui a souri. Tout le monde lui sourit. Jeanne se sait jolie, appétissante et fraîche comme un fruit. Mais, cette fois, elle a gardé son air le plus grave: elle aime Leduc.

Et comme il sera content en recevant la lettre! ah! qu’il sera content! Elle lui écrira ce soir même, après avoir couché Mme Mayeux.

«Que demandez-vous, jeune homme?»

Un petit garçon bien vêtu, que Jeanne ne connaît pas, vient d’entrer dans la boutique. Il a l’air gentil, mais paraît avoir peur. Il a soulevé le rideau d’une main hésitante; il n’ose franchir le seuil, tout à fait.

«Qu’y a-t-il pour votre service, jeune homme?»

Jamais on ne l’a appelé «jeune homme»; cela l’intimide beaucoup.

Jeanne sourit derrière son comptoir; le nouveau venu la regarde; ses lèvres tremblent, son souffle est court.

Quoi! ce serait cette jeune femme-là! si aimable, si contente et qui lui sourit d’un bon sourire? Non! non! impossible!

Il se décide enfin:

«Mademoiselle Jeanne, s’il vous plaît? Je voudrais parler à mademoiselle Jeanne.

--C’est moi.»

Oh! c’est elle!

C’est donc elle qui fait tant de chagrin à Leduc! Ah! qu’il l’imaginait autrement! forte, méchante, avec une grosse voix! Il a plus peur encore, mais, maintenant, il faut parler.

«Voilà, Mademoiselle, je connais un de vos amis, et je voudrais vous dire quelque chose.»

Cette phrase a été préparée tout le long de la route, avec grand soin, tout le long de la route poussiéreuse et chaude dont il a fait une partie à pied, parce que les tramways étaient pleins. Cette phrase, il devait la dire à une maritorne épaisse, au teint rouge, à une femme dépeignée, dont les mains seraient sales, le corsage plein de taches, mal boutonné. Et puis, ce n’était pas cela du tout.

«Je voudrais vous dire quelque chose, un secret, vous comprenez, Mademoiselle, à propos d’un de vos amis.»

Jeanne est très étonnée. Elle ne sait de quoi il s’agit. Elle ne soupçonne rien.

«Parlez, jeune homme, je vous écoute.»

Mais, d’abord, il convient de se présenter.

«Je m’appelle Jacques Laurenty.»

Il n’a pas dit «Jacquot».

Allons! il faut avoir du courage.

«Mademoiselle, déclare-t-il tout à coup sur un ton décidé, Mademoiselle, j’ai un ami que j’aime beaucoup et que vous connaissez. Il s’appelle Jean Leduc. Il est très gentil.»

Jeanne ouvre de grands yeux.

«Je cause souvent avec lui et je sais qu’il a beaucoup de chagrin. Oh! oui! Mademoiselle! je vous assure, il a beaucoup de chagrin, et je suis venu pour ça.»

Il s’arrête. Il a très chaud. Sa bouche est incertaine.

Jeanne se tait. Jacquot reprend:

«Oh! Mademoiselle! il a du chagrin parce que vous lui faites de la peine, je le sais, et il vous aime bien et vous lui faites de la peine, vous lui faites de la peine...»

Il n’en sort pas, de cette phrase.

«Et il pleure, quelquefois, quand il est de garde, vous savez, et qu’il pense à vous, Mademoiselle...»

Il tousse un peu.

«C’est vrai, Mademoiselle? c’est vrai que vous lui faites des misères?»

Voilà! voilà le grand mot lâché!

Jeanne ne répond pas tout de suite. Elle ne sait que dire, vraiment, ni que répondre à ce petit garçon. Elle est trop étonnée.

«Mais... Monsieur! Asseyez-vous, Monsieur.»

Et, tandis qu’il s’assoit, elle regarde la jeune figure grave. Soudain, elle voit le tableau que M. Jacques Laurenty lui décrivait, elle voit Leduc, montant la garde et pleurant en songeant à elle, et Jeanne aussi a du chagrin. Non! elle ne se doutait pas qu’elle fût si méchante! elle a tout à fait honte! elle demandera pardon! Ses joues se sont empourprées; l’aspect du visage de cet enfant, visage tranquille mais douloureux, lui donne des battements de cœur. Oh! qu’elle voudrait l’embrasser!

«Oh! Monsieur! dit-elle, c’est vrai! j’ai été méchante, mais je ne sais pas comment il a pu vous dire ça. Monsieur, je lui écrirai pour lui demander pardon, et je serai gentille avec lui. Ce soir, je lui écrirai, Monsieur, et il viendra ici, quand il sera libre, et...»

Elle ne peut expliquer. Elle trébuche au milieu de sa phrase, mais Jacquot l’interrompt.

«Mademoiselle! vous êtes bien gentille!»

C’est comme une petite querelle avec Lucienne. On va faire la paix! Jacquot s’approche. Jeanne, toute rouge, l’accueille, les bras tendus.

«Monsieur... Monsieur...

--Je m’appelle Jacquot.

--Ah! oui! Monsieur Jacquot, permettez-vous que je vous embrasse?

--Oh! oui, Mademoiselle!»

Il saute sur ses genoux. Elle le berce, elle lui baise les joues; il est son enfant; elle l’aime, ce petit. Lui, se pelotonne, câlin, caressant, heureux de ce qu’il a fait. Il sourit et regarde les jolis yeux de la belle dame qui est l’amie de Leduc. Mais la pendule en sonnant le distrait de son plaisir.

«Mademoiselle, il faut que je retourne à la maison.

--Oh! tant pis, monsieur Jacquot! Vous reviendrez me voir?

--Bien sûr, Mademoiselle!»

Quelle question superflue! il l’aime tant, cette mademoiselle Jeanne! Il l’embrasse encore, il se laisse embrasser. Il se dégage enfin.

«Au revoir, Mademoiselle!»

Jeanne soulève le rideau de la porte.

«A bientôt, monsieur Jacquot!»

Elle le suit des yeux, elle lui envoie un baiser, quand il tourne dans la rue des Riaux; elle pousse un soupir quand il disparaît. Déjà elle se sent meilleure.

Un soldat passe devant la boutique et salue Jeanne.

Ah! c’est M. Dupuis, le camarade de Leduc.

«Monsieur Dupuis! Monsieur Dupuis!»

Elle va profiter de l’occasion.

«Bonjour, Mademoiselle.

--Bonjour, monsieur Dupuis. Est-ce que vous montez au Mourillon?

--Pas tout de suite, Mademoiselle, mais ce soir.

--Et vous verrez Leduc?

--Oui, mademoiselle, c’est facile.

--Alors, monsieur Dupuis, écoutez! Voulez-vous lui dire quelque chose de ma part, comme ça? Vous me rendrez service.

--Eh! tout de même, Mademoiselle!

--Alors, voilà! monsieur Dupuis, voulez-vous lui dire, comme ça, que je le salue bien et que j’ai vu son ami monsieur Jacquot et que monsieur Jacquot est bien gentil, tout à fait! là! tout à fait!

--C’est entendu, Mademoiselle.

--Pas autre chose, monsieur Dupuis! Seulement ça! que monsieur Jacquot est bien gentil.

--C’est entendu, Mademoiselle.

--Je vous remercie, monsieur Dupuis.

--Oh! pas de quoi, Mademoiselle! Ce soir, je le lui dirai.

--Bonjour, monsieur Dupuis.

--Bonjour, Mademoiselle.»

Il part en hochant la tête.

«Ce qu’elle est jolie, la payse à Leduc!»

Jeanne rentre dans la boutique. Sa tante l’appelle. Ce soir, elle écrira à Leduc une longue lettre affectueuse, et elle l’embrassera à la fin, oui! c’est cela! elle terminera la lettre par ces mots:

«Votre fiancée qui vous donne un baiser d’amour.»

XXXVII

Geoffroy Salvert ne prévoyait aucune occupation précise pour ce dimanche-là. Aller au cercle l’ennuyait et la salle d’armes était fermée. Il pensa que, tout aussi bien, pourrait-il, au lieu de boire à la terrasse de la Rotonde un bock mélancolique, rendre officiellement visite à Mme Laurenty et, par ce subterfuge, se donner la liberté plaisante d’aller ensuite jouer une heure avec son ami Jacquot; mais, comme la journée était belle, il décida de gagner à pied le Mourillon au lieu de monter dans un tramway plein des relents dominicaux de l’ail et de la sueur du peuple. Il partit, marchant d’un pas allègre. Il se sentait content de vivre. Il respirait la brise. De petits tourbillons de poussière le précédaient comme des fumées; quelque chose de doux passait dans l’air, quelque chose de tranquille et de raisonnable comme le sont certaines joies.

«Un quart d’heure de conversation avec Mme Laurenty, pensait Salvert, puis, je pourrai me divertir. Je ne gênerai pas Jacquot. Non, je tâcherai de trouver quelque nouveau jeu qui l’intéresse. Réfléchissons...»

Il rappela des souvenirs. Quels amusements prisait-il à cet âge?

«Comme je voudrais qu’il vît en moi un camarade, puis un ami, puis un frère aîné! Cacher le visage du maître sous ces masques, voilà mon devoir, et diriger mon petit Jacquot doucement ainsi, sans qu’il s’en aperçoive, jusqu’à ce qu’il me dise un jour: «Monsieur Salvert, je n’ai plus besoin de votre aide. Vous pouvez me laisser seul!»

Et Geoffroy Salvert rêvait de ce moment de l’avenir où son élève serait un homme, un homme qu’il aurait façonné. Rêve agréable qui déjà lui donnait de l’orgueil. Oh! chimères! chimères!

Sur la route jaune de soleil, il marchait d’une allure vive et souriait parce qu’un beau songe occupait son esprit. D’ailleurs, tout concourait à nourrir sa paisible joie: le jour amical, la brise, le bruit des pins et, tout au loin, la voix d’une cloche appelant à vêpres par son tintement clair.

Or, cet après-midi-là, un autre promeneur suivait la même route que Salvert, un artilleur à la démarche lasse et hâtive tout à la fois, chagrine, douloureuse. La bouche de l’homme était lourde, les coins tombaient. Le regard des yeux grands ouverts (trop ouverts) exprimaient une façon de vertige.

«Tiens! une belle tête de Breton, se dit Salvert en dépassant le soldat. Voilà un garçon qui souffre. Voilà un garçon qui souffre certainement.»

Il délaissa Jacquot pour un instant, il bifurqua, s’intéressant à ce problème que tout visage pose.

«De quoi souffre-t-il?»

Longtemps, ils marchèrent presque côte à côte. Salvert prenait parfois de l’avance, puis il ralentissait et se laissait rattraper.

«De quoi souffre-t-il? Affaires de métier? Amour? Un Breton, oui, sans doute, dépaysé, je pense, dans ce soleil. De la franchise, de la vigueur aussi. Il doit serrer une main proprement, en brave homme. Mais comme il a l’air de souffrir!»

Soudain, l’artilleur qui roulait une cigarette s’arrêta.

«Pardon, Monsieur, dit-il en saluant. Pourriez-vous me donner du feu?»

On était arrivé devant la grille de la villa Mireille.

«Volontiers, mon ami. Ah! ma cigarette est éteinte! mais voilà mon briquet.

--Merci, Monsieur, vous êtes bien honnête.»

Salvert poussait le battant de la grille. Le soldat eut l’air étonné.

«Probable que c’est le précepteur», se dit-il.

Depuis un instant, Salvert pensait:

«Quel dommage qu’on ne puisse sans ridicule entrer dans l’âme des gens, quand par hasard ils vous intéressent! Voilà un visage sur lequel on ne lit ni lâcheté, ni vilenie, ni cet affreux contentement des cœurs médiocres, ce contentement plus odieux qu’un vice. Eh bien, si je demandais à cet homme en lui offrant du feu: «Mon ami, de quoi souffrez-vous?» il croirait que je me moque de lui.»

Et, au même moment, l’artilleur dit à Salvert d’une voix précise qui sonnait juste:

«Bien le bonjour à monsieur Jacquot!

--Quoi?

--Oui, oui, Monsieur, je le connais. Salut, Monsieur!»

Et il partit.

XXXVIII

Jacquot se sentait heureux, de ce bonheur tranquille dont M. Salvert lui avait parlé un jour au sujet d’un général romain, et que procure le devoir accompli.