Part 7
Il répond avec un peu d’impatience. Lucienne ramène tout à soi. Elle n’est pour rien dans la tristesse de Jacquot; elle s’inquiète pourtant et se tourmente. C’est très gentil, mais... Oh! qu’on le laisse tranquille! qu’on le laisse tranquille! et pas de questions, surtout!
Mécontent, Jacquot s’était assis sur un banc avec Lucienne. Lucienne se tenait tout près de lui, tout près. Mme Laurenty parut. Elle accompagnait le docteur Périer jusqu’à la grille de la villa.
«Regardez les enfants, dit-elle, là, sur le banc. Ils ont l’air de petits amoureux!»
Et le docteur Périer eut un de ces bons sourires tendres qui ravissaient toujours Jacquot.
Ils passèrent.
«Alors, Jacquot, dit Lucienne, tu n’es pas fâché, dis?»
Il l’embrassa pour la rassurer tout à fait.
Une heure plus tard, Jacquot gagnait la salle d’étude, pièce claire et grande, au premier étage de la villa. Il devait, avant le soir, finir une composition française, une narration, et la remettre à M. Salvert, le lendemain. Il y avait déjà travaillé, la veille. Le sujet était difficile. A première vue, cela semblait tout simple: _dites ce que vous pensez du printemps_! Dites ce que vous pensez du printemps! Jacquot n’en pensait plus rien et restait assis devant son papier, à regarder le ciel et la mer dans le cadre de la fenêtre.
Il avait parlé des fleurs qui s’ouvrent à cette époque et des oiseaux qui chantent. Il avait même décrit le jardin de la villa, plus nuancé, plus vert, et qui embaume, et qui semble revivre et qui paraît plus beau.
_Au printemps, les petits lézards gris sortent sur les marches du perron. Ils ont l’air tout content de se promener, parce qu’ils sont forcés de rester dans leurs trous quand il fait froid. Quand il fait très froid, peut-être qu’ils s’endorment comme les serpents. Alors..._
La narration s’interrompait là. Jacquot n’était pas très sûr de sa dernière phrase. Les lézards s’endorment-ils vraiment comme les serpents? N’en avait-il pas vu très souvent, l’hiver, se tortiller au soleil? N’importe! et, d’ailleurs, il n’aurait qu’à se renseigner auprès de M. Salvert avant de lui livrer son œuvre.
Maintenant, il fallait finir. Il reprit sa plume, songea, fit un petit dessin dans la marge, poussa un soupir, grignota le bout de son porte-plume... Il ne trouvait rien.
Le printemps... le printemps... Jacquot avait lu dans les livres que le printemps était la saison de la joie. Il pourrait toujours mettre cela. Il barra d’un trait le mot: _alors_, puis écrivit:
_Tout le monde est content quand vient le printemps, parce qu’on aime à voir de jolies choses et que le printemps est joli. Le printemps est la saison de la joie. Le printemps est la saison de l’amour._
Cela aussi, Jacquot l’avait lu. Dans quel livre? Il ne s’en souvenait pas.
Il s’arrêta soudain, n’ayant plus envie de travailler, se souciant peu de sa narration. Il se répétait la dernière phrase qu’il venait d’écrire et son dernier mot, ce seul mot: _amour_. Il posa son porte-plume et se prit la tête dans les mains; une mèche de cheveux lui tombait sur le front. Il fermait les yeux, parce que, là, devant, le ciel était très rouge de tout son soleil couchant et parce qu’il voulait songer, être seul en lui-même. On n’a qu’à fermer les yeux et se boucher un peu les oreilles pour être seul. Des idées errantes, des souvenirs presque oubliés se pressaient autour de lui, le harcelaient, dansaient, faisaient tourbillon.
Il ne ressentait rien qu’un grand trouble. Il n’aurait pas su dire, au juste, de quoi il souffrait, quelle était son inquiétude, son effroi, son angoisse; il n’aurait pas su expliquer, mais un flux de larmes montait à ses yeux et, derrière les paupières closes, les yeux restaient secs. Oh! cette foule de souvenirs dans sa cervelle, et ces phrases et ces mots qui semblaient écrits en lui, qui se reconnaissaient, qui se réunissaient, puis se tenaient l’un à l’autre comme des personnes qui se tiennent par la main!
Jacquot tremblait de peur. Il n’en pouvait plus, il se rendait; son pauvre cœur battait la chamade.
Aimer. Amour. Amoureux. Amant.
D’abord, ces mots-là, ces mots qu’il avait entendus si souvent et qui, tout à coup, devenaient terribles.
Oh! il se souvenait! Son père avait dit, un jour, en fumant son cigare:
«Hélène, on m’en a raconté une bien bonne, au cercle. Il paraît que le petit Soulac est l’amant de Mme Deforge!»
Jacquot se rappelait la phrase avec précision. Sa mère avait d’abord froncé le sourcil.
«Faites donc attention, Julien!»
Ça, c’était pour lui. Puis elle avait souri d’un air méprisant.
«Si l’histoire est vraie, elle rend plus ridicule encore son air pimbêche et pudibond. D’ailleurs, je l’excuse: le mari de Charlotte Deforge est si bête!
--Ce n’est vraiment pas une raison, ma chère!» répondait M. Laurenty avec une grimace ironique.
M. Soulac était donc l’_amant_ de Mme Deforge. Jacquot les connaissait tous deux; mais, d’autre part, à la cuisine, on avait parlé de M. et Mme Laurenty de la même façon. Julie, la femme de chambre, se servait de ce mot: _amant_. Tant de phrases encore lui revenaient à l’esprit:
«Je les ai vus s’embrasser. Ils ne se gênaient pas!
«C’est son amant!
«Il faut être aveugle pour ne pas s’en apercevoir!»
«Le pauvre gosse! Heureusement qu’il ne comprend pas!»
Il s’agissait de sa mère, de son parrain, de lui-même. On entend tout, par ce soupirail qui donne sur la cuisine!
Un autre jour, Gaétan disait:
«Vous ne savez pas? Monsieur, eh bien! il s’est payé une jolie fille. Elle s’appelle Valentine; elle danse au Casino. Il ne doit pas s’embêter!»
Jacquot avait si mal à la tête! De temps à autre, il rouvrait les yeux. Le ciel rouge, devant lui, l’éblouissait. Il rentrait alors dans l’ombre intime de ses paupières baissées.
Et ces quatre mots que personne n’avait voulu expliquer: «Il couche avec elle.» C’était donc la même chose? Tous! Gaétan et la jeune fille de Toulon que Leduc allait épouser et qui habitait 21, rue du Canon, sa mère, son parrain, le lieutenant Soulac et Mme Deforge, son père et cette personne du Casino!
Et encore, à propos de la chatte siamoise du docteur Périer, si maigre et qui miaulait sans cesse, Gaétan disait, un soir, en riant d’un gros rire:
«Probable qu’elle a envie de faire l’amour!»
Et la réponse de la cuisinière:
«C’est pas la seule dans la villa!
--Pour sûr!»
Cette chatte hurlante avait beaucoup effrayé Jacquot. On n’entendait qu’elle pendant trois jours dans le jardin, puis elle s’était enfuie, mais le dernier soir... Non! à cela Jacquot ne voulait pas penser; ses lèvres tremblèrent. Non! il ne voulait pas! Il était déjà bien assez malheureux! La douleur eut sans doute pitié de lui.
Enfin, M. Salvert et Leduc disaient en somme la même chose: c’est un péché, ce sont des saletés, c’est mal.
Qu’il avait chaud! Qu’il se sentait malheureux! S’il pouvait pleurer! Sa mère faisait des péchés; son père, son parrain... Ah! qu’il comprenait bien que son ami Leduc eût tant de chagrin!
Oh! et puis... non! non! cela, c’est trop! Non! Il trépignait d’effroi. Une phrase de sa mère, ce jour même, à propos de lui et de Lucienne, de lui, Jacquot, et de Lucienne:
«On dirait de petits amoureux!»
Et les larmes vinrent, soudain. Jacquot pleurait à grands sanglots. Ses tempes brûlaient, il se sentait la gorge sèche. Il tâcha de pousser un cri. Il ne sut d’abord que gémir. Le petit visage rouge était tout convulsé...
«Monsieur Salvert! Monsieur Salvert! Monsieur Salvert! Maman!»
Il avait hurlé cela, puis la tête de l’enfant s’abattit sur la table, entre les bras croisés.
XXIX
«Mais non, ma chère, c’est absurde: le soleil était presque couché.
--Pourtant, Julien, regardez comme l’enfant est rouge, voyez comme il a le front brûlant!
--Il faudrait lui mettre des compresses froides. Pourvu que ce ne soit pas une fièvre typhoïde!
--Oh! mon ami! quelle idée horrible!
--Madame a sonné?
--Y a-t-il de la glace à la maison, Julie?
--Je crois, Madame, je vais en chercher. Oh! monsieur Jacquot est souffrant? Madame! quel malheur!
--Ce n’est rien, Julie... un coup de soleil, je crois. Allez me chercher de la glace.
--Tout le monde l’aime, ce petit. Voyez, chère amie, il est tout à fait tranquille, maintenant. Il respire mieux.
--Dieu soit loué!
--Cela m’étonne que Périer n’arrive pas.
--Écoutez, Julien; j’entends quelqu’un dans l’escalier; ce doit être lui.
--En effet.
--Ah! mon ami! vous voilà! L’enfant paraît très malade! Un coup de soleil! c’est affreux!
--Un coup de soleil? Une petite insolation...
--Je l’ai trouvé dans sa salle d’étude, évanoui, à demi couché sur la table. Il avait appelé.
--Voyons. Oui, il a un peu de fièvre, le pauvre gosse! Dites-moi, Laurenty, faisait-il très chaud dans sa salle d’étude?
--Oui, assez, mais la fenêtre était ouverte.
--Nous avons demandé de la glace.
--Excellente idée.
--Que fait donc cette fille? J’y vais moi-même!
--Hélène croit à un coup de soleil. Pendant qu’elle n’est plus là, dites-moi, Périer! ce n’est rien de grave? L’idée d’une typhoïde me hante. Dites-moi la vérité, mon ami!
--Rassurez-vous. Il me semble que c’est tout simplement la fin d’une assez forte crise de nerfs.
Savez-vous si Jacquot avait du chagrin, aujourd’hui? Les enfants souffrent si vivement parfois et de façon si obscure! Tenez! le voilà qui ouvre les yeux. Comment ça va, Jacquot?
--J’ai bien mal à la tête, parrain!
--Ça va passer, mon petit.
--C’est toi, Papa! oh! que j’ai mal à la tête! Où est Maman?
--Elle va venir, mon garçon.
--Venez par ici, Laurenty. Vous ne savez rien? Aucun petit ennui? L’a-t-on grondé? L’a-t-on puni?
--Pas que je sache, mais... Il me parle si peu! il est si réservé, même avec nous! Une crise de nerfs? Quand Hélène et moi l’avons couché ici, l’enfant portait sur sa figure les traces d’une émotion violente. On aurait dit... comment vous expliquer? on aurait dit qu’il avait eu peur!
--C’est très possible.»
XXX
Depuis quelques jours, Jeanne est souveraine maîtresse dans la boutique de l’herboriste, embaumée d’odeurs sèches où domine la lavande. Sa tante, Mme Mayeux souffre d’une forte crise de «douleurs». Elle a prié Jeanne de la remplacer derrière le comptoir. Jeanne ne demandait pas mieux. C’est pour elle le vivre et le couvert, car elle prépare et partage les repas de sa tante; l’arrière-boutique lui sert de chambre. Mme Mayeux ne peut marcher; elle devra garder le lit une quinzaine de jours, pour le moins. Dès que les «douleurs» l’ont surprise, elle a renvoyé sa bonne, une fille trop bête qui ne savait pas lui frotter les genoux, ni faire infuser de façon intelligente les nombreuses tisanes qu’elle absorbe chaque jour, car, les médecins étant tous des imbéciles, Mme Mayeux se soigne sur son propre fonds. Elle a aussitôt appelé Jeanne auprès d’elle, de sorte qu’elle réalise une économie et fait en même temps une bonne action qui, plus tard, (le plus tard possible!) lui sera comptée. Dans la conduite de la vie, il ne faut rien négliger.
Jeanne est ainsi devenue une petite personne très importante et, derrière la longue table où traînent toujours des brindilles et des feuilles, entre la pelote de ficelle et la pile de papier gris, elle «fait la dame» et sourit.
En outre, elle est contente, ce jour-là, pour d’autres raisons. Elle attend une visite. Elle l’attend sans hâte, tranquille et satisfaite.
Jeanne a pris une décision. Depuis deux jours, elle n’est plus la maîtresse de Gaétan, elle ne sera plus jamais la maîtresse de Gaétan. D’ailleurs, sa situation nouvelle lui crée des devoirs nouveaux, et puis... il était grossier. Quand, l’avant-veille, elle lui a signifié son congé, il a crié trop fort, il a parlé comme un voyou. Depuis deux jours, Jeanne se sent très honnête; elle veut commencer sa vie; enfin, elle se l’avoue tout bas: elle croit... il lui semble... qu’elle aime Leduc. Et si Leduc continue à lui faire la cour avec politesse, gentiment, ainsi qu’on la fait aux jeunes filles, eh bien!... et si Leduc promet de ne pas retourner en Bretagne à la fin de son service, eh bien! peut-être...
Jeanne se voit déjà mariée.
Une petite fille entre et demande pour cinq sous de tilleul.
Jeanne fait le paquet et se rassied.
On tape à la vitre, deux coups, tout doucement, le rideau vert de la porte s’écarte. Un soldat paraît, qui tient à la main un bouquet de violettes.
XXXI
Jean Leduc, soldat de 1re classe, sortit du fort et, vite, par un petit chemin de traverse, gagna la grand’route. Il se sentait jeune, il était heureux. Il descendit vers la ville d’un pas rapide, en se balançant un peu, et son ombre se balançait à sa suite. Cela fait une promenade d’aller du Mourillon jusqu’à la place d’Armes de Toulon, une longue promenade, certains jours où l’on a le cœur gros! la plus belle des courses, quand on est heureux! Il foulait la poussière blanche sans s’arrêter, sans regarder autour de lui; il levait seulement la tête, un peu, quand passait un tramway. D’abord, il avait songé à diverses choses, aux dernières paroles de son caporal, au temps qu’il ferait le lendemain, au petit Jacques Laurenty, le fils du notaire et qui était son ami, mais, bientôt, il ne songea plus qu’au but de sa promenade.
Devant la caserne d’artillerie, un soldat lui crie:
«Eh! bonjour, Leduc! Ça va?
--Ça va!» répond Leduc, en faisant un signe de la main.
Il dit vrai. Leduc trouve que la vie est bonne. Ça va.
La poussière est épaisse, il faudra se brosser en arrivant. Il eût certes pu prendre le tramway pour descendre, mais les quelques sous qui dorment au fond de sa poche, il veut les garder pour acheter un bouquet. Il presse le pas. L’air est tiède. De toute façon la journée sera belle. Une fête se prépare dans son cœur et jamais le ciel ne fut si bleu. Il croise un officier et le salue. Devant la buvette: _Au rendez-vous des Boulomanes_, il croise un de ses camarades qui remonte vers le fort.
«Ohé! Leduc! tu es bien pressé!
--Mais oui!»
Il rit d’un bon rire content.
«Je te paye un verre! dit le soldat.
--Pas le temps, mon vieux! dit Leduc. Merci tout de même!»
Et il passe.
Dans un quart d’heure, il sera chez elle. Il se hâte; il a chaud; le sang lui monte aux joues. Tout à coup, il devient plus rouge encore. Une inquiétude sans cause l’envahit, le torture. Il porte la main à sa gorge. Il respire avec effort. Si Jeanne était sortie! Mais il hausse les épaules et chasse l’idée mauvaise qui l’a troublé. Non, elle ne peut guère être sortie, à cette heure: elle garde la boutique de sa tante, Mme Mayeux.
Le voilà en ville. Il ralentit sa marche, de crainte de bousculer les passants. Un peu plus loin, il tourne dans la rue d’Alger, s’arrête, un instant, achète des fleurs sur l’étalage d’une marchande: pour trois sous de fleurs, des violettes. Jeanne aime les violettes. Le voilà dans la vieille ville. Du linge sèche aux fenêtres. On a groupé des chaises sur le pas des portes. On coud, on cause. Il tourne encore. Le voilà dans la rue du Canon, et voici le numéro 21. Il fait halte quelques secondes. Il se tient sur un pied, puis sur l’autre. Il reprend haleine. Il frappe enfin deux coups discrets à la vitre. Il écarte le rideau vert.
«Bonjour, mademoiselle Jeanne!
--Bonjour, monsieur Jean!»
XXXII
M. Salvert se montre vraiment bien gentil; non pas que sa parole soit spécialement douce, de cette douceur molle qui parfois donne envie de rire chez certaines vieilles gens et qui finit par agacer, mais, quand il explique quelque chose, c’est tout à fait clair, et il continue à expliquer jusqu’à ce que l’on ait bien compris. Et puis encore, ce qu’il dit sert toujours à quelque chose: on s’en apercevra aujourd’hui même, ou demain, ou plus tard, mais l’instant viendra où la leçon portera son fruit.
Hier, un drame s’est passé à la villa Mireille et Jacquot n’en garde aucun sujet d’orgueil. Lucienne, Paul, Alice et lui jouaient à sauter par-dessus le banc de bois vert qui se trouve au fond du jardin. Paul, étant de grande taille, y arrivait sans peine; Alice, s’abstenait; Lucienne trichait un peu, sautait en oblique, évitait le dossier; tout cela d’un air drôle, bien entendu, et sans se cacher, de sorte que l’on riait. Mais Jacquot avait voulu franchir le banc comme faisait Paul, honnêtement. Une fois, il y parvint; en recommençant, il se prit le pied et culbuta. Des pleurs s’ensuivirent: Jacquot est un peu nerveux depuis quelques jours. Lucienne, par sympathie, ne laissa pas que de pleurer aussi. Paul, qui pose beaucoup au grand garçon, haussa les épaules et s’éloigna non sans dignité. Ce fut toute une scène, et fâcheuse. Dans le coin du jardin où l’on a disposé une table et des chaises rustiques, M. Salvert lisait un gros livre à couverture bleue. Il s’approcha tranquillement, puis, d’un air étonné dont Jacquot perçut le reproche, s’enquit des raisons de cet orage.
«Eh bien! dit-il, cela prouve seulement, mon cher Jacquot, qu’il faut apprendre à sauter mieux. Le banc n’est pas très haut, et, puisque Paul a su le franchir, vous pouvez en faire autant. Allons! taisez-vous, Jacquot. Vous ne vous êtes pas blessé! Ce n’est rien du tout. Rentrez-moi ces larmes! Allons, Jacquot! allons! et maintenant, recommençons!»
Que M. Salvert saute donc bien! on dirait qu’il saute tous les jours! qu’il a l’habitude! C’est rapide, c’est élégant, c’est vigoureux: Jacquot se souvient d’un acrobate du cirque dont l’élan n’était pas plus sûr.
M. Salvert explique.
«Regardez! Quand je quitte terre, je plie les jambes de côté, sous moi. Vous voyez l’effet: je gagne de la hauteur. Là...»
M. Salvert saute à merveille; M. Salvert saute de façon inégalable.
«Là... et quand je retombe, je me laisse aller un peu. Là... Essayez vous-même, par-dessus cette canne d’abord. Encore! Encore une fois! Plus haut! Encore plus haut! Là... c’est bien. Maintenant, voyez: vous avez, sans vous en apercevoir, sauté plus haut que le banc. Encore une fois, mais par-dessus le banc, cette fois: il est plus bas que la canne. Ah! vous avez peur, Jacquot! vous gardez le souvenir de votre chute, et vous avez peur... Allons, Jacquot!»
Jacquot saute, Jacquot saute encore, Jacquot recommence; il sauterait vingt fois de suite. Jacquot franchit le banc sans effort.
Et toutes les leçons de M. Salvert sont ainsi.
XXXIII
Depuis deux semaines, Geoffroy Salvert était fort épris de Mlle Arlette Luce dont le fin profil et l’humeur folâtre l’avaient dès l’abord séduit. Elle jouait, tout récemment, une demi-douzaine de rôles dans la Revue du Casino, mais, la revue finie, elle ne songeait pas à regagner Paris, ayant trouvé à Toulon l’emploi de ses soirées pour quelque temps encore.
Geoffroy Salvert lui plaisait. Il savait parler aux femmes, il était beau garçon, ses manières n’avaient rien de la rondeur excessive ni de la cordialité bruyante qui la choquaient chez la plupart des Toulonnais. Il la traitait avec des égards délicats; si chaleureuse que fût sa cour, il la lui fit avec un certain respect, tout en nuances, qui séduit toujours. Elle agréa donc ses hommages. Salvert prit goût à son commerce. La courte aventure devenait presque une habitude.
«Et voici, ma petite Arlette, lui dit-il en entrant chez elle, un sac des bonbons que vous aimez.
--Merci, mon petit Geoffroy, je vais les enfermer dans un tiroir pour que la bonne ne les mange pas, (elle est gourmande, cette fille!) et je m’en nourrirai demain, en pensant à vous. Vraiment, mon petit Geo, je vous aime bien, et ces bonbons-là, je les adore. Mais, tout de suite! tout de suite! écoutez-moi! Je veux vous parler de choses graves.
--Ah! mon Dieu, je devine! vous avez cassé la plume de votre chapeau!
--Non! Figurez-vous que je ne suis jamais allée aux gorges d’Ollioules. Il faut que vous m’y meniez!
--Ma petite Arlette, permettez-moi d’abord de reprendre haleine et de m’asseoir. Voilà! Vous voulez voir les gorges d’Ollioules?
--Oui...»
Elle fit une moue comique et reprit:
«En auto!
--Toutes les folies!
--En auto... mardi.
--Ah! mon enfant! c’est que, mardi...
--Geoffroy, vilain Geo! Je ne serai plus jamais heureuse si, mardi, tu ne me mènes pas aux gorges d’Ollioules. Il faut avoir vu les gorges d’Ollioules, je veux les voir avec toi! Nous resterons toute la journée ensemble. Tu sais que, dimanche, j’ai promis d’aller à Marseille, pour les courses, et jeudi, c’est trop loin! Ton jeune élève se passera bien de tes leçons tout un jour! Allons! Allons, mon petit Geo!»
Elle avait dit cela d’une voix gentille, en souriant, et, comme elle souriait bien, d’un joli sourire malicieux et tendre, il ne tarda guère à céder.
«Mardi, c’est entendu! Et maintenant, mettez votre beau chapeau, poudrez-vous le bout du nez, faites, le plus vite possible, devant la glace, les petites grimaces d’usage, et venez dîner à la Rotonde, où Lohéac nous attend.»
«Je m’excuserai demain auprès de Mme Laurenty», songeait-il.
Le dîner fut plein d’agrément. Lohéac raconta un incident très drôle de son voyage en Chine. Arlette n’en pouvait plus de rire et Salvert se disait à part soi que c’étaient là les présages d’une heureuse nuit.
Elle fut exquise.
XXXIV
Durant toute cette nuit, Jean Leduc se promenait, au hasard, dans les rues de Toulon. Il n’avait aucun but; quelque temps, il marchait droit devant lui; puis, sans raison, il tournait à gauche, puis revenait sur ses pas. De neuf heures du soir à quatre heures du matin, il parcourut ainsi la ville entière. N’en pouvant plus de fatigue, il s’assit alors sur un banc de la place d’Armes et se prit la tête dans les mains.
Il n’y comprenait plus rien! Souvent, la vie lui avait semblé incompréhensible, difficile, âpre et compliquée; pourtant, avec un caractère doux et des poings solides, certaines difficultés finissaient par s’aplanir; mais, cette fois!
Le matin même, il avait reçu, vers onze heures, une lettre de Jeanne. L’ordonnance du colonel, un Breton, un ami, et qui connaissait Mme Mayeux et sa nièce, la lui avait remise en rentrant à la villa du colonel, située tout près du fort. Parfois, il lui apportait ainsi des nouvelles de Jeanne... mais une lettre! Leduc ne recevait presque jamais de lettres, sauf, tous les trois mois, un court billet de ses parents. Celle-ci fut pour lui une grande surprise, tout d’abord, et, quand il l’eut ouverte, une grande joie. Il dut s’y prendre à deux fois, pour la lire. Il voyait double.
Monsieur Jean,
Ma tante a toujours ses douleurs. Je serai chez moi ce tantôt. Si vous avez une permission, venez me voir sur les cinq heures. Je vous salue bien.
Jeanne.
Oui, ce fut une belle joie dont il vécut, dont il se nourrit tout le jour, une joie qui ne cessait pas, qui ne se ternissait pas, qui renaissait à chaque instant, et chaque fois plus vive; une joie du corps, une joie de l’âme, une joie qui faisait chanter à ses oreilles des musiques éclatantes et battre des tambours. A quatre heures, il était en ville. A cinq heures moins un quart, il marchait encore, d’un pas irrégulier, de-ci, de-là, et regardait dans tous les magasins l’heure que marquait la pendule, enfin il s’assit devant la boutique d’un horloger et ne quitta plus des yeux les cadrans. Il se trouvait à cent mètres de la rue du Canon; il avait décidé d’attendre jusqu’à cinq heures moins deux minutes. A cinq heures moins cinq, n’y tenant plus, il se leva.
Leduc s’arrêta devant l’herboristerie Mayeux; il n’osait pas entrer, mais Jeanne l’avait aperçu:
«C’est vous, monsieur Jean?»
Il franchit le seuil. Il se sentait à la fois faible comme un enfant et plus fort qu’un hercule; la moindre parole le faisait frémir, mais il eût soulevé un monde.
«C’est moi, mademoiselle Jeanne!»
Il riait. Immobile, les bras ballants, les mains ouvertes, il riait, sans bruit, d’un grand rire intérieur qui le secouait.
«Asseyez-vous, monsieur Jean.»