L'enfant qui prit peur

Part 6

Chapter 64,001 wordsPublic domain

Mme Laurenty posa des questions à Jacquot. Il répondait avec calme, de façon polie, un peu trop polie. De temps en temps, le père hasardait un mot. Que fallait-il faire? Lui donner quelque chose? Mais que désirait-il? Lui parler? Mais de quoi? de quel sujet? A quoi s’intéressait ce petit étranger que sa mère ne savait pas bercer et qui riait des paroles de son père?

Mme Laurenty venait de s’apercevoir que les souliers poussiéreux de Jacquot salissaient sa jupe blanche. D’une voix très douce, elle le lui fit remarquer:

«Va te changer, mon petit!»

Pour atténuer encore la phrase, elle aurait aimé embrasser l’enfant, pour qu’il ne pût croire à un reproche, mais Jacquot s’était si vite dégagé!

Que lui voulait-on? Son père l’appelait, sa mère l’asseyait sur ses genoux. Et, s’il salissait la jupe de coutil, l’avait-il fait exprès? Une autre fois, avant d’entrer, il se serait épousseté sans qu’on le lui dît, mais on l’appelait. Alors? Et, maintenant, ils allaient le gronder! procédé bien connu! Il partirait avant l’orage.

Jacquot sortit; il ferma la porte doucement mais il sortit vite.

M. et Mme Laurenty restèrent silencieux, agacés l’un et l’autre. Ils se sentaient mécontents, mal à l’aise, écorchés. Pourtant, M. Laurenty fit encore une tentative.

«Hélène! ne pensez-vous pas...»

Qu’allait-il dire? Il ne savait pas, au juste. Il y avait quelque chose à dire! Quoi donc? On ne trouve jamais, tout de suite! Ah! qu’il se sentait troublé!

Quelques minutes passèrent, lugubres, dans un silence épais. M. et Mme Laurenty se reposaient de leur effort. Ils avaient tenté de se dégager, ils ne tentaient plus rien, ils ne luttaient plus, ils ne voulaient songer à rien, ils devenaient lâches, ils renonceraient bientôt. Lentement, sûrement, l’ancienne habitude les reprenait, les entravait, leur mettait son bâillon, ses chaînes, ses menottes; presque libres, un instant, ils se retrouvaient esclaves. Dans peu de jours, sans doute, goûteraient-ils à nouveau l’agrément de leur servitude. Rentrer en prison! la vie les y invitait comme de toute part. Dans la geôle! Encore un pas, un pas facile, presque une glissade.--Ils entendirent l’un et l’autre une façon de bruit de clef.

«Hélène!

--Eh bien?»

La voix était hargneuse, coupante. Mme Laurenty songeait à Georges Périer; son mari l’interrompait sans raison. Elle se souvint de la brusque sortie de Jacquot.

«Vraiment, les manières du petit deviennent bizarres!»

M. Laurenty ne dit mot. Valentine ne manquait pas d’un certain charme. Ce soir-là, Salvert dînant à la villa, ils pourraient, après dîner, descendre tous deux jusqu’au casino. Pour répondre à sa femme, il eut un geste de parfaite indifférence.

«Que voulez-vous, mon amie! cet enfant a un sale caractère!»

XXV

Jacquot, un peu troublé, quitta ses parents. Il resta quelques minutes, debout dans l’antichambre de la villa, en se mordant les ongles, puis, brusquement, il sortit et s’arrêta encore pour regarder le jardin. Là, devant, il y avait la mer qui fonçait avec le soir; tout près, à droite, les plates-bandes s’étendaient, roses, d’un rose très sombre, et cela sentait bon.

Pourquoi ses parents voulaient-ils?...

Non! non! pas maintenant! plus tard! Il y penserait plus tard.

Alors, tout à coup, Jacquot se mit à courir, très vite. Il courut à perdre haleine, comme il faisait quand, vers la fin d’une partie, il devait, à toute force, attraper un adversaire qui se rapprochait du but. Il courait comme un fou. Le vent lui soufflait dans la figure.

«Ho! ho! je vais toucher le but! Ho! Lucienne! Henri! ho! ho!»

Il criait de toute sa voix, parce que c’était amusant, parce qu’il fallait crier, crier fort, crier plus fort!

Clair dans son costume de toile bise, avec un foulard rouge autour du cou, il dessinait une rapide et charmante image de la joie d’un enfant. Et le crépuscule mauve, autour de lui, était si tendre! et la mer violette chantait si doucement! et quelques oiseaux... ah! ces oiseaux! et dans tout le jardin se répandait un parfum de fleurs, pénétrant, suave, divers, mais où dominait encore la royale odeur des roses mûres.

«Ho! ho! prends garde. Lucienne! Ho! ho!»

* * * * *

Oui, ce soir-là, je l’ai vu! J’ai vu le petit Jacques Laurenty courir dans le beau crépuscule, en poussant des cris de joie. Mais il ne savait pas qu’il fuyait: il croyait courir vers quelque chose. Il ne savait pas qu’il fuyait la douleur, car elle ne se donnait même pas la peine de le poursuivre; elle était trop sûre de l’atteindre. Déjà, dans l’ombre, tout auprès, elle lui tendait ses longues mains accueillantes.

* * * * *

«Ho! ho! je touche!»

Jacquot courait encore, il courut jusqu’à la pinède et là, le cœur battant, les joues en feu, saisit un pin à bras le corps. Le but! le but! il avait touché le but! à ce pin-là! puis, mollement, n’en pouvant plus, il se laissa couler à terre.

L’ombre avançait sous les branches; ce serait bientôt la nuit. L’horizon, rouge, au loin, devenait pourpre; les larges flaques de sang qui tachaient le sol se fondaient dans la poussière et le brun des brindilles. Dans un coin, ce petit tas de toile bise, tout haletant, qu’était Jacquot, s’apaisa. Il y eut quelques minutes de calme parfait, de silence plat, puis, une brise courut, légère et douce encore, mais plus fraîche, et, comme si la nuit l’eût touché soudain, le bois entier se mit à frémir.

Jacquot se dressa lentement sur un coude et regarda autour de lui.

Il se sentait inquiet. Il voulait rentrer à la villa, mais la pensée de ses parents lui revint aussitôt et il ne sut plus que faire. A la manière de certains problèmes d’arithmétique très difficiles et qui absorbent toute l’attention, cette pensée de ses parents le gênait. Il ne comprenait pas. Cela lui donnait mal à la tête d’y songer, cela le rendait malheureux. Ce problème-là, il ne savait par où le prendre. Mais... mais n’était-ce pas ce soir que M. Salvert devait dîner à la villa? Il lui avait même promis d’arriver tôt! Causer avec M. Salvert, voilà qui arrangerait tout! Jacquot avait juste le temps de s’habiller et de se laver les mains. Il rentra en toute hâte par les allées obscures du jardin.

XXVI

«Alors, monsieur Salvert, qu’est-ce qu’il faut que je fasse?»

Perplexe, Jacquot attendait la réponse. Il avait rencontré son précepteur à la grille de la villa et, tout de suite, s’était débarrassé de son lourd fardeau. Même quand l’heure du dîner est proche, on a toujours le temps de se laver les mains, et d’ailleurs, si elles ne sont pas trop sales, on ne se les lave pas. Il est mille choses plus importantes: Jacquot attendait la réponse de M. Salvert.

Le jeune homme prit l’enfant par les épaules et le tint tout près de lui, puis il parla d’une voix très douce, très lente:

«Peut-être, mon petit, vos parents souffraient-ils, et vous ne les avez pas consolés. Il y a des choses qu’il ne faut pas dire, Jacquot! «Maman ne m’aime pas!» quelle idée! quelle idée saugrenue! Allons! changez-moi cette figure! Sans doute vos parents avaient-ils du chagrin. Ils n’ont pas fait attention à ce que vous leur disiez. Si tendrement qu’ils vous aiment, vous n’êtes pas la seule préoccupation de leur vie. Et, parce qu’ils ne vous ont pas répondu tout de suite, vous êtes parti. Oui, en somme, vous êtes parti. Bien plutôt deviez-vous rester pour les consoler un peu. Il faut toujours consoler ceux qui souffrent.»

Quelques instants, il parla encore sur le même ton, mais à lui-même, il se disait:

«Je fais un tour de jonglerie. Jusqu’à quand cela va-t-il réussir? Je lui dis de consoler les autres; moi, je ne le console pas, je l’égare.»

Salvert était mécontent de sa méthode. Bientôt, il quitta l’enfant et gravit les marches de la villa pour aller dîner.

A table, Jacquot fut silencieux. La conversation ne l’intéressait pas. On discutait les élections. Souvent, les causeries, même ennuyeuses, des grandes personnes ont quelques moments drôles. Dans celle-là, il ne voyait rien qui pût l’amuser. Le mieux était donc de se taire, de penser à autre chose. Jacquot réfléchissait et cela occupe beaucoup. Jacquot réfléchissait à l’une des phrases de son précepteur: «Il faut toujours consoler ceux qui souffrent.»

Après le dîner, M. et Mme Laurenty s’assirent sur la terrasse pour prendre le café. Deux cigares firent dans l’ombre des points rouges et Jacquot descendit dans le jardin, car il en avait assez d’entendre parler des avantages de la représentation proportionnelle.

Une nuit tiède et très noire offre des plaisirs merveilleux. Elle est plus jolie sans doute avec la lune, mais alors, on ne peut avoir l’impression charmante de se perdre, de se perdre pour rire, bien entendu, car le jardin, le bois et le chemin de ronde sont connus de Jacquot. Il faut qu’il aille voir son ami Leduc qui monte la garde à la limite du fort. Pour se rendre là-bas (c’est à quinze pas), il fera un grand détour sous les pins. Il veut réfléchir quelques instants de plus. A la fin du repas, il a surpris le regard de sa mère; il a fait le geste d’envoyer un baiser. Mme Laurenty a considéré Jacquot longuement, puis elle a souri. Pourtant, elle souriait comme si... comme si elle avait mal. C’est drôle que des gens puissent sourire comme s’ils avaient mal!

Et Jacquot entre dans le bois de pins qui vraiment est très séduisant à cette heure. Dans les branches passe un bruit sourd, le bruit que l’on fait en parlant bas. Ce sont peut-être les oiseaux, ou bien la brise. Au pied de la falaise, la mer froisse les galets, mais on l’entend à peine, il faut prêter l’oreille. Jacquot ne pense plus à la souffrance de ses parents. Il s’est perdu dans la grande forêt. Là-bas, sur la montagne, il trouvera le condor dans son nid. Ne l’effarouchons pas! le bel oiseau s’envolerait! Un rat vient de passer! Jacquot n’a pas crié, parce qu’il est brave, mais ce sont là, tout de même, des émotions bien désagréables. Où se trouve le camp des Indiens? Il les verra danser, le tomahawk au poing. Oh! les affreux visages couverts de peintures! et ces plumes rouges! ces verroteries! Qu’il est doux de marcher dans un sentier que l’on ne voit guère! Voilà une lanterne, celle du fort; il faudra prendre garde de ne pas se heurter aux fils de fer de la clôture. Leduc doit être là. Jacquot va l’appeler, tout bas, tout bas! On parle bas quand il fait sombre.

«Leduc! Leduc! c’est moi, Jacquot!

--C’est vous, monsieur Jacquot!»

Jacquot s’approche. Qu’y a-t-il donc? Il a surpris son ami Leduc, debout sur le bord du sentier de ronde, et qui pleure.

«Qu’avez-vous, Leduc?

--Oh! c’est rien, monsieur Jacquot.

--Vous avez du chagrin, Leduc!

--C’est rien, je vous dis, monsieur Jacquot! Pardon, je suis un imbécile!

--Leduc! il faut me raconter. Moi aussi, j’ai eu du chagrin, beaucoup! souvent!

--Et j’aurais pas dû vous laisser voir que je pleurais.

--Qu’est-ce que ça fait, Leduc! puis... je ne suis plus un petit garçon; je comprends les choses.

--Pas tout! et c’est impossible! Vous êtes trop jeune, monsieur Jacquot.»

Un gros sanglot l’étouffait; il se mit à tousser. Il s’essuya les yeux et hocha la tête d’un air mécontent. Il n’aurait pas dû pleurer devant ce gosse.

Jacquot s’était éloigné de quelques pas. Il n’avait pas peur, mais craignait de se montrer indiscret. Les leçons de M. Salvert portaient leur fruit; il y pensait souvent.

Leduc, en s’essuyant les yeux, eut encore un sanglot, presque un sanglot d’enfant, que Jacquot reconnut: il avait pleuré ainsi. Profondément ému, il murmura:

«Leduc! racontez-moi...»

Mais une voix criait au fond du jardin de la villa:

«Jacques! Jacques!

--Tiens, dit Leduc, on appelle chez vous.

--Jacques, rentrez vite!

--J’y vais! j’y vais!»

Ce cri! cela changeait tout. Il faisait moins sombre, maintenant. Quand il fait sombre, on parle à voix basse.

«Rentrez, monsieur Jacquot, dit Leduc. Vos parents vous appellent.

--C’est pas mes parents, c’est mon précepteur. Oui! oui! j’y vais, monsieur Salvert! cria-t-il. Bonsoir, Leduc!»

Il lui serra la main.

«Et puis, Leduc, ajouta-t-il, j’aimerais vous embrasser.

--Oh! vous êtes gentil, monsieur Jacquot!»

Leduc appuya son fusil contre la guérite, prit l’enfant par les épaules, entre ses deux fortes paumes, le souleva, très haut, à bras tendus, et le regarda.

Oh! il avait bien de la reconnaissance pour ce petit, si honnête!

Puis il l’attira vers lui, l’embrassa sur les deux joues et le reposa doucement à terre.

Jacquot s’amusait d’être ainsi manié.

Leduc ne pleurait plus.

«Vous êtes bien bon, vraiment, monsieur Jacquot, dit-il, vous m’avez un peu consolé.

--Tant mieux, Leduc. Bonsoir. A bientôt.»

Jacquot partit en courant.

«Tu es resté dehors bien tard, Jacquot, lui dit Mme Laurenty, quand il rentra dans le salon. Tu n’es pas assez couvert.

--Oh! Maman! il faisait si beau!

--Va te coucher, mon petit!

--Bonsoir, Papa; bonsoir, Maman; bonsoir, monsieur Salvert. A demain matin!»

Il monta dans sa chambre, il se coucha; puis, quand il eut, en enfonçant sa tête dans l’oreiller, retrouvé l’ombre, l’ombre où l’on parle bas, il revit Leduc, il l’entendit pleurer.

«Leduc a un gros chagrin, murmurait-il; Leduc a un affreux chagrin.»

Il aurait voulu ne plus penser à autre chose, mais, comme il se sentait très fatigué, bientôt le sommeil le surprit et vint sécher quelques larmes qui avaient glissé sous les paupières closes.

XXVII

Le jour suivant fut radieux. Le soleil eut tôt fait de boire les brumes grises que l’aube laisse en passant. Dès le premier matin, il régna, omnipotent et rouge, dans un ciel sans nuances. Les brises défaillirent devant tant de splendeur et les oiseaux restèrent cois.

On se plaignait beaucoup à la villa Mireille, Mme Laurenty d’une obsédante migraine et son mari d’étouffements. M. Salvert, quand il arriva, vers trois heures, paraissait accablé. Il faisait trop beau. Seul, Jacquot aimait ces après-midi brillants dont il ne sentait ni la rigueur ni l’oppression. Il vivait mieux, il vivait davantage; regarder la miroitante mer était pour lui un délice, respirer l’air plein de parfums le ravissait. Sa leçon finie, il gagna le petit bois, voulant revoir Leduc qui devait prendre sa garde sur le sentier du fort.

Il le trouva, faisant les cent pas. Leduc regardait droit devant lui. Tout d’abord, il ne parut pas apercevoir Jacquot; puis, soudain, ce fut comme s’il se réveillait.

«Ah! monsieur Jacquot! c’est vous!

--Bonjour, Leduc! je viens causer avec vous. Ça ne vous ennuie pas?

--Bien sûr que ça ne m’ennuie pas! Mais faites attention au soleil; ne restez pas là! Tenez, monsieur Jacquot, asseyez-vous sous ce pin.»

La place était bonne; Jacquot s’y installa.

Il y eut un instant de silence.

«Alors... dit Jacquot. Alors, Leduc...

--Alors, Monsieur, dit Leduc en parlant très vite et d’un air agité, alors, j’ai été un imbécile, et je vous demande pardon. J’aurais pas dû... oui, j’avais du chagrin, mais...

--Oui, Leduc... oui, Leduc...»

Un sentiment de gêne étrange naissait entre eux. Parler de ces choses, en plein soleil! Leduc se reprochait d’avoir laissé voir sa douleur; aujourd’hui, il souffrait davantage encore, mais il ferait attention! Oh! oui! Ce gosse si gentil qui venait, comme ça, causer avec lui, un soldat, et... Leduc rougit. Il lui semblait avoir dit des choses pas propres devant le petit monsieur qui le regardait de ses yeux tristes. On ne l’y reprendrait plus! Et Jacquot, d’autre part, ne savait que dire. Au cours d’une conversation entre grandes personnes, il se sentait parfois de trop. C’était tout à fait la même chose. Mais il ne voulait pas s’en aller, cette fois; il se trouvait bien au pied de l’arbre noir, dans ce pan d’ombre bleue. Jacquot s’allongea sur les brindilles, la tête posée près d’un romarin. La mer scintillait durement, là-bas; le ciel était plein de feux; tout cela l’éblouissait, comme aussi le petit sentier, d’un blanc de farine contre la verdure sombre des buissons et le coin de la falaise, si rouge. Tout cela l’éblouissait sans lui faire mal. Il éprouvait une espèce de contentement physique, d’heureuse langueur. Non, il n’avait plus aucune envie de parler. Et comme Leduc semblait grand, debout à quelques pas de lui, la tête renversée, la bouche entr’ouverte, les yeux fous! Jacquot eut peur, un instant, des yeux de son ami et ferma les paupières.

Leduc avait appuyé son fusil contre la guérite: il sursauta, le bruit l’ayant étonné dans ce grand silence de lumière. Il regarda autour de lui.

«Tiens, monsieur Jacquot s’est endormi.»

Il ne bougea plus, il considéra l’enfant vêtu de toile blanche, couché dans l’ombre du pin.

Jacquot sommeillait à demi, la tête au frais, les pieds dans la chaleur. Il ne pensait plus à rien qu’à goûter le plaisir du moment. Certes, il ne bougerait pas.

Leduc regardait toujours Jacquot.

«Si je voulais le lui dire, je saurais pas tout de même... je saurais jamais.»

Il se mordit la lèvre.

«Et puis, ça serait un beau tour de cochon!»

Leduc se voila les yeux; le brasillement de la mer l’étourdissait. En cet instant, s’il avait pu contempler un paysage de son pays! n’importe quoi: un mur, un chêne mouillé par l’averse, un coin de roche baigné d’écume, quelque chose qui lui fût fraternel, qui lui fût familier. Oui, cette côte d’un éclat si dur l’épouvante. Dans le flamboiement du jour, il est seul, tout seul. Jamais le soleil n’a eu tant de splendeur, jamais il n’a paru en si prestigieux apparat. Ses rayons heurtent le regard, pénètrent la chair, obsèdent l’âme. Le décor est celui d’un triomphe. En vérité, l’astre monte dans le ciel comme pour affirmer toute sa gloire en tout son lustre, mais, s’il occupe le monde entier de sa flamboyante apparence, à l’homme il n’est plus rien qu’un étranger dédaigneux, hostile et fier. Cela, Leduc le sent vaguement, et tant de soleil lui fait peur.

Dans ce pays brûlant, personne à qui se confier, personne à qui dire sa peine! S’il allait à l’église, tout là-bas, en ville, cette église, il ne la reconnaîtrait pas, et puis, c’était bon dans le temps, chez lui; maintenant, il ne saurait plus. Il n’entrera dans une église que pour se marier. Se marier! Son cœur se met à battre fort; l’image de Jeanne lui revient; il voit Jeanne sourire, et son angoisse reprend, plus âpre, plus atroce, plus impérieuse.

Leduc regarde encore Jacquot étendu dans l’ombre du pin noir.

Or, Jacquot reste sur les rives du sommeil. Il garde encore du monde une conscience obscure, mais un songe le baigne déjà de son onde bleue, le caresse, l’attire, et Jacquot ne se défend pas.

Leduc regarde Jacquot.

«Il dort, songe-t-il. Ah! monsieur Jacquot! que vous êtes heureux de pouvoir dormir! Moi... bientôt...»

Jacquot respire paisiblement.

«Ah! qu’elle me fait de la peine! qu’elle me fait de la peine!»

Se confier à quelqu’un, c’est là son plus grand désir. Leduc soupire. Faire partager sa détresse! Il lui semble qu’il aurait moins mal, peut-être, qu’il y verrait plus clair. A voix basse, il murmure:

«Si vous saviez, monsieur Jacquot!»

Jacquot n’a pas bougé.

«Il dort», pense Leduc.

Alors, debout devant le petit corps étendu, il parle d’une voix basse et prudente, à peine sensible, mais il parle. Ce murmure maladroit vaut mieux qu’une pensée, c’est presque une confidence.

«Vous comprenez, monsieur Jacquot, j’ai bien du chagrin à cause d’elle. Elle me fait des misères. Elle ne veut pas que nous soyons amis, elle et moi... mari et femme, comme qui dirait. Il y a des autres gens avec qui elle est amie, et alors... alors, j’ai le cœur bien gros!»

Jacquot nage dans une belle onde verte qui glisse doucement contre lui. Il va vers la droite, il va vers la gauche, il monte, il descend; c’est doux, c’est tiède, c’est délicieux.

«Oui, dit Leduc à voix basse, vous comprenez, monsieur Jacquot, chaque fois que je descends en ville, je vais la voir, et, souvent, elle n’est pas gentille. Elle me dit des mauvaises paroles... non, pas des mauvaises paroles, mais des choses, comme ça, qui font de la peine. Elle a d’autres amis... un autre ami... c’est pas bien.»

Il s’émeut à ses propres paroles.

«Vous comprenez, monsieur Jacquot... et il y a des jours où je peux pas descendre en ville: c’est loin, la rue du Canon; elle habite au 21, maintenant, chez sa tante. Oh! voyez-vous! c’est terrible, quand on aime une femme, de ne pas savoir ce qu’elle fait! Je ne suis jamais sûr! et je l’aime! oh! je l’aime!... de tout mon cœur! je voudrais être près d’elle tous les jours... tout le temps... et l’embrasser aussi, tous les jours... tout le temps! Ah! c’est plus fort que moi!»

Leduc parle maintenant à voix haute et gesticule.

«Elle est jolie, monsieur Jacquot! elle est jolie! si vous saviez! Dans mon pays, il y en a de belles, mais pas comme celle-là! Ça finira mal, si elle ne veut pas m’épouser! Quand elle me parle gentiment, je vois le paradis! Mais c’est plein de sales filles, à Toulon, alors j’ai peur qu’on lui donne des mauvais conseils, n’est-ce pas, et puis les hommes lui courent après! Ah! si je tenais le cochon qui l’empêche de m’épouser! ah! si je le tenais, ce cochon-là!»

Jacquot nage toujours dans l’eau tiède et verte; des paroles de Leduc, il entend peu de chose, bien que les dernières aient été criées plutôt que dites; mais, à cet instant, une pomme de pin tombe tout près de sa tête et rebondit sur une pierre. Jacquot traverse d’un élan l’eau d’émeraude et touche le soleil en ouvrant les yeux.

Oh! qu’y a-t-il? qu’y a-t-il donc?

Cette expression, Jacquot la connaît déjà! il la revoit en ce moment, mais son souvenir est plus lointain. Jadis... il dormait comme aujourd’hui, il entend parler, il se réveille, et son père avait cette expression-là! oui, cette même expression-là!...

Jacquot a poussé un cri d’effroi, et, comme pour y répondre, Leduc lui dit:

«Eh bien! Monsieur, si vous y passez jamais, au 21 de la rue du Canon, vous pourrez le lui dire, à Jeanne, que j’en ai assez, que c’est trop vilain de faire des misères, comme ça, à un homme; que j’en ai par-dessus la tête, que ça finira mal, oui, que ça finira mal! 21, rue du Canon! vous entendez! 21, rue du Canon!...»

Jacquot s’est levé. Il recule à petits pas dans le bois de pins. Il a peur; il recule toujours; il ne quitte pas des yeux Leduc qui lui parle, sans le voir, dirait-on, qui parle si fort, qui parle en tremblant quelquefois et puis qui crie, et dont le regard est fixe, terrible comme le regard d’un homme très en colère, très, très en colère, et dont les poings sont fermés.

Brusquement, Jacquot se retourne et s’enfuit.

Leduc voit une forme vêtue de toile blanche disparaître dans le petit bois.

«Qu’est-ce que j’ai dit? Oh! là! oh! là! qu’est-ce que je lui ai dit, au gosse!»

Leduc titube, à la façon d’un homme saoul.

«Qu’est-ce que je lui ai dit!»

De rage, il se mord le poing, puis il pleure.

Dans le jardin de la villa Mireille, assis sur le banc de pierre, Jacquot pleure aussi.

XXVIII

Voici une partie bien engagée: l’air est doux, le soleil brille, il fait bon courir, se cacher dans les bosquets, grimper aux arbres, puis courir encore, et ce bon Henri qui, d’ordinaire, n’invente pas grand’chose, a trouvé une cachette nouvelle; mais, si passionnants que soient ces jeux quand on s’y livre, Jacquot ne s’amuse pas. Il joue mal, il ne joue guère. Il ne se laisserait pas attraper, oh! non! Quand il court, il court bien et le choix de ses cachettes est toujours imprévu et judicieux, mais, que voulez-vous! le cœur n’y est pas! Tapi derrière une palissade, près de Lucienne, il oublie de surveiller les alentours, de cet œil d’épervier auquel rien n’échappe, il ne se jette plus à terre pour écouter, l’oreille collée au sol, suivant les conseils des livres, les pas de l’ennemi; Jacquot se laisse aller à de vagues songes, il ne fait pas attention et déjà Lucienne s’en étonne.

«Qu’est-ce qu’il y a, Jacquot? C’est pas de ma faute, tout de même, si je n’ai pas touché le but, la dernière fois!

--Mais non! mais non!»