L'enfant qui prit peur

Part 5

Chapter 53,867 wordsPublic domain

Jacquot était venu demander à M. Périer des nouvelles de Lucienne, enrhumée depuis la veille. Ce ne serait rien; elle aurait pu sortir ce jour même. Sans inquiétude désormais, il s’installa donc sur le divan, un coussin contre sa joue, et se prit à écouter.

C’était comme un appel qui commandait de venir, de venir vers autre part. Jacquot ne savait au juste vers où, mais il écoutait avec ravissement. «Oui, oui», murmurait-il. On lui parlait donc? Et puis, des gens venaient, à travers une forêt. Ils tenaient de grands éventails. Ils l’emportaient, dans un hamac de cordes fines. Couché dans le hamac, il se laissait conduire, et les branches bruissaient, au-dessus de sa tête, en un bruissement très doux, et quelques oiseaux chantaient clair, un surtout, divinement; et les esclaves qui portaient les éventails (des palmes vertes, ces éventails), l’éventaient comme fait la brise de mer, et, toujours, il allait plus loin! Ah! que les pas des porteurs étaient souples, sur la mousse! De grandes fleurs embaumaient. Qu’il se sentait tranquille! Qu’il se sentait heureux!

Oh! que cela ne cesse jamais! Loin des peines! Toujours plus loin des peines! Où donc?

M. Périer s’arrêta de jouer. Brusquement, Jacquot se reprit. Il pleurait! Il ne s’en était pas aperçu. L’enfant sécha ses larmes.

«Oh! merci, parrain!»

M. Périer ne lui connaissait pas ce regard. Il se souvint de Lucienne qui, certains soirs, s’amusait tranquillement dans un coin de la pièce, riait toute seule ou s’endormait, durant qu’il faisait gémir ou chanter le piano. Mais, cette petite figure extasiée...

«Ce que j’ai joué, le comprendrait-il?»

Soudain, sans savoir pourquoi, M. Périer se sentit très triste.

XVIII

«Hélène, je descends en ville, je ne rentrerai que pour dîner.

--Avez-vous regardé le calendrier?

--Non, ma chère! Le 12?... Qu’offre-t-il de spécial?

--C’est l’anniversaire de la naissance de Jacquot.

--Ah! tiens! c’est vrai! Je lui achèterai quelque chose, en remontant, ce soir.

--Moi, j’y ai déjà pensé hier.»

M. Laurenty était de bonne humeur; il se contenta de sourire et répondit aimablement:

«Hélène! tu penses à tout!»

Ce fut pour Jacquot une belle journée. Sa mère lui donna de très élégants mouchoirs, une douzaine, brodés dans le coin, d’un double chiffre; M. Périer, trois livres, reliés en rouge, à tranches d’or, non pas de Jules Verne, cette fois, mais qui promettaient, à n’en juger que par leurs images, de passionnantes lectures. Enfin, M. Salvert arrivait à la villa, vers deux heures, chargé d’un très encombrant paquet: un aéroplane, un merveilleux aéroplane dont les ailes avaient, pour le moins, cinquante centimètres, et qui volerait, oui, qui volerait comme un oiseau. M. Salvert allait, tout de suite, expliquer le mécanisme à Jacquot, tout de suite, car on ne travaillerait pas aujourd’hui, bien entendu!

«Oh! sortons! monsieur Salvert! Dans le pré des Pêcheurs, au tournant de la route, il y aura assez de place!»

On alla chercher Lucienne et, tout l’après-midi, devant les gamins du quartier, rassemblés et pleins d’extase, on entendit des cris de joie.

A six heures, Jacquot, Lucienne et M. Salvert rentraient à la villa Mireille, essoufflés, poussiéreux, mais ravis. Jacquot s’essuyait le front avec un de ses nouveaux mouchoirs; Lucienne n’en pouvait plus; M. Salvert semblait exténué.

«Vous êtes bien aimable, monsieur Salvert, de vous dépenser ainsi! lui dit Mme Laurenty.

--Oh! vraiment, Madame, je crois m’être amusé autant que Jacquot.»

M. Laurenty n’arriva qu’à huit heures. En gagnant son étude, il avait passé chez le libraire qui donne sur la place d’Armes.

«Je voudrais un livre pour enfants, Mademoiselle.

--Un livre pour enfants? Bibliothèque Rose? ou bien un album? nous en avons reçu hier de très jolis. Il y a des récits de voyages, et ce beau volume, voyez, Monsieur, à quarante francs, qui...

--Oh! non! Tenez, Mademoiselle, je prends celui-là. Combien vous dois-je? Voilà, Mademoiselle. Faites-le envelopper, je vous prie. Oui, je le laisse. Je passerai ce soir.»

Jacquot attendait son père avec impatience.

«Un livre! oh! Papa! quel bonheur!»

Il ouvrit le paquet, regarda le dos du volume, le feuilleta.

«Ah!... oui...

--Quoi? tu n’es pas content?

--Je suis très content, Papa, mais c’est un vieux livre; Parrain me l’avait déjà donné il y a longtemps, longtemps! C’est pour les tout petits garçons. Ça ne fait rien, Papa, j’en ferai cadeau à Henri.»

Il sourit gentiment, mais Mme Laurenty eut aussi un sourire en regardant son mari,--un autre sourire.

«Ce sont des romans qu’il lui faut, maintenant, à ce gosse? dit M. Laurenty, du Zola?»

Et il sortit, en battant la porte.

XIX

«Que voulez-vous, mon cher, ce garçon est un mufle!

--Oh! de cela, je suis bien d’accord!

--Il vous a fait des excuses.

--Il n’avait pas d’excuses à me faire: le silence suffisait.

--Eh! vous l’avez vite obtenu!

--Mais si j’entends encore quelqu’un parler sur ce ton, je promets à celui qui...

--Ne vous échauffez donc pas, Salvert! c’est vraiment superflu! Allons voir, en haut, la fin de la partie.»

Quelques instants plus tard, un officier de marine se leva de la table de baccara où il venait d’offrir la «suite» de sa banque, et, prenant Salvert par le bras, l’entraîna dans la salle de lecture toute voisine.

«Oui, j’étais là, mais, maintenant l’incident est clos. Vous avez mouché l’individu, un peu vertement d’ailleurs; c’est fini; causons. Écoutez! le cas n’est guère défendable. Vous entendez souvent parler des Laurenty sur un ton... léger; que voulez-vous! ils ont été trop imprudents; alors, si l’on jase... Enfin, je n’en dirai pas plus long! Salvert, rappelez-vous seulement que nous vous attendons dimanche à déjeuner au Charlemagne. A bientôt, mon ami.»

Cette scène avait eu lieu, la veille, au cercle de Toulon où Salvert allait parfois rejoindre quelques amis, officiers de marine ou d’artillerie, qu’il savait y rencontrer, le soir.

Un passant, étranger au cercle et qui semblait de fort belle humeur, après un dîner copieux, s’étant permis, devant Salvert, des propos de forme déplaisante touchant les Laurenty, fut repris par le jeune homme sur un ton des plus acides. En réponse, il ne sut que bredouiller.

Salvert ne songeait plus à l’incident, quand, le lendemain, il arrivait à la villa Mireille.

Le très excellent effet de l’aéroplane durait encore, et Jacquot travaillait double afin que, la leçon finie, M. Salvert l’accompagnât jusqu’au pré des Pêcheurs pour assurer le vol de l’oiseau. La frêle machine buterait si facilement contre un mur! Et quel désastre si, dépassant la route, elle allait se perdre en mer.

Salvert ne voyait plus, dans les yeux de son élève, cette ombre de douleur qui, lui-même, l’inquiétait si fort et, jamais plus que ce matin-là, Jacquot ne s’était montré attentif, jamais la leçon n’avait été mieux sue.

«Maintenant, Jacques, nous pouvons sortir.

--Monsieur Salvert, j’ai quelque chose à vous demander.

--Quoi donc, mon ami?

--Eh bien, voilà! J’ai entendu des mots, comme ça... et je ne sais pas ce qu’ils veulent dire; des mots, vous comprenez... des mots pas bien... mais...

--Alors, Jacques, il ne faut jamais s’en servir. Si ce sont des expressions grossières, il convient de les oublier. Souvent, je vous mets en garde contre des expressions, usuelles dans le pays, mais incorrectes; il en va de même des jurons, des trivialités, des phrases injurieuses ou brutales. Vous les avez entendus, oubliez-les! Vous pouvez être sûr que le sens en est bas et, par conséquent, inutile à saisir. Nous sortons?»

Salvert s’était levé.

Les bras posés sur la table, les mains à plat, la tête levée, l’œil quêteur, Jacquot ne bougeait pas.

«Venez, mon petit!

--Monsieur Salvert, qu’est-ce que ça veut dire: coucher avec? On m’a...

--Jacques, taisez-vous!

--Ah! je vois bien que vous aussi, monsieur Salvert...

--Jacques!

--Vous pensez que c’est un péché.»

M. Salvert ne savait plus que dire. Il se leva, il prit entre ses mains le visage de Jacquot.

«Vraiment, Jacques, vous me gênez. Cela m’étonne de vous!»

Il pensa que cette phrase ne voulait rien dire, était inutile, était sotte, n’était pas honnête. Alors il embrassa Jacquot sur le front.

«Mais, monsieur Salvert...

--Allons jouer!»

Jacquot se leva aussi. Il se sentait triste.

«Allons jouer!» murmura-t-il sur un ton résigné.

Et, ce matin-là, pour que tout concourût à gâter la journée, l’aéroplane, en frôlant un arbre, faussa son aile.

Mais Jacquot ne se doutait pas que l’inattention de Geoffroy Salvert en était cause.

XX

«Oui, sans doute, Hélène, nous nous sommes aimés, nous nous aimons encore, mais ce danger dont je parle ne fera que grandir. Vous en souffrez et, pour ma part, j’aime cet enfant comme s’il était le mien, alors, je crains que, plus tard, il ne comprenne et que, déjà...

--Non! mon ami! Non! non!»

Mme Laurenty parlait d’une voix nerveuse, comme font les gens effrayés.

«Un enfant peut avoir mal sans savoir ce qui le blesse!

--Georges! De grâce!»

Le docteur Périer leva les sourcils. Il hésitait. Il retenait tant de paroles!

C’était, au crépuscule, sous les pins. Heure grise: une poussière de jour brillait encore au sein de l’ombre, mais, bientôt, s’épaissirait le soir.

«Hélène! Ayez pitié de l’enfant!... Oh! vous pleurez!

--Oui, Georges! mais je pleure sur moi! L’enfant ne m’aime pas! l’enfant ne m’aime plus! Jadis, il jetait ses bras autour de mon cou, et me serrait si fort! Oh! je me rappelle tant de petits gestes que jamais je ne vois, aujourd’hui! Il caressait mes mains, il disait: «Maman! c’est bon! c’est doux!» Il me racontait des histoires folles et charmantes... mille autres choses! Et la tendresse de son regard! Maintenant, il n’y a, dans ses yeux, que de l’étonnement, ou de la gêne, ou presque de la peur! Mon ami, mon ami, je n’ose plus l’embrasser!

--Ma pauvre Hélène!

--Georges, je suis trop malheureuse! Mon amour! je n’ai que toi!»

Elle se blottissait contre lui, et, le visage levé, tendait ses lèvres.

«Chéris-moi! console-moi!»

Georges Périer l’éloigna lentement, d’un geste tendre:

«Chérissez-le, Hélène! consolez-le!»

XXI

Assis dans un fauteuil d’osier, M. Laurenty fumait le premier de ses deux cigares quotidiens. On sortait de table; il faisait chaud et M. Laurenty souffrait de la canicule. Non point qu’elle altérât son humeur, elle l’améliorait plutôt, mais le laissait sans forces. Il ne se fâchait pas, n’élevait pas la voix, ne protestait pas, répondait à peine aux questions. Rien ne l’intéressait plus de ce qui demande un effort. Dans le salon, tout à côté de la véranda où M. Laurenty fumait, sa femme recevait un officier de marine. Il n’avait pu se décider à la joindre, bien qu’il s’ennuyât beaucoup et que cet officier fût, à son ordinaire, un causeur agréable, mais se lever était trop pénible et se dépenser en paroles trop compliqué. Fumer silencieusement lui paraissait une limite d’énergie.

M. Laurenty se demanda comment il emploierait la fin de l’après-midi et la soirée. Sans doute, vers cinq heures, descendrait-il à Toulon. Au cercle, il ferait un écarté. Mais ensuite?

La porte de la véranda s’ouvrit doucement et Jacquot entra.

Mais ensuite? Ensuite, il rentrerait au Mourillon vers huit heures et, comme tous les dimanches, redescendrait en ville après dîner.

M. Laurenty passait rarement la soirée chez lui; le dimanche, surtout, il avait au cercle ses habitudes, et, plus tard, vers minuit, les terrasses de café l’amusaient par leurs lumières, leur gaîté, les rencontres que l’on y pouvait faire.

«Quelle charmante enfant, cette Valentine!»

Il jeta son cigare.

Jacquot, l’air indécis, errait dans la véranda.

Un drôle de gaillard que le précepteur de Jacquot! Il le rencontrait souvent au café, au bas du Casino, accompagné de jolies filles, au cercle, parfois au théâtre. Toujours élégant, toujours précis. Gentil garçon, en somme, mais froid.

«Ça le gêne de me rencontrer en ville!»

D’ailleurs il était froid avec tout le monde.

«Je m’étonne que l’enfant ait pu s’habituer à lui.»

Jacquot s’arrêta devant son père.

M. Laurenty se souvint que c’était la soirée de réouverture du Casino.

«Valentine y sera, je pense.»

Jacquot semblait vouloir poser une question. M. Laurenty le regarda quelques instants. C’était vraiment là un joli visage. Il lui sourit.

«Papa!...

--Que veux-tu, Jacquot?

--Eh bien, voilà Papa. Mon aéroplane, tu sais que monsieur Salvert...

--Oui, oui, je sais!

--Hier, une branche de pin a troué son aile. Je veux le raccommoder. Si tu me donnais un peu de ton papier gommé, ce serait fait tout de suite.

--Du papier gommé?»

M. Laurenty avait un rouleau de papier gommé, au fond du tiroir de son bureau, dans la pièce voisine... Mais se lever par une telle chaleur!

«Je te chercherai ça plus tard, mon petit. Va jouer.»

L’enfant hésita quelque peu, puis il rouvrit la porte:

«Bien, Papa!»

Et sortit.

On ne pouvait tout de même se déranger à chaque instant pour une fantaisie de gosse! Où cela mènerait-il?

M. Laurenty ferma les yeux. Une sieste serait si agréable! Il lui vint comme une façon de remords, ridicule à coup sûr! Ce n’aurait pas été un bien grand travail de sortir du tiroir ce rouleau de papier gommé. Tout de même, il ne faut pas céder aux caprices d’un enfant.

Malgré la température, M. Laurenty se sentait heureux dans son fauteuil d’osier. Pour mieux jouir de cette chaude béatitude, il alluma des cigarettes.

XXII

Ce pin tors et fourchu offrait de trop sérieux dangers. A la branche morte dont il piquait la brise, l’aéroplane risquait toujours de déchirer son aile. Il convenait d’aller autre part, et, pour obtenir des vols satisfaisants, on ne pouvait trouver mieux que le pré des Pêcheurs. Par malheur, il fallait, quand M. Salvert était absent, demander la permission de s’y rendre, M. et Mme Laurenty n’aimant pas que leur fils se commît avec les gamins du quartier.

La licence accordée, Jacquot, embarrassé de son encombrant et léger fardeau, allait sortir de la villa Mireille. Ayant posé l’aéroplane sur l’herbe, il voulut ouvrir la petite grille, pour faire passer l’oiseau avec soin, de biais, sans rien froisser du délicat organisme, mais il s’arrêta, un peu effaré par l’excessif rayonnement de l’heure et regarda la route à travers les barreaux.

Le large ruban de poussière brûlait, chauffé au blanc, et les rails du tramway le marquaient ainsi que d’un double galon luisant et bleuâtre. Plus loin, un fossé, profond en cet endroit et très malodorant, pour la suppression duquel M. Laurenty était en litige; plus loin, le talus; plus loin, un mur, blanc comme linge, coiffé d’éclats de verre; plus loin, les campagnes étagées; plus loin encore, la montagne grise aux nobles lignes et, plus haut, la roue divine du soleil.

A l’encontre de son père, Jacquot aimait les jours de belle chaleur, les bruits métalliques de l’été et ces minutes de vaste silence qui, parfois, le surprenaient comme un bruit nouveau. Il allait ouvrir la petite grille, quand un enfant parut sur la route. Il marchait vite, faisant tourner et chassant devant lui à coups de fouet une grosse toupie. Il la relançait, la rattrapait, puis, d’un juste cinglon, la relançait encore, tout droit. Jacquot admira cette adresse. Il n’était pas capable de gouverner ses jeux aussi proprement. Sa toupie, il l’eût depuis longtemps jetée contre un mur, à droite, à gauche, n’importe où.

Oh! ces bonds précis! ces claquements du cuir souple!... A cet instant même, l’enfant eut un geste malheureux et la toupie tomba dans le fossé. Ce fut tout un drame! L’eau était bien bourbeuse, bien infecte, et le fossé bien profond! Comment repêcher l’objet? Un matelot, qui passait sur la route, offrit son aide, mais la branche dont il voulait se servir était trop courte. On tint conseil. Il semblait impossible, vraiment, de descendre dans ce trou empesté. Survint alors un marchand de vieux habits qui gagnait la ville, haillonneux, poussiéreux et cassé. Il s’arrêta pour savoir ce que l’enfant et le matelot regardaient dans le fossé noir. Point de perche assez longue... Quelqu’un devait se dévouer.

«Eh! je vais sauter dedans!»

Il posa sur une pierre le sac d’habits qu’il portait, se déchaussa, releva son pantalon sur de très vieilles jambes, et fit comme il avait promis de faire. En sortant, il tenait la toupie et la séchait sur le bord de sa manche.

«Ça pue un peu!» dit-il avec un bel accent de terroir.

Il haussa les épaules, agréa le merci de l’enfant, dit quelques paroles au matelot, et s’en fut. Bientôt après, sur l’éclatante poussière, l’enfant relançait sa toupie.

Jacquot avait suivi la scène avec intérêt. Il se baissa pour ramasser son aéroplane. Là, sur l’aile gauche, se voyait encore la blessure qui, grâce à de la colle fournie par Gaétan, était pansée tant bien que mal. Pourtant, le papier gommé eût été d’un meilleur usage, plus léger, plus sûr. Jacquot s’assit dans l’herbe pour mieux voir la chose. L’oiseau volerait bien ainsi; il volerait bien... mais Jacquot ne désirait plus se rendre au pré des Pêcheurs. Il se sentait trop seul; cela ne l’amusait plus! Et si la déchirure se rouvrait, que de complications! Non! il resterait à la villa Mireille et se coucherait sous les pins. Plus tard, Lucienne viendrait peut-être, quand la chaleur serait un peu tombée, vers cinq heures, toute rose sous un grand chapeau, le nouveau chapeau bleu ciel. Oui, peut-être...

Jacquot rentra, mit son aéroplane dans le placard de l’antichambre et gagna un coin d’ombre, au fond du bois de pins, avec un livre d’aventures, de belles aventures lointaines.

XXIII

Le crépuscule de ce jour descendait parmi de petits nuages roses et mauves qui composaient un ciel très tendre. Mme Laurenty rentrait d’une visite dans une campagne voisine. Elle trouva son mari ronflant au fond du fauteuil d’osier de la véranda. Elle se sentait heureuse: sa robe de coutil blanc lui seyait, l’après-midi s’était agréablement laissé vivre (médisances, compliments, cartes et boissons fraîches) et le soir promettait de la brise.

Debout, très fine, malgré la robe de coutil, un peu hanchée à gauche et s’appuyant par un bras tendu contre le chambranle de la porte vitrée, sa silhouette, au seuil de la véranda, était vraiment séduisante.

M. Laurenty s’embrouilla dans un long ronflement, se réveilla, toussa et regarda sa femme. Elle souriait.

«Le pauvre homme!» pensait-elle.

Tour à tour, elle éprouvait à son endroit des sentiments de haine et des sentiments de pitié presque affectueuse, de l’agacement et puis de la condescendance. La veille encore, elle le détestait pour quelques mots murmurés par Georges Périer, au sujet de Jacquot, mais, dans ce fauteuil, il avait l’air si pacifique et tellement vaincu!

«Vous dormiez, Julien?

--Eh oui, ma chère! cette chaleur m’abrutit. J’ai même dormi très longtemps... Oh! quelle toilette charmante! Venez que je vous admire!»

Elle s’approcha:

«Ce coutil vous plaît?

--Vous êtes exquise!»

Il la débarrassa de son ombrelle, de son voile de gaze, de son chapeau. Jamais il ne l’avait vue aussi printanière, illuminée d’un tel sourire. Brusquement, il la regarda dans les yeux. C’était là sa femme.

«Asseyez-vous, Hélène; restez quelques instants.»

Tous deux s’assirent, silencieux et songeant. Elle frémit un peu, car il lui avait baisé les mains, mais, d’abord, ils ne dirent mot. Ils se sentaient envahis d’une gêne sourde, pris par une sorte d’hésitation, non point celle qui nous trouble devant un acte précis à entreprendre, mais celle qui nous saisit devant la vie même, devant une façon d’être que l’on voudrait et que l’on ne voudrait pas adopter, devant un sentiment que l’on désirerait rappeler à soi et que l’on a mis en exil depuis si longtemps! devant le carrefour de deux chemins mal dessinés l’un et l’autre et dont on ne sait au juste où ils peuvent mener. Douleur profonde et diffuse, inquiétude où se mêle un remords; ils en souffraient tous deux; ils n’osaient se le dire.

Et, peu à peu, Mme Laurenty se demanda si elle ne ferait pas bien de quitter son amant. Ne valait-il pas mieux rompre, et pour toujours? rompre et tâcher de vivre auprès de cet homme qu’elle n’aimait certes pas, que jamais elle ne saurait chérir, mais avec lequel, peut-être, un compromis était possible, en demandant plus de patience, en promettant plus de douceur? Pourtant, elle aimait son amant; oui, mais lui, ne se lasserait-il pas? Alors, à quoi bon? A quoi bon souffrir? souffrir en vieillissant! Oh! l’atroce pensée: vieillir, aimer encore et n’être plus aimée!

Cependant, M. Laurenty, les yeux à demi clos, évoquait la double image de sa femme et de son enfant. Il se souvenait aussi d’un vieux rêve, d’un très vieux rêve de jadis: se marier avec une jeune fille qu’il aimerait, avoir d’elle un garçon bien portant, d’humeur avisée, qui lui ferait honneur; vivre ainsi, paisible, vivre ainsi et vieillir sans en demander davantage. Son rêve de vingt ans! Or, il l’avait vécu sans voir, comme fait un aveugle, sans entendre, comme un sourd, sans savoir, ah! Dieu! sans savoir! et, peut-être, demain, mourrait-il! Une sueur lui glaça le front. Il pensa que, depuis quelque temps, il s’alourdissait beaucoup. Son père était mort d’un coup de sang, très jeune. Il le revoyait, le soir de l’accident, étendu par terre, la face violette et boursouflée. Finirait-il ainsi, sans avoir joui de rien? Car le cercle, le casino, les cafés, les charmantes filles de Toulon l’amusaient bien, sur le moment, mais leur souvenir l’ennuyait. Alors, ne pourrait-il, sans trop se découvrir, sans grandes scènes, sans rien manifester, se rapprocher de sa femme, connaître un peu ce beau gamin qui était son fils, rester un peu chez lui, vivre enfin le rêve de ses vingt ans! Et, par exemple, pourquoi ne passerait-il pas auprès de sa femme et de Jacquot la soirée de ce jour? Valentine ne l’attendait pas, en somme...

Prudemment, presque honteusement, il reprit la main nerveuse et longue qui reposait sur la jupe de coutil blanc. Il la baisa de nouveau et se sentit devenir très rouge.

XXIV

Jacquot passait au pied de la villa. Dans la prairie, Gaétan brandissait une vanne de fer et coupait l’eau des rigoles avec un grand bruit de cailloux froissés.

«Bonsoir, Gaétan!

--Bonsoir, monsieur Jacquot! Eh bien? il a volé, votre machin?

--Non, Gaétan, je n’ai pas essayé; il faisait trop chaud.»

D’ailleurs, pourquoi n’avait-il pas lancé son... machin, comme disait Gaétan? Il ne s’en souvenait plus.

M. Laurenty entendit la voix de Jacquot et s’approcha de la fenêtre:

«Viens donc ici, mon petit!»

Et, tout de suite, il ouvrit son bureau pour prendre le rouleau de papier gommé.

«Tiens, Jacquot! voilà ce que tu demandais. J’avais tellement sommeil quand tu es venu à deux heures!

--Oh! merci, Papa! mais je n’en ai pas besoin, maintenant. C’était pour l’aéroplane. Gaétan m’a donné de la colle et j’ai bouché le trou avec un morceau de journal.

--Tant pis!»

M. Laurenty rejeta le rouleau au fond du tiroir.

Sa femme caressait le visage et les cheveux de l’enfant.

«Tu es beau, mon petit! tu as de bonnes couleurs!»

Jacquot regardait plus loin, par-dessus l’épaule de sa mère.

Elle le prit dans ses bras, l’assit sur ses genoux. Qu’il était lourd! qu’il était grand! Elle le berça, mais il ne se laissait pas aller, il résistait presque: il n’avait pas l’habitude.

«Je ne sais plus l’aimer!» pensa-t-elle.

Quelques instants, elle souffrit cruellement.

«Tu m’aimes?

--Mais oui, Maman!»

Pourquoi lui demandait-on cela?

M. Laurenty s’était approché:

«Et moi, tu m’aimes aussi, mon gros garçon?

--Bien sûr, Papa!»

Et il rit, comme d’une plaisanterie.

Son père, s’il avait dit une sottise, se fût senti moins gêné. Il semblait que l’enfant se défendait contre eux. Fallait-il donc apprendre à se faire aimer par son propre fils?