L'enfant qui prit peur

Part 4

Chapter 43,912 wordsPublic domain

--Si cet enfant avait compris ce qu’il a vu ou entendu, pensait M. Salvert, jamais il ne m’en soufflerait mot! S’il n’y avait rien compris, il n’y songerait plus et n’en ressentirait pas cette peine profonde.

--Alors, voilà, disait Jacquot, nous étions assis sur le tas de terreau, et, du dehors, on ne voit rien dans la cabane aux outils.

--Il est inquiet, pensait M. Salvert, il ne comprend pas. Il est troublé, rien de plus, ou bien je le connais mal et me fais de lui une idée absurde.

--Mais, de la cabane, disait Jacquot, on voit tout le chemin des douaniers et la petite clairière.

--S’il a surpris une imprudence de Mme Laurenty, pensait M. Salvert, il me faudra trouver un biais, détourner son attention du point qui le navre en éclaircissant quelque point tout proche. Il les confondra bientôt et peut-être cette défaite le satisfera-t-il.

--Eh bien, disait Jacquot, Maman me croyait à la maison, je suppose. Même, elle l’a demandé à mon parrain.

--Oui, pensait M. Salvert, c’est bien cela. Encore une phrase, et je coupe.

--Puis, ils ont parlé de moi, disait Jacquot, et j’ai été...

--Merci, dit M. Salvert; merci, Jacquot, je suis maintenant assez renseigné pour vous répondre.

--Oh! non! monsieur Salvert! je veux finir! Vous ne savez pas! Ils ont...

--C’est bien, Jacquot, vous pouvez...

--Mais Lucienne n’a rien vu!

--Vous pouvez vous taire. Écoutez-moi.»

Malgré la douceur du ton de voix, c’était la voix du maître. L’enfant se tut.

«Je vous sais gré de m’avoir parlé, Jacquot; je vois avec plaisir que vous me considérez comme un ami. Il faut que je vous blâme, en effet, mais «écouter aux portes» était un bien gros mot! Vous êtes coupable d’indiscrétion; il suffit que je vous avertisse pour éviter toute récidive. Prenons un exemple: vous frappez à la chambre de votre père et, croyant être admis, vous entrez. Vous le trouvez qui se lave les dents. Que faites-vous? Comme je vous connais, Jacquot, vous sortez en vous excusant. Eh bien, le cas est pareil. Moins qu’une indiscrétion, votre faute d’hier me paraît une impolitesse. On évite d’entendre quelque chose malgré soi. C’est le devoir d’un honnête homme. On se retire, ou bien on se montre, suivant les cas, et l’on bannit aussitôt l’événement de sa pensée. Mon cher Jacquot, vous êtes, aujourd’hui, assez mûr d’esprit: vous comprendrez cela. Ne profitez plus de l’indulgence que l’on aura quelque temps encore pour vous, à cause de votre âge. Soyez un homme: soyez brave, sincère et discret. La récompense ne viendra que de vous-même.»

Le cœur de l’enfant battait plus fort. Pourquoi M. Salvert lui parlait-il ainsi? De ces phrases tendres et graves, il sentait déjà le bénéfice.

«Oui, la récompense ne viendra que de vous seul. Combien vos travaux et vos plaisirs y gagneront! Aux heures de leçons, je ne serai plus le maître qui enseigne, mais le camarade qui vous a devancé; je vous apprendrai des choses nouvelles que vous ne soupçonnez pas; je vous ferai voir le monde plus beau que vous ne l’imaginez (et vous y rêvez sans cesse). Je le vous ferai voir tel qu’il est vraiment! Ah! comme vous avez bien fait de me parler, Jacques!»

Jacques! Jacques? Personne ne l’appelait Jacques! Jacquot restait immobile, les mains jointes. Il écoutait de tout son être.

«Aujourd’hui, je vous parlais des fleurs. Au jeune homme, j’eusse parlé autrement. Je lui aurais montré, dans ce beau jardin où il vit, l’enchantement du printemps, comment la nature se transforme, naît, s’épanouit et meurt pour renaître encore; je lui aurais expliqué les travaux patients des insectes et les ruses des oiseaux, et il aurait tant joui de tout cela! Mais ce sera pour demain, Jacques! ce sera pour demain.»

Pas un mot de réponse, d’abord. L’enfant se recueillait, la tête penchée, le regard demi-clos; enfin il leva les yeux, et, répétant la dernière parole entendue:

«Ce sera pour demain, murmura-t-il. Merci, monsieur Salvert.»

* * * * *

Il était seul, maintenant. Il songeait, assis sur ce banc de pierre où gisaient les fleurs cueillies pour la leçon de botanique. Une inquiétude sourde le troublait peut-être encore, mais d’autres et de plus beaux soucis l’occupaient! Il fallait devenir un homme! il fallait tout comprendre! tout connaître!

Il ramassa la jonchée de fleurs et, remontant par les allées du jardin, rentra chez lui.

XIV

De sa fenêtre, le docteur Périer voyait toute la mer. Une bâche de toile qui, mal tendue, clapotait sous la brise le protégeait de la trop vive ardeur du jour, mais, le soir, accoudé à la barre d’appui de sa fenêtre, il pouvait, sans se brûler les yeux, considérer l’innombrable et magique mobilité des flots. Il avait tant fait pour gagner ce plaisir!

Quand, à Paris, ces gens heureux qui voyagent lui parlaient jadis de la Méditerranée, du soleil, des oliviers d’argent et des roches chaudes, il lui semblait, derrière un voile de brume et d’averses, contempler une vision du Paradis.

Plus tard, les premières visites qu’il fit aux lieux de son désir l’enchantèrent encore davantage. Vivre là-bas! un trop beau rêve! et, pourtant, c’était là-bas qu’il devait vivre.

Ce jeune homme de taille bien prise, d’allure élégante et grave, à la barbiche brune, aux yeux noirs, dont la parole était facile et prenante, le geste souple et le regard profond, ne pouvait, malgré mille succès, supporter Paris, sa fièvre et son vacarme. D’heureuses études de médecine, une assez brillante vie mondaine, de quoi flatter l’ambition et la fatuité, tout cela ne sut le satisfaire. Le «beau Périer» restait triste; son piano même ne le consolait plus et les cahiers de musique restaient sans usage. Il n’aimait les livres que lus en plein air; aux tableaux peints, il préférait ceux que deux arbres aidés d’un coin de ciel composent, et toute chair lui paraissait fade si elle n’était dorée. Vers trente ans, pour éviter l’ennui, il espéra beaucoup d’un mariage raisonnable. Il épousa donc une jeune fille de taille, d’intelligence et de beauté moyennes. Elle mourut avant qu’il ne s’en fût lassé. Quelque temps, il la regretta, sans mensonge; puis il ne pensa qu’à son enfant: deux ans, des cheveux de soie blonde, un sourire délicieux. Elle semblait un peu délicate; il s’inquiéta, prit peur, et, brusquement, partit. Il quitta tout: Paris, sa clientèle, ses amis, pour s’installer avec sa fille au bord de la vivifiante mer, dans cette villa où, huit ans plus tard, il habitait encore.

Avait-il touché le but proposé? Oui, sans doute. Sut-il en jouir? La vie ne le lui permit guère.

D’abord, ce fut bien la joie rêvée. Il avait emporté ses livres et quelques objets choisis. Tout cela vivait d’une vie nouvelle: devant ce décor, les poètes chantaient plus clair; il trouvait, dans leurs aveux, des accents plus suaves, des larmes plus persuasives. Tous ses souvenirs d’art furent glorifiés par la magie du soleil. Dans une page froide, il découvrait un peu de vérité humaine et il ne se lassait pas, le soir, assis à son piano, d’apprendre comment Beethoven et Jean-Sébastien avaient souffert.

Ainsi, le docteur Périer fut heureux près d’un an. Ce pays convenait à sa nature. Il y trouvait le bénéfice de ses études d’autrefois, de ses rêves, de sa science, de ses goûts d’artiste. Il renaissait, pour cueillir au soleil les épis dont il avait, jadis, semé le grain dans l’ombre. Il devenait fou de la Provence, belle fille au teint brun, couchée dans la lumière, et ne quittait plus Toulon que pour aller chasser en Camargue, visiter, sur son petit cotre agile, les calanques les plus secrètes, ou courir les routes, apparition bruyante et poussiéreuse, ronflement passager. Car de cette contrée magique, il voulait tout connaître: les matins bleus, les crépuscules de lavande, les rochers, les ravins et le moindre arbrisseau.

Il ne songeait plus à Paris et, s’il s’y rendait, c’était une fois l’an, pour quelques achats de livres, quelques visites à des laboratoires. Il n’abandonnait pas la médecine, heureux d’alléger le mal autour de lui, heureux de collaborer en quelque sorte avec la brise salée, le soleil et la senteur des pins qui, déjà, lui avaient guéri sa fille. Le docteur Périer était content de son sort; un seul bienfait lui manquait: l’amour.

Que de fois il avait rêvé d’une brusque passion, dramatique, absorbante et courte, pour une fille de ce pays! Cela vécu, il pourrait vieillir en paix. Or il rencontra Mme Laurenty.

Ce furent d’abord des devoirs de voisinage, des assiduités auxquelles la jeune femme fit bon accueil. Elle devint sa maîtresse sans qu’il eût songé à l’aimer et, bientôt, il s’en crut épris. Dès lors, il refusa de rien examiner, il vécut au jour le jour, acceptant la situation telle que la lui donnait l’heure. Rompre, il n’y songeait pas. Hélène Laurenty, mécontente et délaissée, le chérissait sans doute; il la plaignait, et leur liaison, connue à la suite d’une imprudence, devenait officielle. Peu lui importait que demain fût semblable à hier et qu’il n’eût rien à espérer d’aujourd’hui! Le docteur Périer avait renoncé.

Dans ce médiocre bonheur, il trouva cependant quelque avantage. Près de Lucienne, rieuse et rose, il vit grandir Jacquot, plus grave, aussi charmant, qui lui plaisait par sa naïve sagesse, par ce regard un peu inquiet, un peu rêveur que les Laurenty ne voyaient pas. Son filleul... Jacquot était devenu son filleul. Parrain!... appellation commode.

* * * * *

Accoudé à la barre d’appui de sa fenêtre, le docteur Périer songeait aux jours passés en regardant la mer. Du jardin, montait un parfum de résine et de roses. Des pas firent grincer le sable. Jacquot cherchait Lucienne. Et, soudain, Périer eut grande envie de causer avec l’enfant, de l’embrasser, de se croire innocent de cette tristesse qui, parfois, assombrissait le clair visage.

«Jacquot!»

Jacquot n’avait pas entendu; il se mit à courir vers le bois de pins.

«Mais, plus tard? songeait le docteur Périer, plus tard?...»

XV

C’était une jolie fille brune, de taille mince, à la bouche un peu grande; ses belles dents brillaient entre de très rouges lèvres. Elle aimait rire, elle savait sourire, elle était jeune, et, depuis quelques mois, il ne lui déplaisait point qu’un garçon la tînt dans ses bras, si les bras étaient vigoureux et le garçon plaisant.

Mais, ce soir d’automne, Jeanne, troublée par l’incident brutal qui la surprenait et changeait sa vie, longeait le trottoir de la rue Courbet d’un pas moins alerte que de coutume. Si douce que fût l’heure, si violette et si parfumée, elle ne la goûtait point. Ayant traversé la place d’armes, Jeanne erra quelque temps, indécise, mécontente, ne sachant s’il fallait se plaindre d’elle-même, de ses maîtres ou des dieux. Un conseil est toujours bon à prendre: elle entra dans l’épicerie qui fait le coin de la rue d’Alger. La nouvelle, colportée dès le matin par le garçon laitier, y était déjà connue. On plaignit Jeanne un peu, puis on se tut et bientôt elle s’en alla. Une de ses amies qui se promenait sur la place, lui dit que Marseille offre plus d’une ressource, et une autre, qui tenait un modeste fonds de mercerie sur le port, lui vanta les facilités de Paris. Afin de s’assurer, pour la nuit, un endroit où dormir, Jeanne se rendit au 21 de la rue du Canon, chez sa tante, Mme Mayeux, herboriste. Peut-être disposerait-elle d’un lit.

La boutique embaumait le romarin, le thym et la lavande. Sur le comptoir, un chat rayé de jaune marchait avec délicatesse. Contre les murs était rangé un puissant arroi de flacons étiquetés. Ils contenaient tout ce qu’il faut pour éloigner les maladies et vivre en santé parfaite: des prèles, de la chélidoine, du cynorrhodon, des semences de courge, l’ortie et le mélilot, des fleurs de matricaire, la quintefeuille et l’angélique, la germandrée, le myrte et le chardon bénit. Mme Mayeux était une personne importante et heureuse, sauf les jours où ses rhumatismes (que les herbes ne guérissaient pas) la tenaient clouée dans un fauteuil. Le chat tricolore qui rôdait sur le comptoir de Mme Mayeux était une bête sans défauts, le plus beau des chats et le plus propre. La maison de Mme Mayeux était une maison ancienne, étroite et honorable; Mme Mayeux en occupait le rez-de-chaussée par sa boutique et le premier étage par deux chambres; une petite grue (très honnête, très réservée), occupait le second; au troisième, logeait un quartier-maître fourrier de la Majorité générale, et au quatrième, un matelot vétéran de la Direction du Port, chargé de famille et dont le linge séchait présentement aux fenêtres.

Ayant vendu à des clientes du quartier une feuille de papier à mouches et de l’onguent pour les cors, la vieille embrassa tendrement sa nièce. Jeanne s’enquit de la santé de Mme Mayeux, puis conta tout au long ses misères. L’accueil ne fut pas chaleureux.

«Un lit? Oui, peut-être, ma bonne, pour quelques jours, deux ou trois, mais, après, tu sais... Eh! voyez-vous, cette grosse folle, qui se laisse prendre avec son amoureux! Enfin; reviens ce soir; on verra!»

Jeanne se retrouva dans la rue.

Son histoire était simple. Née à la campagne, placée à dix-huit ans comme femme de chambre chez un conseiller municipal de Toulon, elle ne tarda guère à se rendre compte que les jeunes gens de la ville manifestaient envers elle les mêmes sentiments que les gars du village et les exprimaient en termes analogues. Le fils de son maître, un adolescent dont la moustache promettait d’agréables caresses, fut son premier amant; plus tard, elle se laissa séduire par un jardinier qui travaillait chez M. Laurenty, notaire, et se nommait Gaétan. Il descendait en ville deux fois par semaine et rejoignait Jeanne dans sa chambre. Un soir, elle y fut surprise par ses maîtres qui la congédièrent aussitôt.

Sans place, inquiète de l’avenir et, par ailleurs, très perplexe, Jeanne ne savait au juste que penser d’elle-même. Malgré sa «boiterie» (il s’était fait prendre le pied sous une charrette), malgré certaines brutalités souvent excessives et un goût fâcheux pour les éclats de voix, les jurements et les imprécations, Gaétan lui plaisait par son assurance et un continuel entrain, mais, récemment, il était arrivé à Jeanne une aventure aux conséquences singulières. Ayant glissé dans une flaque d’eau sur la route du Pont du Las, elle fut relevée par un jeune soldat qui passait. Une conversation s’ensuivit. Jeanne s’était presque aussitôt intéressée à ce grand garçon volontaire et tendre qui lui parlait avec des politesses assidues et mille précautions. Point d’effronterie dans ces yeux bleus qui regardaient droit, du respect bien plutôt, mais pas de faiblesse. Ils se revirent le lendemain, le surlendemain, le jour qui suivit, (entrevues de quelques minutes, don timide et gauche d’un bouquet, sourires), et Jeanne apprit, un soir, que Jean Leduc l’aimait.

L’aventure se fût dénouée sans peine et de façon très banale si Jeanne n’avait eu un scrupule. Elle ne voulait pas quitter Gaétan; pas encore. Il lui déplaisait de prendre deux amants. Le temps lui manquait d’ailleurs pour de telles fantaisies, car ses maîtres la laissaient rarement sortir. Deux amants! et si le fils de la maison revenait de Paris, comme il en était question, cela ferait trois! Enfin, ne s’ennuierait-elle pas avec ce garçon grave qui la traitait en demoiselle? En regardant Leduc, il lui venait de grands attendrissements et puis des envies de rire. Elle le sentait jaloux, jaloux de façon douloureuse, parce qu’il l’avait rencontrée au bras de Gaétan, un soir à la musique du Mourillon. Que faire, puisqu’elle ne voulait pas choisir? Quitter sa place de femme de chambre?

Maintenant, la question se posait de nouveau. Ses maîtres l’avaient renvoyée. Certes, Gaétan lui donnerait de quoi vivre un ou deux mois, mais ensuite? Chercher d’autres maîtres? Elle était lasse de son métier. Alors, quoi? faire la rue?

Leduc l’épouserait-il? Il ne pouvait lui promettre qu’une dure vie. Aller en Bretagne, là-bas, où il pleut toujours? Être la femme d’un pêcheur? Ah! non! Jeanne, les mains aux hanches, cambrait sa fine taille et souriait, et, la tête un peu renversée, battait des cils. Alors, quoi? faire la rue?

Peut-être,--mais Leduc ne serait pas son amant.

XVI

«Oui, Leduc, un artilleur! Pas grand’chose, pour sûr! Je crois qu’elle se paye sa tête! Ah! c’est une belle fille!»

Gaétan éclata d’un rire satisfait.

Jacquot s’éloigna, la tête basse.

Que voulez-vous! les sous-sols de la villa Mireille ouvrent sur le jardin par un grand soupirail. En passant sur la pelouse, on peut entendre ce que disent les domestiques. Ce n’est pas écouter, cela! Jacquot a surpris cette conversation sans le vouloir. Gaétan était à la cuisine; la cuisinière et lui parlaient fort. Jacquot se promenait. Il s’est arrêté, surpris par ce nom: Leduc. Il était question de son ami. Alors, de quelques instants, il n’a plus bougé. Non, ce n’est pas écouter, cela!

Jacquot s’en va vers le fond du jardin. Derrière le treillage, Leduc fait les cent pas.

«Eh bien! monsieur Jacquot! Ça va toujours?

--Ça va toujours, Leduc. Il fait bien beau, ce matin.

--C’est vrai qu’il fait bien beau.»

Et ils se taisent tous deux.

L’heure passe, ensoleillée et pure, joyeuse, fraîche et folle, chantante par ses oiseaux, par ses cigales, par le bourdonnement des mouches, le grésillement des libellules peureuses et, tout au bas de la falaise, par le léger clapotis de la mer. Il fait beau, il fait doux. Ce serait bon de vivre si le cœur ne saignait.

Les deux amis parlent encore. Ils se disent des phrases courtes suivies de longs silences. Ils parlent de la pêche du vieux Pierre, du fort où l’on doit, le lendemain, entreprendre des travaux; Leduc parle de son capitaine malade; Jacquot parle de Lucienne, absente jusqu’au soir. Puis, de nouveau, ils se taisent, très longuement.

Ah! qu’ils voudraient, tous deux, se confier leurs peines! Mais ils ne peuvent pas. De rester ainsi muet, Leduc souffre davantage. Il n’a pas d’amis à qui se confier; ses camarades se moqueraient de lui et, vraiment, c’est par trop cruel de rester à souffrir pour soi tout seul. Parler à cet enfant? Non, ce ne serait pas bien. Et puis, il n’oserait pas, il ne saurait par où commencer. Enfin, ce serait inutile! Mais, sans rien lui dire, il aimerait tant lui faire comprendre qu’il a très mal! Si Jeanne ne l’aime pas, il se sent perdu. Leduc aime Jeanne absolument, aveuglément, comme dans son pays, là-bas, on aime les belles saintes des chapelles. Que fait-elle donc? pourquoi, tout à coup, ne veut-elle plus le voir? Ce Gaétan? Est-ce qu’elle aime Gaétan? Voyons! si, d’un air tranquille, et sans trembler, il lui disait, demain: «Mademoiselle Jeanne, voulez-vous que nous nous mariions?» Il faudrait avoir une tenue bien propre, offrir un bouquet, sourire d’un air gentil. «Mademoiselle Jeanne, voulez-vous que nous nous mariions?» Que répondrait-elle? Mais peut-être est-il une gourde? Oui! oui! on lui a bien fait entendre que Gaétan, et d’autres aussi... Alors il ne comprend plus! Il croyait ne pas lui déplaire. Pourquoi donc se refuse-t-elle?... Non! des mensonges!... Se mettre en ménage?... Leduc revient au moulin...

«Mais, j’ai pas le sou!»

Sans y penser, il a dit ces mots à voix haute.

Jacquot lève la tête.

Pour mieux réfléchir, il s’est allongé dans l’herbe, contre la palissade. A l’aide d’un fétu de paille, il met le désordre dans une petite fourmilière de fourmis rousses. D’un seul coup de lance, il crée une révolution. Cela s’apaise, peu à peu. Alors, Jacquot repique dans le tas.

On pense très bien, ainsi, couché à plat ventre, appuyé sur les coudes, les mollets nus battant l’air, avec, autour de soi, l’herbe courte, les mouches et le peuple distendu des sauterelles. Car il ne prête guère d’attention à son travail perturbateur: d’autres soins l’occupent. Comprendre! il ne peut comprendre. Il n’ose demander; il ne sait même pas formuler sa question; il se sent perdu. Une angoisse trouble, obscure, inexprimable, le torture. Quand Lucienne est là, très bien, on joue; on travaille avec M. Salvert; mais, seul, on songe à ce qui vous occupe, et le sujet est parfois si difficile, si compliqué!

Qu’est-ce que tout cela veut dire?

Depuis quelque temps, il entend trop de choses nouvelles. La veille, Mme Laurenty a grondé sa femme de chambre. Le crime ne laissait pas d’être grave, Julie ayant, de façon irrémédiable, brûlé des dentelles en les repassant. Mais, l’après-midi, quel affreux vacarme à la cuisine! Traitée, à son goût, avec trop de rigueur, Julie ne se possédait plus. Elle parlait de Mme Laurenty et du docteur Périer en usant de mots bien étranges. Assis sur un banc dans le jardin, Jacquot tâchait d’apprendre le _Songe d’Athalie_, mais les imprécations de la femme de chambre lui parvenaient en bouffées sonores. Qu’il était donc malaisé de retenir des vers!

Un jeune enfant, couvert d’une robe éclatante, Tel qu’on voit des Hébreux...

Fallait-il prononcer des z’ Hébreux ou des Hébreux? Des z’ Hébreux, sans doute.

Tel qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus.

On parlait aussi de M. Laurenty, en termes très grossiers. Oh! cela devenait insupportable. Se souvenant des conseils de M. Salvert, Jacquot ferma le livre et s’en fut rendre visite au vieux Pierre qui raccommodait un filet pour sa pêche du lendemain.

Et, aujourd’hui encore, ce que Gaétan disait de Leduc!

Jacquot taquinait toujours les fourmis et songeait.

«Qu’est-ce que cela veut dire, tout ça? Papa fait la noce en ville. Maman couche avec mon parrain, «couche avec...» couche avec mon parrain, et Gaétan, quand il parlait de cette personne qui «se paye la tête de Leduc» disait: «Oh! je couche avec elle depuis longtemps!» Il «couche avec elle», et papa «fait la noce» en ville...» Tant de mots dont Jacquot ne sait pas au juste ce qu’ils signifient!

Jacquot sent des picotements à ses yeux. Les fourmis ne l’intéressent plus. Il lâche le brin de paille. Il voudrait se cacher la figure dans l’herbe et pleurer, non pas tranquillement, comme il fait parfois, et sans bruit, à la façon digne des grands garçons, mais en poussant des cris, en donnant des coups de pied, en hurlant, en se démenant. Lucienne a pleuré ainsi, la semaine dernière, puis elle s’est endormie. Oh! dormir!

A cet instant, Leduc dit à voix haute sa dernière pensée.

«Mais j’ai pas le sou!»

Et Jacquot lève la tête.

Cela est clair. Il comprend cela.

«Vous n’avez pas le sou, Leduc?

--Oh! pardon, Monsieur, j’ai parlé fort sans le vouloir! Des ennuis, vous savez! Des chagrins! Pardon, monsieur Jacquot!»

Des chagrins, des ennuis, cela aussi est clair! Mais Jacquot, ce jour-là, ne peut compatir au mal d’autrui. Et, pourtant, Leduc a des ennuis, il souffre. Brusquement Jacquot s’assied, se prend les genoux dans les mains, lève le menton et, regardant son ami droit dans les yeux, demande:

«Leduc, qu’est-ce que cela veut dire: coucher avec?»

Le soldat est tout secoué d’un haut-le-corps.

«Ah! comme c’est vilain, monsieur Jacquot!

--Pourquoi, Leduc?

--Parce que c’est pas des choses à dire!

--Pourquoi, Leduc?

--Mais... mais qui vous apprend ça, monsieur Jacquot?

--Je l’ai entendu, Leduc.

--Il ne faut plus, monsieur Jacquot!

--Leduc! qu’est-ce que cela veut dire: coucher avec?»

L’enfant ouvre de grands yeux suppliants et sombres. Il veut savoir, et le soldat ne sait comment répondre.

«C’est mal, monsieur Jacquot! c’est vilain! c’est pas propre! c’est un péché!»

Que peut-il dire d’autre?

«Ah!... ah! oui! mais alors...»

Jacquot réfléchit encore un peu, devant le soldat qui ne souffle mot.

«Merci, Leduc. Au revoir; à demain!»

Sa petite figure est grave.

«Nous ne sommes pas fâchés, monsieur Jacquot?

--Oh! non! Leduc. Je vous aime bien!»

Mais maintenant, la petite figure est désolée.

XVII

«Oui, reste ici, mon petit. Allonge-toi sur le divan, si tu veux. Je vais jouer du piano. Ça ne t’ennuiera pas?

--Oh! non! parrain!»