L'enfant qui prit peur

Part 3

Chapter 33,850 wordsPublic domain

Deux incidents de la journée le tracassaient beaucoup. Lucienne avait été punie, (il le savait par Julie, la femme de chambre), pour avoir brisé une coupe de Venise. Elles sont si fragiles, ces verreries! et peut-être celle-là portait-elle déjà une fêlure! Lucienne n’était pas venue au cirque. De ce fait, le spectacle avait perdu de son charme, Paul ayant l’habitude de s’ennuyer partout, sous le prétexte qu’il connaissait les cirques de Paris et les féeries du Châtelet. Quant à Alice, elle pleurait à tout bout de champ, criait: «Ah! mon Dieu! il va se tuer!» dès qu’un clown faisait la culbute, et participait au spectacle, de toutes les forces de son âme sensible. Parfois on souriait alentour. A la longue, n’est-ce pas? cela devenait gênant.

Assurément, Jacquot décrirait à Lucienne les pitreries, les prouesses des acrobates, les grâces de l’écuyère, l’essor audacieux des trapézistes, mais ce ne serait pas la même chose. Cette punition le chagrinait beaucoup.

Il avait encore un autre sujet de tristesse; de tristesse? non, de gêne, plutôt. Il se sentait inquiet. Sa mère pleurait quand il était entré au salon. Ces yeux rouges et gonflés, ce mouchoir qu’elle tenait... Une migraine? allons donc! Certes, il avait souvent vu pleurer sa mère, à la fin d’une scène, quand M. Laurenty sortait de la pièce en claquant les portes. Cette fois, il comprenait mal. Et pourquoi son père l’avait-il embrassé si fort? pourquoi l’avait-il serré contre lui? Sur le moment, Jacquot ne s’en était pas inquiété, mais, à la réflexion... Et, dans son lit, Jacquot se mit en boule pour mieux songer à ce problème.

Jacquot songeait, dans la nuit noire, en écoutant les bruits de la maison. Il entendit Julie préparer la chambre de gauche: celle de Madame. Il entendit sa mère se coucher. Pascal verrouilla la porte-fenêtre donnant sur le jardin. Quelques minutes plus tard, un pas lourd dans l’escalier lui annonça son père. Puis il y eut du silence, sauf que le vent se plaignait au dehors et qu’un chien aboyait furieusement du côté de la route. Dans la chambre de droite, M. Laurenty avait allumé sa lampe, (un trait de lumière se reflétait de la porte dans le miroir de Jacquot), mais il ne s’était pas couché; il ne lisait pas au lit comme tous les soirs. Il marchait de long en large. Cela faisait, sur le tapis de laine, un bruit mat. Il marcha longtemps, longtemps. Jacquot se sentait de plus en plus triste. Et le sommeil tardait à venir.

M. Laurenty marchait dans sa chambre. Jacquot se mit à compter les pas. Vers soixante-quinze, il perdit le compte et s’endormit.

IX

Le vieux Pierre raccommodait ses filets et Jacquot le regardait faire. Assis sur l’avant de la _Marie-Claire_, les coudes aux genoux, les pieds ballants, il écoutait l’histoire que le pêcheur lui racontait. Le vieux Pierre savait raconter une histoire, n’en rien omettre, décrire un paysage, répondre aux questions. L’interroger était le plus souvent un sûr moyen de l’engager dans quelque nouveau récit.

A soixante ans passés, Pierre, ayant regagné son pays natal, se reposait. Il avait beaucoup voyagé, trop pour exagérer, bien trop pour mentir. Parfois, afin de donner à Jacquot une idée d’ensemble de ses voyages, il lui chantait certain vieux noël, d’une voix indécise d’ancien ténor, en battant la mesure avec sa main:

«_Yeou ay vis lou Piémoun, L’Italie et l’Aragoun, La Perse et la Turquie, L’Arabie, Et la Chine et lou Geapoun, Et per terre Et per mar, Yeou ay vis l’Angleterre, La Poulogne et lou Danemar..._

«Vous comprenez, monsieur Jacquot, je n’ai pas vu tous ces pays-là, parce qu’il y en a qui ne sont pas au bord de la mer, mais j’ai vu l’Amérique du Sud dont on ne dit rien dans la chanson.»

Il trouvait en Jacquot un auditeur attentif et passionné.

«Oh! Pierre! Parlez-moi du détroit de Magellan!»

Jacquot aimait surtout les détroits et les îles.

«Eh bien, monsieur Jacquot, je vais vous expliquer: c’est comme la Norvège, vous savez bien! des murailles qui tombent tout droit dans l’eau, des calanques, mais beaucoup plus grand; je vous ai raconté; seulement, il fait encore plus froid, c’est plus triste, et les gens du pays, les gens du pays...

«O Pierre! pourquoi criez-vous?» interrompit Jacquot, qui détestait que l’on parlât fort.

Et, de fait, sur ses dernières paroles, le vieux Pierre avait tout soudain élevé la voix, lui qui parlait si doucement à l’ordinaire.

«Pardon, monsieur Jacquot.»

Il reprit:

«Je vous disais donc que, dans le détroit de Magellan, il fait très mauvais et que mon bateau, la _Bonne-Aventure_...»

Mais, ce jour-là, Jacquot n’en apprit pas davantage.

«Jacquot!»

Mme Laurenty était derrière lui, tout près, accompagnée du docteur Périer, sur le sentier de la douane. Jacquot ne les avait pas entendus venir.

«Tu causes avec Pierre? Bonjour, Pierre.

--Bien le bonjour, Madame, et Monsieur, répondit Pierre d’un ton sec.

--Oui, Maman, Pierre me raconte des choses. Bonjour, Parrain. Est-ce que Lucienne viendra, cet après-midi?

--Je le pense, mon petit.»

Le docteur Périer posa sa main sur la tête de Jacquot et lui caressa les cheveux, puis il se détourna.

«Allons! dit Mme Laurenty, quand Lucienne viendra, tu iras jouer avec elle dans le bois.

--Au revoir, Jacquot», dit le docteur Périer.

Ils partirent.

«Pierre! vous n’avez pas fini! s’écria Jacquot. Et les pingouins? Vous alliez me parler des pingouins?

--Demain, monsieur Jacquot, demain, je vous promets! Il faut que je raccommode le filet, et, quand je parle en même temps, alors je fais des bêtises.

--O Pierre!

--Et puis, voilà votre petite amie, Mlle Lucienne.»

Lucienne arrivait, comme toujours, en courant et tout essoufflée, les cheveux à l’aventure, son chapeau rose sur la nuque.

«Alors, Pierre, je m’en vais, dit Jacquot. Mais, demain, n’oubliez pas pour les pingouins!»

Il laissa le vieux pêcheur à ses travaux et s’en fut. D’ailleurs, Pierre semblait tout à coup de fort mauvaise humeur, car il haussait les épaules et marmottait entre ses dents de vagues injures en patois.

X

«Bonjour, Jacquot! dit Lucienne. C’était amusant, le cirque?»

Ils montaient par le sentier de la douane, vers le bois de pins.

«Oh! dit Jacquot, je vais te raconter!»

Il avait mille choses à dire à son amie. D’abord, il la plaignit d’avoir été punie, la veille, à cause de cette coupe de Venise. Il voulut savoir les détails, les circonstances, l’heure et le lieu de l’accident, puis il la renseigna sur les événements du jour.

«Oh! tu sais, Lucienne, eh bien, Papa est parti à onze heures pour Paris. Pascal lui a apporté une dépêche, ce matin, avec le café au lait. Il paraît qu’un monsieur est mort, là-bas; alors, tu comprends, Papa, comme il est notaire, a dû partir tout de suite, à cause du testament et de l’argent, pour éviter un procès; je n’ai pas bien compris, mais ça n’allait pas assez vite et il a presque manqué le train. On a crié! On a crié! Papa, Maman, tout le monde! Oh la la! Et le cirque? Ah! je vais te raconter! Mais il ne faut pas qu’on nous dérange. Veux-tu que nous allions dans le hangar aux outils? Nous serons tranquilles.

--Oui, oui, dit Lucienne, je veux bien.»

D’ailleurs, elle voulait toujours ce que voulait Jacquot.

Ils s’installèrent dans le hangar aux outils. C’était une cabane minuscule, fermée par une porte en treillage, capharnaüm bizarre où voisinaient des pots, des pelles, des pioches, des paniers. On s’y mettait fort à l’aise sur un tas de terreau, en se serrant un peu, et l’on y goûtait une très charmante impression de solitude, d’éloignement du monde, comme si l’on s’était trouvé au fond d’une grotte marine, d’une mine d’or ou de quelque endroit du même genre. Enfin, inappréciable avantage, par la porte de fil de fer, on pouvait surveiller les alentours. Banal comme cachette, le hangar aux outils restait un refuge merveilleux.

A Lucienne attentive, Jacquot décrivait les jeux du cirque. Ce fut très long, car il ne négligeait aucun détail et regrettait même de ne pas joindre, par manque de place, l’éloquence du geste à celle des paroles.

«... Et les trois petits chevaux noirs sautaient, l’un après l’autre, dans les cerceaux qui flambaient; et, chaque fois, Alice poussait un cri et Paul haussait les épaules! Oh! tu te serais bien amusée!

--Oh! oui!» soupira Lucienne.

Maintenant, il allait lui expliquer le sujet de la pantomime de clowns qui terminait la représentation, mais une diversion se produisit. Mme Laurenty et le docteur Périer entraient dans le bois. Lucienne interrompit Jacquot.

«Jacquot! regarde! dit-elle, Papa et ta mère. Oh! si tu veux, nous allons rester bien tranquilles, et puis nous sortirons quand ils seront tout près.»

Rapidement, Jacquot réfléchit. Une farce de ce genre risquait de le faire punir, mais puisque Lucienne s’en amusait!

Ils ne bougèrent pas, retenant leur souffle, serrés l’un contre l’autre dans la petite cabane étroite, et Lucienne avait pris la main de Jacquot, et Jacquot lui caressait les doigts, doucement.

Mme Laurenty et le docteur Périer s’étaient approchés. Ils s’arrêtèrent à dix pas de la cabane, silencieux tous deux. Mme Laurenty, les yeux baissés, faisait de petites lignes sur le sol avec la pointe de son ombrelle.

«Où sont les enfants? dit-elle soudain.

--Rentrés, sans doute», répondit le docteur Périer.

Puis, ils parlèrent à voix basse. On entendait mal ce qu’ils disaient, quelques mots à peine, incompréhensibles. Pourtant, Jacquot saisit une phrase de M. Périer:

«Nous devrions être plus prudents. Il a onze ans depuis quelques jours!»

On parlait donc de lui!

Lucienne gardait sur ses lèvres un sourire ravi à l’idée du bon tour qu’on allait jouer dans un instant. Jacquot pensait:

«Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire?»

Il ne comprenait pas. «Nous devrions être plus prudents.» Pourquoi donc? et pourquoi parlait-on de lui? Soudain, il s’étonna. Oui, Jacquot était sûr d’avoir entendu sa mère tutoyer M. Périer dans une phrase qu’elle disait très vite en balbutiant un peu, et M. Périer avait répondu de sa voix triste et toujours grave:

«Oui, je le sais, Hélène!»

Jacquot était follement intrigué.

«C’est drôle! pensait-il, et Maman qui ne tutoie jamais Papa! Et Papa qui disait, l’autre jour, à dîner: «Mme de Narville est une femme impossible! elle a tutoyé le fils du préfet!»

Non, il ne comprenait pas.

«Maintenant? lui dit Lucienne à l’oreille.

--Non! non! non! murmura Jacquot, sans tourner la tête et sans quitter des yeux sa mère et son parrain qui s’approchaient encore. Non! Attends!»

Ils s’arrêtèrent de nouveau.

«Depuis cinq ans! dit Mme Laurenty, et jamais tu ne m’as été plus cher!

--Hélène!»

Brusquement, Jacquot rougit, stupéfait de ce qu’il venait de voir. Le docteur Périer avait embrassé Mme Laurenty, tout droit sur la figure, et longtemps. Les sourcils hauts, les yeux ronds, Jacquot regarda Lucienne, mais elle ne s’était aperçue de rien. Elle serrait toujours la main de son ami, elle guettait son sourire, elle attendait ses ordres, elle le contemplait.

«Oh! soupira Jacquot.

--Quoi? demanda Lucienne.

--Rien!» dit Jacquot.

Il ne comprenait pas! Il sentait que ce n’était pas normal, que ça ne devait pas être normal, oh! sûrement! mais... et puis, il avait le sang aux joues, honteux comme d’écouter à une porte.

Mme Laurenty et le docteur Périer étaient partis vers la villa.

«Jacquot! alors... on ne fait rien? demanda Lucienne.

--Non! non! Tu sais, Maman me gronderait si elle avait peur. Non! une autre fois!

--Oh! c’est dommage!

--On a trop chaud ici, dit Jacquot. On étouffe.

--Alors, si tu veux, sortons!

--Attends un moment. Oui, maintenant.»

On pouvait sortir. Ils avaient disparu.

«Qu’est-ce qu’on fait? demanda Lucienne quand Jacquot eut secoué le terreau qui salissait la petite jupe. On joue?

--Non, dit Jacquot, il est trop tard. Dis-moi, Lucienne, rentre goûter! rentre!

--Mais c’est pas l’heure!

--Rentre! poursuivit Jacquot sans répondre à l’interruption. Tu comprends, j’ai encore un problème qui n’est pas fini et M. Salvert vient à cinq heures, alors...»

Ce n’était pas tout à fait un mensonge, mais il suffisait qu’il recopiât la solution du problème, trouvée depuis le matin. Oh! il voulait être seul! Même Lucienne l’ennuyait! Il voulait être seul! Il fallait absolument que Lucienne s’en allât!

«Alors, je rentre, Jacquot. Seulement, tu ne m’as pas donné ma rose, comme tous les jours! Tu es fâché, Jacquot? dis-moi?»

Il se sentit tout honteux.

«Tiens! nous allons la cueillir ensemble.»

Il en prit une qui venait de s’ouvrir.

«Merci, Jacquot, mais...»

Il l’embrassa sur la joue.

«A demain!»

Elle partit, toute triste, se croyant fautive, et, de cela, elle se consolait mal.

XI

Enfin! Enfin! Un instant de plus, il eût pleuré! C’était horrible, cette gêne dont il ne devinait pas la cause! Il voulait être seul. Pourtant, quelle douceur si quelqu’un l’avait consolé, quelqu’un de fort qui le prendrait dans ses bras, comme dans le temps, comme... Enfin, quelqu’un qui donnerait des raisons tout à fait claires! Oh! qu’il se sentait gêné! Oh! qu’il avait mal!

La tête basse, Jacquot suivait le petit sentier de la douane. Il se disait, maintenant, que son acte était impardonnable. Il avait écouté aux portes, en somme. Il avait écouté aux portes. Il ne discuterait pas l’accusation. Il l’acceptait. Considéré ainsi, le mystère s’éclaircissait un peu; mais il n’oserait jamais avouer la faute! Et pourtant, il fallait toujours avouer lorsqu’on était coupable; ses parents le lui avaient dit; M. Salvert le lui avait dit; M. Salvert avait même expliqué la chose, longuement. Eh bien, non! Il ne pourrait jamais! Il se sentait bien trop honteux, inexcusable, en vérité! Quant à Lucienne: elle n’y était pour rien, puisqu’elle n’écoutait pas et n’avait pas vu la scène. Jacquot portait, seul, tout le poids de la faute, et il pliait.

* * * * *

«Alors, monsieur Jacquot, on n’est plus bons amis? dit une voix lente.

--Oh! tiens! ah! bonjour, Leduc! Je ne vous voyais pas! Bonjour.»

Jacquot n’a pas vu Leduc. Il ne sait pas où il est lui-même. Comment a-t-il gagné cette terrasse où brûlait, avant-hier, le bûcher des chenilles? Il ne sait pas! Il ne sait plus!

Le soldat reste debout, derrière le treillage, à côté de la guérite neuve.

«Je ne vous ai pas aperçu, dimanche, monsieur Jacquot; j’étais de garde, à l’autre bastion.»

Il se tient un peu penché, paraît triste, hésite sur les mots.

«Il fait chaud, aujourd’hui! On dirait que le temps ne passe pas. Il y aura de l’orage.

--Ah! Leduc!»

Il poussa un soupir.

«Quoi, monsieur Jacquot? Ça ne va pas comme vous voulez?»

Ce jour-là, Jacquot n’aurait rien su répondre à un homme heureux.

«Je veux dire... vous avez du chagrin?» reprit le soldat, se croyant mal compris.

Jacquot le regarda d’un air vague et naïf. Il hocha la tête. Il sentait sa bouche trembler.

«Moi aussi», dit Leduc.

Ni l’enfant, ni le soldat ne se posèrent de questions. Chacun avait sa douleur, la gardait pour soi, s’en nourrissait.

«Allons! au revoir, Leduc! Je rentre à la villa.

--Au revoir, monsieur Jacquot. Au revoir.»

Puis, quand Jacquot fut parti:

«Pauvre gosse!» murmura-t-il.

Et il se reprit à souffrir.

XII

La pleine lune montait dans un ciel de cendre bleue et creusait la mer d’un sillon d’argent. Pas un nuage ne voilait les étoiles éblouies. La falaise semblait couverte d’un linceul. Sur la colline, dans les petits bois du bord de l’eau, nul souffle ne touchait le feuillage. Les arbres restaient immobiles comme des arbres morts. La route serpentait, mauve, parmi leurs massifs noirs. Quelques lumières veillaient au sommet des jardins où voletaient les lucioles.--Immense paix d’une nuit de printemps, sérénité que troublait à peine le halètement sourd du flot! Les choses écoutaient, depuis le brin de mousse jusqu’au rayon de lune, car, voluptueux, aérien, pur, persuasif et puissant, jaillissait alentour le chant des rossignols.

«Oh! comme ils chantent ce soir!» murmura Jacquot.

Il glissa son bras droit sous l’oreiller, étouffa de sa main gauche un dernier bâillement et se livra tout entier à ses rêves. Il était tranquille. La décision prise, il ne voulait plus y penser. Oui, le lendemain même, avant la leçon de botanique (phanérogames, cryptogames, étamines, pistil, calice), il parlerait à son ami M. Salvert. Et il s’endormit.

* * * * *

Lucienne dormait déjà sous sa moustiquaire. Par ordre de M. Périer, la fenêtre de sa chambre restait toujours ouverte. Lucienne dormait sur le dos, la bouche ronde. Un songe vint sans doute la troubler, car elle se réveilla en sursaut.

«Oh!... les rossignols!»

Elle sourit, se frotta les yeux, écarta une boucle qui frôlait ses lèvres, se retourna contre la ruelle et s’en fut lentement vers un autre pays.

* * * * *

Un coup de vent avait dû troubler la mer, au large, car une vague bruyante s’abattit au pied de la falaise. Leduc, qui faisait les cent pas devant la guérite neuve, leva la tête, sourit d’un air un peu méprisant, puis haussa les épaules.

Ah! non! ça n’était pas l’Océan! Il se remit à marcher. Il fallait attendre, il fallait attendre huit jours encore. Maintenant qu’il avait loué cette chambre en ville, pour sûr elle ne refuserait pas; elle viendrait. Comme il l’aimerait! Comme il l’aimait déjà! Dans huit jours, c’était «son dimanche». Ses maîtres lui donnaient congé jusqu’au soir. Il demanderait une «permission de théâtre», pourvu que l’adjudant... Elle viendrait! oui, elle viendrait! Son sang coulait plus chaud. Il murmura de tendres sottises. Et, tout de même, l’autre jour (vendredi, c’était bien vendredi), elle se promenait avec Gaétan, le jardinier de la villa Mireille! Ils causaient. Ah! celui-là! si jamais... Leduc ferma ses poings. Il était conscient de sa force. Mais non! impossible! elle lui avait dit qu’elle l’aimait, lui seul! Il l’imaginait, là, devant lui. Il brûlait de désir.

La nuit fraîchissait. Une petite brise du nord-est faisait bruire les pins. On n’entendait plus dans le bois qu’un rossignol obstiné à conter ses amours.

Leduc eut froid et rentra dans sa guérite.

XIII

«Vous voyez bien la différence, Jacquot? Voici les pétales qui forment la corolle, voici le calice composé de sépales, voici les étamines et voici le pistil. Demain, je vous apporterai une loupe pour que vous vous rendiez mieux compte et, maintenant, nous allons descendre au jardin: je veux que vous vous y reconnaissiez vous-même, sur d’autres fleurs.»

Un bouton d’or à la main, M. Salvert enseignait à Jacquot les éléments de la botanique.

Par la méthode de ses explications, la clarté familière de son langage et certaine tournure d’esprit personnelle, ce jeune homme savait réduire et simplifier toutes les questions comme d’autres, plus nombreux, les embrouillent. Il lui plaisait de voir qu’une leçon, donnée la veille, portait son fruit dès le lendemain, que Jacquot ne s’ennuyait pas, qu’il écoutait bien et comprenait vite. Mais, certains jours, il n’y avait rien à tirer de l’enfant. Au lieu du regard grave, des sourcils froncés, de la moue attentive, c’était le sourire vague, la voix blanche, l’expression de complète absence. Jacquot se trouvait ailleurs, il écoutait de plus beaux discours, il songeait à autre chose. Et, ce jour-là, spécialement, la voix de son précepteur semblait ne point du tout l’atteindre. Étamines... pistil... Les fleurs ne l’intéressaient guère. Il attendait l’instant où il aurait le courage de parler à son tour, de dire ce qu’il voulait dire et ne savait pas exprimer.

«Descendons au jardin. En cueillant les fleurs, c’est vous, cette fois, qui m’apprendrez la botanique.»

M. Salvert parlait d’une voix ferme, douce et engageante. La réponse vint de très loin.

«Oui, monsieur Salvert...

--Venez, Jacquot!»

Et il pensa:

«Je crains bien que mon élève ne soit, aujourd’hui, en pleine crise d’exotisme. Quel nouveau problème occupe son esprit?»

Jacquot le suivait nonchalamment, le long des allées. M. Salvert s’assit sur un banc, au bord du bois de pins.

«Allez cueillir des fleurs, Jacquot; celles que vous voudrez, et apportez-les-moi.»

Quelques instants plus tard, Jacquot revint, tenant une grande gerbe. Il la posa sur le banc, s’assit et, levant soudain un petit visage pâle dont la bouche instable révélait l’émotion:

«Monsieur Salvert, dit-il, je voudrais...

--Quoi donc, Jacquot? Me poser une question?

--Oui, c’est cela, monsieur Salvert, mais...»

Il y eut un long silence. L’enfant souffrait visiblement. Il avait rougi; il baissait les yeux.

Pour l’engager à parler, Salvert reprit:

«Avant de poser une question, Jacquot, il faut bien se rendre compte de ce que l’on va demander. Comprenez-vous? Je vous ai conseillé de toujours réfléchir, un instant, quand vous allez répondre. Il faut voir la phrase et la prononcer ensuite. Faites de même quand vous posez une question; c’est la seule façon d’être clair. Allons, recueillez-vous, et parlez.»

Jacquot serra fortement ses petits poings l’un contre l’autre, puis les traits tendus par l’effort que lui coûtait son aveu:

«Eh bien, voilà! Monsieur Salvert, dit-il. On doit toujours avouer, n’est-ce pas, quand on a fait quelque chose de mal?»

Salvert acquiesça de la tête.

«Alors, eh bien... eh bien, j’ai fait quelque chose qui est très mal, je sais, très mal! mais je ne...

--Quoi? interrompit Salvert, pour couper court.

--J’ai écouté aux portes!»

De nouveau, il devint pourpre de confusion et il répéta, pour affirmer son crime d’une voix mieux posée:

«J’ai écouté aux portes!»

Salvert n’en crut rien. Ce n’était pas dans la «manière» de Jacquot. Il voulait être plus exactement informé. Il demanda donc d’un air calme, comme si la révélation ne le bouleversait pas beaucoup:

«Comment ça?

--Oh! c’était hier après-midi, s’écria Jacquot, parlant très vite. J’avais causé avec le vieux Pierre, à propos du détroit de Magellan, et il allait me dire des choses sur les pingouins, quand Lucienne est arrivée et m’a demandé de lui raconter la représentation du cirque. Vous savez, elle n’avait pas pu y venir, parce que...»

Il reprenait courage.

Son récit, assez clair, très complet et circonstancié, se rapprochait de la fatale péroraison. D’ailleurs, l’enfant ne craignait plus rien. On n’interrompt pas une «histoire». Il avait commencé; il finirait. Mais, à mesure que Jacquot retrouvait son assurance, M. Salvert perdait la sienne. Il se sentait envahi de toute la gêne dont se délivrait l’enfant, il redoutait ses paroles et, l’imaginant de quelques années plus âgé, souffrait déjà pour lui.

Si visible, dès l’abord, qu’eût été le trouble de Jacquot, si profond qu’il semblât et si pathétique son effort vers la sincérité, Salvert n’attendait, en conclusion, que l’aveu d’une peccadille, nécessitant tout au plus quelques mots de reproche, voire un simple éclaircissement; or, la confession devenait grave, non point par la qualité de la faute, la faute n’existant pas, mais par la révélation qu’elle impliquait. L’enfant n’avait pas fini de parler que, déjà, par la ligne générale du récit, par son détail minutieux, Salvert devinait la conclusion.

Depuis longtemps il sentait le divorce moral des parents de Jacquot. Parce qu’il connaissait beaucoup de monde en ville, bientôt il avait su, presque malgré lui, les aventures qu’on leur prêtait: à Mme Laurenty, une liaison déjà ancienne avec le docteur Périer; à M. Laurenty, l’habitude de se réserver une artiste du Théâtre Municipal ou du Casino pour toute la durée de son engagement. Mais quelles paroles, au juste, quels gestes avaient été surpris par Jacquot? Et, surtout, quelle douleur obscure naissait dans cette petite âme neuve?

«Alors, vous comprenez, monsieur Salvert, pour leur faire une farce nous restions bien tranquilles. L’idée, c’était moi qui l’avais eue, pas Lucienne.»

Sur ce point, d’ailleurs mensonger, Jacquot insista quelque temps.

«Nous ne disions rien, ou nous parlions tout bas. Et vous savez, Monsieur, ce n’est pas commode d’empêcher Lucienne de parler!