Part 2
--Alors, venez dîner, ce soir, nous en recauserons. Ma femme veut avoir votre avis sur les vingt romans qu’elle a dévorés pendant la semaine. A ce soir, cher ami. Mes respects à Madame votre mère. Excusez-moi, on m’attend au Palais.»
Huit jours plus tard, M. Salvert devenait le précepteur de Jacquot.
* * * * *
«Il faut tout de même que cela finisse, pensa-t-il en roulant une seconde cigarette. Voilà bientôt six mois que je suis chez ces gens. Je m’attache à leur gosse de plus en plus: il m’intéresse, il me plaît. Or ce gosse est malheureux par la faute de ses parents, seulement par leur faute, leur lourde faute! Entendons-nous: me payent-ils pour lui apprendre les rudiments des lettres et des sciences, ou pour l’élever? Si je dois en faire un bachelier, ces choses importent peu; si je dois en faire un homme, tout me regarde. Un père violent, une mère nerveuse, (je ne tiens pas à les juger autrement), font souffrir leur fils par le spectacle d’un continuel désaccord; ils ne s’occupent pas de lui et, sauf par des punitions infligées à tort et à travers, ou par une indulgence mal comprise, ne lui enseignent aucune règle morale. Or, pour le moment, l’enfant est sain, tout à fait sain, mais d’une très vive sensibilité. Si cela continue, il deviendra d’une nervosité maladive, car on ne lui explique rien! Voilà le grand point! On ne lui explique rien! Ne pourrait-on?... Ah! non! non! non! ce n’est pas moi qui vais prier M. Laurenty de fournir à Jacquot une éducation religieuse, moi, sceptique impénitent! Tout de même, la difficulté n’est pas ailleurs: elle est là! Quand Jacquot me dit: «Monsieur Salvert, je n’ai pas compris à propos de la règle de trois», je ne lui parle pas du temps qu’il fait et je ne le prive pas de sa récréation: j’explique. Eh bien! c’est cela: il voit autour de lui des choses qu’il ne peut comprendre et on ne lui explique rien. Ce sont des mystères. Pour le moment, il y songe; puis, il y réfléchira; enfin, si l’on n’y met ordre, Jacquot finira par juger ses parents, et sans indulgence. Puis, quoi? je me suis chargé de ce gosse, c’est bien le moins que je m’occupe de lui! Si la tâche me paraît trop difficile, je n’ai qu’à m’en aller! Me soumettre ou me démettre. Il ne manquerait plus que, dans quelques années, Jacquot vînt me dire: «Monsieur Salvert, vous...» Non, il ne me dirait rien, mais il aurait pour moi des sentiments tout à fait clairs! Allons! allons! cela ne valait pas trois minutes de réflexion. Demain, dimanche, jour de repos, je monterai à la villa Mireille, dès onze heures du matin, et je parlerai aux parents. Il y a bien le risque de me faire congédier, oui, mais c’est peu honorable d’y avoir même songé. Demain, je parlerai aux parents.»
Geoffroy Salvert, ayant écrasé sa cigarette dans un cendrier, se leva:
«Maintenant, je vais voir si Maman dort et me rendre au café-concert. J’ai envie d’embrasser une de ces petites danseuses anglaises qui m’avaient tant plu samedi dernier.»
Et il fit ainsi.
IV
Levé tôt, descendu dans le jardin dès sept heures et demie, ce dimanche d’avril, Jacquot avait aussitôt cherché Gaétan, le jardinier. Un drame se jouait à la villa Mireille et tout le monde, depuis la femme de chambre de Madame jusqu’au vieux Pierre, s’intéressait à sa conclusion.
D’innombrables chenilles processionnaires menaçaient de dévorer les pins de la propriété. Il y en avait partout. Sur le même arbre, on voyait pendre cinq, dix, vingt nids, comme des fruits malsains. Il fallait aviser, le danger était grave, et Gaétan avait passé la journée tout entière à couper les branches prises par l’ennemi. Il détestait, il haïssait les chenilles. Quand, par aventure, il en écrasait une sous son talon ferré, il ne manquait pas de jurer d’une voix éclatante:
«Ah! Bonne Mère! les sales bêtes! Voyez-vous, monsieur Jacquot, c’est un malheur! Quand on en voit deux, on en voit cent et on en voit mille! Si je n’avais pas l’œil, elles mangeraient tout, comme il y a dix ans, chez M. Périer. Son jardinier ne faisait pas attention. Eh bien! ç’a été du propre! Plus rien! Mais à la villa Mireille! Parce que j’ai l’œil! Voyez-vous, monsieur Jacquot, parce que j’ai l’œil!»
De vrai, Gaétan avait examiné chaque arbre méticuleusement. Bien qu’il boitât, son agilité restait merveilleuse. Armé d’un échenilloir neuf, il grimpait dans les pins, prenait d’étonnantes positions d’équilibre instable, risquait de se casser dix fois le cou pour atteindre un nid au bout d’une branche et, chaque fois qu’il tirait la ficelle de ses grands ciseaux, exhalait son plaisir en un grognement sourd. Gaétan mettait à écheniller la même ardeur qu’un autre à chasser la grosse bête. Même les petits pins attachés au flanc de la falaise avaient été passés en revue. Quand le soir tomba, c’était fini. Il ne restait plus un seul nid de chenilles. Gaétan triomphait.
Le lendemain, dimanche, dès le matin, le vilain tas de soie grise et de brindilles serait livré aux flammes. On avait bâti ce bûcher, par crainte d’incendie, sur la terrasse pierreuse qui dominait le flot, en haut de la falaise. Parce qu’il avait aidé Gaétan dans son travail en jetant les branches coupées dans un panier, Jacquot devait y mettre le feu lui-même. Aussi, dès sept heures et demie, était-il descendu au jardin, malgré la paresse qui, chaque matin, le retenait au lit, après l’heure réglementaire, malgré son goût pour les bâillements, les étirements et la suave torpeur des réveils. Mais ce spectacle nouveau et la part qu’il devait y prendre lui offraient de trop fortes tentations.
Quand il arriva sur la terrasse, tout était prêt pour la cérémonie. Quelques chenilles, échappées pendant la nuit, avaient été écrasées par l’implacable talon de Gaétan, et Gaétan se frottait les mains, content de son œuvre, impatient de la voir achevée.
«Voulez-vous une allumette, monsieur Jacquot?»
--Pas besoin, Gaétan, j’en ai.»
Il venait de les prendre à la cuisine. Gravement, il en alluma une et la glissa sous le bûcher. Puis il recula de deux pas pour considérer la chose.
A cet instant, Pascal, le valet de chambre, arriva en courant.
«Gaétan, dit-il, Monsieur vous demande tout de suite à la villa.
--Oui, dit Gaétan, c’est à propos de la corbeille de géraniums, pour sûr. Tant pis, monsieur Jacquot, je vous laisse seul. Surveillez bien le feu! Je reviendrai.»
La surveillance était facile. Il n’y avait que des pierres à cet endroit. Jacquot s’assit sur un banc et regarda fumer les branches.
L’air était lourd, ce matin-là, plus lourd, semblait-il, sous ce ciel gris. Il pleuvrait peut-être avant le soir. La fumée montait, tout droit, en une épaisse colonne bleuâtre; plus haut, elle s’effilochait sous un courant d’air. Bientôt, quelques flammes parurent, courbes, aiguës, très jaunes. Jacquot allait s’amuser: il aimait les flammes, leurs jeux, leurs couleurs; il aimait les belles braises qui rougeoient et, lentement, s’étouffent dans la cendre. Mais, bientôt, le spectacle fut gâté: une des bourses de soie ayant crevé, ce fut, quelques instants, une trop visible grillade de chenilles. Jacquot se plaisait mal à ces contorsions. Une autre bourse s’ouvrit; une autre encore. Non! c’était dégoûtant, c’était sale. Il regrettait d’être venu. Il détourna la tête. Pourquoi donc avait-il mis le feu lui-même? Pourquoi faire souffrir? Puisqu’il fallait détruire ces bêtes, il eût préféré n’avoir point du tout participé à leur supplice. Mais que la fumée était donc jolie.
Gaétan revenait en boitillant.
«Je m’en vais encore, monsieur Jacquot. Monsieur m’envoie en ville acheter des rosiers. Je vous laisse. Eh bien! ça a été drôle?
--Les pauvres bêtes! dit Jacquot en souriant.
--Oh! il ne faut pas dire ça! monsieur Jacquot, c’est comme qui dirait de la vermine, et la vermine, voyez-vous! Et puis, quand ça passe sur les mains, ah! Bonne Mère! ça laisse des démangeaisons. Les maladies qui s’attrapent, vous savez bien, c’est tout pareil à ces saletés. Quand un pin les a, tout le bois les prend! Au revoir, monsieur Jacquot! Je jetterai les cendres, ce soir, quand ça sera froid.»
Il partit.
Les maladies qui s’attrapent... contagieuses, oui, Jacquot les connaissait: la roséole, par exemple, qui l’avait empêché, l’année dernière, de voir Lucienne pendant quinze longs jours. Et puis le choléra, et puis la petite vérole, et puis la peste dont on parle dans les livres.
Oh! que la fumée était jolie!
V
«Tiens! on a fait un feu de joie!»
Jacquot tourna la tête.
Accoudé au treillage qui séparait la villa Mireille du territoire militaire, un soldat regardait le bûcher qui déjà s’affaissait et n’avait plus de flammes.
«Non, répondit Jacquot, ce n’est pas un feu de joie. On a brûlé des chenilles qui mangeaient le bois de pins.
--Ah! oui, dit le soldat. C’est de la sale vermine. On n’en a pas comme ça, chez nous.»
Puis, après un silence:
«Dites-moi, Monsieur, est-ce que je pourrais allumer ma cigarette à l’une des branches?
--Mais oui», dit Jacquot.
Et, comme le soldat s’approchait, ayant enjambé le treillage, Jacquot se dit que ce serait plus poli de lui offrir une des allumettes qu’il portait dans sa poche.
«Tenez! j’ai des allumettes.
--Merci, Monsieur.»
Il restait debout devant Jacquot, poussant du pied une braise du bûcher.
«C’est de la sale vermine! murmura-t-il en hochant la tête.
--Gaétan dit la même chose», répondit Jacquot.
Maintenant, le soldat fumait en regardant la mer.
C’était un assez grand gaillard, fort, large des épaules, de ceux dont on dit qu’ils sont «bien plantés». Les yeux d’un bleu transparent, le nez court, un peu camus, la bouche mobile, le menton carré donnaient à cette figure une expression indécise et double, car certains traits étaient ceux d’un homme volontaire, tandis que le regard et le sourire restaient ceux d’un enfant.
Il se sentait intimidé devant Jacquot, ne sachant par quelle phrase accompagner son départ, et Jacquot, non plus, ne savait plus que dire. Le soldat regardait l’enfant mince, au teint hâlé, aux yeux noirs, aux lèvres d’un rouge sombre et qui, dans son costume bleu marine, avait tellement l’air d’un «petit monsieur». Ils comprirent, sans doute, qu’ils étaient de la même race nette et franche, car le soldat sourit à l’enfant et l’enfant rendit le sourire.
«Vous appartenez au fort?» demanda Jacquot.
--Oui, Monsieur. J’attends des camarades. Nous allons poser une guérite, là, tout près du treillage. C’est parce que des étrangers sont entrés, samedi dernier, et qu’ils ont traversé le territoire militaire. Alors, vous comprenez, avec une guérite pour la nuit et les jours de mistral... alors, on ne passera plus sans dire pourquoi.
--Ah! je comprends! dit Jacquot. Comment vous appelez-vous?»
La connaissance était faite. Gentil, ce soldat; et le soldat, heureux de voir qu’on l’interrogeait, prenait courage.
«Je m’appelle Jean Leduc, dit-il; je suis de Bretagne, de Plougastel, un joli endroit; c’est là qu’habite la mère. Le père est mort l’an passé; et puis, j’ai ma sœur qui est mariée, et il y a aussi un frère qui fait la pêche.
--Comme les pêcheurs d’ici? demanda Jacquot.
--Non! oh! non! dit le soldat en riant. Il est morutier, il pêche la morue, là-bas, sur les bancs de Terre-Neuve. Moi, je suis le cadet. J’aurais dû faire mon temps, comme lui, dans la marine, mais je me suis engagé dans l’armée de terre. Voyez-vous, je ne sais pas pourquoi! comme ça!»
Jacquot réfléchit un instant.
Ce soldat était tout à fait gentil. Il lui devait une réponse.
«Moi, dit-il, je m’appelle Jacques Laurenty, mais on m’appelle Jacquot. Mon père est notaire, en ville. Il descend tous les jours à son étude par le tramway et revient pour les repas. C’est à nous, la villa Mireille, tout ça!»
Il fit un grand geste circulaire.
«Vous avez de la place pour courir, dit le soldat. Je vous ai vu, il y a quelques jours, avec vos amis.
--Ah! oui! dit Jacquot. Il y avait Lucienne, Alice, Paul et le petit Henri. C’est Lucienne que j’aime le mieux.
--Vous vous amusiez bien! dit le soldat.
--On s’amuse beaucoup, dit Jacquot gravement, mais quand nous jouons à cache-cache, Alice, Paul et Henri ne savent pas se cacher. Ils n’inventent rien de nouveau: toujours la cabane aux outils ou les bosquets de thuya. Quand c’est Lucienne et moi qui nous cachons, les autres ne nous trouveraient jamais, si Lucienne pouvait se taire, mais elle parle tout le temps; alors, vous comprenez! Oui, on s’amuse beaucoup.»
Le soldat regarda au loin, sans rien dire, puis, d’une voix basse et prudente, comme s’il craignait de froisser Jacquot, il murmura:
«A votre âge, Monsieur, je travaillais déjà, et je travaillais dur!
--Oh! s’écria Jacquot, moi aussi, je travaille! C’est monsieur Salvert qui me donne des leçons, tous les jours, excepté le dimanche, et aussi le jeudi, dans l’après-midi. Il est très gentil; il explique bien les choses.»
Le soldat ne put s’empêcher de sourire. Tout ça, c’était du travail de riche!
Brusquement, Jacquot l’interrogea:
«Avez-vous lu _l’Ile mystérieuse_? Oh! c’est si beau! c’est de Jules Verne! Un jour, je vous dirai l’histoire.»
Non, le soldat n’avait pas lu _l’Ile mystérieuse_. Il réfléchit un instant, cherchant à se rappeler un titre de livre qu’il pourrait citer. _La comtesse... la comtesse..._ C’était bien ça! _La comtesse adultère_. Il valait mieux n’en point parler.
--Vous savez, Monsieur, on n’a pas le temps de lire, dans le métier. Quelquefois, le feuilleton du journal, mais, un jour, on oublie, et alors on n’y comprend plus rien, et puis, tout ça, c’est des mauvaises lectures. C’est pas pour vous, Monsieur.»
Jacquot savait qu’il se trouvait de bonnes et de mauvaises lectures. Jacquot savait beaucoup de choses. Au début de l’hiver, il s’était passé une scène fort violente à la villa Mireille. Couché dans un coin du divan, Jacquot regardait l’abat-jour rose de la lampe, qui ressemblait au chapeau de Lucienne. Il ne bougeait pas. Il ne disait mot. Il lui suffisait de contempler l’abat-jour rose à fond de soie garni de dentelles. Ses parents l’avaient oublié.
Soudain, M. Laurenty, prenant sur la table un livre à couverture jaune, s’était écrié:
«Hélène! comment peux-tu lire de pareilles choses! Ce roman est ignoble! Et tu le laisses traîner sur la table! S’il venait à l’enfant l’idée de le parcourir seulement, il y a de quoi lui salir l’imagination à tout jamais!»
Intéressée par son journal de modes, Mme Laurenty ne répondit pas, tout d’abord, puis, après un temps, mais sans se déranger:
«Je ne suis plus une petite fille, Julien, dit-elle, et vous me ferez la grâce de ne pas surveiller mes lectures. Quant à Jacquot, il lit seulement les livres que je lui donne.»
Elle baissa la feuille de devant ses yeux, et vit le témoin de la scène.
«Et veuillez, reprit-elle, ne plus me parler sur ce ton, spécialement en présence de l’enfant. Je m’étonne qu’il ait encore pour nous le moindre respect.
--Charmant!» avait grogné M. Laurenty en sortant de la chambre.
* * * * *
«Des mauvaises lectures, Monsieur», répéta le soldat.
Le souvenir était désagréable à Jacquot. Il rompit les chiens.
«Appelez-moi «monsieur Jacquot», comme tout le monde.
--Alors, dit le soldat, appelez-moi Leduc, comme les camarades.
--Je veux bien, dit Jacquot, mais il faudra que nous causions souvent. Je suis presque toujours dans le bas du jardin ou dans la pinède; quand vous me verrez, faites-moi signe. Nous nous raconterons des choses.
--Volontiers, dit le soldat, mais, vous savez, je n’ai pas l’habitude de causer avec des... Ah! Monsieur Jacquot, il faut que je vous dise adieu. Voilà les autres qui apportent la guérite. Si vous voulez la voir mettre en place...»
Jacquot enjamba le treillage.
C’était une belle guérite toute neuve, peinte en gris clair. Quatre soldats la portaient. Elle fut dressée à quelques mètres du sentier. Cette grande boîte prenait une étrange importance et changeait la vue si familière.
«Hein! mon vieux Leduc! dit un des soldats, c’est toi qui auras son pucelage!»
Leduc eut l’air gêné, il regarda Jacquot, puis, se reprenant, répondit avec bonne humeur:
«Eh! oui! pas plus tard que ce soir!
--Je te promets pour ta garde un joli temps de chien! Ça souffle déjà et, cette nuit, tu ne te croiras pas dans la coloniale!
--Rentrons, dit un autre. Faut aller aux pommes! Ce salaud de sergent...
--Au revoir, Monsieur Jacquot, dit Leduc en s’approchant. A bientôt, j’espère!
--Au revoir, Leduc; à bientôt!»
Ils se serrèrent la main.
Du bûcher de chenilles, il ne restait plus que des cendres.
Jacquot partit.
«C’est vrai que le vent se lève, pensait-il en remontant par le jardin. Pourvu que Leduc n’ait pas froid, cette nuit!»
VI
N’ayant plus rien à dire, M. Salvert se tut. Il n’aimait pas se dépenser en paroles inutiles. Assis dans un fauteuil du salon, devant le père et la mère de Jacquot, il attendait, maintenant, qu’on l’interrogeât.
«Résumons-nous, dit Mme Laurenty. Vous pensez que l’enfant n’a pas les nerfs solides?»
M. Laurenty qui, par un tic habituel, mâchonnait une pointe de sa moustache brune, approuva la question, par un signe de tête.
Geoffroy Salvert les regarda d’un air étonné.
«Oh! point du tout! Madame, répondit-il. J’ai dû mal me faire comprendre. Sauf qu’il se montre d’une intelligence et d’une précocité remarquables, Jacquot me paraît être un enfant tout à fait normal. Il a du bon sens, de la curiosité; il aime jouer et, quand il joue, semble bien ne penser qu’à son jeu. Je dis seulement qu’il est sensitif, que, parfois, au début d’une leçon, je dois m’ingénier pour le rappeler à lui. Les petits faits de la vie quotidienne l’émeuvent fortement, il en garde l’empreinte, il en souffre, il y songe, il y songe même trop longtemps. Jacquot manque tout à fait de cette puissance d’oubli que la plupart des enfants de son âge ont à un si haut degré. Mon observation ne va pas au delà et le trait que je vous signale est une particularité qui n’offre rien de morbide.»
Il se tut de nouveau.
M. Salvert avait parlé d’une voix calme et grave. Il tenait à ce que l’on comprît ses paroles, sans dépasser leur sens. On eût pu relever dans son langage cette même élégance froide qui se manifestait dans sa haute taille, vêtue de façon stricte. Il n’avait rien du pion de lycée.
«Oui, je comprends... dit Mme Laurenty lentement.
--Je vous demanderai la permission de me retirer, Madame, dit M. Salvert qui se leva.
--D’ailleurs, dit M. Laurenty en hésitant un peu sur les mots, d’ailleurs... nous reparlerons de ces choses. Mais... mais je vous remercie, monsieur Salvert.
--Au revoir, monsieur Salvert», dit Mme Laurenty.
M. Salvert prit congé. Mme Laurenty sonna le valet de chambre.
«Pascal, où est monsieur Jacquot?
--Il est dans le bois, Madame. Monsieur Paul et Mlle Alice sont venus. Il joue avec eux.
--C’est bien.»
VII
Ni M. Laurenty ni sa femme ne parlèrent de quelque temps. Il y avait entre eux une gêne qui ne se dissipait pas. Tout à coup, M. Laurenty leva la tête et dit, de cette voix pâteuse qui alourdissait toutes ses phrases:
«Écoute-moi, Hélène, cet homme a raison. Il nous a expliqué, le plus poliment du monde, que Jacquot souffrait des scènes continuelles dont il est le témoin. Je pense que Salvert voit juste et qu’il dit vrai. Ma chère Hélène, nous donnons un spectacle lamentable!»
Il semblait souffrir. Le ton de ses paroles était triste, découragé. Il y passait comme une prière.
«Nous en arrivons à des querelles absurdes, reprit-il. Voyons, Hélène, cela n’a pas toujours été ainsi! rappelle-toi!... Et puis, enfin, Jacquot souffre!»
Elle n’avait pas dit un mot. Elle ne l’avait pas regardé. Elle maniait nerveusement un coupe-papier sur la table.
M. Laurenty continua:
«Oui, je l’avoue, je suis impatient; j’ai des violences de brute, parfois; mais, toi, n’as-tu rien à te reprocher, Hélène? Recueillons-nous, un instant. Vois-tu, la vie... la vie s’est emparée de nous et nous vivons... sans faire attention. Depuis que nous sommes désunis, la maison est un enfer; nous n’y prenons pas garde. On pense: «Ça ira comme ça pourra!» et puis voilà Salvert qui arrive, un jour, et, comme il aime bien Jacquot et que c’est un honnête homme, il nous dit, (oh! très prudemment et avec retenue, mais, tout de même, il nous dit): «Attention! l’enfant souffre!» Voyons, Hélène, voyons! ne pourrions-nous pas?...»
Mme Laurenty regarda son mari. Il y avait de l’effroi dans ses yeux. Brusquement, elle éclata en sanglots.
M. Laurenty, s’approchant de son fauteuil, se pencha sur elle et lui prit les épaules d’un geste affectueux.
«Hélène!»
Sa voix tremblait. Il ne trouvait plus de paroles.
«Hélène!»
Mais Mme Laurenty, pleurant toujours, le visage dans ses mains, disait non de la tête. Il s’éloigna, attendant qu’elle eût séché ses larmes, et prit une brochure sur la table. Quelques instants plus tard, Jacquot entrait, tout rouge d’avoir couru.
«Maman! Alice et Paul vont partir. Est-ce que, cet après-midi, je puis aller en ville avec eux? C’est pour le cirque, à la foire! en matinée!... Oh! Maman...
--Ce n’est rien, Jacquot! J’ai la migraine. Mais oui, tu peux aller au cirque, avec tes amis, pourvu que Mlle Stéphanie vous accompagne.
--Merci, Maman!» dit Jacquot, joyeux de la permission si vite accordée.
Il allait sortir quand M. Laurenty le rappela:
«Viens m’embrasser, mon petit!»
L’enfant se laissa embrasser avec indifférence, les yeux ailleurs, puis il partit en courant.
Mme Laurenty s’était levée. Elle ne voulait pas que la conversation pût reprendre; elle se sentait gênée; elle avait peur.
«Je monte m’habiller, dit-elle. Nous déjeunerons bien exactement à une heure. J’ai des visites à faire cet après-midi.»
Longtemps, M. Laurenty resta immobile, le front bas, les yeux vagues, les mains ouvertes sur les genoux.
VIII
De sa petite enfance, Jacquot gardait une habitude qui lui était chère, celle de voyager avant de s’endormir. Voyages dans le temps et dans l’espace, où l’univers et les siècles se livraient à lui; voyages plus modestes, entre les quatre montants de son lit de cuivre, au cours desquels il s’amusait à perdre le sens de l’orientation, à s’imaginer la fenêtre là où elle n’était pas et à se retrouver, tout soudain, en touchant du doigt le mur de la ruelle; voyages où il piquait une tête entre deux draps, à la recherche des oasis de fraîcheur, pour émerger, en étouffant un peu, sur l’autre bord du traversin. Jacquot goûtait fort toutes ces belles promenades.
«Julien! l’enfant est fou! avait déclaré un jour Mme Laurenty. Figurez-vous que je l’ai trouvé, hier soir, enfoncé dans son lit, la tête en bas et les pieds sur l’oreiller! Il m’a fait grand’peur!»
Elle ignorait que Jacquot se préparait des songes pour la nuit et que, dans ces promenades silencieuses, il modelait, en quelque sorte, son prochain rêve.
* * * * *
A la villa Mireille, la chambre à coucher de Jacquot était située devant celles de son père et de sa mère, de l’autre côté du couloir: une jolie chambre claire, tapissée d’un papier à personnages, pleine de soleil dès le matin, grande, un peu vide, et dont le carrelage était couvert d’une natte agréable aux pieds nus.
Dans le temps, le papier du mur intéressait beaucoup Jacquot. Maintenant, il dédaignait cela. On pouvait y voir, courant de gauche à droite, un paysan hollandais en sabots, une oie, une paysanne à fichu vert et un cheval jaune traînant une charrette; après quoi, le paysan revenait. Or, le soir de ce même jour où sa mère lui avait permis d’aller au cirque, Jacquot ne put s’endormir. Rien, ni les voyages lointains, ni les souvenirs des belles acrobaties, ni, en désespoir de cause, l’évocation du papier peint, ne l’engageait au sommeil. Il ne partait pas sur l’aile de ce demi-rêve qui, à l’ordinaire, le menait si loin dans les pays aérés de la fantaisie pour le poser enfin sur les molles rives où l’on dort.