L'Égypte éternelle

Part 7

Chapter 73,701 wordsPublic domain

Aux premières étoiles, la mariée est amenée dans la maison de celui qui sera son maître. Un orchestre bruyant ouvre la marche, des danseurs improvisés exécutent au passage des gestes bizarres dont la lascivité n’a d’égale que la laideur. Des joueurs de bâton, parfois de simples jongleurs, amusent la foule et se joignent au cortège, sûrs d’avance qu’ils y gagneront au moins quelques piastres et un bon repas.

La future épouse est enfermée dans un antique carrosse, comme il ne s’en trouve plus qu’en Égypte, vieux débris de nos anciens véhicules de province, absolument grotesque d’aspect. La voiture est hermétiquement close au moyen d’épais cachemires tendus tout autour. Deux moricauds se tiennent sur le marchepied de l’arrière, à l’instar des valets de pied d’antan. Affublés de costumes de théâtre aux couleurs voyantes, ils ont pourtant gardé la coiffure nationale, le tarbouche d’un rouge vif seulement rehaussé par la splendeur d’un beau gland d’or. Ils exhibent de longs bas de soie blanche, mais comme pour eux le rêve de la chaussure est constitué par des souliers jaunes, tout cela forme un ensemble absolument simiesque et caricatural. De nombreux fiacres suivent, amenant à la fête les amis de la mariée. Des timbaliers à chameau ferment la marche.

A peine le carrosse est-il arrivé devant la porte de la demeure nuptiale, que le fiancé se précipite au-devant de celle qu’il ne connaît pas, et qui ce soir sera sa femme. Des buffles sont postés à l’entrée; sitôt la portière de la voiture ouverte, des sacrificateurs, d’un rapide coup de couteau, immolent les pauvres bêtes qui tombent dans une mare de sang, aux pieds de l’épouse.

Ici se place une coutume, barbare et touchante à la fois. Le fiancé doit enlever brutalement la jeune fille et la porter sans faiblesse jusqu’au premier étage, en enjambant, sans se salir, le ruisseau de sang qui inonde les abords de la demeure. De ce premier pas, fait sur cette rosée tiède et vermeille, leur amour sera plus puissant, de même que dans la façon dont il soulève le cher fardeau, l’épouse connaîtra la force de son époux.

Une fois à l’étage supérieur, la mariée est de nouveau livrée aux mains de femmes, et l’homme, qui n’a pas encore contemplé ses traits, revient se mêler aux invités mâles qui remplissent le rez-de-chaussée.

Là-haut, cependant, la fête commence, presque pareille à celle de la première nuit.

Vers une heure du matin, l’héroïne de la fête est enfin conduite dans la pièce où le trône nuptial a été préparé.

Sur une estrade où se dresse un dais superbe, des fauteuils de velours ont été placés. La jeune fille prend place sur celui de droite, et alors commence la distribution des cadeaux, que l’on étale à ses pieds en criant très fort le nom du donateur. Les cachemires sont lancés un à un devant l’épouse, les écrins s’amoncellent, et elle demeure impassible, blême sous le fard, glacée et tremblante à l’approche de l’heure terrible où l’époux inconnu va venir.

Et voici qu’éclatent les cris fatidiques: _El-Ariss_ (le marié!).

Les danseuses sont allées au-devant de lui; de leur pas rythmé elles le précédent en chantant et le conduisent enfin devant l’épouse rougissante.

Après une courte prière qu’il récite tourné vers la Mecque, le jeune homme s’avance et, d’un geste brusque, arrache le voile de la jeune femme. Ils boivent l’un après l’autre, au même verre, le sirop que leur tend la plus vieille esclave de la maison, et ils s’asseyent enfin sur leurs sièges respectifs.

Tout le monde se retire et ces deux êtres, mari et femme, demeurant en présence l’un de l’autre, s’ignorent encore complètement; il faut parfois plusieurs semaines pour rompre une barrière que tout autour d’eux rend infranchissable.

Ces coutumes qui, il y a peu de temps, semblaient immuables comme la couleur du ciel et la teinte des prairies, tendent aujourd’hui à disparaître à peu près complètement dans les villes. Une Égypte nouvelle est née qui, peu à peu, transforme les caractères et change les mœurs. Même dans les provinces, les habitudes anciennes se perdent. C’est ainsi qu’aux jours de noce le marié, avant d’entrer définitivement dans la maison où l’épouse l’attendait, était d’abord conduit à travers la ville puis à la mosquée. Il marchait gravement, les yeux baissés, entre deux amis qui présentaient à ses narines un énorme bouquet en forme de botte, meilleure façon d’éviter le mauvais œil. Devant eux la procession déroulait ses spirales à travers les rues ridiculement étroites. Sur deux rangs, une foule d’hommes précédait le fiancé, chacun tenant un cierge allumé et un bouquet de fleurs. Tout à fait en avant, des femmes du peuple portaient de pesants flambeaux d’argent couverts de bougies allumées, et ces femmes lançaient dans la nuit le fatidique _zarrout_, reste de la primitive Égypte.

Aujourd’hui, l’époux s’en va en automobile, tandis que ses compagnons tirent des pétards, effroi des promeneurs attardés. Les cérémonies d’antan ont disparu, comme tant d’autres, emportées par le progrès.

* * * * *

Le Caire moderne donne l’apparence d’une très grande ville où se rencontrent toutes les races, où se coudoient tous les types, où se parlent tous les idiomes. Partout les automobiles et les tramways circulent en tel nombre que les rues deviennent impraticables. La poussière aveuglante, les grincements des roues, les trompes, les sonnettes, les klaxons rendraient fous les passants les plus tranquilles.

Et partout, l’uniforme kaki met sa note originale. Les troupes de l’armée d’occupation montrent les figures les plus diverses, depuis le véritable Anglo-Saxon au teint de jeune fille, jusqu’au sauvage Thibétain rappelant les hommes de cire du musée Guimet, en passant par l’Hindou turbané et le nègre du Soudan. Les soldats! vraiment, on ne voit qu’eux, et durant la guerre l’Égypte, sans doute à cause de l’énorme trafic des Indes et des Dardanelles, donnait l’apparence d’une contrée toute proche du front. Comme le militaire anglais est largement rétribué et dépense tout son argent, le pays a fait, à ce moment, d’incontestables bénéfices. Les cafés innombrables, les brasseries, les pâtisseries où jamais le sucre ne manqua, regorgeaient de consommateurs, alors que les nôtres se montraient constamment vides. Ces soldats ne témoignèrent pas toujours d’une correction exemplaire. Certaine nuit de Noël, après avoir copieusement arrosé le repas du réveillon, ils se rendirent en bandes dans les quartiers indigènes et se livrèrent à de telles folies qu’on dut les mettre aux arrêts durant quarante jours, et les parquer comme des moutons dans un terrain vague, près de la gare, où les Arabes allaient les regarder comme des bêtes curieuses.

C’est peut-être la conduite de l’armée, pendant les dernières années de la guerre, qui a poussé la population, déjà fortement surexcitée, à prouver sa haine dans les émeutes qui ont jeté le trouble en Égypte. En réalité ces émeutes, dont on a fort peu parlé, dépassèrent en violence tout ce qu’il était possible de prévoir. Le chiffre des morts se monte à plus de six mille pour l’année 1920.

La révolution égyptienne, qui, sans doute, amènera l’indépendance de ce pays, a eu encore un résultat inattendu. Je veux parler de l’émancipation des femmes.

J’ai dit plus haut la vie des Égyptiennes de 1880 à 1890; elle ne différait guère de l’existence de celles de 1830. Maintenant, la transformation tient du miracle.

Plus d’eunuques! plus de servantes négresses accompagnant leurs maîtresses en visites ou dans la rue! L’Égyptienne se promène seule! L’hiver dernier, je fus surprise de voir monter à côté de moi, dans un train, une jeune femme fort élégante dont le manteau garni de fourrures ne rappelait que très vaguement la lourde _habara_ de ses aïeules. Son voile, guère plus épais que ma voilette, laissait parfaitement voir ses traits, d’ailleurs assez fins. Sitôt installée, elle entama la conversation. Je sus qu’elle était la femme d’un fonctionnaire établi dans la banlieue, et qu’elle venait au Caire faire ses courses tout comme moi.

Mon médecin me racontait le soir même son étonnement en voyant s’avancer vers lui devant l’Esbekieh, une de ses plus riches clientes qui, tranquillement, lui tendait la main sans aucune crainte. Un tel acte, il y a dix ans, eût suffi à ameuter les passants. Aujourd’hui, personne n’y prend garde.

Les Égyptiennes s’instruisent; elles parlent couramment les trois langues: arabe, française et anglaise. Plusieurs connaissent le turc. Le Caire a vu, cette année, sa première femme avocate, mais depuis longtemps les femmes professeurs sont nombreuses. Bien plus, douées d’une remarquable faculté d’éloquence, elles ont su grouper autour d’elles tout un clan de créatures ardemment militantes, et la Révolution égyptienne n’a pas d’adeptes plus ferventes. Elles n’ont pas craint de se livrer aux manifestations les plus dangereuses; quelques-unes même moururent superbement. Les journaux, les brochures sont pleins de leurs écrits, et la pétition à Lord Milner, signée des noms les plus connus de la société égyptienne, pourrait prendre place parmi les modèles du genre. Enfin, le Caire possède une Revue entièrement rédigée par des femmes, et je dois dire qu’elle ne le cède en rien aux revues d’Europe.

Les esclaves, comme les eunuques, ont disparu; les premières complètement. Les seconds existent aujourd’hui à de si rares et de si vieux exemplaires que ce n’est plus la peine de les citer. Il faut savoir, d’ailleurs, que l’eunuque, en Égypte, faisait partie intégrante de la demeure où le sort l’avait placé. Il était chéri à l’égal d’un parent commode et traité comme un serviteur de confiance. Il est aujourd’hui impossible de s’en procurer, même à prix d’or, la loi étant enfin parvenue à supprimer ce honteux commerce. Mais ceux qui se trouvent encore dans quelques familles, quoique libérés, préfèrent de beaucoup achever leurs jours près des maîtres chez lesquels ils ont grandi. On en rencontre encore quelques-uns dont les cheveux blancs accentuent davantage la teinte sombre du visage. Étrangement courbés et rabougris, ils semblent personnifier la dernière image de l’Égypte qui s’en va et qu’on ne reverra plus.

Les esclaves ont été remplacées, dans les grandes maisons, par les servantes grecques venues des Iles ou de Stamboul, et parlant le turc. Elles ne diffèrent guère des autres que par les traits du visage et la forme du corps. Les premières, choisies avec soin, étaient belles. Celles-ci, pour la plupart, se montrent laides, et presque toujours peu gracieuses. Chez les bourgeois, négresses et fellahas occupent l’emploi des filles du Djellab de l’autre siècle, Mercenaires, elles s’occupent de leurs fonctions avec d’autant plus de nonchalance que la loi, si longtemps injuste pour leurs aïeules, les favorise le plus souvent aux dépens du maître. Elles savent que la courbache ne les menace plus et qu’elles peuvent, selon leur gré, changer de foyer autant de fois qu’il leur plaira. Elles en abusent. Pour cela peut-être et pour d’autres choses encore, j’estime qu’il ne faut pas aller trop vite et vouloir faire de l’Égypte une nation européenne. Toute la poésie qui la pare disparaîtrait. Sans regretter les époques d’ignorance et de paresse, où l’âme des indigènes semblait endormie dans cette vie adéquate à la douceur incomparable d’un climat unique, je souhaiterais voir subsister encore quelques vestiges du grand passé. Et c’est pourquoi, si souvent, mes pas me portent, au Caire, vers les quartiers de la Citadelle où palpite encore, si vivante, l’âme du vieil Islam, l’âme magnifique de la capitale qui fut le royaume des Omar et des Touloun. Que m’importe si, débouchant de quelque venelle du voisinage, des gamins au corps bronzé accourent pieds nus, le crâne saillant sous le toupet coranique, et me poursuivant moitié furieux, moitié riant, au cri fatidique de: _Ya Nousrania! Ya nousrania!_ (Chrétienne! oh, chrétienne!) Je sais que je n’aurai que deux pas à faire pour me trouver dans une de ces demeures, purement indigènes pourtant, où de nobles femmes viendront, accueillantes, au-devant de moi pour me recevoir. Sous leurs voiles de lin, elles auront, à ma vue, le même sourire de bienvenue que les belles Turques parlant ma langue comme moi-même, ou que les petites fellahas dont je suis obligée d’adopter le mauvais arabe si je tiens à me faire entendre d’elles.

Car il est utile qu’on le sache, l’Égyptienne d’aujourd’hui, comme celle d’hier, comme celle des siècles passés, demeure essentiellement hospitalière.

Je défie les moins indulgentes parmi les autres femmes qui ont eu la bonne fortune d’être reçues dans un harem égyptien, de me contredire. Là-bas, l’hôtesse est réellement l’envoyée de Dieu. Même aux temps reculés où les Européennes restaient encore pour elles une manière de monstre dont elles ignoraient à peu près tout, les femmes d’Égypte ouvraient leur maison, offraient simplement le vivre et le lit à celles qui venaient, souvent ironiques, les regarder comme d’étranges oiseaux bons tout au plus à lisser leurs plumes. Toujours le meilleur divan, le plus beau lit, le verre le plus riche était pour l’étrangère dont on savait à peine le nom.

Afin que cette étrangère ne se sentît pas trop seule en terre lointaine, on multipliait les attentions, on cherchait des distractions, on augmentait le menu familial de quelque gourmandise appétissante.

Pour cela, on ne louera jamais assez l’hospitalité égyptienne. Ce que je viens de dire des femmes peut s’appliquer à la nation tout entière. Qu’on me cite un autre pays où le colon puisse s’installer si facilement, où l’indigène se montre plus serviable, plus généreux et plus ouvert!

De l’invité de marque, hôte respecté des princes, jusqu’au voyageur modeste appelé à visiter la terre des Pharaons, je ne sais personne qui ne garde un souvenir ému de son séjour. Pas un fonctionnaire venu du Septentrion pour occuper, sur les bords du Nil, un emploi quelconque, pas un curieux, pas un touriste ayant une fois parcouru l’Égypte qui, de tout son cœur, n’y souhaite encore retourner.

Ainsi les peuples se succèdent, les siècles passent et le vieux proverbe latin semble toujours vrai: «Qui a bu de l’eau du Nil, boira de l’eau du Nil.» Celui dont les yeux se laissèrent une fois charmer par la douceur apaisante d’un soir égyptien dans la campagne endormie, gardera à jamais le souvenir des terres heureuses où la vie s’écoule plus calme, où le ciel se montre plus limpide, l’air plus léger qu’en aucune autre contrée.

AU JARDIN DE GUISEH

Sommes-nous bien en Égypte? Fait-il partie du Caire, ce parc immense où les promeneurs, surpris et charmés, se croient transportés dans un jardin des pays d’Occident, beau parmi les plus beaux?

Ici, la nature, docile, a cédé devant la science et la patiente énergie humaine.

Sous les pioches et sous les râteaux, le sol s’est lentement transformé, les lacs se sont creusés, les forêts minuscules ont surgi triomphantes, apportant en pleine Afrique l’illusion exquise d’un coin d’Europe. Platanes, peupliers, lauriers, altéas, fusains, se rencontrent et se reconnaissent malgré le voisinage des autres essences qui les étonne. Les jardiniers habiles se sont en effet souvenus qu’ils se trouvaient au Caire, et pour cela ont laissé la flore indigène s’épanouir à l’aise sous le ciel natal.

Les sycomores, les flamboyants, les magnolias touffus, dressent leurs dômes de verdure, font de grands parasols d’ombre, raides et majestueux, abri préféré de tous les corbeaux et de toutes les corneilles... Sur les pelouses droites ou en pente, sur le velours gazonné des prairies artificielles, les pirèthres et les coléus pourpres, les euphorbes couleur de sang et les camélias aux teintes rosées étalent la gamme de leur feuillage et la gloire de leur floraison.

Les allées, spécialement affectées au passage, semblent préparées, dallées, lavées pour des pieds royaux! La mosaïque des bordures, courant en guirlandes de pierre, continue le tableau par ses enlacements multicolores; sous les dessins de granit et de basalte, se dresse la fleur hiératique, le lotus[21], maître des délices et dispensateur des enchantements. Et partout, sous les arbres et dans les allées, sur les pelouses et devant les lacs, la foule de promeneurs se presse, moins nombreuse à mesure que le ciel se couvre et que l’heure s’avance. Cependant que des singes poussent de petits cris aigus, les ours font leur métier d’ours et tournent lourdement dans les cages trop vastes pour eux. Ils ne semblent nullement dépaysés. Moins heureux, un lion non loin de là rugit de colère... Peu lui importe la largeur de sa cage et la vue des bambous qui la bordent... Sa fauve crinière se dresse, un tremblement furieux agite ses membres, il appelle de tout son instinct la libre jungle qui l’a vu naître et qu’il ne reverra plus.

[21] Le lotus était, sous les Pharaons, l’emblème de la haute et de la moyenne Égypte, tandis que le papyrus représentait le Delta.

La lionne, sa compagne, plus calme et plus douce, frôle en un balancement machinal et continu les barreaux de sa cage en attendant on ne sait quoi...

Les chats-tigres--toute une famille!--regardent de leurs prunelles méchantes et semblent guetter l’occasion, toujours vaine, de mordre quelqu’un. Ils grimpent à l’arbre qui pare leur demeure, et de là-haut, le poil hérissé, la langue humide, ils menacent encore, de la voix et du geste, leurs craintifs admirateurs.

L’antilope, de ses grands yeux tristes, fixe le passant. Tout, dans sa sveltesse de jolie bête traquée, crie le chagrin et la désespérance; elle rêve à ses forêts invisibles et pleure sur sa liberté perdue.

Un sanglier australien, plus laid que nature, grogne méchamment et aiguise ses défenses contre le fer des grilles, à peine séparé d’une hyène affreuse. A côté, des chacals graves et sveltes se trouvent heureux, ayant en abondance bon souper, bon gîte et... le reste! Et l’ichneumon, le malheureux, auquel jadis ce même peuple dressait des autels, glisse à notre approche, fuit dans sa tanière, honteux peut-être de sa misérable destinée.

Est-ce bien, hélas! cette même terre, ce même ciel, ce même Nil où ses aïeux, traités en puissances redoutables, étaient pieusement nourris par des femmes consacrées à leur culte et qui recevaient, après leur mort, les honneurs d’un sarcophage et d’une sépulture quasi royale? Est-ce bien l’ichneumon, adoré jadis dans l’antiquité pharaonique à l’égal des plus grandes divinités, ce pauvre rat d’aujourd’hui qui grelotte piteusement sur la paille de sa niche, entre une musaraigne puante et un renard étique? Les enfants, les gouvernantes revêches et les mamans complaisantes s’en inquiètent peu. Tout le monde regarde, tout le monde sourit, tout le monde est heureux.

Les gardiens, nègres ou fellahs, bénéficient de la satisfaction générale. Un vieux, à tête de Bédouin, la face réjouie sous son turban de gala, frileusement recroquevillé près de la cage des singes, sort de son burnous noir un bouquet d’herbes quelconques, où les feuilles ardentes d’un coléus coupées fraîchement servent d’ornement, et le tend d’un sourire engageant: pour le petit!... Et tandis que le bouquet, aux mains de l’enfant, va tout à l’heure servir à apprivoiser l’antilope ou la chèvre de Mongolie, la piastre qu’il rapporte permettra à l’homme de s’offrir une séance plus longue au café de l’avenue. Ce soir, quand les portes du jardin seront closes et les lampes allumées, il ira faire sa partie de tric-trac ou de dominos, la cigarette aux lèvres et la joie au cœur.

Le soleil pourtant se dérobe; de lourds nuages courent dans le ciel d’hiver; insensiblement les allées se dépeuplent. Une foule compacte où tous les costumes, toutes les races et tous les âges se confondent, encombre la sortie. C’est à qui appellera son chauffeur, à qui découvrira dans aristocratique cohue des torpedos, des limousines, et des montures, son cheval ou sa bicyclette.

Et voici qu’à l’intérieur du jardin où j’ai voulu venir une dernière fois revoir l’étang des lotus, un spectacle étrange et charmant m’arrête. Je demeure saisie devant le coup d’œil féerique qu’après tant de mois mes yeux croient revoir encore. C’est au coin d’une allée, devant un sycomore séculaire dont les feuilles, parmi le rouge vif du couchant, semblent toutes noires. Autour de moi, le soleil qui se prépare à disparaître allume des lueurs rougeâtres, pareilles à celles d’un monstrueux incendie. Dans ce flamboiement, tout à coup passe un nuage, et le bruit de centaines d’ailes palpitant dans l’air me force à regarder au-dessus de moi. Et c’est le miracle! Une nuée d’ibis blancs passe en vol serré et vient se poser sur l’arbre des ancêtres, dont le bois si longtemps servit à fabriquer ces cercueils de momies, où même les oiseaux trouvèrent place. Une par une, les bêtes sacrées se casent, se nichent parmi les branches, qu’elles couvrent bientôt du manteau immaculé de leurs ailes.

--C’est leur lit!--me dit un gardien, amusé par l’étonnement que je ne cherche pas à cacher. A deux pas les canards, eux aussi, se sont blottis entre les larges feuilles des nymphéas qui, comme un tapis magnifique, recouvrent les eaux dormantes. Sous la dernière caresse de l’astre, les plumes des volatiles prennent des teintes d’or et d’argent, tandis que, par places, se dressent, véritables fleurs de cire, les nénuphars, les lotus blancs et roses, formant comme autant de dômes parfumés, cachant sous leurs pétales les petites têtes légères, que le sommeil bientôt immobilise,

Toute l’Égypte, ce tableau dont je ne puis parvenir à m’arracher...

Il faut, pour me tirer de mon rêve, la voix rauque d’un garçon de café grec injuriant une femme indigène (de celles dont il ne faut point parler) attablée en compagnie d’un bey sous une des tonnelles bordant l’étang; elle a, dans une crise de colère, cassé la vaisselle du thé qu’on lui a servi. Le bey, prudent, s’est esquivé, payant les consommations mais point la casse. D’où la fureur du restaurateur. La femme répond aux insultes par des mots grossiers. La scène va finir au poste. Je fuis. Mon beau songe de tantôt s’est évanoui devant ce pitoyable colloque qui me ramène à la civilisation actuelle.

Sur la route, le soir descend. Un voile se déchire subitement, troué par places de vastes coins mauves, perdus dans la masse des nuages sombres. Là-bas, de l’autre côté du fleuve, la chaîne libyque s’étale, le Mokattam se dessine, estompé d’ombres très douces, parmi lesquelles la Citadelle découpe ses minarets dont la silhouette monte, fine et droite, dans le paysage crépusculaire...

Et soudain, tandis que je contemple une dernière fois ces lieux, où peut-être je ne reviendrai plus, de ma mémoire fidèle remontent en foule les souvenirs qui se rattachent à l’emplacement où je me trouve.

C’est ici, au milieu de ce jardin que se dressait, il y a un demi-siècle, le palais d’Ismaïl-Pacha surnommé le Moffeteche. Ami du vice-roi, son glorieux homonyme, conseiller intime de la cour, enrichi par les faveurs khédiviales, il perdit la tête au point de vouloir dépasser son souverain par sa magnificence et sa prodigalité. Ses esclaves eurent des robes tissées d’or et d’argent, et les talons de leurs mules exhibèrent des sertissures de brillants et de perles.