L'Égypte éternelle

Part 6

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Un autre art, qui tout doucement achève sa course, est celui du potier. Jadis, l’Égyptien, fidèle aux pratiques de ses pères, englobait dans le même dédain méprisant tout ustensile de fabrication européenne. Dans chaque ville, dans chaque bourgade un peu importante, les fabriques de poteries représentaient une industrie aussi puissante que lucrative. Gargoulettes, bols, cruches et amphores sortaient des mains indigènes et l’on ne pouvait guère parcourir la banlieue de n’importe quelle cité sans voir, alignés par terre et séchant au soleil, les produits que les mains habiles de l’ouvrier égyptien venaient de tirer de la glaise. Maintenant, pour se représenter le travail de ce potier chanté tour à tour par les Grecs, les Romains, les Arabes et les Franghis d’un autre âge, il faut aller jusque dans la Haute-Égypte, à Keneh. De cette ville sortent chaque jour, par centaines, les immenses _ballass_ que les femmes de là-bas emploient pour aller puiser l’eau du fleuve et qu’elles portent, du même geste gracieux que jadis eurent les suivantes de Thermontis et les filles de Jethro.

De Keneh aussi partent les innombrables _goulla_[15], gargoulettes destinées à rafraîchir l’eau, alors que les Européens n’avaient pas encore installé en Égypte les machines à glace. Cette glace, le moindre fellah peut se l’offrir aujourd’hui pour une somme infime; seuls, les pauvres recourent aux moyens préconisés autrefois.

[15] Nos pères, venus en Égypte avant le XVIIIe siècle, les nommaient _bardaques_.

Cependant, quelques maisons, restées réfractaires aux usages étrangers, montrent encore avec orgueil, sur le rebord intérieur des fenêtres à la mode ancienne, le grand plateau de faïence arabe sur lequel s’alignent les gargoulettes emplies d’eau fraîche et au goulot desquelles chacun vient boire à son tour.

C’est pour ces fervents des habitudes ancestrales, que, chaque jour, les habitants de Keneh chargent les chalands, qui tout doucement glissent sur le fleuve apportant dans les villes les montagnes d’amphores et de vases, et que l’on voit passer de loin en loin sur le grand Nil, gardien des choses immuables et des paysages de légende.

Pourtant, assis sur ses talons et tournant entre ses doigts minces l’argile limoneuse, le potier, guère plus vêtu que les contemporains du roi Menephta, regarde avec mélancolie diminuer peu à peu le nombre des barques qui portent sa fortune. Ses yeux n’ont point de colère, mais une sourde rancune lui vient à la vue des femmes de son pays qui, même ici sur cette rive du Saïd si éloignée du Delta, commencent de trahir la coutume des aïeules et remplacent peu à peu la gracieuse cruche de la contrée, par l’affreux bidon de pétrole, plus solide et moins difficile à remplir.

L’ÉGYPTIENNE D’AUTREFOIS ET CELLE D’AUJOURD’HUI

Bien loin de suivre les traces de ses sœurs antiques les Nitocris, les Arsinoé, les Bérénice, les Cléopâtre dont les intrigues bouleversèrent le monde, l’Égyptienne n’était, il y a quelques années, aux yeux de l’époux, qu’un objet de luxe. Aujourd’hui encore, dès que le mari se trouve assez haut placé dans l’échelle sociale pour que le femme puisse demeurer chez elle, qu’il gagne trois cents piastres ou cinquante livres, l’épouse cesse de s’appeler Fatma ou Zénab ou Zohra; même pour lui elle est _Hanem_[16]: mal en prendra au pauvre époux s’il l’oublie... Un soir de Ramadan, quelques bourgeoises de province discutaient, devant moi, sur le plus ou moins de mérite des maris de leurs amies; on vint à nommer l’un d’eux, brave petit employé de Moudirieh[17], que je connaissais pour un homme fort aimable, et qui me semblait rendre sa femme parfaitement heureuse. Ce n’était pas l’avis de ces dames.

[16] Ce mot désigne à la fois la dame et la demoiselle.

[17] Chef-lieu.

--Figure-toi, ma sœur,--disait l’une d’elles, il la respecte si peu, la pauvre, il l’appelle par son nom... (_sic_)

Donc, sitôt qu’elle est Hanem, la petite femme sent le besoin de trôner et d’imiter la grande dame. Ne pouvant s’entourer d’esclaves blanches ou noires, d’amies haut placées ou de visiteuses de marque, elle ouvre sa porte à toutes les créatures inférieures que l’appât d’un bon repas ou d’une soirée tiède attire chez elle.

Elles sont légion, ces sangsues de harems... exercent tous les métiers... savent toutes les histoires... chantent toutes les chansons. Selon le milieu, l’âge, la beauté, la vertu ou la fortune de celle qui les héberge, elles seront timorées ou impudiques, lascives ou chastes, tristes ou gaies, bavardes ou silencieuses, croyantes ou ironiques. Ce sont elles qui s’entremettent pour raccommoder les membres d’une famille divisée momentanément par des raisons d’intérêt. Elles savent que le fils du pacha d’en face a aperçu la femme ou la fille de la maison par quelque fenêtre mal fermée, et qu’il meurt d’amour... Elles procurent à la veuve inconsolable les remèdes qui sèchent les larmes et ravivent les yeux... connaissent les plantes salutaires et les pommades infaillibles, les boutiques où tout se vend à bas prix, et les échoppes mal famées où le rebouteur opère.

Elles excellent encore à amener le rire sur les lèvres de ces désœuvrées que tout lasse et qui ne comprennent pas que leur plus grand ennui leur vient d’elles-mêmes, de leur vie oisive à laquelle elles n’ont point su donner un but, ni créer une occupation. Alors, n’est-ce pas, la bouffonne est toute trouvée... Quelques hommes n’ignorent point ces choses, et bâillant eux-mêmes éternellement, ils se plaisent aux pasquinades des mercenaires qu’ils entretiennent sans qu’il y paraisse. Mais, Dieu merci, tous les Égyptiens ne sont point comme eux, et la plupart ne sauront jamais de quelle fange, de quelles obscénités les parasites souillent les oreilles de leurs filles, ou les yeux de leurs femmes.

Parmi la nouvelle génération, beaucoup d’Égyptiennes élevées dans les écoles européennes ont puisé, à la fréquentation de leurs compagnes, des idées progressistes dont la famille et la direction de leur ménage se ressentent, pour le plus grand bien du mari qui, s’il est intelligent, favorise les dispositions de sa jeune épouse au lieu de les étouffer, ce qui arrive trop fréquemment. Combien de musulmanes, dirigées selon les principes de nos femmes européennes, bien décidées à garder nos coutumes, se sont vues brutalement reléguées au rang d’esclaves ou de concubines le lendemain du mariage, par un mari incapable d’apprécier leur finesse et le bon vouloir de leurs efforts. La raison en est simple: les musulmans ont, jusqu’à ce jour, vécu dans une indépendance absolue dans leur harem; tandis que Madame, coquette, fume ou cherche des distractions en compagnie d’autres femmes dans le mystère du gynécée, Monsieur reçoit ses amis dans le _mandara_, ou court les drôlesses, quand il ne fréquente pas les tripots ou les brasseries. La vie de l’un et de l’autre a deux parts distinctes: ils ne se rejoignent guère que pour dormir, à condition pourtant que Madame ne donne pas l’hospitalité à des amies, auquel cas Monsieur est relégué dans une pièce du rez-de-chaussée où on lui bâcle un lit tant bien que mal sur quelque divan, à moins qu’il ne préfère rester dehors et passer sa nuit chez des camarades. L’indigène de toutes les classes montre une facilité déplorable à dormir n’importe où. Il n’est pas rare de voir la chambre à coucher délaissée pour une autre plus fraîche ou plus chaude, selon la saison, et cela sans qu’aucun des meubles qui la composent en soit enlevé. Un matelas, deux coussins longs et plats, une moustiquaire fixée par quatre cordons, au salon, dans un corridor, dans l’antichambre, et voilà le lit installé... Même opération pour la salle à manger. A l’heure des repas, l’esclave préposée au service de la table se présente, portant sur sa tête un immense plateau que l’on place soit sur un guéridon microscopique servant de trépied au plateau, soit à terre tout simplement. La fantaisie des convives décide. Il arrive que le repas se prenne successivement, en une semaine, dans toutes les pièces de la maison, selon le caprice des maîtres du logis à l’heure où on les sert.

Avec de tels usages, nos mœurs à nous paraissent dures, dans leur immuable régularité. Pour les hommes habitués à vivre uniquement d’après leurs désirs, la petite fiancée de l’autre siècle est l’oiseau rêvé dont ils souhaitent peupler la cage de leur maison, car avec une femme tant soit peu civilisée mille détails inaperçus se révèlent, mille indices se déclarent, perturbateurs de la belle indépendance maritale. A la femme nouvelle à laquelle on a parlé du mariage tel qu’il se pratique en pays chrétien, à celle qui a fréquenté nos maisons et lu nos livres, un monde inconnu s’est ouvert dans lequel elle souhaite s’élancer à son tour et entraîner le compagnon de sa vie. Écœurée par les histoires scabreuses des parasites, blessée par la promiscuité débordante des femmes qui l’entourent, elle souhaite vivre avec son mari, partager ses connaissances, ses soucis et ses joies; pour cela, elle redoute le _mandara_ où des amis, souvent mauvais conseillers ou compagnons de mystérieuses débauches, le retiennent loin d’elle et exercent sur lui une néfaste influence. Si une de ces femmes rencontre un homme nourri des mêmes idées, c’est la famille constituée, le ménage heureux et l’avenir paisible parmi de petits êtres qui, devenus grands, rêveront une Égypte régénérée et travailleront ensemble à sa transformation. Mais si la jeune fille, sagement modernisée, échoit pour son malheur à quelque fils de famille aux idées anciennes et au fanatisme farouche, c’est le recul le plus profond dans l’ignorance et dans le vice, car à celle qui n’a eu qu’un commencement de civilisation, le mariage tel qu’il a été compris jusqu’ici par les hommes indigènes, n’est qu’une porte largement ouverte sur la débauche inconnue. Traitée en courtisane, l’épouse à laquelle on n’a inculqué que de vagues principes de morale a vite fait de s’en affranchir. Son mari la délaisse, vite les amies la consolent. Des danseuses sont louées à prix d’or pour venir charmer ses heures de solitude par leurs poses lascives, et leurs chansons voluptueuses, que la maîtresse du logis ne dédaigne point d’accompagner sur le _oûd_[18] ou la _darabouka_[19].

[18] Sorte de harpe que l’on pose sur les genoux.

[19] Espèce de tambour à long col de terre.

Pas un mariage, pas une naissance, pas une circoncision sans le secours des vierges folles, dont les chants amoureux et les danses impudiques font la joie des enfants, des jeunes filles et des vieilles femmes.

Il faut les avoir vues, omnipotentes, souveraines, traiter les maîtresses de maison avec une familiarité si grande que je défie quiconque n’est point né dans ce milieu de n’en être point choqué. Il faut les voir, quémandeuses insatiables, mendier pour ainsi dire quelques guinées ou quelques piastres en plus de la somme convenue...--Ce sont elles qui ouvrent la marche de la solennelle procession que l’on fait faire à la jeune épouse avant de l’asseoir sur le trône où l’époux doit la rejoindre.

Je veux bien admettre, avec quelques indigènes, que toutes les almées et guawazi ne soient pas des courtisanes... Mais les autres? les danseuses, par exemple, où les prend-on?... quel semblant de moralité leur demande-t-on? où dansèrent-elles la veille, où danseront-elles demain?... Et ce sont ces femmes aux poses lascives, aux propos légers, dont la femme égyptienne de moyenne classe fait son habituelle société.

Il y a vingt ans, un décret qui fit le désespoir de la jeunesse masculine interdit aux danseuses de se montrer au dehors, cafés, lieux de plaisir, places publiques, autrement qu’en robe montante et longue. Le maillot transparent fut, d’office, rigoureusement prohibé. La foire de Tantah en demeura endeuillée. Impossible d’apprécier maintenant les mouvements de vagues, les ondulations savantes des poitrines et des abdomens.

Mais ce que l’on a jugé indécent pour les jeunes mâles, suffisamment renseignés pourtant, on le tolère dans les familles. Et voici que les petites sœurs peuvent contempler, de leurs yeux purs d’innocentes, ce que les grands frères ne doivent plus voir. Une fois de plus, la loi a montré, par cet exemple, la grandeur incommensurable de sa toute-puissante absurdité. La vertu des jeunes Égyptiens n’avait, je crois, plus grand’chose à perdre à un spectacle qui les amusait peut-être, sans trop les corrompre; celle de leurs femmes et de leurs sœurs avait tout à gagner, au contraire, à se le voir prohiber.

Encore si ce n’était qu’aux cérémonies de gala! Mais il arrive trop souvent que des femmes riches, oisives, que les maris délaissent (et c’est, hélas! le plus grand nombre) font appel aux mérites des danseuses pour calmer leur fièvre d’ennui, apaiser leurs nerfs de neurasthéniques volontaires.

Et c’est, dans le mystère des soirs, la résurrection des gestes antiques: le _oûd_ grince, le kanoun gémit et la _darabouka_, à petits coups précipités qui semblent le battement même de leurs cœurs affolés, sème la démence aux sens de ces créatures que la claustration étiole et que la solitude pervertit. Ces séances musicales se nomment des _alatieh_.

Pendant ce temps les enfants, livrés aux mercenaires, dépérissent ou meurent; les domestiques, point surveillés, glissent à un gaspillage éhonté: c’est le coulage dans toute son étendue.

Les fillettes et les petits garçons, auxquels leur jeune âge permet encore l’accès des harems amis, les futurs hommes de ce beau pays d’Égypte, laissent leurs regards se souiller de visions qui n’ont pas même la beauté pour excuse. Dans l’antiquité grecque ou latine, l’esthétique sauvait tout, et par la grandeur souveraine d’un geste, par la grâce chaste d’une attitude, l’impudeur cessait d’être. Le nu régnait dans son impérissable splendeur et l’enfant qui se laissait ravir par la majestueuse pureté des formes, plus tard devenu homme, avait si bien gravé leurs délicieuses images dans son cerveau que, par une sorte d’éclosion lente, un beau jour, sous ses doigts ou son pinceau, dans le marbre ou sur la toile, le chef-d’œuvre naissait, inconsciemment créé par le souvenir des charmes entrevus.

Ici, rien de pareil. L’accoutrement est grotesque, les formes avachies, les masques mal fardés sont souvent d’une repoussante laideur.

Je ne sais où l’on exhibe les jeunes danseuses, mais je n’en ai, pour ma part, vu que de fanées.

Rien n’excuse la vulgarité dans le plaisir. Si une pauvre fellaha, ayant peiné vingt ans au dur labeur de la terre et aux soins de la famille, semble intéressante au point que la déformation de son être donne la preuve même de sa vaillance, il n’en est pas de même d’étrangères payées pour divertir un public.

Les enfants sont élevés dans le mépris le plus absolu du goût et de la beauté. A dix ans, une fillette indigène depuis longtemps n’ignore plus rien, et de ses lèvres vermeilles, qu’aucun cosmétique n’a encore flétries, sortent des paroles qui font penser à la jolie princesse du conte de Perrault:

«Or, voici que la fée ayant parlé, il advint que la petite princesse aux yeux de lumière ouvrit la bouche, et tout aussitôt s’en échappèrent de fort vilains crapauds qui répandaient tout alentour une odeur nauséabonde.»

Il faudrait si peu, pourtant, pour faire de ces enfants, naturellement appliquées et réfléchies, de vraies femmes, capables d’aider, de toute la sève de leur jeune corps, de toute la bonté de leur cœur, au développement de la race future, à la richesse encore ignorée de cette Égypte de demain qui, avec un peu d’efforts et de volonté, pourrait devenir si grande et si belle qu’on oublierait son passé de gloire, pour ne plus voir que son avenir de bien-être et de splendeur.

* * * * *

Avec la fellaha tout change; ici, plus de harem, plus de voiles; la vie libre au soleil joyeux, aux côtés de l’homme que la femme aide de toutes ses forces et de tout son amour. Qu’il soit cultivateur, comme ses ancêtres, ou marchand d’oranges et de dattes aux marchés des villes, le fellah garde sa compagne auprès de lui, et l’expérience prouve qu’il ne fait point une si mauvaise affaire. Nulle autre marchande n’est plus habile à gonfler un poulet trop maigre, ou à glisser des légumes avariés dans une corbeille de beaux produits tentant l’acheteur. Nulle mieux qu’elle ne vient à bout des calculs les plus compliqués, et cela sans leçons d’aucune sorte, d’un seul geste de ses doigts minces et de sa tête brune. Nulle enfin n’est plus vaillante, plus rapace, dure à la souffrance comme à la misère. J’ai vu, il y a quelques années, une laitière de vingt ans qui, prise des douleurs de l’enfantement dans mon escalier, mit au monde un très robuste garçon avant que j’aie eu le temps de la faire transporter dans la maison. Les domestiques l’ayant enfin installée sur un divan, je m’occupai à rassembler quelques objets de layette à l’intention du bébé; le temps de fouiller dans les armoires, la mère et l’enfant avaient disparu. La malheureuse s’était contentée de rouler dans sa _abaya_[20] le nouveau-né puis, reprenant sur sa tête la corbeille plate remplie de cruches de lait, elle était tranquillement retournée à son village distant de trois kilomètres. Le lendemain elle revenait, à peine un peu plus pâle et très égayée de ma surprise. Cet exemple n’est point rare.

[20] Sorte de drap de coton sombre dans lequel la fellaha s’enveloppe toute.

L’homme, au contraire de ce qu’on voit dans des familles européennes, est ici plus religieux et plus pratiquant que la femme. Faisant ponctuellement les cinq ablutions journalières, avant les prières, il garde donc une relative propreté. La femme ne priant guère avant la vieillesse, se contente du bain obligatoire à toute musulmane, une fois par mois.

La femme égyptienne est rarement jolie, mais elle demeure quand même fort séduisante dans sa jeunesse, grâce à la splendeur admirable de ses formes, d’une impeccable statuaire, grâce à la beauté de ses yeux très noirs et très grands, à la blancheur nacrée de ses dents, véritables perles. Ses membres mêmes réalisent une inimitable perfection de dessin; la plus rude travailleuse conserve des pieds et des mains que plus d’une mondaine envierait. Les épaules et la gorge demeurent, jusqu’à la vingtième année, d’un modèle unique, que la teinte bistrée de la peau patine d’un bronze clair, tout à fait agréable pour des yeux d’artiste. Mais cette aurore n’a pas de midi; au premier enfant, l’Égyptienne du peuple perd à la fois ses formes et sa grâce pour toujours. A trente ans, presque toutes sont déjà flétries, et rien chez elles ne subsiste plus des charmes de la jeunesse passée.

La femme des bords du Nil se montre superstitieuse. Les croisements nombreux avec les nègres, fétichistes mal convertis, ont mis en sa race un peu de toutes les pratiques du continent noir. Elle couvre ses enfants d’amulettes, de pièces de monnaie et de prières cousues dans des sacs de cuir. Elle se soumet elle-même à toutes sortes de coutumes absolument païennes, mais se croit très fervente musulmane à la condition de faire le Ramadan et de répéter à tout propos la formule de l’Islam: _La Illah-illa-Allah Mohamed Rassoul Allah!_ (Dieu seul est Dieu et Mohamed est son prophète!) A part cela, elle ignore tout de sa religion et ne s’en inquiète pas autrement. Quelques-unes, parvenues à l’âge où elles cessent d’exister pour l’homme, deviennent subitement dévotes, apprennent à prier selon les rites, font le pèlerinage de la Mecque et meurent en laissant à leur famille le souvenir d’une sainte longtemps méconnue.

Il est, en effet, curieux de voir ce que la polygamie et la soumission de tant de femmes à un seul homme ont fait de l’âme féminine dans ce pays. La femme ne vit que pour l’homme; du jour où elle est sûre de ne plus compter pour lui, toute velléité de coquetterie disparaît d’elle. Tandis que les femmes de cinquante ans sont, chez nous, bien plus désireuses de plaire que les jeunes filles et ne négligent rien pour parvenir à ce but, ici, la femme qui se sait vieille, coupe ses cheveux, cesse de se farder et renonce à toute espèce d’ornements. En revanche, elle porte avec la même indifférence des galabiehs roses, bleues ou vertes: la couleur n’a pas d’âge au pays des Pharaons. Mais elle teint ses cheveux au henné, car les cheveux blancs sont en abomination dans tout l’Orient. Seuls, les hommes laissent la nature agir sur leurs cheveux, ou sur leur barbe. Et par une bizarre coutume, on trouverait aussi ridicule un vieillard qui se teindrait, qu’une vieille femme qui ne se teindrait pas.

L’Égyptienne devient une aïeule particulièrement tendre; ayant renoncé pour son compte à toute coquetterie, elle reporte sur ses petits-enfants toute la tendresse de son cœur, toutes les forces encore vivaces de son être. Elle garde sur ses fils une certaine autorité, et gouverne toujours dans la maison de ses brus. La belle-mère ici est toute-puissante.

Le mariage, en Égypte, ne ressemble à aucune autre cérémonie connue. C’est, pour la femme européenne admise à assister à des noces musulmanes pour la première fois, une suite ininterrompue d’étonnements.

Contrairement à l’usage européen, la cérémonie se fait en deux fois.

Le premier soir, appelé _Leilt-el-Henna_ (la nuit du henné), la fête se donne chez le père de la mariée. Sitôt le soleil couché, les lustres s’allument. Devant la demeure, des mâts supportant de multiples oriflammes ont été dressés. Dans tout le parcours de la rue, de longues cordes soutiennent les larges lanternes, qui font un coin de lumière et de gaieté dans l’obscurité environnante. A la porte, impassibles et raides dans leur stambouline de gala, les eunuques noirs reçoivent les invités. Les hommes sont introduits dans le _mandarah_ et les femmes conduites aux appartements du premier étage par un escalier spécial, car ici moins que jamais les sexes ne doivent être confondus. Sur des bancs plus que rudimentaires, un orchestre composé de musiciens indigènes exécute la _Marche Khédiviale_, la _Marseillaise_ ou l’_Hymne grec_, joués avec une impartialité touchante à chaque arrivant, selon sa nationalité.

Au premier étage la mariée de demain attend, patiente et résignée, les compliments de ses amies auxquelles l’étiquette turque l’empêche absolument de répondre. Pâlie par une matinée de supplices: bain prolongé, massage, épilage, teinture des mains et des pieds passés au henné, il lui a fallu encore subir la torture d’une coiffure compliquée, les apprêts d’une interminable toilette. C’est pour ce jour que sont réservés la robe blanche de mode européenne et le traditionnel bouquet de fleurs d’oranger, d’importation récente au pays des Pharaons. Enfin, peinte, fardée, vêtue d’étoffes somptueuses, couverte de parfums coûteux, elle est prête.

Alors commence la procession, de coutume ancestrale, que l’Égypte musulmane a prise à l’Égypte des premiers chrétiens. Des petites filles vêtues de blanc ouvrent la marche, immédiatement suivies d’adolescentes et de jeunes filles, portant de longs cierges et des fleurs. La fiancée vient la dernière, appuyée aux bras de ses sœurs ou de ses plus intimes amies.

La mère du futur et celle de la mariée suivent le cortège, en jetant des grains de sel au passage pour éloigner les mauvais esprits, tandis que dans des cassolettes fumantes les esclaves de la maison répandent à profusion l’encens et la myrrhe, sur la tête de l’enfant qui demain sera femme.

La procession se déroule dans toutes les pièces de la maison, au son de la _darabouka_ que les almées agitent furieusement, accompagnant leur musique de chants et de pas rythmés.

Les femmes poussent le _zarrout_, sorte de hululement impossible à imiter pour des lèvres européennes. Enfin, la fiancée est assise. Les danses commencent. La fête se prolonge jusqu’à l’aube, et l’on se donne rendez-vous pour le lendemain au domicile de l’époux.

La cérémonie de ce jour a nom: _Leilt-el-Doukhla_ (la nuit de l’entrée).