L'Égypte éternelle

Part 5

Chapter 53,630 wordsPublic domain

C’est sur cette pensée que je prends congé de mes nouveaux amis qui, à toute force, veulent me garder encore. Au sortir de l’église, nous avons une véritable escorte. La vieille Agnès, sous ses voiles, garde l’apparence d’une matrone des premiers temps chrétiens. Elle a un bon sourire placide, des gestes calmes et trouve, pour faire accepter son offre, un regard si engageant que nous devons entrer dans la hutte et prendre le café traditionnel. Près de la porte, deux hommes, accroupis devant une table basse, jouent gravement aux dominos; un vieillard file la quenouille et des femmes, près d’eux, cousent des petites robes d’enfant. Un lac en miniature s’étend et vient mourir devant les pauvres demeures. De grandes oies blanches nagent sur ces eaux, pareilles à des cygnes, tandis qu’un vol de colombes passe au ras des flots. Au loin, sur l’autre rive, les blés à perte de vue mettent l’espoir de la récolte prochaine en la splendeur de leur tapis couleur d’émeraude... de grands palmiers font un bouquet sombre que le vent du soir agite très doucement. Une paix profonde émane de ces choses et de ces gens. Je ne vois plus la saleté ni la misère qui m’entourent. Seule m’apparaît la sagesse profonde de ces humbles qui me regardent et qui, si près de nos agitations, accomplissent doucement, et le cœur satisfait, les mêmes phases des mêmes destins, de père en fils et d’âge en âge.

Si le fellah égyptien, qu’il demeure chrétien ou musulman, ne semble au premier abord qu’un même homme, de par l’attitude ou le costume, plus fort encore semble le rapprochement parmi les hommes des classes plus élevées. Dans les villes, chaque jour le lien se fait plus complet. Chaque province contenant un assez grand nombre de Coptes envoie un des siens représenter le parti à l’Assemblée législative. La délégation mandée en Europe pour expliquer la situation du pays et réclamer l’indépendance de l’Égypte comptait un Copte.

Il est à remarquer que la Haute-Égypte en renferme davantage, sans doute parce que la conquête musulmane s’y étendit tardivement et avec plus de difficultés. Au temps où les Européens n’avaient pas encore installé leurs colonies en terre égyptienne, les Coptes seuls y maintenaient le christianisme et leurs églises s’ouvraient à tous les cultes chrétiens. C’est ainsi que, même à l’heure actuelle, leur cathédrale du Caire possède plusieurs chapelles, dont chacune est consacrée à un rite différent, parmi les innombrables schismes qui désolèrent l’Église orientale.

Les Abyssins y ont leur autel où, à leur passage dans la Capitale, ils viennent en grande pompe entendre le saint office.

Le patriarche dirige, non sans peine, tous ces fidèles venus d’un peu partout rendre hommage à quelque saint ou martyr de leur race, ignoré du reste du monde.

Mais pour des yeux d’artiste, l’immense basilique où, journellement, montent vers le ciel des prières dans toutes les langues, faisant résonner les voûtes des accents les plus barbares, ne vaut pas la moindre de ces humbles maisons du Seigneur que les premiers chrétiens de Fostat semèrent sur la ville comme autant de fleurs. Elles ont nom Sainte-Marie, Saint-Georges, Sainte-Barbe et recèlent encore, dans leur étroite enceinte, plus d’un joyau de la période byzantine. Il faut aller à leur découverte, car rien ne les indique au passant indifférent. C’est là-bas au fond du vieux Caire, parmi des demeures ayant gardé toute la poésie orientale, qu’elles dressent leurs murs vétustes et leurs colonnes étranges. Parmi ces fûts de granit et de porphyre auxquels l’usure a enlevé tout éclat, on retrouve plus d’un pilier ayant jadis appartenu à quelque temple d’Isis, d’Athor, d’Osiris ou de Phtah (Vulcain égyptien). Si les pierres ont une âme, celles-ci du moins ne doivent point se montrer trop affligées de se trouver là, car si les prières diffèrent, la langue demeure la seule qui se rapproche encore un peu de l’idiome d’autrefois. Les rites rappellent, à s’y méprendre, ceux que les prêtres égyptiens perpétrèrent à travers les âges. C’est aussi la même soumission, la même ardente foi qui, devant les icônes des trois saintes (sainte Dimiana, sainte Barbara, sainte Juliana), fait courber les fronts et ployer les genoux des fidèles de ce lieu. Les ancêtres pourraient revenir, ils ne seraient point surpris. Ils retrouveraient les visages graves, les grands yeux sombres, les membres souples de ceux qui continuent leur race; de même qu’à certaines fêtes ils reconnaîtraient dans les mouvements du prêtre et les accompagnements du cistre et des cymbales, les mêmes gestes, les mêmes cadences, les mêmes sons qui firent autrefois la joie de leurs yeux et le plaisir de leurs oreilles. Ils goûteraient encore cette volupté profonde qui consistait, pour les Égyptiens, dans l’obscurité et la fraîcheur de leurs temples, sans doute parce qu’elles les reposaient de l’accablante chaleur pesant sur la ville.

C’est au vieux Caire que les Pères franciscains établirent leur première église, englobée dans un amas de maisons. On leur doit aussi le premier cimetière européen, où dorment encore tant de nos compatriotes. La légende veut que saint François lui-même ait béni ces lieux, qu’il visita vers la fin du XVIe siècle.

De la primitive église, il ne reste guère que l’autel, à demi en ruines et mal défendu par les minces grilles apposées depuis. Vers 1838 les Franciscains quittèrent ces lieux pour aller s’installer au Mousky, où ils résident encore. La paroisse qu’ils desservent demeura longtemps la seule fréquentée par la colonie européenne. Aujourd’hui même, les catholiques italiens n’en connaissent point d’autre.

Le cimetière «français», comme le nomment encore les habitants de l’antique Babylone, resta donc au début celui des religieux de Saint-François. Au moment de la fameuse peste qui décima la population du Caire, nos malheureux compatriotes ne furent point épargnés et le modeste enclos, si abandonné à l’heure présente, recueillit leurs dépouilles mortelles.

C’est là que, durant plusieurs années, j’ai pu voir, à chaque printemps, la dévastation accomplir un peu plus son œuvre, maintenant complète. En ce coin ignoré de la plupart des Français d’Égypte, repose cependant parmi tant d’autres Mme Félix Mangin, femme du célèbre historien et fille de Louis Caffe, ce Caffe chez lequel séjourna Chateaubriand durant son séjour au Caire. Près d’elle, terrifiante vision, on pouvait voir encore, en 1919, raidi dans la pose du dernier moment, le corps de Mme Marie Clot, femme de Clot-bey auquel on doit le plus magnifique travail sur l’Égypte, et qui fonda la première école de médecine du Caire. Couchés côte à côte, afin sans doute qu’ils tiennent moins de place, on apercevait encore les squelettes de ce qui fut Palmyre Gault, Busco le saint-simonien, la générale de Sequerra et tant d’autres qui, à mesure que leurs propres sépulcres s’écroulaient, étaient rassemblés en un macabre et pitoyable voisinage. Sur tout cela, le soleil d’avril mettait le flamboiement de sa lumière, et un acacia fleuri laissait tomber ses petites houppes parfumées, comme l’ultime hommage de la nature à ces morts que personne, à présent, ne connaît plus.

L’humble gardienne du cimetière,--une Copte qui depuis des années vit dans le quartier--a fini par installer son lit dans ce qui fut le tombeau de Mme de Sequerra. A ceux qui s’en étonnent et lui demandent si elle n’a pas de frayeur de dormir là, elle répond: «Pourquoi craindrais-je le voisinage des pauvres défunts?... Ils ne font de mal à personne, les vivants sont autrement redoutables.» Et sitôt les visiteurs partis, elle reprend sa quenouille abandonnée ou sa lessive interrompue.

J’ai parlé longuement, dans les _Promenades à travers le Caire_, de ce cimetière, et donné les épitaphes copiées par moi en 1904. Alors, les monuments demeuraient intacts, c’est seulement depuis dix ans que les tombes ont commencé de s’effriter. Tout cela, construit en briques crues, est enfin tombé en poussière.

PETITS MÉTIERS D’ÉGYPTE

Les tisserands entrevus à l’Exposition agricole du Caire m’avaient donné le désir d’aller les regarder travailler dans le foyer même de leur industrie.

Je me rendis donc à Méhallet[7], par un de ces radieux matins dont l’Égypte offre si souvent l’inappréciable douceur.

[7] Mehallet-el-Kebir, ville de la province de Garbieh.

Quarante minutes de chemin de fer séparent Méhallet de Tantah. C’est, durant le temps si court du voyage, l’éternel panorama de la Basse-Égypte, grasse et fertile à souhait, avec ses plaines d’un vert pâle, son horizon sans bornes, immensité couleur d’émeraude que le ciel de mars, d’une transparente pureté, fait plus éclatante, à l’œil ravi du voyageur. De loin en loin, de minces bouquets de mimosas et de lentisques; par places, au bord de quelque canal, un saule pleureur dont les branches, déjà, se couvrent de verdure légère, véritable dentelle dont les fils sont de minces feuilles, qui se penchent doucement vers l’eau lumineuse.

Les gamouss paisibles[8] vont de leur pas grave vers les prairies et, par endroits, des bœufs et des ânes, quelquefois séparés, le plus souvent attelés, en une bonne entente de bêtes paisibles, tournent la sakieh[9] qui va donner aux terres le liquide bienfaisant qui les arrose.

[8] Buffles.

[9] Puits à roue.

On arrive. Voici la ville! la ville célèbre où jadis les mosquées furent égales au nombre des jours, ville de trafic et de richesse où, en bons musulmans, les tisserands dont l’or emplissait les coffres, croyaient utile de se conserver les faveurs du ciel et de faire la part du feu en construisant chaque jour de nouvelles maisons de prière. Que reste-t-il aujourd’hui des trois cent soixante-cinq mosquées?... de tristes ruines lamentables, comme toutes les ruines de la Basse-Égypte, où la brique crue et le limon font tous les frais de la construction. Aussi l’on a peine à croire que certains villages, n’offrant plus aujourd’hui que des amas de décombres poussiéreux, aient pu représenter jadis le centre palpitant des grandes cités mortes.

Cela est vrai pour des capitales telles que Mendès, Xoïs, Athribis et Saïs, où seuls quelques monticules et des mottes de terre bizarrement assemblées rappellent vaguement la forme d’une ville; à plus forte raison pour Méhallet, dont l’opulence ne remonte guère qu’à la Renaissance et que rien, aujourd’hui, ne différencie d’avec les nombreuses cités de l’intérieur, aussi dépouillées, aussi tristes, aussi malpropres qu’elle.

On y voit un bazar nouveau, tout à fait quelconque, où se retrouvent les éternels pots et marmites de terre vernissée, les mouchoirs de coton aux teintes violentes, les mille bimbeloteries du commerce oriento-européen. De-ci, de-là, les backals[10] grecs mettent la note gastronomique, avec leurs boules de fromage de Hollande, leurs boîtes de conserves et leurs caisses de pétrole. Puis, deux pharmacies, quelques boutiques de marchands de cigarettes, et voilà pour le négoce... Qui a vu une rue soi-disant «franghi» dans une ville d’Égypte, les a toutes vues.

[10] Épiciers.

Hors le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, peut-être Tantah et Mansourah, tout est pareil!

Un voyageur qui s’endormirait à Samanoud ou à Chibin, peut fort bien être transporté dans un autre chef-lieu de province et s’y réveiller. Il lui faudra du temps pour s’apercevoir qu’il a changé de contrée. C’est la répétition la plus extraordinaire qui se puisse voir, et je ne sais pas un autre pays semblable sous ce rapport.

Même résultat pour les ruelles inextricables qui forment la ville elle-même; je me suis souvent demandé comment les habitants ne s’y trompaient point et n’allaient pas, le soir venu, frapper à une porte qui ne fût point celle de leur demeure.

A Mehallet-el-Kebir, c’est en parcourant un véritable labyrinthe de rues infectes, et pour la plupart désertes, que l’on arrive enfin à la principale fabrique de tissus.

Ici, rien n’a changé depuis le commencement des âges, et l’on se croit reporté à des dizaines de siècles en arrière en pénétrant dans la cave, presque sans jour et tout à fait sans air, où nous sommes introduits.

Voici les métiers primitifs, tels que sans doute ils sortirent de l’imagination des premiers tisserands égyptiens. Aucun changement, aucune amélioration, la routine éternelle suivant son cours à travers les époques disparues.

Des ouvriers, péniblement, accomplissent de véritables miracles d’adresse et de patience, étant donnés les moyens rudimentaires dont ils disposent. D’innombrables fils de soie ou de coton pendent de la voûte et, selon l’ancien système placé sur un plancher d’une solidité relative, un second ouvrier démêle les fils et les prépare au-dessus du métier où travaille l’ouvrier principal. Les fils eux-mêmes sont maintenus d’aplomb par des pierres, comme au premier jour de l’art du tissage. C’est merveille de voir la rapidité avec laquelle l’artiste fellah, muni d’un outillage si barbare, lance sa duite. Il l’agite en un rythme régulier, traçant à mesure les dessins que seule lui dicte son imagination; aucun modèle ne le guide, il se contente de composer à mesure.

Les ouvriers se trouvent resserrés en un espace si étroit qu’il est presque impossible de circuler dans la pièce. Chaque coin laissé libre est d’ailleurs occupé par un ou deux enfants de six à dix ans, chargés de dévider les écheveaux de fil ou de soie à des tours qu’une sorte de rouet fait fonctionner. Ces tours sont fabriqués avec des bâtons de roseaux à peine équarris, tels que depuis trente siècles leurs aïeux les connurent.

Jusqu’au commencement du XVIe siècle, les ateliers des tisserands étaient désignés en arabe sous le nom de _tiraz_. Ce nom a été changé depuis en celui de _maanral_ servant à indiquer le lieu de fabrication ou le métier. Enfin, de nos jours, on emploie indifféremment les termes de _warchach_ ou _fabriqua_, celui-ci venu de l’italien et dont les Égyptiens ont fait au pluriel _fabriquatt_.

Bien avant la modeste Mehallet, les grandes villes d’Égypte se disputèrent l’honneur de présenter au khalife les plus admirables étoffes sorties de leurs ateliers. L’Égypte, alors, donnait plus encore qu’elle ne recevait, et ses produits dépassaient en beauté les échantillons de toutes les contrées musulmanes. Al-Fakihi, l’historien, avait vu à la Kâabah de la Mecque des tentures fabriquées en Égypte dont la plus ancienne portait la date de 159 de l’hégire, soit l’an 700 de notre ère. Il ajoute que cette pièce merveilleuse avait été exécutée à Tinnis. A l’appui de son dire, le chroniqueur donne sur cette dernière cité des détails qu’il me paraît intéressant d’indiquer: «Tinnis,--la Tennesos des Grecs--était une belle ville dans laquelle se trouvaient un grand nombre de monuments des anciens. Les habitants se montraient riches et opulents. La plupart d’entre eux tenaient leur fortune de leur métier de tisserands. C’est là qu’étaient tissés les vêtements appelés _choroubs_, dont on n’aurait pu trouver les pareils dans tout le reste du monde. C’est là aussi qu’on tissait, à l’usage personnel du khalife, une robe nommée _badanah_, ne renfermant en chaîne et en trame que deux onces de fil; le reste était tissé en or. Cette robe, véritable merveille, présentait cette particularité que l’on n’avait besoin ni de la couper ni de la coudre. Sa valeur atteignait mille dinars. Les autres robes en lin simple, fabriquées à Tinnis, se vendaient 100 dinars.»

C’est encore à la ville de Tinnis que se préparaient les étoffes destinées aux tentures de la Kâabah; à Chata, Difou, Damirah, Tounah et dans les villes voisines on fabriquait également des tissus très fins, mais qui demeuraient bien inférieurs à ceux de Tinnis et de Damiette. L’exportation de ces étoffes dans l’Iran produisait, par an, jusqu’à l’an 360 de l’hégire (970 de notre ère), de vingt à trente mille dinars. D’après Makrizi, le village de Dabiq était célèbre par ses étoffes brochées d’or et la finesse de ses turbans faits de lin pur. Alexandrie gardait le monopole des pièces de lin. Une de ces étoffes nommée _chirb_ se vendait à son poids d’argent[11].

[11] Le manteau que le César romain germanique revêtait lors de son couronnement sortait des métiers arabes. Il est aujourd’hui conservé à Vienne.

Cependant l’Égypte ne fut longtemps qu’un simple vilayet dépendant de Bagdad la superbe. Les gouverneurs se contentaient de la pressurer.

Avec les Khalifes Fatimites, la terre des Pharaons touche à l’apogée de sa puissance. Les Tiraz deviennent propriété khalifale et une organisation spéciale est instituée. Elle comprend un directeur général, un contrôleur, un directeur des travaux et deux comptables.

Pour se donner une idée de l’importance attachée à cette administration, il faut relire les écrivains de l’époque. L’un d’eux nous apprend qu’à la tête du département du Tiraz, qualifié toujours «le noble», est un directeur choisi parmi les hauts dignitaires du turban et du glaive. Il jouit d’égards spéciaux de la part du khalife. Il a une résidence à Damiette, une autre à Tinnis et enfin partout dans les autres centres de fabrication d’étoffes. Il est un des fonctionnaires les mieux rétribués. Sous ses ordres et pour faire exécuter les commandes adressées aux villages, se trouvent cent hommes. A sa disposition sont un _achari_[12] et trois barques dont les raïs et les matelots ne les quittent jamais et sont payés par le divan. Que nous voilà loin des humbles tisserands de 1921!... Aujourd’hui, les tisseurs les plus habiles travaillent huit heures par jour et gagnent une _pariza_ (2 fr. 50). Les autres reçoivent une paye variant de quatre à huit piastres. Les enfants doivent peiner tout le jour pour une grosse piastre.

[12] _Achari_, sorte de bateau employé autrefois sur le Nil.

Tout ce monde est content, rit, chante, parfaitement satisfait. Et je songe qu’ici, comme ailleurs, le travail de ces hommes n’ayant pas seulement l’air de se douter des merveilles qu’ils accomplissent en de telles conditions, et pour si peu d’argent, va se transformer en belles guinées dans le coffre-fort du marchand qui, lui, saura en extraire tout le bénéfice possible, sans risques et sans peines.

Comment ne pas se révolter devant une chose aussi étonnante: la différence existant entre la facilité des moyens de production, le bon marché des matières premières et le prix élevé auquel les étoffes sont vendues! Je pense que c’est aussi ce prix qui en rend la consommation beaucoup moins importante qu’elle ne le serait, si les marchands se montraient moins rapaces.

Il y a là de très grandes réformes à établir. C’est ajouter à la richesse d’un pays que d’en multiplier les industries et les rendre prospères. Les fabriques de Mehallet, disposant d’un outillage plus parfait, pourraient atteindre de magnifiques résultats qui ramèneraient peut-être l’abondance dans la ville si lamentable...

Certes il est bon de songer à l’embellissement des capitales et à l’agrément des hôtes de marque; mais relever le commerce des cités qui s’en vont, s’appliquer au bien-être et à la vitalité des populations de l’intérieur de l’Égypte, me semble un devoir qui s’impose. Car la province est à la capitale ce que les artères sont au cœur, et c’est de l’abondance des villages que sont faits le charme et la richesse du Caire.

Je ne pense pas que les tisserands de Mehallet, pas plus que ceux du Caire, remisent de si tôt leurs navettes enchantées. Le fellah assez fortuné pour se parer aux jours de fête, le peuple innombrable des ulémahs, des cheiks, des feckys, enfin toute la petite bourgeoisie indigène composée de commerçants et de boutiquiers, ne renoncera point si vite aux belles galabiehs, aux caftans et aux koufiehs de soie multicolores. Il faudra de longues suites d’années pour que les étoffes indigènes cessent de plaire. Il serait d’ailleurs grand dommage que ce jour arrivât trop vite. Tel qu’il est, le costume local constitue la beauté des rues et le charme des yeux. Il diffère grandement des gandourahs algériennes ou marocaines. Je ne sache point qu’il soit porté nulle part ailleurs et il demeure, tant par la grâce savante de ses formes, que par l’harmonie surprenante de ses couleurs, un vêtement unique au monde, bien fait pour chatoyer sous l’ardente lumière du ciel égyptien.

Si les métiers du tisserand doivent fonctionner longtemps encore, il n’en est pas de même de l’industrie, autrefois si florissante, du sellier. Au plus beau moment de la civilisation musulmane, alors que l’art arabe atteignit en Égypte son apogée, le Caire disputait à Cordoue la magnifique, l’élégance des objets de sellerie, Les sultans de Constantinople faisaient venir à grands frais la parure de leurs montures de la capitale des bords du Nil. De l’aube à la nuit, on voyait dans la _sarghia_[13] les ouvriers polissant les cuirs, les passementiers tressant les cordelettes, préparant les glands et les bouffettes de laine ou d’argent. Comme le rouge et l’ocre dominaient, cela faisait dans l’ombre des échoppes, un chatoiement de couleurs et un miroitement de lumière sitôt qu’un rai de soleil venait à les caresser.

[13] Quartier des selliers.

Il y a peu d’années encore, le commerce des selliers possédait tout un coin du Mousky. Là se réunissaient non seulement les beys, les effendis et les eunuques des palais venant eux-mêmes donner leurs commandes et examiner leurs emplettes, mais tous les chefs de tribus bédouines accourus du fond de la Cyrénaïque ou de l’Arabie, à seule fin de choisir au Caire les objets qui devaient parfaire leur prestige aux yeux des autres hommes du camp.

Les belles hanems, moins audacieuses que leurs descendantes, auraient cru se commettre en mêlant leurs voiles de gaze et leurs habarras de satin aux burnous des uns ou à la redingote des autres. Eunuques et domestiques achetaient pour elles; mais les femmes demeuraient parmi les fidèles clientes de la _Sarghia_. Bien peu possédaient le coupé, restant encore le monopole des princesses et des riches esclaves de harem. La mule et le baudet remplaçaient tout équipage. Non seulement ce mode de transport servait à rendre les visites obligatoires à travers l’immense dédale des rues de la ville, mais le plus souvent on l’adoptait, sitôt qu’il s’agissait d’un voyage pas trop lointain. Le chemin de fer n’était guère employé que pour les grandes distances, et le moindre déplacement par la _secca-el-Hadid_[14] prenait les proportions d’un événement.

[14] Voie ferrée.

Aujourd’hui, on ne retrouve plus guère de baudets qu’aux lieux de promenade fréquentés par les touristes, et si l’on veut apercevoir encore quelques femmes voilées chevauchant la haute mule d’antan, il faut aller dans l’intérieur des terres et traverser quelques villages.

Et comme les baudets à destination des clients cosmopolites sont pourvus de selles modestes, que les indigènes conservent les leurs dont ils ne trouvent guère l’emploi, sans les Arabes nomades les selliers pourraient clore leurs demeures. Elles ont déjà disparu en partie; à peine de loin en loin quelque humble boutique rappelle bien faiblement le magasin rutilant des jours passés.