L'Égypte éternelle

Part 4

Chapter 43,801 wordsPublic domain

Le lundi matin, je devais me rendre au consulat pour y faire viser mes passeports, mais à peine sortie il me fallut rebrousser chemin. La rue El-Manak, soudainement obstruée par une foule en délire, offrait le coup d’œil le plus bizarre.

A la suite des étudiants de la mosquée d’El-Adzhar rêvant une manifestation imposante, tous les barbarins, tous les fellahs, tous les loqueteux de la ville, profitant de l’occasion, se ruaient sur les devantures des magasins, pillaient la caisse et brisaient les vitres. En quelques heures, les dégâts de cette matinée atteignirent vingt mille livres (cinq cent mille francs). Les Anglais, pourtant, ne se montraient pas. On se contenta de faire fonctionner les pompes.

L’après-midi, la police à cheval commença de circuler par la ville. Le lendemain, nouvelle manifestation. Cette fois, la cavalerie fit marcher ses bêtes contre la foule qui se dispersa. Les rues El-Manak et Moghraby, et la légendaire avenue de Boulac présentaient un spectacle extraordinaire. Devant les monceaux de verre et de glaces brisées gisant sur les trottoirs, les boutiquiers, consternés, surveillaient la pose des planches qu’ils faisaient clouer contre leurs vitrines. On m’a assuré que les menuisiers et charpentiers ont fait, en trois jours, de véritables fortunes. Le soir, les soldats anglais se sont montrés. Les ponts, gardés militairement, étaient pourvus de mitrailleuses sur tout le parcours du fleuve. Sur la place de l’Opéra, se tenaient les autos blindées chargées de troupes.

Dans l’après-midi du 13, me trouvant au quartier indigène, devant la belle mosquée Barkoûk que je souhaitais revoir avant de quitter l’Égypte, le vieux gardien me fit signe, doucement, de le suivre. Quand je fus arrivée devant le tombeau, il me dit avec simplicité:

--Écoute, Madame, je peux bien te laisser entrer, je te connais et je sais que tu nous aimes, mais il va y avoir du tapage dans la rue. Si tu sors maintenant, je ne réponds de rien; il vaut mieux que tu restes ici.

Et cet homme, dont l’âme simple a sans doute conservé sur notre sexe les idées de ses ancêtres, ajouta:

--Les femmes, vois-tu, ce n’est pas fait pour la poudre ni pour les balles...

Et il m’enferma. Je dois dire que jamais, comme ce jour-là, je ne goûtai si profondément le charme de la vieille mosquée que les Arabes nomment El-Barkoûkya.

Cependant, je pus assister par une petite fenêtre grillagée de bois, vrai croisillon du moyen âge, à la plus vive bataille. Dans la rue, soudainement, les corbeilles de fruits et de légumes s’écroulaient sous la poussée formidable du peuple. En hâte, les vendeurs prudents s’étaient enfuis, tandis que les boutiquiers brisaient leurs ongles dans leur hâte à pousser les volets à l’ancienne mode.

De nouveau, je voyais se lever sur les têtes les terribles _nabouts_, dont la vue avait épouvanté ma jeunesse. Au coin des rues, sur les terrasses et derrière quelques fenêtres, les balles traîtresses pleuvaient, tandis qu’aux carrefours les mitrailleuses, jusque-là invisibles, déroulaient leur ruban de mort sur la foule soudain terrorisée.

Quand le gardien de la mosquée vint me délivrer il était très pâle, et une grande tristesse emplissait ses yeux.

Je lui demandai son avis sur le drame.

--Al Allah!--me répondit-il avec cette philosophie fataliste propre au véritable sage de l’Orient,--rien sur la terre ne se fait sans sa volonté puissante... Pourtant, j’estime que toutes ces tueries sont bien inutiles. Pourquoi se soulever contre les plus forts? En agissant avec calme, nos frères feraient bien plus pour la cause de l’Égypte...

Et tandis que je glissais dans sa main le pourboire d’usage, il conclut:

--D’ailleurs, ce ne sont jamais les vrais coupables qui sont punis!

Durant le cours de la semaine, les émeutes se succédèrent avec une décevante régularité. Chaque quartier eut son tour. Les morts se chiffrèrent par centaines.

Et tous les soirs, une autre rue voyait ses devantures se couvrir des prudents remparts de planches. De loin en loin, dans les quartiers européens, on pouvait voir les rideaux de fer se soulever à demi, et propriétaires et employés risquer une tête curieuse sur l’avenue. Au moindre bruit le rideau retombait, mettant sa barrière entre les émeutiers et les marchands.

Maintenant, la révolte gagnait la province: Tantah, Mansourah, Zazazig, Assiout...

Le jour où je quittai le Caire, nous dûmes attendre près de cinq heures dans nos wagons le départ du train. Le bruit du canon et des mitrailleuses parvenait à nos oreilles sans que nous puissions être renseignés. Quelques voyageurs, découragés, descendirent. Enfin, vers deux heures, une compagnie d’Australiens monta dans les voitures, tandis que les soldats prenaient place sur la locomotive, à côté du mécanicien. Le convoi s’ébranla. Le long de la route, les hommes postés aux fenêtres tiraient des coups de feu en traversant la campagne, à seule fin d’effrayer les fellahs. On pouvait voir ces derniers fuir, épouvantés, sautant les talus, courant dans les champs sur leurs jambes ou à quatre pattes, selon que l’arme leur semblait plus ou moins à portée de leur personne. Quand le train arriva en gare de Kalioub, nous connûmes la raison du retard apporté à l’horaire: ce petit pays, si paisible d’ordinaire, s’était soulevé, et depuis le matin on se massacrait autour de la station du chemin de fer. Maintenant, de la jolie gare si connue des habitués du barrage, il ne restait que des ruines: bâtiments, becs de gaz, fontaines, tout se mêlait dans l’inextricable fouillis auquel les régions dévastées ont accoutumé nos yeux. Mais ici, la guerre était toute fraîche, et les larges flaques de sang qui se voyaient encore marquaient sinistrement la place de la lutte. Le soleil de ce radieux printemps n’avait pas eu le temps de sécher l’horrible trace. Sur tout le parcours, les fils du télégraphe et du téléphone traînaient leurs petites cordes lamentables. Pour arrêter la révolte, les Anglais avaient dû venir en aéroplane bombarder la place...

Arrivés à Port-Saïd, où nous devions embarquer le soir, nous apprîmes que notre train avait été le dernier à quitter le Caire: les émeutiers avaient coupé les ponts. Durant près de deux mois, le service des postes se fit en avion. Au mois de juin, après la révolte de Bédrechine, on comptait en Égypte quatre mille morts...

* * * * *

Et les émeutes continuent... Aux manifestations des premiers jours sont venues s’ajouter les complications des grèves; les tramways ont dû, cent fois, interrompre leur circulation, arrêtant ainsi toute la vie de la banlieue. On ose à peine faire sortir les voitures, les indigènes de la basse classe les prenant d’assaut sans payer, molestant les contrôleurs, brisant vitres et matériel sitôt qu’on fait mine de leur résister.

Les négociants européens non plus ne sont pas à l’abri des attaques; plusieurs magasins ont été pillés. Et souvent, trop souvent encore, la force militaire doit sévir, faisant de nombreuses victimes.

Inutile d’ajouter que, pendant ce temps, les écoles demeurent fermées...

* * * * *

Pourtant, la cause en elle-même reste franchement intéressante. On a vu cette chose surprenante en un pays trop souvent partagé, déchiré par des luttes de croyance et de partis: des prêtres coptes aller prêcher dans les mosquées, des ulémahs élever la voix dans les églises chrétiennes. Étudiants syriens, maronites ou musulmans, femmes turques d’Égypte ou purement égyptiennes, sont unis dans la même fièvre et dans le même ardent désir: voir se lever sur la vieille terre l’aube radieuse de l’indépendance.

* * * * *

Pourquoi faut-il qu’une si noble ambition se trouve ravalée au niveau d’une simple révolte par la maladresse des uns et la cruelle répression des autres?

Loin de s’apaiser, la guerre intestine prend, sur les rivages du Nil, des proportions de plus en plus redoutables. Des femmes, des enfants ont péri. Les exemples chaque jour renouvelés, les châtiments ne suffisent plus. Jusqu’à présent, il semble bien que l’indigène en veuille surtout à l’Angleterre, mais il faudrait mal connaître l’âme musulmane pour se convaincre que les chefs, parfaitement éclairés, les esprits incontestablement libéraux qui tiennent la tête du parti nationaliste, pourront arrêter le flot montant des amertumes et les rancunes d’un peuple malheureux et trop longtemps asservi.

Les Anglais qui, pour des raisons que j’ignore, ont laissé paisiblement germer les premiers éléments de la révolution, pour sévir ensuite avec une rigueur impitoyable, n’avaient certainement pas prévu les difficultés de l’heure présente.

Quelles qu’en puissent être les suites, elles leur coûtent déjà bien cher! Mais l’Égypte la première est frappée aux sources profondes de sa vie. Et avec elle la France, mère là-bas de la civilisation moderne en Égypte.

Certes, il serait injuste de nier les résultats obtenus par l’Angleterre au pays des Pharaons. Les sommes englouties par le gouvernement britannique pour la transformation de la vallée du Nil feraient reculer les plus téméraires colonisateurs. On disait, il y a trois ans: «Voyez comme le fellah est riche! comme il est heureux!» et chacun sait que le bonheur du fellah représente la félicité de toute l’Égypte.

Eh bien, non! le fellah n’est pas heureux... il ne l’était pas plus à l’heure de l’armistice qu’aujourd’hui où les affaires ont si bien périclité qu’à l’abondance passée succède une misère profonde. En augmentant ses revenus, le fellah a vu, plus peut-être que chez nous, naître et augmenter ses besoins. Mal préparé à sa nouvelle fortune, il a dépensé sans compter et se trouve à l’heure actuelle beaucoup plus pauvre qu’avant. Lui aussi, il a contribué aux frais de la guerre! il a donné ses guinées, il a prêté des hommes pour les travaux, comme autrefois ses pères donnaient leurs fils à la corvée obligatoire. De son effort il ne récolte aucun bénéfice, ne retire aucune gloire. Le véritable profiteur de la guerre, là-bas plus que chez nous, et si fort que cela puisse paraître, c’est le marchand cosmopolite. Qu’il ait magasin sur rue, échoppe ou simple tréteau en plein vent, celui-là seul qui a vendu quelque chose durant les tristes années de la guerre a pu s’enrichir... Les autres n’ont fait que toucher le bel or menteur, qui tout de suite glissait entre d’autres mains.

L’instruction du peuple n’est qu’apparente. Les élèves des écoles gouvernementales se montrent d’admirables joueurs de tennis, mais font de pauvres bacheliers.

Pour que le système anglais ait donné des fruits, il eût fallu que ceux auxquels incombait le pouvoir de diriger la jeunesse actuelle s’adaptassent mieux au milieu et aux circonstances. Le grand reproche que je fais aux occupants, c’est de n’avoir pas essayé de toucher les cœurs avant les cerveaux.

L’Égyptien, essentiellement assimilable et bon enfant, en veut, je crois, moins à l’Angleterre d’avoir souhaité le conquérir que de l’avoir mal compris.

Ce peuple nous aimait; il nous reproche à présent, avec un peu de justesse, de l’avoir sacrifié aux intérêts politiques. L’aurions-nous mieux dirigé? Il est difficile de le dire. Nous nous sommes trop souvent montrés de piètres colonisateurs. Mais il est un fait qui me paraît indéniable: c’est la sympathie sans égale que toujours nous inspirâmes à l’Égypte... Cette sympathie, il est cruel de la voir s’évanouir.

Quel que soit le résultat des événements qui se préparent, il faut bien se rendre compte qu’une Égypte nouvelle est née.

* * * * *

J’ai dit la surprise éprouvée par les Européens à la vue des prêtres coptes envahissant les mosquées, et prêchant à côté de leurs frères musulmans l’évangile de la liberté. Ceux-là, comme les autres, veulent une Égypte indépendante. Pour mieux affirmer leurs droits, ils ont pensé que rien ne pouvait les aider davantage qu’un rapprochement absolu avec les disciples de Mohamed. Toujours ils avaient vécu côte à côte, sans pourtant trop se mêler. Ils gardaient les mêmes coutumes héritées des glorieux ancêtres et, chez les uns comme chez les autres, malgré la foi si différente, bien des pratiques de l’ancienne Égypte avaient résisté au progrès des siècles.

Mais rien, avant ce jour, n’aurait pu laisser prévoir une fusion aussi complète.

Les Coptes, grâce au christianisme, demeurent seuls les véritables descendants des Égyptiens de la grande époque. Tandis que les musulmans faisaient pénétrer dans leurs harems un nombre considérable d’étrangères (imitant en cela les aïeux de la décadence), les autres ont, au contraire, toujours contracté mariage avec des filles de leur race et, le plus souvent, de leur contrée. Ils ont ainsi formé une immense famille dans la famille égyptienne.

Seuls les fellahs, trop pauvres pour s’offrir le luxe des concubines, imitèrent de tout temps leurs compatriotes chrétiens. Même polygames, ils choisissaient leurs épouses dans le village qui les avait vus naître. Ainsi s’explique la ressemblance qui frappe l’étranger visitant les pays où Musulmans et Coptes vivent confondus. Cependant, la différence existe, faite de mille habitudes pieusement conservées chez cette race qui garde, malgré des siècles d’ignorance, le sceau ineffaçable de la primitive Église.

LES COPTES

Saint Marc l’évangéliste, disciple de saint Pierre, apporta «la bonne parole» à Alexandrie vers la fin du Ier siècle.

Il avait bâti une petite église dans le quartier nommé «la maison aux vaches». Obligé de s’enfuir en Pentapole, il fit la connaissance d’un humble savetier, nommé Anianos, qui adopta sa doctrine et lui succéda dans le gouvernement de la nouvelle communauté. Il eut à subir les luttes de la gnose qui produisirent un grand trouble dans son sein, mais le coup le plus rude lui fut porté par les Ariens, qui provoquèrent sa séparation en deux branches bien distinctes.

Ces nouveaux chrétiens, qui avaient pris le nom de Coptes, se divisèrent alors en Jacobites et Melchites. Les Jacobites, surtout formés d’Égyptiens, adoptèrent le schisme et constituèrent la majeure partie des Coptes actuels. Les autres, appelés Melchites, réunirent les Grecs et quelques Égyptiens d’Alexandrie. Le nom de Coptes signifie «Égyptiens», de l’ancien dialecte grec _Gyptos_ (Égypte). En arabe actuel, les Coptes se nomment «Epty», toujours d’après la même origine.

Les Melchites sont considérés par l’Église comme des Coptes réunis aux catholiques.

La première persécution des chrétiens eut lieu, en Égypte, sous l’empereur Dèce; elle est minutieusement détaillée dans leur martyrologe appelé _Synaxe_. Le règne de Dioclétien fut une longue suite de malheurs pour les premiers Coptes; cette période de leur histoire est connue sous le nom d’ère des martyrs, et commence l’an 284.

Les Coptes furent les gardiens pieux de la vieille langue égyptienne et des coutumes ancestrales. Le dernier homme qui pût encore déchiffrer les signes hiéroglyphiques au VIIe siècle, était un moine chrétien de la Haute-Égypte. Clément d’Alexandrie dit qu’à son époque il ne se trouvait déjà plus personne dans la ville des Ptolémées pour comprendre les vieux caractères tracés sur les monuments et les papyrus.

On compte parmi les saints de l’Église copte primitive un grand nombre de cénobites dont le premier fut saint Paul ermite, natif d’Alexandrie. Vinrent ensuite saint Antoine, le plus connu, originaire de Quinam près de Memphis; Macaire (qui fonda le monastère de Scété à Wadi Natron[5] au bord de ces lacs fameux qui fournissaient le natron employé pour la conservation des momies et d’où, au moyen âge, les commerçants marseillais tirèrent si longtemps la matière première de leurs savons); Hilarion le pur, et enfin Schénoudi, le plus vénéré par les Coptes actuels, mais que l’Église catholique ne vénère point, car il partagea la confession des hérétiques.

[5] Le fameux patriarche saint Cyrille, à qui l’on doit le meurtre d’Hypathia, avait étudié à _Scété_.

Parmi les docteurs et les patriarches, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Origène, saint Athanase, saint Théophile, Cyrille et tant d’autres.

Les Coptes ont une langue spéciale, le copte, aujourd’hui seulement employé dans les offices liturgiques, mais qui renferme encore beaucoup de signes et de mots se rapprochant de l’antique idiome égyptien.

Ce fut un Copte, le gouverneur de Menf, bâtie sur l’emplacement des faubourgs de Memphis et appelée Babylone par les Grecs, qui livra la citadelle à Amrou, lieutenant du khalife Omar. Ce gouverneur, nommé Georges, fils de Mina, est plus connu sous le nom de _Makaukas_ parce qu’il avait falsifié les pièces de monnaie appelées _kankion_. Il avait pris les doubles pouvoirs, civil et religieux, à la suite de l’exil du patriarche Cyrus.

Ce Makaukas attira les Arabes en terre d’Égypte, en haine de la tyrannie des empereurs grecs.

De ce fait, l’Islam s’établit sur les rives du Nil l’an 18 de l’hégire, c’est-à-dire en 639 de notre ère. Makaukas, depuis ce moment, devint en abomination aux véritables Égyptiens que sa trahison révoltait. Ceux-là même qui, de bonne grâce, s’étaient livrés aux envahisseurs, et le gouverneur tout le premier, comprirent trop tard qu’ils s’étaient donné des maîtres cent fois plus redoutables que les premiers. Avec les hordes d’Amrou, commencèrent pour l’Égypte les périodes de souffrance et l’ère de barbarie qui devait détruire, pour longtemps, jusqu’au souvenir de la civilisation passée.

Le malheureux Makaukas ne survécut pas à ses remords et à son désespoir. Il avala, dit-on, le contenu du chaton de sa bague, poison végétal qui le terrassa en quelques instants.

Mais depuis longtemps les habitants des campagnes ne se soucient plus de prendre part aux polémiques religieuses. Ils ne sont ni musulmans ni coptes, ils demeurent agriculteurs.

Un jour, je suis allée les voir, chez eux...

Sous la petite brise légère qui, de la berge voisine, passe sur les champs comme une caresse, par un après-midi ouaté de brumes exquises, en ce pays où le soleil se voit toujours trop, notre voiture suit le chemin qui mène au petit village de Seber-bey.

Après avoir quitté la grande route, nous voici au bord d’un ruisseau si joli encore au temps où les arbres lui faisaient une ceinture d’ombrages. Aujourd’hui, une main capricieuse a coupé les arbres, et leurs troncs desséchés demeurent seuls, épaves lamentables qui, de loin en loin, semblent autant de billots attendant leur proie. Après ce ruisseau, c’est tout de suite l’aventure. Il faut que le cocher fraye un passage à ses bêtes parmi les tombes du cimetière, et surtout parmi les collines d’immondices qui nous prouvent que nous approchons.

Le côté original du village où nous allons, c’est qu’il est nettement partagé en deux colonies distinctes: côté musulman, côté chrétien.

C’est le village musulman qu’il faut tout d’abord traverser. Je demande à une belle fille, qui nous sourit, si l’on fait bon ménage entre les habitants de religions différentes. Elle entrecroise ses doigts les uns dans les autres pour me répondre, à l’appui du geste significatif: _Saouwa-Saoua! Kéda!_ ce qui veut dire: Ensemble, unis comme les doigts de mes mains en ce moment. J’avais compris.

Nous poursuivons, et nous voici enfin dans le cœur même du village chrétien. Un troupeau de bébés oies et de bébés canards nous entoure, et nous devons aller au pas pour ne pas en écraser. Puis, c’est un couple de dindons blancs qui s’avance jusqu’au marche-pied de la voiture; et enfin une véritable meute d’horribles chiens mâtinés de chacals qui nous font un accueil plutôt désagréable. Alors un homme qui, depuis un moment, se tient adossé à un mur tout près de nous et nous observe, s’avance et très poliment me demande ce que nous cherchons.

Je lui explique le but de ma venue: visiter quelques huttes, voir l’église, connaître enfin ce coin du pays que j’ignore tout à fait.

Alors, l’homme relève sa manche et me montre, au-dessus du poignet, la croix grecque qu’il porte tatouée en bleu sur sa chair. Il est chrétien et gardien de l’église, il se nomme Mikail... et, dans sa crainte que je l’ignore, il ajoute fièrement: «comme l’archange!»

Mais tout de suite on nous entoure. Voici les deux filles du brave Mikail, Marie et Alexandra, sa femme Agnès et ses trois fils: Guirguiss (Georges), Antoun (Antoine) et Makar (Macaire).

Au premier abord, rien ne les distingue des autres fellahs que nous avons aperçus tout à l’heure au village musulman; c’est le même caftan de laine chez les hommes, le même turban sale, la même allure lasse, la même langue. Chez les femmes, les mêmes galabiehs dégoûtantes, le même voile de couleur indécise, le même pantalon repoussant de saleté dépassant la robe, et tombant jusqu’aux chevilles.

Mais très vite pourtant, la différence s’impose. Elle est très grande à mon avis, pour qui veut bien se donner la peine de voir. Ici, l’homme n’a qu’une femme, et généralement il la choisit et l’aime avant de l’épouser. Les fiancés se voient librement, durant un stage variant de trois mois à deux ans. Leur union crée la famille... Il n’y a qu’à voir la façon dont l’homme qui me parle regarde sa vieille épouse pour en être convaincu. Au village voisin, un mari qui posséderait cette femme déjà flétrie, tassée, pâlie par le travail et les maternités successives, en aurait déjà trois autres! Celui-ci a vécu et mourra aux côtés de la compagne de ses jeunes ans et de ses jeunes amours.

Aussi, les femmes me semblent-elles moins avachies que les fellahas musulmanes; elles n’ont pas devant l’homme ces regards tremblants des autres filles d’Égypte, toujours redoutant d’être chassées ou remplacées au foyer marital. Il y a aussi, dans la façon dont les hommes nous entourent, un petit rien de respect que n’ont pas les musulmans, méprisant la femme libre et le lui montrant dès qu’ils l’osent.

Nous entrons dans l’église. Marie, la fille aînée du gardien, nous montre les Évangiles, et j’ai la surprise d’en trouver un fort ancien dont la couverture, mangée de trous, n’est plus qu’une loque, et dont le texte, en vieux copte, s’orne de curieuses enluminures d’une naïveté sans pareille. Mikail m’explique que ce livre date de douze cents ans...

L’église a trente ans à peine, mais elle est bâtie sur l’emplacement de la primitive qui fut construite, paraît-il, au VIe siècle. C’est l’éternelle église jacobite de l’intérieur de l’Égypte: le Christ, aux bras étendus en large et non tirés en haut, formant une ligne droite, et les pieds cloués l’un sur l’autre, au contraire de nos Christs à nous. Au milieu, le tabernacle voilé d’un rideau de pourpre et, en haut, les apôtres peints à même le bois, en des poses bizarres, dénotant un art enfantin chez le peintre qui les exécuta.

J’allais m’extasier sur un lustre dont je ne m’expliquais pas la contexture quand, après examen, je m’aperçois que ce lustre primitif est composé d’une série de verres de lampe juxtaposés et recouverts d’une telle couche de crasse, que l’on dirait un métal inconnu. A côté, une lampe, ancienne celle-là, et qui doit certainement remonter au moyen âge. Et l’on nous montre encore le triangle «très vieux», me dit l’homme, qui, depuis l’Église des premiers jours, sert à marquer les phases des offices. On frappait le triangle avec un gros clou... cela remplace notre sonnette.

Ma surprise est grande quand on me montre une paire de cymbales, de forme archaïque, qui sert aussi aux cérémonies comme au temps des patriarches d’Alexandrie, alors que le doux Théophile[6] ne dédaignait point de prendre part aux danses sacrées qui s’exécutaient dans les basiliques, après le sacrifice divin.

[6] Patriarche d’Alexandrie au Ve siècle.

Ainsi, les siècles ont pu marcher, les hommes s’entre-déchirer au nom de leurs croyances diverses, il est encore de paisibles coins de terre comme celui-ci, où les vieux rites se sont conservés à travers les âges, et qui possèdent des habitants qui vivent et pensent comme leurs aïeux, morts depuis près de dix-huit cents ans, et n’ayant rien changé aux habitudes de ce temps-là...