Part 3
«Pourrons-nous, un jour, être fiers nous aussi de notre patrie? Pourrons-nous jamais être un peuple fort et respecté?... J’en fais le vœu le plus ardent. Nous ne pouvons arriver au bonheur rêvé, à la réalisation de nos espoirs patriotiques que par un accord de tous, et l’amour unanime de l’Égypte. Laissons de côté nos querelles et nos passions personnelles; soyons unis de cœur et d’action. Ne donnons pas au monde le spectacle d’une famille qui se querelle pour le partage des biens et des meubles que contient sa maison, tandis qu’un incendie la dévore.
«Le jour où l’union de tous les Égyptiens sera un fait accompli, nos espoirs deviendront des réalités.
«Ce jour-là, nous pourrons nous écrier fièrement:--Nous sommes les enfants libres de l’Égypte libre!»
Je ne puis m’empêcher de citer encore ce passage d’un autre discours du jeune orateur.
«La civilisation égyptienne ne pourra durer dans l’avenir que si elle est fondée par le peuple lui-même, que si le fellah, l’ouvrier, le commerçant, l’instituteur, l’élève et tout Égyptien, savent que l’homme a des droits sacrés auxquels il ne faut jamais toucher; qu’il n’est pas créé pour être un instrument, mais pour mener une vie intelligente et digne; que l’amour de la patrie est le plus beau sentiment qui puisse ennoblir une âme, et qu’une nation sans indépendance est une nation sans existence.
«C’est par le patriotisme qu’un peuple barbare arrive, en peu d’années, à la civilisation, à la grandeur et à la puissance. C’est de lui qu’est formé le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est de lui que découle la vie pour chaque être vivant.»
Cependant, et c’est là encore que se marque la différence existant entre les hommes d’il y a vingt-cinq ans et ceux d’aujourd’hui, ce même Mustapha Kamel n’est pas seulement Égyptien, il est Musulman, et c’est ce qui fait sa force parmi le peuple. Nous trouvons un peu de sa profession de foi dans cette dernière phrase. Parlant de l’influence immense exercée par Mohamed-Aly sur l’Égypte, il s’écriera:
«Le grand homme qui a changé les destinées de l’Égypte et l’a comblée de tant d’honneurs et de prestige, a su concilier dans son œuvre les principes de la civilisation moderne et les dogmes de l’Islamisme. Il a trouvé dans notre admirable religion la matière vitale de la plus haute civilisation que les hommes puissent rêver, et il a eu la certitude que par l’Islamisme on peut atteindre le plus vaste ensemble des félicités dans la vie.
«Si nous imitons son exemple, en nous appuyant sur l’Islamisme, en prenant à la civilisation occidentale ce qu’elle a de bon et d’utile, en méditant l’histoire et en échappant à cette division qui a tant nui à l’Égypte et à l’Islam, nous arriverons certainement à acquérir la grandeur et la place marquée que nous ambitionnons[4].»
[4] Extrait du discours prononcé par Mustapha Kamel à Alexandrie, le 21 mai 1902, à l’occasion du centenaire _lunaire_ de l’élection de Mohamed-Aly.
On juge avec quelle ferveur la masse des Égyptiens demeurés strictement fidèles à la loi du Prophète accueillirent les paroles de ce leader du parti nationaliste. Il n’était, pour l’instant, nullement question d’étendre ce nationalisme aux divers habitants de l’Égypte. Mustapha Kamel, que j’ai personnellement connu, avec lequel j’ai eu de nombreux entretiens, s’intéressait uniquement à l’Égypte musulmane.
Sous ce rapport, son incontestable talent a fait plus de tort que de bien à la nation qu’il voulait défendre.
Le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, l’a suivi par fanatisme et l’a dépassé dans ses ambitions.
Le meurtre du premier ministre, Botros-Pacha-Gali, assassiné le 13 février 1910 par l’étudiant Wardani, n’eut pas d’autre cause. Botros ne fut point frappé comme ami de l’Angleterre, mais uniquement parce que, pour beaucoup, le choix d’un chrétien dans le ministère froissait les sentiments religieux.
Qu’il me soit permis de noter ici une remarque strictement personnelle, basée sur la plus consciencieuse, la plus constante observation.
N’est-il pas curieux de constater que, parmi tous ceux qui essayèrent de secouer le joug anglais en terre d’Égypte, depuis le précurseur Mustapha Kamel jusqu’aux émeutiers si tenaces de ces dernières années, le mouvement a été surtout suivi par les étudiants et par les élèves des écoles secondaires, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui, placés depuis longtemps sous la direction des professeurs anglais, auraient dû les premiers courber la tête et, mieux que tous les autres, subir le joug sous lequel on les entraînait?
Et c’est là que j’arrive au point délicat de ces notes, que je voudrais surtout impartiales.
Je ne parlerai ni des écoles militaires, autrefois florissantes, ni de l’École de médecine, ni de l’École de droit, toutes trois créées par des Français dévoués à l’Égypte et parvenues, grâce à leurs efforts, à un tel degré qu’il permettait tous les espoirs. Il me suffira de citer simplement les écoles proprement dites, celles qui, de par leurs fonctions mêmes, forment les futurs hommes d’une nation.
Quand j’arrivai en Égypte, le gouvernement commençait à peine de créer quelques écoles, dont la direction supérieure était confiée, pour la majeure partie, à des Français ou à des Suisses. L’instruction publique demeurait elle-même entre les mains d’un Genevois de grande valeur dont il m’a été donné plus d’une fois d’apprécier la vaste érudition et la grande autorité. Il se nommait Dore-bey. Ces écoles, faible balbutiement d’un pays qui s’éveille, prenaient leur essor quand survinrent les événements déjà cités.
Mais bien avant, la France avait apporté en Égypte, sur l’aile de ses missions, la bonne parole de la science et les premiers principes de la civilisation moderne. Les Lazaristes, les Frères des Écoles chrétiennes, puis les Pères des Missions africaines de Lyon, enfin les Jésuites, s’efforçaient à donner aux garçons l’instruction que les élèves de France recevaient dans leurs collèges. Les filles n’étaient pas non plus oubliées. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames de Sion, de la Mère de Dieu, les Sœurs de Saint-Joseph, de la Délivrande, et enfin les Dames du Sacré-Cœur, répandaient sur les jeunes âmes féminines orientales les bienfaits d’une éducation jusque-là confiée à des institutrices particulières--luxe onéreux que les familles assez riches pouvaient seules se permettre. Et que l’on ne se figure point que religieux et religieuses exerçassent la moindre pression sur l’esprit des enfants confiés à leur garde. Musulmans, Israélites et Chrétiens travaillaient ensemble, sous le regard des Pères et des Sœurs, sans que jamais aucune des différentes confessions pût être froissée. L’instruction religieuse était donnée à chaque groupe par les prêtres de son culte.
Quelques années plus tard, le bagage se trouva augmenté par l’institution de deux lycées français, l’un au Caire, l’autre à Alexandrie, et par des écoles de l’Alliance israélite.
Dans toutes ces écoles sans exception, les enfants recevaient et reçoivent encore une instruction assez complète pour que le gouvernement français ait cru nécessaire de déléguer chaque année des professeurs, qui viennent faire subir aux élèves les épreuves du brevet, simple et supérieur, et celles du baccalauréat.
Ces écoles, qui n’ont cessé de prospérer en ces dernières années, avaient atteint au 10 mars 1919 le chiffre respectable de 27 000 élèves appartenant à toutes les races, professant tous les dogmes, mais unis fraternellement dans le double amour de l’Égypte qui les a vus naître, et de la France qui les instruit. Non seulement la langue du pays, l’arabe, n’était pas négligée, mais les plus savants ulémahs du Caire et d’Alexandrie étaient appelés à parfaire sur ce point l’érudition des Musulmans attachés à l’école.
Les hommes les plus remarquables parmi les Égyptiens de ces vingt dernières années sont d’anciens élèves des Frères, ou des Pères des Missions africaines. Ces hommes, demeurés d’excellents patriotes, gardent à la France un amour qui ne se démentit jamais. Innombrables sont aujourd’hui les négociants et les employés qui doivent leur instruction aux écoles de l’Alliance israélite. Là aussi on fait aimer notre patrie, et je demeurai confondue d’admiration, pendant la guerre, au cours d’une visite que je faisais à l’école israélite de Tantah, en entendant des fillettes de douze à quatorze ans réciter--avec quel enthousiasme!--des actes entiers de nos poètes, choisis au hasard sur ma demande.
Il y a mieux. Au printemps de 1919, à Alexandrie, notre consul, M. Lucien Horizon, me demanda d’assister à la séance de cinéma offerte ce jour-là aux élèves des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans la loge où nous prîmes place, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de têtes brunes, parmi lesquelles de rares nattes blondes faisaient tache. De-ci, de-là, les blanches cornettes des Sœurs semblaient de grands papillons protecteurs.
--Il y a là douze cents petites filles, me dit le consul, et toutes ne sont pas présentes; la salle n’est pas assez vaste.
Il s’interrompit; l’orchestre attaquait les premières mesures de _Sambre et Meuse_. Alors, je pus voir cette chose étonnante qui mit des larmes dans mes yeux: tandis que sur l’écran se profilait la vision magnifique de nos soldats entrant à Colmar, toutes ces enfants, élèves de nos écoles, entonnèrent de leurs voix pures le chant célèbre que jouaient les musiciens.
Et ce fut ainsi jusqu’au bout. Depuis la _Marseillaise_ jusqu’à la _Marche lorraine_, ces petites savaient tous les airs, tous les couplets, et rien ne me sembla plus touchant que le spectacle qui me fut donné ce jour-là.
Les Françaises, pourtant, se montraient rares; nombreuses, bien plus nombreuses, se trouvaient les Égyptiennes, les Grecques et autres étrangères de tous pays, confiées à nos Sœurs. Cependant, leurs jeunes cœurs battaient de la même ivresse, leurs yeux brillaient de la même joie que j’avais vue quelques mois plus tôt dans les yeux des jeunes Parisiennes, au matin fameux de l’armistice... Et notre victoire semblait leur victoire! Et nos chants sur leurs lèvres innocentes devenaient leurs chants...
Comme j’exprimais ma surprise, et aussi ma reconnaissance à notre consul, il me dit gaiement:
--Oui, je crois que c’est une bonne idée de montrer un peu de la France à ces enfants qui l’aiment tant! Et vous n’en voyez qu’une partie. Chaque jour, une école différente vient ici; hier, c’était l’Alliance israélite, demain ce sera le lycée français, après-demain les Frères des Écoles chrétiennes. Ainsi, tous et toutes auront vu l’entrée glorieuse de nos troupes; j’espère bien leur montrer de même les fêtes solennelles du grand jour, le passage des poilus sous l’Arc de Triomphe.
Dans la soirée, et toujours en compagnie du consul, je visitai le collège des Frères. Là aussi, grande fut ma surprise en constatant l’organisation de cet établissement. Par pouvoir spécial, les Frères, qui chez nous bornent leurs efforts à l’enseignement primaire, ont en Égypte la mission de pousser leurs élèves jusqu’au baccalauréat. Mais tandis que les Jésuites préparent surtout aux lettres, en Égypte les Frères orientent les enfants vers les études pratiques: École Centrale, Arts et métiers, Écoles d’électricité, Commerce. Ce qui surtout m’a frappée dans l’inspection trop rapide que je fis des classes, des salles de conférences et du musée, véritable pépinière de documents, ce fut l’admirable collection des produits locaux. Le coton, roi incontesté du pays par la richesse qu’il y apporte, est représenté sous toutes ses formes, depuis la graine bénie d’où la plante précieuse va sortir, jusqu’à l’étoffe tissée avec les fils de ses flocons. Et toutes les espèces de coton sont là. Il en est de même pour le lin et le chanvre indigènes. Les minéraux occupent aussi une large place, ainsi que les plantes tinctoriales. L’Égyptien qui sort de ce collège connaît déjà à fond les matières premières de l’industrie locale, dont un stage dans nos grandes écoles lui permettra de tirer le parti le meilleur pour le développement économique de la nation. Si j’ajoute que les Frères comptent deux mille élèves pour la seule ville d’Alexandrie, il est facile de se rendre compte des services qu’un tel enseignement peut rendre à l’Égypte. Les Jésuites ont surtout formé des avocats, des magistrats, des médecins qui, après de solides études secondaires sur les bancs des collèges du Caire et d’Alexandrie, sont allés parfaire en France leur instruction, et prendre leur diplôme. Il en est de même pour les Pères des Missions africaines, qui sont établis particulièrement en province. Le collège de Tantah a donné à l’Égypte des hommes de la plus haute valeur. Je ne parle que pour mémoire du Lycée français, peu fréquenté par les indigènes.
Autrefois, à l’heure où notre influence s’affirmait en Égypte, l’éducation des jeunes gens était complétée par cinq années passées dans notre pays, à la Mission égyptienne instituée par le sage Mohamed-Aly. Ces jeunes gens, une fois chez nous, recevaient une pension mensuelle variant de deux à trois cents francs. Ils touchaient aussi les sommes nécessaires aux frais d’inscription aux différentes facultés, leçons particulières, achat de livres, etc... Le temps révolu, les diplômes pris, les élèves rentraient en Égypte où ils trouvaient aussitôt des postes, suivant leurs différentes carrières.
La Mission égyptienne a été l’une des premières œuvres sacrifiées au régime de l’occupation. Déjà, vers 1902, Mustapha Kamel appelait sur ce fait l’attention du public:
«La Mission égyptienne est une institution chargée de compléter à Paris l’instruction des meilleurs étudiants égyptiens, qui a donné à l’Égypte ses hommes les plus distingués; fort importante autrefois, elle n’est plus composée, à l’heure actuelle, que d’une dizaine d’étudiants, pour la moitié Arméniens. On empêche maintenant les étudiants de venir en France, on les force à se rendre à Londres où ils avouent pourtant ne pouvoir faire de bonnes études.»
Ce qui était vrai en 1902 l’est devenu plus encore aujourd’hui. La Mission égyptienne est morte à jamais.
Les raisons invoquées par les occupants sont que le français cesse d’être utile, puisque tout se fait désormais en anglais.
Et c’est pourquoi nous voyons un peu chaque jour disparaître notre langue et s’éteindre notre prestige, en ce pays où la France, si longtemps, demeura la nation reine, aimée et admirée de tous.
Insensiblement, les enseignes des quartiers européens, presque toutes rédigées dans notre langue, sont devenues des enseignes anglaises. Les magasins, du plus grand au plus petit, n’acceptent plus un employé qui ne parle l’anglais. Même dans les métiers les plus obscurs et les moins estimés, tels que bourriquiers et boyaguis (cireurs de bottes), ce n’est plus en français que le boy accoste le passant ou le consommateur assis à la table des cafés; le «Cirez, Missié» est devenu: «Shoes?»
L’ânier, le fameux ânier du Caire, célèbre depuis l’Exposition de 1889, ne nous parle plus de son baudet, mais son geste, qu’il essaie de rendre noble, vous désigne la bête qu’il vous offre en prononçant du bout des lèvres: «Donkey, sir?»
Et tout est à l’avenant.
Malheureusement pour nous comme pour les Anglais, tout ceci n’est qu’apparence.
Le peuple d’Orient, j’entends le bas peuple qui vit de l’étranger et surtout du touriste, s’est de tous temps adapté avec une extraordinaire facilité à ceux qui lui faisaient gagner son pain. Il eût été facile à l’Angleterre de conquérir des âmes, qu’un penchant naturel pousse vers leur intérêt, mais qui souhaiteraient pourtant que cet intérêt s’accordât avec leur sympathie. Au contraire, il semble que l’Anglais si parfaitement correct, si digne, si généreux avec les égaux qu’il estime, ait pris à tâche de s’aliéner les cœurs égyptiens, en nous les aliénant du même coup.
Tandis que les hommes cultivés ont gardé à la France toute leur affection, le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, s’est pris tout à coup d’une sorte de xénophobie.
Le tort en est, à mon avis, dans la façon dont les occupants ont agi envers lui.
Dans nos écoles, les professeurs n’ont pas craint de s’adresser aux cœurs des élèves. Ils sont descendus jusqu’à ces petits êtres, souvent incultes, les ont élevés jusqu’à eux, leur ont appris à chérir la France dans ses humbles représentants. Les écoles du gouvernement, devenues purement anglaises, ont produit surtout des joueurs de tennis et de jeunes dandys donnant beaucoup plus de temps aux sports qu’à l’étude, et quittant les classes avec la même indifférence qu’ils y sont entrés, aussi ignorants de l’âme anglaise que celle-ci est loin de la leur. Les professeurs ont donné strictement, aux heures réglementaires, les leçons inscrites au programme. Le cours terminé, l’infranchissable barrière s’est dressée entre eux. Résultat: ces élèves se sont mués aujourd’hui en ennemis révoltés.
L’éducation donnée aux jeunes Égyptiens, en ces dernières années, ne représente qu’une demi-culture. Et c’est de là, je pense, que vient tout le mal.
Différentes maladresses sont venues, en vingt ans, mettre le comble à l’exaspération du peuple égyptien. Ce fut, parmi tant d’autres, l’ingérence de juges anglais dans les tribunaux locaux appelés à examiner uniquement des causes indigènes; puis l’arrêt arbitraire qui déclarait passible de la loi martiale tout Égyptien se livrant à la moindre voie de fait contre un soldat de Sa Majesté. Si l’on sait que ces soldats, souvent pris de boisson, se promènent par les villes le stick à la main dans les quartiers mal famés, ne se privant pas d’injurier ou de frapper qui bon leur semble, fût-ce en manière de plaisanterie, on comprendra facilement la colère des opprimés. Inutile de dire que dans les rixes, fréquentes entre soldats anglais et indigènes, ces derniers ont constamment tort. Pour eux la peine capitale est appliquée avec une fréquence bien faite pour décourager les plus téméraires.
Cependant, rien n’arrête l’effort des nations. Les événements qui depuis deux ans se déroulent en Égypte, en sont la meilleure preuve. A voir chez eux la force constamment primer le droit, les plus soumis se sont révoltés.
Une autre cause est venue encore ajouter au mécontentement général.
Quelques mois avant la mobilisation, le quartier général avait fait circuler une formule écrite, demandant aux officiers qui désiraient prendre un emploi en Égypte, une fois leur service militaire révolu, de vouloir bien se faire connaître.
Le nombre des officiers qui ont présenté leur demande s’est élevé, pour les seules villes du Caire et d’Alexandrie, à trois mille cinq cents. Ces emplois se trouvaient dans les différents ministères et les administrations du gouvernement; les émoluments qui y étaient attachés étaient de beaucoup supérieurs à ceux touchés jusque-là par les titulaires. Ils variaient entre mille et deux mille francs. De ce fait, les indigènes coptes ou musulmans se sont vus frustrer d’une situation péniblement acquise.
Comme tout peuple longtemps avili par la domination étrangère, le jour où le peuple égyptien s’est enfin décidé à secouer le joug qui pesait sur lui, il a dépassé les bornes.
* * * * *
J’ai montré plus haut combien notre influence est en train de diminuer en Égypte, en attendant qu’elle soit éteinte. Je n’ajouterai que quelques lignes à cette constatation.
Le gouvernement ne fait rien en soi pour empêcher le succès de nos écoles françaises, à quelque confession qu’elles appartiennent, mais le jour venu où l’élève doit gagner sa vie, il verra toutes les portes se fermer devant lui s’il ne peut exhiber un diplôme gagné aux écoles gouvernementales ou anglaises. En conséquence, les parents les plus désireux de confier leurs enfants à des professeurs français reculent avec raison devant l’incertitude de leur avenir. A quoi bon une science qui ne pourra servir à rien?
Plus qu’ailleurs, la passion du fonctionnarisme sévit en Égypte; si alléchantes que semblent les carrières libérales, bien peu nombreux sont ceux qui poussent le courage jusqu’à s’y adonner complètement: l’amour du «poste» est plus fort que tout.
Et c’est ainsi que, peu à peu, notre douce langue française, si chère à l’Orient musulman, disparaîtra des programmes de l’Égypte, à moins que nos écoles n’obtiennent du gouvernement français le moyen de continuer la lutte. Il n’est pas question de politique, mais de simple tradition. Quelle autre terre peut, comme l’Égypte, revendiquer l’influence française? De Mohamed-Aly, le grand souverain, jusqu’à Ismaïl, qui donc rendit l’Égypte florissante? N’est-ce pas à nos ingénieurs, à nos financiers, à nos officiers, que les vice-rois firent constamment appel, pour le plus grand bien et la plus grande gloire de leur pays?... N’est-il pas permis de répéter, après tant d’autres, que l’Égyptologie est une science française?
Alors, ne fût-ce qu’en souvenir des illustres compatriotes qui vinrent, au prix de mille dangers, de difficultés sans nombre, porter au delà des mers les lumières de notre pays, il serait simplement équitable de ne pas laisser tomber, de nos mains paresseuses, le flambeau que d’autres tinrent si superbement.
On ne nous en estimerait, je pense, que davantage.
Chez nous, personne ne s’inquiète des derniers événements survenus en Égypte; pourtant nos écoles, comme les écoles indigènes, en ont subi le douloureux contre-coup. Les scènes regrettables qui se sont déroulées depuis 1919 ont obligé bien souvent les directeurs de fermer les portes de leurs établissements.
Voici en principe la genèse de ces troubles qui, loin de se calmer, redoublent en ce moment d’intensité et menacent profondément la vie intellectuelle et économique du pays.
Saad-Zagloul-Pacha, ancien ministre, vice-président de l’Assemblée législative et chef du parti nationaliste, avait lancé cette sorte de référendum: Quels sont les sentiments de l’Égypte nouvelle? Le peuple accepte-t-il le protectorat anglais, ou demande-t-il à reprendre son indépendance?
Les réponses arrivent, unanimes: les Égyptiens veulent être libres.
Les listes innombrables envoyées un peu partout, dans les villes et les villages de l’intérieur, reviennent au Caire chargées de signatures. Il ne reste donc plus qu’à agir.
Le chef du parti n’y a point failli. Ayant essayé en vain de faire entendre sa voix par ceux-là même qui disposent à ce moment des destinées de l’Égypte, il réclame pour lui et quelques-uns de ses collègues, choisis au hasard, le droit d’aller en Europe présenter leurs revendications au Congrès de la Paix.
Un premier refus est opposé à leur demande. Zagloul s’adresse alors à l’Angleterre, à la France, à l’Amérique. Aucune de ces protestations n’est parvenue aux intéressés. Les réunions publiques, entre temps, se sont faites plus nombreuses. Un vent d’orage gronde sur les villes. Le ministère, d’un commun accord, présente sa démission au Sultan, qu’une indisposition opportune retient toute une semaine en son palais.
Et c’est alors que circule l’étrange nouvelle: Zagloul-Pacha et ses amis ont été appréhendés chez eux et emmenés on ne sait où...
Le samedi 8 mars 1919, je me trouvais à Alexandrie, où je venais de faire une conférence pour la propagande. Passant par les bureaux de _la Réforme_, journal français que dirige Raoul Canivet, M. Edmond Dumani, rédacteur en chef avec lequel je venais de m’entretenir, reçut devant moi l’annonce de l’incarcération des ministres. La chose fut tout de suite démentie, personne d’ailleurs ne voulait y croire.
Mais le lendemain dimanche, dans les rues du Caire où je revenais, rien qu’à voir l’agitation de la foule, je devinai que des événements graves allaient s’accomplir. L’après-midi se passa sans incident. Dans la soirée seulement, la nouvelle se répandit, véritable traînée de poudre: Zagloul-Pacha et ses compagnons, après une nuit passée à la caserne de Kassr-el-Nil, venaient d’être embarqués pour l’île de Malte.