L'Égypte éternelle

Part 2

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Les distractions consistaient en de rares sorties par bandes, sous l’œil attentif de l’eunuque de la famille. Les noces, les circoncisions, les funérailles venaient, pour quelques heures, mettre la révolution dans la vie paisible des recluses.

Peu cultivées, elles se contentaient de la lecture de quelques contes orientaux, toujours les mêmes, ou des récits que leur faisaient les commères colportant de maison en maison les histoires de la ville. L’été, elles se donnaient entre elles d’étranges concerts. Nonchalamment accroupies sur les _chiltas_ (matelas de soie) au sommet de leurs terrasses, elles distrayaient leur ennui au moyen de la _houd_ ou de la _noune_, seuls instruments de musique que toutes connussent. Insensiblement, la petite cité s’animait à mesure que la soirée s’avançait. Sous les rayons de la lune, on voyait se détacher du groupe une danseuse, esclave affranchie ou simple parasite de la maison. Vite, les autres s’emparaient du _darabouka_, sorte de tambour de peau d’âne, précédé d’un long col de terre cuite et, à petits coups cadencés, elles accompagnaient les pas de l’artiste improvisée. Celle-ci, les crotales de cuivre entre les doigts, exécutait les danses les plus suggestives, qui duraient souvent jusqu’à l’aube.

En bas, dans le _mandara_, les hommes buvaient du cognac, en jouant au jacquet ou aux dés.

Mais dans cette Égypte désuète, aux mœurs presque médiévales, l’amour de la France demeurait si grand qu’il suffisait de se présenter au nom de notre patrie pour que toutes les barrières, d’un seul coup, tombassent, pour que les portes les plus closes s’ouvrissent...

Dans les harems, la Française était reçue, non point en étrangère, mais en amie. Beaucoup de femmes indigènes de la société parlaient notre langue; les autres ne demandaient qu’à l’apprendre. Il semblait même parfois un peu gênant à celle qui arrivait d’être traitée avec de si magnifiques honneurs; car non seulement on l’accueillait en souveraine, mais on lui imputait des mérites, une science, que le plus souvent elle ne possédait pas. Un enfant tombait-il malade? Vite il fallait courir auprès de la _dame française_ (_Sett Françaouia_); elle seule pouvait indiquer le remède infaillible qui le devait guérir. L’époux se conduisait-il de façon peu galante envers sa femme? on venait solliciter les conseils de la nouvelle venue. Recettes culinaires, détails de toilette, façon de s’habiller, de se coiffer, tout était matière à réclamer les lumières de la Française. Elle seule semblait tout savoir, tout connaître; chacune de ses paroles était un oracle, chaque prière un ordre, chaque enseignement une loi.

Les hommes, eux, ne pensaient pas qu’il pût exister au monde d’autres institutions que les nôtres, d’autres maîtres que nos professeurs, d’autres ouvrages que nos livres.

La France régnait là-bas, en souveraine charmante et incontestée.

Cette influence magnifique, que toutes les autres nations nous enviaient, nous la devions à tous ceux de nos compatriotes qui, depuis les compagnons de Bonaparte,--les Larrey, les Monge, les Berthollet, les Caffarelli, les Geoffroy Saint-Hilaire,--avaient commencé d’introduire les premiers éléments d’instruction en Égypte. A la suite de ceux-là dont le nom, après plus d’un siècle, est demeuré impérissable en Égypte, d’autres étaient venus, appelés par le vice-roi Mohamed-Aly. Un Français, M. Sève, devenu Soliman-Pacha, avait réformé et discipliné les armées; son œuvre fut aidée et continuée par une pléiade d’officiers, français comme lui, parmi lesquels il faut citer le lieutenant général Boyer qui, sur la demande du Pacha, quitta Paris en 1824, le colonel Gaudin, M. Paulin de Tarlet, MM. Varin, Gonthard, de Veneur, Guillemain, Rey, Plassat. La plupart reposent encore dans le vieux cimetière abandonné de l’ancienne Babylone. La marine avait été confiée à M. Besson. L’arsenal fut placé entre les mains de l’ingénieur de Cerisy.

Mais ce serait mal connaître le génie éclectique du grand réformateur Mohamed-Aly que de penser un instant qu’il pût se contenter d’organiser seulement les moyens de défense ou d’attaque de sa nouvelle patrie. Sitôt que son règne fut certain et les droits de sa dynastie assurés, il songea à s’attacher une élite de savants et de professeurs capables de donner à l’Égypte une place à part dans le monde oriental. Nous savons qu’il réussit au delà de tout espoir.

Bientôt les écoles s’ouvrirent, les hôpitaux s’élevèrent, les fabriques se dressèrent un peu partout dans le voisinage du Caire et dans le Delta. Des hommes tels que Félix Mangin, Clot-bey, Mougel-bey, firent plus en quelques années pour le renom de notre pays que les plus glorieuses conquêtes.

Le vicomte de Forbin débarque à Damiette en 1817 et de là gagne le Caire. Il se montre tout heureux d’y rencontrer un aussi grand nombre de Français. C’est M. Asselin de Cherville, notre consul, «qui unit beaucoup de savoir à la plus grande modestie»; c’est M. Gaspary, M. Duclos, Mme Barthélemy, nièce de l’auteur du _Voyage du jeune Anacharsis_, et qui garde toujours vivant dans son cœur de vieille femme, le souvenir de Voltaire connu autrefois à Paris. C’est encore M. Collière, le docteur Dussap, la famille Caffe et tous les autres qui, déjà, se groupent autour du législateur Mohamed-Aly. On parle à M. de Forbin du colonel Boutin, l’explorateur qui vient de périr assassiné tout près de Balbeck au moment où il se disposait à reprendre la route de France. Le colonel Boutin a, l’un des premiers, étudié les Coptes. C’est encore M. Davenat, drogman du consulat de France, qui a fait le voyage de la grande oasis. A Alexandrie, c’est un Français, M. Roussel, dont les collections retiennent l’attention des savants et des voyageurs. Ces collections, amassées lentement par nos premiers archéologues, ne se faisaient ni sans périls ni sans peines. Elles exigeaient aussi de grands frais. M. Forbin est assez explicite sur ce point. Par lui, nous apprenons que déjà la prodigalité des Anglais a éveillé la cupidité orientale. «Les moindres monuments se vendent à des prix excessifs. Le crédit et les richesses de l’Angleterre rendent cette nation maîtresse presque exclusive des antiquités égyptiennes.» Le transport seul d’une tête colossale coûtait cinq cents guinées au consul d’Angleterre. La France ne permettait pas une telle dépense à ses administrés. Il fallait donc qu’ils agissent à leurs frais.

Les Saint-Simoniens arrivèrent en Égypte en 1833. Ils y reçurent l’accueil le plus généreux. En échange, la terre des Pharaons leur doit un essor réel vers le progrès; essor qui ne devait aller qu’en grandissant, grâce à la constante volonté des plus remarquables disciples du Père Enfantin. Lambert, Fournel, Bruneau, Busco, devaient laisser là-bas un nom impérissable. Il n’est pas jusqu’aux femmes saint-simoniennes dont l’œuvre, toute de dévouement et d’apostolat, n’ait laissé des traces qui, cinquante ans plus tard, demeuraient encore. N’oublions pas que c’est à l’exemple de l’une d’elles, Suzanne Voilquin, que l’Égypte dut ses premières sages-femmes, ses premières infirmières diplômées. Jusque-là, le soin des enfants et des mères restait confié aux plus stupides matrones, prises dans les derniers rangs du peuple.

Ampère, qui visita l’Égypte en 1844, ne peut s’empêcher de témoigner sa surprise en constatant l’influence dont jouissent nos compatriotes, tant au Caire qu’à Alexandrie. Il nous dit que partout l’on serait heureux de rencontrer des hommes tels que le Dr Ablot, MM. Perron et Linant. Parlant de la maison de ce dernier, il déclare avoir trouvé «fort agréable d’aller le soir prendre place sur un divan et, en fumant un excellent narghilé, de converser avec Mme Linant qui, toute blanche dans son costume demi-oriental, et assise sur des carreaux de pourpre, fait en français les honneurs de son salon arabe». A propos de Lambert, l’ex-Saint-Simonien, il nous explique que ce dernier a renoncé de fort bonne grâce à son rôle d’apôtre, pour n’être plus qu’un homme d’esprit. C’est à Ampère que Lambert confessa un jour que, s’il reconnaissait avoir été autrefois «un peu» ridicule, il trouvait que d’autres l’étaient «beaucoup».

Chez Soliman-Pacha, Ampère retrouva un billard français et des journaux de Paris... Chez le Dr Clot-bey, il eut la joie d’admirer une superbe collection d’antiquités égyptiennes... et, sans doute, notre savant compatriote lui fit la lecture de quelque chapitre de ce remarquable ouvrage qui restera le plus parfait monument des études sur l’Égypte. D’ailleurs, Clot-bey, comme les autres, représentait une élite; chacun d’eux portait en soi la valeur de plusieurs hommes. Xavier Marmier, venu deux ans avant Ampère, ne nous dit-il pas que le chimiste Perron se distrayait de ses heures de cours à la nouvelle école de médecine du Caire, par l’étude approfondie de l’arabe, dont les manuscrits lui donnaient les renseignements les plus précieux sur la littérature et la science au temps des Khalifes...

Xavier Marmier se montre surpris de trouver au Caire un hôtel français dont le propriétaire, M. Colomb, ne dédaigne pas de présider lui-même à la haute direction de ses fourneaux. Non loin de l’hôtel, se trouve le cabinet de lecture de M. Bonhomme, où le voyageur égaré en cette terre lointaine trouve non seulement une bibliothèque complète, mais ce régal si apprécié de tous les hommes venant de Paris: des journaux! sur lesquels se précipitent les nouveaux venus à l’affût des _premiers Paris_, bien qu’ils datent de plusieurs semaines.

Durant les années qui séparent le règne de Mohamed-Aly de celui de son petit-fils Ismaïl-Pacha, c’est encore les savants, les ingénieurs, les officiers et les médecins français qui concourent à la civilisation et à la prospérité de l’Égypte: École de médecine, École de droit, École d’agriculture, des beaux-arts, des arts et métiers, Institut, créés et dirigés par nos dévoués compatriotes. La construction et l’inauguration du canal de Suez vont parfaire notre gloire et augmenter, s’il est possible, notre influence en Égypte.

Sous le règne d’Abbas, comme sous celui de son successeur Saïd, les Français, accourus chaque jour plus nombreux, augmentent le prestige de notre pays en cette terre égyptienne où les souverains eux-mêmes leur témoignent une confiance absolue. Nous ne sommes pas un peuple colonisateur, et notre sol nous offre par lui-même assez de ressources pour que, rarement, l’idée nous vienne d’aller demander ailleurs le pain quotidien. Ceux qui, alors, prirent la mer pour se rendre sur les rives du Delta, ne s’exilaient point d’eux-mêmes, tous ils faisaient partie de l’élite choisie et appelée par les vice-rois, amis de notre pays. Jusqu’à la chute d’Ismaïl-Pacha, les descendants du grand chef de la dynastie égyptienne se firent une loi de pratiquer son exemple.

Ceux-là seuls qui connurent les journées de l’inauguration du canal et furent les hôtes du khédive Ismaïl, peuvent encore dire ce qu’était alors l’hospitalité égyptienne, et la place que la France tenait dans ce pays de miracle. Les invités de choix ayant vécu ces heures dignes des _Mille et une Nuits_ ne les oublieront jamais...

Mais la prodigalité du vice-roi n’avait pas été sans entamer fortement les finances du pays. Tewick-Pacha, fils et successeur d’Ismaïl, en montant sur ce trône d’où son père venait de descendre par la volonté des puissances européennes, recueillait une succession particulièrement difficile. La surveillance pénible dont il devenait l’objet, la douceur un peu molle d’un caractère inhabile à secouer le joug qu’il devait subir, enfin la misère croissante du peuple, le désordre d’une armée mal guidée, surtout point payée, tout cela rendit alors la situation des Français assez critique en Égypte. Les événements de 1882 que je vais essayer de décrire devaient achever de ruiner notre influence, ravissant du même coup à nos malheureux compatriotes les bénéfices de près d’un siècle de patience, de travail et d’efforts.

EN ÉGYPTE RÉVOLTÉE

Le 11 juin 1882, les partisans d’Arabi Pacha, exaspérés de voir leurs réclamations repoussées, portèrent leur fureur sur les Européens, qui n’étaient pour rien dans l’affaire.

Pour se montrer équitable, il faut expliquer que la rixe terrible dont les suites devaient exercer une si prodigieuse influence sur les destinées de l’Égypte, commença par une altercation entre un cocher indigène et un Européen, Maltais d’origine, frère du valet de chambre du consul d’Angleterre, M. Cockson.

Le cocher, qui depuis plusieurs heures voiturait son client, se vit allouer pour sa peine la somme dérisoire d’une piastre (vingt-cinq centimes).

Le Maltais, par prudence, s’était fait déposer devant le café Gavvat-el-Gézaz, situé rue des Sœurs. Ce café, appelé par les Européens «le café vitré», était tenu par un compatriote du promeneur peu généreux. Le cocher, furieux de se voir si mal payé, protesta, puis, devant le mutisme de son client, le suivit dans l’intérieur du café en l’accablant d’injures violentes.

Par ce beau dimanche d’été, l’établissement regorgeait de monde. La chose ne traîna pas. Le Maltais, probablement ivre, se rua sur le malheureux automédon et, arrachant du comptoir le large couteau[1] qui y demeurait suspendu à l’aide d’une ficelle, il en frappa si violemment l’indigène que la mort fut instantanée.

[1] Dans les cafés grecs, il est d’usage de servir aux clients des hors-d’œuvre appelés _mézé_. Le jambon et la mortadelle nécessitent l’emploi du couteau.

En quelques minutes, Grecs, Maltais, Égyptiens, se jetant les uns sur les autres, livrèrent une véritable bataille. Du café, l’émeute gagna aussitôt la rue. Bientôt, la ville entière sembla peuplée d’hommes en folie.

Les Musulmans, surgissant de toutes parts avec cette rapidité stupéfiante propre aux heures des grandes catastrophes, lançaient leur terrible cri de ralliement: _Gay yâ mosslemine! Gay! Beycktelou Ekhwatna!_ (Venez ô Musulmans, venez! on tue nos frères...)

L’appel fatidique ne fut que trop entendu.

Les yeux hors des orbites, la face convulsée, ils accouraient armés de pieds de tables, de débris de chaises, de broches et de fers de lit, tous objets dérobés aux cafés européens et aux rez-de-chaussée du voisinage.

Mais bientôt, ces armes légères ne suffirent plus.

Comme pris du même furieux délire, les hommes des deux camps firent irruption dans un grand dépôt du _Souk-el-Gedid_ (marché neuf) et s’emparèrent de _nabouts_[2] qui s’y trouvaient en abondance.

[2] Le _nabout_, long bâton de cormier, est demeuré, depuis la plus haute antiquité, l’arme préférée du paysan égyptien. Entre ses mains, il n’en est pas de plus redoutable.

Entre temps les Grecs s’empressaient de charger leurs revolvers.

Et la tuerie commença.

Ceux qui, comme moi, ont entendu les cris d’angoisse, les hurlements des femmes du peuple et les râles d’agonie des blessés, ne sauraient oublier les affres épouvantables de ce jour-là. Durant la nuit, les plaintes des victimes que l’on égorgeait presque sous nos fenêtres, arrivaient jusqu’à nous, accompagnés par le rythme lugubre des flots battant les pilotis du théâtre Rossini que nous dominions.

L’historique des jours qui suivirent nous entraînerait trop loin. Mais il est impossible de passer sous silence le bombardement d’Alexandrie par l’escadre anglaise sous les ordres de l’amiral sir Beauchamp Seymour. Cet acte inattendu, et exécuté sans déclaration de guerre préalable, eut lieu le 11 juillet. Il détruisit pour plusieurs millions de propriétés et tua un grand nombre d’habitants.

Du côté de l’Égypte, l’artillerie était sans défense. «Pas une batterie du côté de la rade ou de la mer n’a été altérée, pas un terrassement n’a été opéré, pas un seul canon n’a été monté. La plupart des pièces en batterie, à âme lisse, de courte portée, calibres 12, 22 et 32, n’avaient pas bougé de leurs places depuis environ trente-huit ans, époque à laquelle le général Galice-bey, au service de Mohamed-Aly, les mit en position. Sur 101 canons Armstrong de 9 à 10 pouces, 64 seulement étaient montés; les 37 autres gisaient hors des plates-formes où les Anglais ont dû les trouver, côte à côte et loin de leurs affûts. Quant à leurs projectiles, ils ne quittèrent jamais les magasins de l’Arsenal. La veille de l’action, pas un canon n’avait ses munitions au poste de guerre»[3].

[3] JOHN NINET, _Arabi-Pacha-Égypte_ 1880-1883.

Pendant le bombardement, toutes les autorités locales ayant disparu, la ville se trouva complètement abandonnée aux pillards et aux incendiaires, ramassis de toute la lie de la population alexandrine. Les Bédouins, campés à Ramleh, avaient reçu ordre de faire la police de la ville. Ils se contentèrent de piller les magasins, après avoir défoncé les devantures et, leur convoitise satisfaite, ils mirent le feu à ce qui restait. Les prisons, ouvertes par force, avaient aussi vomi sur la voie publique tout leur lot de malfaiteurs, qui se ruèrent au sac des habitations et des boutiques.

Les rues, où gisaient pêle-mêle les cadavres des victimes et les restes calcinés des meubles et des charpentes, livraient passage à d’innombrables charrettes sur lesquelles des familles apeurées avaient pris place, fuyant la cité maudite. Durant trois jours, l’exode continua. Le vice-roi s’était enfermé dans son palais de Ramleh. Les grands harems, depuis longtemps, avaient fui au Caire.

Les Européens, sagement conseillés par leurs consuls, recevaient l’hospitalité à bord des grands paquebots ancrés au large, où les compagnies leur faisaient payer un franc un modeste verre d’eau. Mais le plus grand nombre avait gagné des rives plus clémentes. Sur ordre, la flotte française, qui d’abord avait mouillé dans la rade, était partie pour Beyrouth, au grand désespoir des rares Français qui avaient mis en elle tout leur espoir. Cette poignée de Français, demeurés à Alexandrie malgré toutes les menaces, constituait une réunion d’hommes résolus. Si les autres colons avaient suivi leur exemple, la ville eût sans doute échappé au désastre. Il suffit de quelques bras énergiques tenant en main les armes dont ils n’eurent d’ailleurs pas à faire usage, pour sauver le Crédit lyonnais, dont la porte ne fut même pas forcée.

Il est regrettable qu’à ce moment les consuls et les fonctionnaires, sur les injonctions de leurs gouvernements respectifs, aient cru devoir donner l’exemple de l’exode. Autrement, bien des malheurs eussent pu être évités.

Cependant l’Europe, au reçu de ces événements mémorables pour l’Égypte, demeurait indifférente.

Quelques semaines plus tard, Arabi-Pacha, embarqué sur l’ordre des Anglais, faisait route vers Ceylan. On lui accordait une pension, généreuse pour l’époque: 12 000 francs, avec faculté de jouir de ses rentes personnelles, et d’emmener une partie de son harem et de ses serviteurs, cependant que les naïfs, dont le seul crime avait été de le soutenir dans sa révolte, recevaient comme prix de leur complaisance le châtiment suprême.

Les émeutiers d’Alexandrie furent punis les premiers; ces malheureux furent obligés de creuser eux-mêmes leurs propres tombes sur la place des Consuls, à Alexandrie, où ils reposent encore, tandis que sur leurs têtes horrifiées se dressaient d’innombrables potences.

Depuis, la place funèbre a été transformée en jardin public. Des pelouses vertes, des arbres touffus où s’ébattent des milliers d’oiseaux, mettent la joie de la nature en ce coin charmant, où toutes les rues du côté Est aboutissent à la mer. Cette mer, que l’azur immuable du ciel égyptien rend éternellement bleue, ajoute au décor un charme nouveau, dont les touristes ne se lassent point. Les hauts immeubles, de construction moderne, bordant la place, achèvent de donner à cet endroit de la ville un cachet d’élégance dont les Alexandrins sont très fiers.

Pour moi, dont la jeunesse fut frappée si abominablement par le terrible spectacle des jours sanglants, la place des Consuls demeurera toujours «le cimetière des premiers révolutionnaires».

C’est un lieu commun de répéter aujourd’hui, après tant d’autres, qu’un seul homme en France comprit alors l’extrême portée de la tragédie qui se déroulait en Égypte. J’ai nommé Gambetta. Il ne cessa pas de lutter contre ce qu’il appelait une abdication. Mais la plupart des députés du moment n’entendaient rien à la question, pourtant si grosse de conséquences. En réalité, ceux qui par leurs connaissances ou leur intuition personnelle pouvaient prévoir l’avenir, sacrifièrent leur conviction à leur popularité.

Gambetta vit son ministère tomber peu après et ne récolta que des quolibets pour s’être prononcé avec tant de chaleur sur des actes qui s’accomplissaient si loin de Paris.

En attendant, l’Angleterre commençait tout tranquillement en Égypte son œuvre de colonisation.

* * * * *

Il ne m’appartient point de faire de la politique, à cette place: laissant aux hommes compétents le soin de juger, je voudrais seulement narrer ici ce qu’il m’a été donné de voir, en un pays que je connais parfaitement bien.

Quoi qu’on ait pu dire, la tranquillité de l’Égypte n’a jamais été que relative. En réalité, tout ce que la révolution de ces dernières années a pu accomplir date des journées de 1882.

Seulement, les émeutiers de ma jeunesse ont passé la main à une génération tout autre. Alors, la révolte partait de l’armée et du peuple. D’ailleurs, pas plus l’un que l’autre ne se montrait bien conscient de ses droits. Ils réclamaient une constitution, sans savoir au juste en quoi elle consistait. A l’heure actuelle, le mouvement, dirigé par des hommes de haute culture, a cela de redoutable qu’il englobe la population tout entière.

Les misérables soldats, les âniers faméliques, les fellahs sauvages de 1882 composant la milice d’Arabi-Pacha, tuaient pour tuer et s’attaquaient uniquement aux têtes coiffées du _bornett_ (chapeau). Pour eux, le chapeau représentait l’insigne du chrétien.

Quelques-uns même, armés du terrible _nabout_, frappaient sans pitié tout homme dont le teint clair, les cheveux blonds ou châtains semblaient désigner un étranger. C’est ainsi qu’à l’hôpital indigène où on avait transporté les cadavres des victimes, on put reconnaître les corps de plusieurs Turcs, qui avaient en vain répété à leurs bourreaux la formule de foi musulmane. La foule, ivre de sang, trompée par la blancheur de leur face, voyait en eux les fils d’une autre race.

Les Égyptiens d’aujourd’hui n’ont avec ceux-là qu’une lointaine parenté.

Un sentiment, inconnu jusqu’à ce Jour, est né sur l’antique terre: le patriotisme. J’entends inconnu quant à l’Égypte musulmane, car pour la contrée des sages Pharaons, on ne saura nier qu’elle vénéra ce sentiment bien avant que les Romains l’eussent placé à la hauteur d’un véritable dogme.

Les sujets d’Aménophis aimaient ardemment leur sol et le voulaient plus grand que tout.

C’est de ce passé magnifique, dont l’étude leur a permis de mesurer la grandeur, qu’arguent aujourd’hui les hommes nouveaux pour réclamer leur indépendance. Et comme, en apprenant mieux l’histoire de leur pays, ils ont compris que la nation la plus forte n’est point la plus isolée, ils ne souhaitent pas retourner au fanatisme, ni fermer leurs portes aux lumières ni aux concours des autres peuples, de confessions différentes. Ils demandent au contraire qu’on leur fasse confiance, et que les étrangers reviennent en foule apporter aux rives du Nil l’animation de leur présence et l’or de leurs banques. Mais ils veulent surtout être les maîtres chez eux, ambition naturelle à tout peuple conscient de sa force et de ses droits.

Ces droits, le premier Égyptien qui ait eu le courage d’y faire appel, c’est le jeune Mustapha Kamel, patriote convaincu et incomparable orateur.

Dans le magnifique discours prononcé par lui à Alexandrie, le 3 mars 1896, en pleine occupation anglaise, après avoir exposé avec une clarté remarquable la situation créée au pays par la politique britannique, il s’exprimait ainsi au milieu d’une foule enthousiaste: