L'Égypte éternelle

Part 8

Chapter 83,786 wordsPublic domain

Sur ce lac, réduit aujourd’hui par l’agrandissement du parc, des barques légères promenaient, chaque nuit, le fastueux Pacha et ses nobles invités, tandis que dans d’autres embarcations, brillamment illuminées, un orchestre de femmes exécutait ses plus voluptueuses mélodies. Mais vint l’heure de la disgrâce. Un jour, après un jugement sommaire, le favori fut condamné dans le cœur du maître. Et ceux qui arrêtèrent le Moffeteche le conduisirent à Alexandrie, à bord d’un navire qui devait le mener en exil. Il ne vogua pas longtemps. A quelques milles du port, on le fit descendre dans un canot, et les hommes payés pour cette triste besogne le jetèrent dans la Méditerranée. Celui qui dirigeait l’expédition--un jeune Turc ambitieux--reçut une belle récompense et parvint par la suite aux plus hautes destinées. Je l’ai connu, et comme, au lendemain de la première entrevue, je témoignais ma surprise de l’avoir trouvé prématurément blanchi, on m’assura que ses cheveux avaient pris en une nuit, cette teinte argentée, et que de cette nuit aussi sa santé s’était altérée. Malgré la fortune et la gloire, l’homme comblé de tous les biens de la terre ne parvenait pas à chasser de son cerveau le souvenir du crime commis.

Plus tard, ce même palais se transformait en musée[22] et recevait les merveilles que les eaux du Nil étaient en train de détruire dans la petite maison de Boulac.

[22] A chaque crue un peu forte du fleuve, le musée menaçait de disparaître. Malgré les prières réitérées de Mariette Pacha, ce ne fut qu’en 1883, c’est-à-dire deux ans après la mort de l’illustre Français, que le transfert put être opéré.

Ramsès et sa famille y furent installés, en compagnie de nombreuses autres momies. C’est là qu’arrivèrent, un matin, les corps des prêtresses d’Ammon[23], retrouvés en masse dans une tombe de Thèbes.

[23] Les prêtresses d’Ammon appartiennent à la XXIe dynastie. Elles furent découvertes à Dei-el-Bahari par Grébaut, en 1891 et doivent être considérées comme le complément des fouilles que fit G. Maspéro en 1881.

Je les ai vus, alors que les salles trop étroites ne pouvaient encore leur donner asile, jetés pêle-mêle dans de vastes tiroirs et, spectacle horrible, si les visiteurs curieux négligeaient, dans leur hâte, de refermer le tiroir, les longs cheveux blonds ou gris s’échappaient en algues sèches, jonchaient le sol de leur macabre poussière. Et rien ce jour-là ne me parut plus lamentable... Je quitte le jardin l’esprit hanté par cette image.

Maintenant des grands arbres bordant la route, une humidité froide semble couler en gouttes glacées sur les épaules des retardataires. Les petites marchandes d’oranges et de cannes à sucre allument les quinquets fumeux qui vont leur permettre de regagner la ville sans encombre et sans amende. L’auto-car du «Mena House» passe en coup de vent tandis que, haut perchées sur les bancs, les petites touristes rient de leurs dents blanches, et que le chasseur, dans sa livrée de gala, sonne de la trompette égyptienne, attirant les regards et étonnant les oreilles par la bizarrerie un peu théâtrale de sa livrée, de son équipage et de sa musique.

Bientôt, tous ces bruits mondains vont s’éteindre, et seul dans le silence de la campagne redevenue sienne, le fellah regagnant sa hutte, le Bédouin retrouvant sa tente, feront doucement résonner la flûte de roseau et moduleront, de leurs lèvres paresseuses, le même air dont, depuis des siècles, les ibis ont entendu la note plaintive à travers les âges.

HÉLIOPOLIS

Un vieux poète hindou conte, dans un de ses livres, que Vichnou, passant un matin en un char de nuées multicolores, d’un petit mouvement de ses doigts divins se plut à semer des villes étranges sur l’emplacement des cités mortes. Mais il ne ressuscita ainsi que celles dont le nom glorieux avait résisté à l’injure des siècles et à l’oubli des hommes.

Je songeais à cette jolie fable, il y a quelques semaines, sous le ciel limpide de l’Égypte, tandis que se déroulait à mes yeux le panorama fantastique de la blanche Héliopolis.

N’est-ce pas un autre miracle?... Ce que fit jadis un dieu pitoyable, pour le bonheur de ses fidèles fervents, deux hommes modernes, le baron Empain et S. E. Boghos Pacha-Nubar l’ont réalisé à l’aurore féconde du XXe siècle, en cette terre pharaonique où il suffit de quelques grains de mil jetés un soir de pluie sur le sable aride, pour créer un tapis de verdure en quelques matins.

Héliopolis!... tous les cœurs nourris de la moelle grecque ont tressailli à ce nom fameux, chaque période ajoute un noyau au chapelet des souvenirs.

La Vulgate nous apprend qu’un jour Anahim fils de Misrahim et petit-fils de Cham, chef de la tribu des Onon, s’en vint fonder en Égypte la ville d’Onon du Nord, que les hommes du Nil nommèrent Héliopolis par la suite, parce qu’elle se trouvait au centre du Nome Héliopolithe. Élevée sur une colline artificielle, elle devint en peu de temps le siège de l’école de théologie, célèbre dans le monde entier. Solon, Pythagore, Eudoxe et son ami Platon y puisèrent les principes de leur science, mais Orphée, le premier de tous, connut la fierté de lire les précieux ouvrages qu’il avait reçus de la main d’Ethimeus. Plus tard, ces mêmes livres furent montrés à Pythagore par le sage Berenius. Les professeurs de Platon étaient Patheneith, Ochaaps et Sechnouphis.

Le collège de théologie devint ensuite la gloire de la fameuse cité, parce que de ses murs devaient partir les fondements de la science hermétique.

Le Phénix était adoré à Héliopolis. On sait que, d’après les Grecs, il émigrait tous les cinq cents ans à l’Est et s’abattait dans le temple de Râ. Hérodote nous enseigne que cet oiseau, pieux entre tous, apportait avec lui le corps de son père, après en avoir creusé la place dans un œuf de myrrhe, et venait le brûler avec lui-même dans un bûcher de bois odorant. Il renaissait ensuite de ses cendres et recommençait une nouvelle vie, pour finir par le même voyage.

En réalité, ce culte est celui d’Osiris. Le Phénix, sorte de vanneau des bords du Nil, incarnait Thot, tandis que l’épervier représentait Horus. Hatouma personnifie Râ, longtemps adoré à Héliopolis sous la forme du disque.

Mais la cité lumineuse d’où la sagesse des dieux devait se manifester pour s’étendre ensuite sur le monde, tirait dès cette époque son immense célébrité d’une source plus accessible à la moyenne des esprits humains.

Il n’y eut pas que des philosophes, des initiés et des cénobites en terre égyptienne!... Le peuple véritable se montra, au contraire, de tout temps, bon vivant, d’humeur facétieuse et de joyeuse insouciance. La santé constituait, pour les fils du Nil, le premier des biens enviables.

Héliopolis devait à sa situation unique une salubrité incomparable. Et l’on vit, durant des siècles, cette chose surprenante: tandis que les environs de Memphis la superbe et de Thèbes la royale se peuplaient de nécropoles immenses, nul ne songeait aux morts dans la tiède Héliopolis. Les habitants de cette ville atteignaient tous un âge si avancé qu’on n’y voyait presque pas de funérailles.

Les temps ont changé. Les conditions climatériques demeurent semblables.

La nouvelle Héliopolis, bâtie à 40 mètres d’élévation au-dessus du Caire, domine la plaine immense. Elle a deux mille hectares de superficie, et les maisons sont construites de telle sorte que l’air et la lumière circulent librement entre chaque immeuble.

Sous l’effort colossal tenté en une heure de rêve magnifique par le baron Empain et S. E. Boghos-Pacha, à quelques toises seulement de son antique sœur disparue, surgit la cité nouvelle. Héliopolis était morte, Héliopolis est ressuscitée dans la gloire de sa splendeur rajeunie. Sur la plaine désertique, les palais se sont dressés, comme sous le coup d’une baguette magique. Les villas s’élèvent, les routes se tracent, les puits se creusent, les canaux s’étendent et les jardins naissent. Les parterres fleurissent, les arbres poussent; l’électricité, à l’aide de ses machines les plus puissantes, met la féerie de ses lampes multicolores sur la beauté des choses et la grâce des êtres qui, sous ce ciel, retrouvent la fière allure et le regard clair que donnent aux hommes l’espace sans limite et les ciels sans nuages.

A deux pas des habitations, voici, pour la plus grande joie des âmes modernes, le vaste terrain qui va prendre demain la première place dans la liste des pistes destinées aux besoins des aviateurs. Héliopolis-Port-Aviation sera peut-être bientôt la réunion de tous les amateurs du périlleux et magnifique sport cher à nos compatriotes.

C’est là, par un jour inoubliable, que j’ai vu pour la première fois évoluer ces hommes-oiseaux et cette femme extraordinaire, avec lesquels le destin avait voulu que je fisse la traversée de Marseille à Alexandrie. Dans le jardin de mes souvenirs, je les retrouve tels qu’ils m’apparurent au départ, sur le pont de l’_Équateur_, regardant comme moi disparaître dans les brumes du soir d’hiver le fort célèbre du château d’If. Qu’êtes-vous devenus, jeunes hommes au front volontaire, aux yeux brillants, au sourire plein d’orgueil? Latham à l’allure souple, au fin visage, le plus aristocratique de tous... Rougier--montrant un nez en bec d’oiseau,--solide et bruyant comme un collégien; Balsam, l’air d’un chevalier du moyen âge égaré dans la société moderne; Le Blond souriant dans sa longue barbe qui ne déparait point son nom; Voisin marié depuis quelques mois et songeant, je crois, un peu moins à sa jeune femme qu’à l’appareil calé sur un des côtés du navire et pour lequel il redoutait les caprices du roulis. Enfin la baronne de Laroche coiffée d’un béguin de velours noir, jolie à ravir dans son «tailleur» de voyage.

Depuis, la mort a passé, fauchant à son gré les jeunes têtes superbes. Latham tué par des buffles sauvages au fond du Soudan, la baronne le corps fracassé par une chute d’avion, et tant d’autres de mes compagnons de voyage à jamais endormis du sommeil dont on ne sort pas.

Cependant, à Héliopolis, leur mémoire demeure comme une présence miraculeuse. Pour les simples qui contemplèrent leur vol audacieux, ils incarnèrent cette chose inouïe: des hommes-oiseaux! Beaucoup de Bédouins et de fellahs n’étaient pas bien sûrs que ces _Franghis_ audacieux, ne fussent point les envoyés du diable.

Aujourd’hui, Héliopolis s’est agrandie encore. Aux villas superbes sont venus se joindre des immeubles modernes où de nombreuses familles cairottes trouvent des logements plus vastes et plus salubres que dans la capitale même, Un tramway, élégant autant que commode, amène les voyageurs en dix minutes du Caire à Héliopolis.

Un établissement semblable au Luna Park parisien et portant le même nom, attire chaque jour un grand nombre de flâneurs avides de distractions, et, comme en tout pays musulman, les femmes y ont leurs jours spéciaux. On peut voir alors un peuple de belles _hanems_ suivies de leurs servantes et de leur nombreuse progéniture se livrer aux plaisirs des montagnes russes ou autres divertissements modernes. Naturellement, là comme partout, le cinéma est roi, et les mânes de Platon comme ceux de ses maîtres les prêtres d’Ammon-Râ doivent tressaillir d’indignation aux facéties de Fatty ou de Charlot.

Enfin, pour que rien ne manque aux habitants de la nouvelle cité, nos Pères français des Missions africaines de Lyon ont édifié une église, copie en miniature de Sainte-Sophie de Constantinople, qui ne dépare point le style tout particulier de l’endroit.

Mais, quel que soit le progrès européen, et si beau que se montre l’ensemble de la cité merveilleuse, Héliopolis lutterait en vain contre la puissance de son maître, le désert! Il règne là en souverain despote et superbe, que rien au monde ne saurait soumettre. On le sent à l’haleine brûlante qu’il dégage, sitôt le jour levé... au froid glacial des nuits, à la splendeur des aurores et des crépuscules du soir, au sable qui, malgré tous les soins, envahit les demeures et brûle les yeux. Surtout on reste écrasé par sa puissance quand, devant quelque magnifique coucher de soleil tel que l’on n’en voit que là-bas, les yeux se laissent ravir par la magie du paysage qui se déroule du côté des Pyramides. Elles émergent dans le lointain, grandes comme le passé lui-même de cette terre d’Égypte immuable et sereine dans sa majesté profonde. D’un rose tendre dans le ciel d’or pur, elles se dressent, découpant leurs lignes dures parmi les bouquets de palmiers des isbehs voisines, tandis que le Nil, très loin, déroule les spirales de ses eaux grises. Une paix profonde descend sur les êtres, le monde actuel cesse d’exister, on se trouve reporté aux premiers âges du monde, alors que les pasteurs étaient rois. Et si d’aventure quelque syrinx fait entendre sa plainte éternelle, l’illusion est complète, l’âme s’endort dans un recul délicieux.

DAMIETTE ET RASS-EL-BAHR

Rass-el-Bahr signifie, en arabe, tête de la mer. Pour y arriver du côté de la terre, il n’existe qu’une ligne, celle de Damiette.

Après avoir quitté Tantah, le train spécial à cette route (quel train et quelle route!) s’engage dans les champs de maïs et de coton, traverse Méhallet-Roh puis Méhallet-el-Kébir, Kaff-el-Battir[24] célèbre par ses pastèques, et après cinq heures de poussière et de soleil, le voyageur arrive enfin près des lacs où l’air fraîchit. On côtoie ces lacs durant quarante minutes environ, et tout à coup, dans la clarté radieuse du soleil d’été, paraît Damiette. La ville de saint Louis demeure à demi cachée par une forêt de palmiers de l’effet le plus pittoresque; à cette époque, les arbres sont chargés de dattes et les bouquets de ces fruits, suspendus en grappes jaune d’or ou rouge sanglant, tranchent joliment sur le vert sombre des panaches que la brise secoue d’un balancement harmonieux.

[24] Textuellement: Village des pastèques.

La gare, de très petite apparence, se trouve hors la ville, dont elle est séparée par le fleuve, et disparaît sous les dattiers.

D’innombrables barques à voile sont là, à l’affût des voyageurs, assez rares cependant.

Au bord du Nil la cité se dresse, étrange, unique entre toutes les villes d’Égypte.

Les touristes, avides de curiosités, qui se pressent chaque année du Caire à Louqsor sans se soucier des nombreuses merveilles qu’ils laissent derrière eux, ne se doutent pas du charme spécial de cette ville à demi détruite qui, aux yeux étonnés qui la contemplent, ne rappelle rien. Le port à lui seul présente un tableau des plus saisissants avec ses maisons croulantes, bâties hardiment en demi-cercle dans le lit même du fleuve, et son quai où se trouvent la poste, deux cafés, une pharmacie grecque et quelques maisons, dont la modernité tranche sur les tons brunis et l’aspect délabré de tout le reste.

Parmi ces vieilles demeures, palais ou masures assises dans l’eau, une surtout retient les regards: haute de trois étages, presque en ruines, à moitié couverte par une treille où feuilles et fruits se livrent en liberté aux arabesques les plus capricieuses, montant, descendant, festonnant du rez-de-chaussée aux terrasses.

Cette nature en fleurs parant ces ruines, ce tableau féeriquement éclairé par un soleil ardent, un ciel admirable de limpidité, m’ont laissé un ineffaçable souvenir.

Si le port est d’un coup d’œil agréable, on ne saurait en dire autant de l’intérieur de la ville. A peine a-t-on franchi les premières rues, que l’odorat se trouve désagréablement surpris par une exagération de senteurs étranges, où le relent spécial aux quartiers arabes se trouve augmenté d’un parfum de _fessikhs_ (poissons salés à demi pourris), de saumures et d’eau croupie; à chaque carrefour, de vrais lacs d’eau stagnante attirent les regards et forcent les passants délicats à porter plus loin leurs investigations. Et pourtant, malgré le _fessikh_, malgré les mares fétides, malgré les enfants sales, les chameaux et les ânes qui encombrent tout, on poursuit sa route, attiré en dépit de soi par ces constructions bizarres, par ces demeures qui, à l’imitation de celles de Rosette, ont conservé leurs colonnes superbes, monolithes de granit dont quelques-uns gisent pitoyablement au milieu des rues, barrant la route en s’effondrant, dernier vestige de la magnificence passée.

Bien curieuses, les portes qui ferment ces demeures aujourd’hui vides; massives, d’une seule pièce, elles restent absolument tapissées d’énormes clous et de barres de fer.

Ces portes, comme celles de Rosette, datent du XVIIe siècle, lors de la défense de ces deux villes contre les attaques des Mamelucks.

Au dire des plus anciens habitants, il ne se passait alors pas de jours sans qu’une incursion ne fût à craindre. Les familles en état de siège vivaient barricadées derrière leurs vantaux de prison, qu’une autre porte séparait du harem et du salamlek. De nombreuses meurtrières pratiquées dans les murs attestent encore la vérité de ces récits.

Au milieu de ces choses d’autrefois, la vie et le commerce modernes jettent une note gaie. A côté d’un amas de colonnes effritées, un cordonnier grec tire gaiement son alène et siffle un air de son pays en coulant, de temps à autre, un regard ému sur deux chromos représentant le roi Constantin et la reine Sophie. Plus loin, des tailleurs fellahs cousent gravement, à l’aide de machines perfectionnées. Voici une mosquée toute neuve, éblouissante de propreté et de fraîcheur, ouvrant sur deux rues, laissant voir sa cour immense pavée de marbre noir et blanc, au milieu de laquelle un jet d’eau s’élance, inondant de sa gerbe humide un superbe latania. Et de loin en loin des fûts de menuiserie d’un travail charmant s’étalent et forment comme un cloître très propre et très gai. A l’ombre des piliers, de graves Arabes sont accroupis, leur chapelet d’ambre aux doigts, marmottant des prières qu’ils accompagnent du balancement inévitable cher aux fils de Mohamed.

Arrivés à midi à Damiette, après des tours et des détours sans nombre, trois heures de marche au grand soleil, nous nous retrouvons devant la pharmacie, lieu d’élection de toutes les villes de l’intérieur. On nous offre du sirop de tamarin que la chaleur excessive nous fait trouver délicieux, puis, comme je m’informe des monuments d’autrefois, on m’indique une mosquée datant du IXe siècle et presque intacte. Mais la mosquée se trouve à deux kilomètres, nous sommes très las, il fait très chaud... comment faire?

Nous arrivons enfin à nous procurer l’unique voiture de Damiette, un pauvre vieux coupé jadis élégant, gardant sur ses panneaux brisés et salis la pâle empreinte d’une couronne de prince. Les portières tombent, les coussins perdent leur coton, les glaces demeurent absentes. Néanmoins, nous nous décidons à affronter les dangers de l’entreprise, et après un élan inquiétant du cheval attaché à ce véhicule, nous partons.

Bientôt, devant nous, la route se rétrécit, les magasins se font plus rares, les ruines plus nombreuses... Voici une maison croulante, encore habitée cependant... Par une sage prévoyance, les vitres, en plusieurs endroits, furent remplacées par des chiffons. Des têtes de négresses se montrent, curieuses, effarées... La maison a dû être belle pourtant! Devant la porte, une colonne de granit vert, renversée, sert de banc à une ribambelle de gamins ébouriffés, sales et très laids; une fillette, plus hardie que les autres, s’approche de nous et nous crie «bonjour» d’un petit air insolent et gouailleur qui en dit long sur l’élégance de notre équipage.

Les rues deviennent si étroites que nous craignons à chaque instant d’y laisser notre voiture. La température s’en ressent: une fraîcheur de cave monte de ces hautes murailles qui nous étreignent, nous donnent la sensation d’errer parmi des tombeaux. A mesure que nous avançons vers la campagne, les enterrements se succèdent avec un entrain qui m’étonne; j’en compte cinq en quelques minutes. Le cocher m’explique que nous approchons des nécropoles.

L’on meurt beaucoup à Damiette, en ce moment! La fièvre typhoïde fait sa visite annuelle... le mauvais état sanitaire et l’humidité l’entretiennent dans la ville.

Voici le cimetière! Sans enceinte comme tous les les cimetières musulmans, il dresse ses tombes de terre et de plâtre également orientées vers La Mecque, la plupart lamentablement abandonnées. J’y remarque une profusion d’aloès plantés raides, au milieu même des tombes, et poussant dru.

A côté, s’élève une masure entourée d’un balcon de bois où croissent de pauvres œillets et deux plantes de rue[25] dont l’odeur âcre monte jusqu’à nous: c’est là qu’habite le cheik chargé d’entretenir les tombes et de prier pour les défunts dont les parents peuvent le payer. Et cette bicoque affreuse, entre ses modestes fleurs et son balcon vermoulu, me paraît plus lugubre, plus funèbre encore que les mausolées qui l’entourent.

[25] La rue, fort estimée en Égypte, croît un peu partout.

Nous voici de nouveau en pleine campagne; les palmiers s’élancent, le coton étale ses jolies fleurs roses, jaunes et blanches, et partout le Nil fait courir ses ruisseaux inondant la plaine de verdure et de fraîcheur. Ce riant tableau me console un peu de la tristesse du précédent, mais je n’ai pas le temps d’y reposer mes yeux. Voici d’autres tombes, absolument en ruines cette fois, et enfin la mosquée que nous sommes venus voir.

Bien curieuse en effet, cette mosquée datant du IXe siècle et conservant, après tant d’années, son étrange aspect d’autrefois.

Nous traversons d’abord une cour misérable où l’herbe croît comme à regret, mais que les lépreux et les éléphantiasiques encombrent. Tout ce monde de déshérités exhibe ses plaies, crie famine et poursuit le visiteur, forçant la pitié. J’ai compté sept lépreux qui, à eux tous, n’avaient pas dix doigts... ce souvenir seul me fait frissonner encore... Je leur ai demandé s’ils souffraient beaucoup, ils m’ont assuré que leurs douleurs étaient supportables, ils semblaient surtout affectés de la pauvreté à laquelle leur infirmité les condamne.

En Égypte, le peuple ne témoigne aucun dégoût pour ces sortes de misères: n’importe quel Fellah boira au même verre qu’un lépreux ou un galeux, sans manifester de répulsion. Chose surprenante et faite pour dérouter les hygiénistes, c’est qu’il est bien rare que ces imprudents aient sujet de s’en repentir. Ils vous diront tous: la lèpre est héréditaire, Dieu l’envoie à ceux-là seuls qu’il veut punir ou mortifier.

Les malheureux atteints de l’horrible maladie ne sont pas uniquement attirés par les quelques _bakschiche_[26] que les voyageurs pitoyables leur jettent de loin; ils demeurent surtout soutenus par l’espoir d’une guérison que la tradition promet aux croyants.

[26] Pourboires, mais dans ce sens le mot peut être pris pour aumônes.

Cette mosquée est, en effet, privilégiée. Parmi les nombreuses colonnes, monolithes de granit dont chacun présente une couleur différente du plus remarquable effet, se trouvent deux fûts séparés entre eux par trente centimètres environ. Or, il est dit que l’homme assez heureux pour glisser son corps dans cet intervalle est sûr de voir s’ouvrir devant lui les portes merveilleuses du paradis.

Toujours d’après la légende, dans une de ces colonnes deux trous de la grosseur du doigt marquent la trace laissée par Saïda-Zénab, lors de son passage à Damiette. Celui qui enfoncera ses pouces dans ces trous sera délivré de tous ses maux.

Enfin, et ce n’est pas la moins curieuse pièce de la mosquée, voici une pierre de granit rose affectant la forme d’une colonne tronquée et rongée, tachée de sang dans toute sa hauteur; à terre, tout autour, d’innombrables peaux de citron, sèches ou fraîches, gisent sur une mare de sang coagulé!... Voici l’explication qui m’est donnée par le cheik qui me sert de cornac: