Part 6
«Voici, par exemple, _Ludovic_. Il ressemble à ces collectionneurs qui hantent les magasins d’antiquités, à la recherche de la toile, du bibelot authentiques, ayant perdu leurs titres de noblesse, et qu’ils paieront vingt francs. Pareillement, Ludovic est un «découvreur». Il ne lui plairait point qu’on ait parlé d’un ouvrage avant lui, il tient à être le premier. Il est enthousiaste, et son enthousiasme est contagieux. Il sort le bibelot de sa poussière, le caresse, le fait valoir. L’auteur, éperdu de gratitude, s’empresse de lui envoyer son nouveau livre, qu’il croit, peut-être avec raison, supérieur à ce premier essai; il attend l’article de Ludovic... L’article ne vient jamais ou bien il est modéré, comme insoucieux, dans son approbation... Ludovic ne prend guère d’intérêt à cet écrivain, qui peut marcher désormais tout seul: il est en quête d’autres joyaux ignorés; ne l’en détournez pas.
«Voici, par contre, _Léonard_. Léonard se sent d’avance accablé, épouvanté, exaspéré, par la masse des volumes qu’il reçoit. Le passé lui a déjà fait connaître tant de chefs-d’œuvre qu’il admire profondément, et pour lesquels certains sont injustes! Il sent que son premier devoir est de les défendre... Pour le reste, qui est nouveau, il attendra un choix préliminaire, un triage accompli par d’autres critiques, ou même par le goût, la curiosité, la fantaisie du public. Alors il ira chercher le volume dans le tas des autres, et vous dira ce qu’il en pense. Il le dira fort bien, en toute équité, avec des considérations dont le poids et l’intelligence ne laisseront rien à désirer. Il se peut que son appréciation ne confirme point celle de Ludovic. Mais c’est en quoi son rôle est si utile. Léonard est un critique attentif, qui s’efforce de mettre quelque recul dans sa vision, et de juger comme on jugera quand nous serons morts.
«Tous deux sont estimables, Pamphile, et avec eux il en est d’autres, d’un tempérament différent, qui ne rendent pas moins de services à la communauté des lettres. Ils ont enfin le mérite de dire--pouvant se tromper, comme tout le monde--ce qu’ils pensent, toujours; et de réagir contre les mouvements trop rapides de la sensibilité du vulgaire, ou des suggestions qui, vous l’avez marqué, ne sont pas toujours désintéressées.»
CHAPITRE XVI
PRIX LITTÉRAIRES
«On a publié l’autre jour, me dit Pamphile, la liste des prix de littérature annuellement décernés. Leur nombre m’est sorti de la tête; mais, si je me souviens bien, il frise la vingtaine, six ou sept d’entre eux offrant une belle somme à l’heureux bénéficiaire, dont les journaux parlent par surcroît; et méritant à l’ouvrage couronné les honneurs de «la bande» ordinairement décorée du portrait de l’auteur, et destinée à faire connaître à l’univers la majesté de cette distinction. C’est un nouvel usage, ce sont de nouvelles mœurs. Que pensez-vous de celles-ci? Certains critiques littéraires les blâment fort.
--Ce n’est pas sans raison. Jadis c’était au critique, au critique seul, qu’il appartenait de dire aux lecteurs possibles: «Lisez cela, qui est bon; négligez ceci, qui l’est moins.» A cette heure, un nouvel organe, celui du jury des prix littéraires, tend sinon à se substituer à eux, du moins à leur faire concurrence. Car ces jurys ne sont pas composés de critiques, notez-le bien, mais de confrères, de membres de la même profession. J’oserais dire que c’est une manifestation de syndicalisme larvé.
--Et vous approuvez?
--Je n’approuve pas; et même cette évolution ne m’est pas infiniment sympathique. Mais je fais toujours le plus d’efforts que je puis pour voir les choses comme elles sont. Voici ce qui me semble bien s’être passé.
«La production des ouvrages d’imagination, en France, a presque décuplé depuis un demi-siècle. Les critiques, je vous l’ai dit, se sont trouvés submergés. Ils n’ont plus, même matériellement, le temps de tout lire; il y a eu, de leur part, une sorte de demi-carence, involontaire. Les membres des jurys littéraires, en décernant une demi-douzaine de prix chaque année, opèrent une espèce de triage. Ils lisent, les pauvres diables, ils lisent même «à l’œil», si j’ose m’exprimer avec cette vulgarité. Et de la sorte ils signalent les ouvrages qu’ils couronnent, non seulement au public, mais aux critiques. Ceux-ci ont beau protester contre les prix littéraires, ils sont bien obligés de rendre compte à leurs lecteurs d’un livre dont ceux-ci leur demandent, naturellement: «Le prix, selon vous, a-t-il été bien, ou mal donné?»
--Il y a donc du bon dans cette coutume nouvelle?
--Sans doute, mais non sans mélange. Auparavant c’était les lecteurs eux-mêmes, sous la direction des critiques, qui faisaient librement leur choix, par une sorte de suffrage universel. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus qu’au suffrage à deux degrés, avec un scrutin aristocratique à la base, et un vote populaire qui n’existe que pour ratifier. Car la puissance d’achat du public est limitée. Lorsque, dans l’année, le lecteur s’est procuré chez le libraire une dizaine de volumes, il y a des chances pour qu’il s’en tienne là. Il en résulte que tout ouvrage qui ne bénéficie pas d’un prix littéraire risque fort de tomber dans l’oubli--ou les boîtes des quais, ce qui est à peu près la même chose.
--L’expérience paraît prouver, en effet, qu’il en est ainsi.
--De plus, cette institution des prix littéraires, si elle a pour effet, dans une certaine mesure, de moraliser les écrivains des générations antérieures, qui décernent la récompense, pourrait bien démoraliser les candidats, c’est-à-dire toute la jeune littérature.
--Comment cela?
--Les jurés sont obligés de lire les ouvrages de ces débutants, ou quasi-débutants. Cela ne leur est pas sans fruit: ils sortent ainsi de leur coquille, ils entrent en contact avec des tendances nouvelles, des conceptions d’art qui ne sont pas les leurs. Je ne dis point qu’ils ne le fissent pas auparavant; mais ils le font ainsi plus souvent, et d’une attention plus éveillée.
«Pour ceux, par contre, qui prétendent à leurs suffrages, ces concours ne vont pas sans inconvénients. Ils les accoutument à des démarches un peu trop souples, à des sollicitations, en un mot à l’intrigue. Je suis persuadé qu’ils s’exagèrent l’influence de ces petits moyens. Ce qui m’a presque toujours frappé, c’est la générosité, l’impartialité des débats dans ces jurys littéraires, le soin touchant que mettent les jurés à peser le mérite des œuvres. Ils commencent d’ordinaire par accorder des voix de sympathie ou d’amitié à quelques candidats. Mais ensuite la véritable discussion commence. Elle est souvent fort vive; elle demeure rigoureusement probe.
«Mais rien n’a pu empêcher le candidat de se dire: «Me liront-ils?... Ils en reçoivent tant! Je ferais bien d’aller les voir! Et aussi de leur écrire! Et aussi de leur faire écrire, par telle personne qui passe pour avoir de l’influence auprès de celui-ci ou de celui-là.» Ce médiocre souci, l’emploi de ces petites ficelles, n’est pas pour rehausser les caractères. Ce sera là, selon moi, un des principaux reproches qu’on pourra faire aux prix littéraires, tant qu’ils dureront.
--Tant qu’ils dureront?
--Il en est un certain nombre qui sont assurés de vivre. Le premier en date, d’abord, qui est le prix Goncourt; celui que l’Académie a fondé, à l’imitation et en concurrence du prix Goncourt, un ou deux encore. Mais d’autres sont des entreprises de publicité. Leur existence est fonction de la prospérité de la firme qui les inventa, et du succès que le genre romanesque obtient en ce moment. Ils ne seront pas éternels.
--Des entreprises de publicité?
--Pamphile, elles sont fort légitimes! Mais il ne saurait y avoir de doute sur cette origine commerciale. Il n’en était pas du tout ainsi de leur aïeul, le prix Goncourt. Celui-ci a eu pour père deux écrivains, prosateurs et romanciers, qui tenaient leur profession pour la première du monde, et à un moment où la morale publique, plus chatouilleuse que de nos jours, mettait aisément certaines œuvres à l’index. Ils ont voulu manifester contre cette attitude, où ils voyaient du pharisaïsme, élever en dignité l’artiste libre, dédaigneux des conventions, en face des Béotiens. La petite compagnie qu’ils ont formée, désignant par leur testament ses premiers membres, est composée d’écrivains de valeur, et sans nulle attache officielle ou mercantile. De là le légitime accueil que fit le public à cette fondation. Observez qu’il n’en résulta pas tout d’abord, pour les ouvrages couronnés, un succès de librairie. Les «prix Goncourt» du début n’ont pas connu de gros tirages. Ce n’est qu’à la longue que ceux qui lisent constatèrent que les juges du «prix Goncourt» d’ordinaire ne se trompaient pas dans leur choix, et leur signalaient des œuvres intéressantes.
«A compter de cet instant, les éditeurs s’efforcèrent d’avoir «leur poulain» pour le prix Goncourt. Ce fut la première phase. Dans la seconde, ils songèrent à fonder ou à susciter la création d’autres prix, pour le motif que c’est là le genre de publicité qui «paie» le plus sûrement.
«Cela durera donc tant que ce genre de publicité paiera.
--C’est-à-dire?...
--C’est-à-dire tant que ces prix ne seront pas trop nombreux pour se faire mutuellement concurrence, ce qui se produit déjà. Et tant que nous ne passerons pas, comme je le disais l’autre jour, de la période des vaches grasses à celle des vaches maigres.
«... Mais, je ne saurais trop le répéter, je plains les poètes. C’est eux surtout qui auraient besoin d’un secours extérieur, de l’appui social: un romancier de talent peut espérer aujourd’hui vivre de sa plume. Les poètes ne peuvent s’adresser, de notre temps, qu’à quelques rares délicats. En mettant les choses au mieux, il leur faut attendre beaucoup plus longtemps que les romanciers l’instant où quelques paillettes d’or se mêleront pour eux à l’eau claire d’Hippocrène. Pour la plupart, ces paillettes ne tombent jamais dans leur sébile. Si le fier Moréas n’avait eu quelques petites rentes, il serait mort de faim...
«Il y a bien quelques petits prix pour les poètes, mais si dérisoires!... D’ailleurs il me paraît que cette institution des prix annuels, justement par ce qu’elle a souvent de trop commercial, ne remplit pas son objet. Un prix qui serait donné tous les cinq ans seulement à un jeune auteur, et qui assurerait à celui-ci, pour cinq ou dix ans, une somme suffisante pour qu’il pût travailler avec indépendance, rendrait à l’art de bien plus grands services. Mais quel est le mécène qui nous le donnera?»
CHAPITRE XVII
L’ÉCRIVAIN ET L’ARGENT
Pamphile, peut-être avec le désir malin de m’embarrasser un peu, m’apporte trois ouvrages récemment parus. Le premier est une idylle très chaste, de la sonorité un peu grêle et charmante d’un verre de pur et mince cristal frappé d’une cuiller d’argent, composée, avec une ingéniosité alexandrine, par un conteur adroit et lettré qui, étant donné le sujet et le milieu--que du reste il connaissait fort bien--avait décidé avec intelligence que c’était de la sorte qu’il le devait traiter, et non autrement. Tout le monde, malgré la concision de cette analyse, aura reconnu _Maria Chapdelaine_.
Le second a été fabriqué en série, dirait-on, et selon les vieilles recettes naturalistes. Il contient des pages d’autant plus scabreuses qu’il est écrit sans art, et par surcroît avec des prétentions à instituer quelque chose comme une nouvelle morale sexuelle. Cette manie de mêler la leçon de morale à l’indécence n’est pas nouvelle: elle date du XVIIIe siècle et a continué de sévir durant tout le cours du XIXe siècle. Elle n’est pas pour cela plus agréable. Je ne désignerai pas plus clairement ce roman, qui a eu un grand succès de librairie, non seulement en France mais à l’étranger, où il est tenu pour essentiellement français et parisien.
Le troisième est une œuvre excellente, d’un de nos plus grands et plus parfaits artistes.
Les deux premiers se vantent, sur leurs couvertures, d’avoir atteint le trois centième mille. Le dernier n’a obtenu l’attention que de quelques milliers de lecteurs.
«Est-ce juste? me demande Pamphile.
--Je ne vous dirai pas maintenant si c’est juste. Mais je vous demande tout de suite ce que ça prouve, et si ça prouve quoi que ce soit?»
Ce fut au tour de Pamphile d’être embarrassé.
«Ce n’est pas une raison, poursuivis-je, parce qu’on moud un morceau de musique sur l’orgue de Barbarie, pour que ce morceau soit vulgaire et sans valeur. En Allemagne, presque tous les orgues de Barbarie jouent la _Marche nuptiale_ de _Lohengrin_, durant qu’un singe habillé en soldat anglais fait des grimaces sur le dessus de l’instrument. Ça n’empêche pas la _Marche nuptiale_ d’être une belle chose. Il y a de belles choses qui peuvent être populaires--et il importe même qu’il y en ait--et d’autres qui ne sont faites que pour un public restreint. Elles n’en valent, les unes et les autres, ni plus ni moins.
--D’autre part, ce n’est pas non plus une raison, parce qu’on joue un morceau sur l’orgue de Barbarie, pour qu’il ait du mérite!
--Votre observation est juste. Mais vous devriez ajouter que si une musique n’est comprise que par deux ou trois cents amateurs, ce n’est pas non plus une preuve suffisante que l’auteur a du génie... Stendhal n’a connu la gloire qu’après sa mort, soit, et c’est regrettable pour le goût de ses contemporains. Mais _Obermann_ n’a eu, du vivant de Senancour, qu’une poignée de lecteurs, et pas davantage ensuite: de quoi il ne faut ni s’étonner ni se scandaliser, car _Obermann_ n’est, après tout, qu’une intéressante curiosité littéraire.
--Pourtant, il faut bien qu’un écrivain vive de son travail et que, dans l’état actuel de notre société, sa valeur soit appréciée, comme les autres valeurs sociales, en argent?
--Je n’en vois pas du tout la nécessité absolue. Que feriez-vous alors des poètes, qui sont malgré tout, n’est-ce pas, l’honneur le plus pur de toute littérature? Il est assez rare pourtant qu’un poète vive de son œuvre. Ni Baudelaire, ni Leconte de Lisle, ni Heredia n’y sont parvenus. Encore que la tendance actuelle de notre civilisation soit de tout commercialiser, elle ne saurait commercialiser le poète et il n’est pas désirable qu’elle y puisse arriver. Par-dessus tout, le poète doit se plaire à lui-même, et négliger tout le reste. Il doit servir son dieu, et même ne pas songer à vivre de l’autel. Il en est qui en meurent... Avez-vous entendu parler d’un certain Deubel, qui avait du talent, et dont M. Léon Bocquet a rapporté la belle et triste histoire?... Je ne parle pas de Rimbaud, enfant terrible et de génie, mais Ardennais vigoureux et réalisateur, qui mourut, je m’en assure, convaincu de détenir, comme chef de factorerie, dans la société, un rang très supérieur à celui que lui conférait la gloire d’avoir écrit le _Bateau ivre_.
--Pourtant, il faut qu’ils vivent, puisqu’ils sont le plus grand honneur des Lettres.
--Il le faut!... Mais le traitement que leur accorde la société est demeuré exactement ce qu’il était il y a trois siècles. Il y a trois siècles, le poète était entretenu, protégé, par un grand seigneur. A cette heure il l’est, ou devrait l’être, par la société, par l’État. Je redoute pour lui le zèle égoïste ou imprudent des fonctionnaires et des politiciens qui font la chasse aux sinécures. Il en faut quelques-unes, dans une communauté bien policée, pour les poètes et les travailleurs désintéressés; de même que des bureaux de tabac pour les veuves pauvres d’officiers supérieurs.
«Et cela nous ramène, pour l’écrivain pauvre, au début de sa carrière, à la nécessité de cette «profession seconde» dont nous parlions l’autre jour. Car, après tout, quand il compose son premier poème ou sa première prose, il ignore absolument si ce qu’il écrit est digne d’être écrit; et l’État ne peut ni ne doit accorder de sinécures à tous ceux qui tiennent une plume avant que leurs pairs ou leurs anciens les aient désignés à son attention.
«Toutefois, Pamphile, il n’est nullement interdit de vivre de ce léger outil, d’en tirer du profit en même temps que de l’honneur, et même de bénéficier de ces gros tirages qui attirent la considération des gens sérieux. Ceci même du point de vue social: car, du moment que les gens sérieux regardent d’un œil favorable les personnes qui savent, par leur industrie, se créer d’importants revenus, cette considération finit par s’étendre, en quelque mesure, à la corporation tout entière. Tous les ingénieurs ni tous les architectes ne sont riches; mais il suffit que quelques-uns le soient devenus pour que la profession d’ingénieur ou d’architecte soit définitivement «classée».
--On a donc le droit, en somme, si l’on entre dans la carrière des Lettres, de ne point négliger les bénéfices matériels qu’elle peut réserver?
--Certes! Il existe même, aujourd’hui, des groupements, des syndicats qui s’occupent, avec discernement et autorité, de ces questions commerciales, établissent des formules qui déterminent le minimum des avantages auxquels ils ont droit, examinent les projets de traités, défendent avec bonheur les intérêts professionnels.
«Mais, Pamphile, pourtant, n’oubliez pas une chose: c’est qu’il serait funeste, à la fois pour vous et pour le bon renom des Lettres, d’entrer dans cette carrière comme vous entreriez dans toute autre, avec le seul souci d’en tirer, le plus vite possible, le plus gros rendement matériel et «monnayable» qu’il se pourra. Elle est en cela différente de beaucoup d’autres. Le premier but qu’on doit s’y donner n’est pas de gagner de l’argent, _mais de se plaire à soi-même_.
«Se plaire à soi-même avant de plaire aux autres et de songer à un bénéfice quelconque! Tout écrivain qui débute en se disant: «Je vais composer tel livre en vue d’un grand succès de lecture, et par conséquent d’argent», est sûr de faire une œuvre médiocre, de devenir un fabricant, non pas un artiste, d’être justement oublié après sa mort, et souvent même, de son vivant, de se voir négligé. Combien n’en ai-je pas vus qui ont souffert de cet abandon du public; même après un premier succès qu’ils n’avaient pas cherché, mais qui avait été trop retentissant pour des qualités trop vulgaires. Ils ont penché du côté de leur faiblesse secrète et ils en acquittent le prix, après l’avoir prématurément touché. On entend dire d’eux: «C’est Un Tel qui a tiré le bouquet de son feu d’artifice le premier.» Ils tombent dans la triste et un peu ridicule catégorie de ceux qui ont, comme on dit, un bel avenir derrière eux.
«Voyez-vous, Pamphile, il est un mot de l’Évangile que nous devons, nous autres gens de lettres, garder tout spécialement en mémoire: «Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît.» Cherchons d’abord la perfection, selon notre personnalité, et tout le reste viendra, sans que nous l’ayons désiré.»
CHAPITRE XVIII
LE MARIAGE DE L’ÉCRIVAIN. L’ÉCRIVAINE
«Dois-je me marier? dit Pamphile.
--Mon cher ami, c’est une question que déjà posait Panurge à l’oracle de la bouteille Bacbuc, qui ne lui répondit point. Permettez que j’en fasse autant.
--Voilà bien les plaisanteries de votre génération! Je ne vous demande pas, comme Panurge, si je serai trompé. Ce que je voudrais savoir est s’il convient à un homme de lettres de se marier.
--Pourquoi pas, Pamphile, pourquoi pas?... Il apparaît que c’est aujourd’hui la mode dans la corporation.
--Encore une plaisanterie!
--Non pas... Mais vous concevez que, en pareille matière, je ne puis me placer que sur le terrain de l’observation. Or il semble bien que, pour les gens de lettres contemporains, le mariage devienne la règle, le célibat l’exception.
--La belle affaire! Comme pour tout le monde!
--Comme pour tout le monde, en effet. Ce que j’entends seulement signifier est que, il y a trois quarts de siècle, le célibat était, chez les écrivains, un peu plus fréquent qu’aujourd’hui. Si Hugo, si Balzac même, vers la fin de sa vie, furent mariés, ni Stendhal, ni Musset, ni Flaubert, ni les deux Goncourt ne convolèrent en justes noces. Et nous pourrions, en cherchant un peu, découvrir pas mal d’autres exemples de cette répugnance à se soumettre au lien conjugal. Il n’en va plus tout à fait de la sorte à cette heure.
--En voyez-vous une raison?
--On pourrait peut-être la découvrir dans le fait que l’écrivain--ou l’artiste en général--est beaucoup moins laissé hors de la société qu’il y a deux ou trois générations. Celle-ci, par un réflexe de défense que j’ai déjà signalé au début de ces conversations, tend à le reprendre, à se l’annexer. En d’autres termes, il s’embourgeoise... L’opinion des familles, sur la carrière littéraire depuis trente ou quarante ans, a beaucoup changé. La liberté que vous laisse madame votre mère de l’embrasser en est une preuve; et il me souvient qu’au contraire, il y a un demi-siècle environ, un professeur, dans un lycée de Paris, ayant dit à l’un de ses élèves qu’il semblait avoir des dispositions pour écrire, les parents de cet élève s’en allèrent plaindre au proviseur... Au fond du différend qui sépara le général Aupick de son beau-fils Baudelaire, et qui rendit l’existence matérielle du poète si misérable, on croit bien distinguer cette méfiance des classes moyennes et supérieures de cette époque à l’égard d’une profession encore non classée. Il n’en est plus de même aujourd’hui.
«Mariez-vous donc quand vous voudrez, Pamphile, si le cœur vous en dit. Autrement, ce ne serait pas la peine...
«Ce qu’on est convenu d’appeler «le monde» existe encore, au moins comme façade. Si donc le genre de vie de l’écrivain devient mondain, une femme lui devient indispensable. C’est elle qui reçoit, c’est elle aussi qui sert d’ambassadrice. De là cette modification, qui se généralise, dans la vie privée des gens de lettres. Il faut au moins qu’ils soient divorcés. Le divorce, dans la profession, est assez bien porté.
--Un homme de lettres peut-il épouser une femme de lettres?
--Je connais de telles unions qui furent et demeurent heureuses et brillantes. Pourtant je ne les saurais recommander. Non seulement c’est faire entrer sans prudence dans l’association un élément dangereux de rivalité--que doit-il arriver si le public reconnaît à la femme plus de talent qu’au mari, ou inversement?--mais encore, même entre égaux de mérite, il n’est pas commun qu’on ait la même conception de l’œuvre d’art, et il peut en résulter des débats pénibles, ou de silencieux jugements qui ne le sont pas moins. Je vois fort bien un médecin épouser une avocate, un ingénieur une femme de lettres: la diversité même des professions suscite l’intérêt, et des enseignements. Je n’aurais pas la même confiance dans le mariage d’un avocat et d’une avocate, d’un docteur et d’une doctoresse en médecine. Pourtant, tout cela est question d’espèce, et il est, je vous le répète, des exceptions favorables.
--Puisque nous parlons de femmes de lettres, poursuivit Pamphile, il me souvient d’avoir lu à ce sujet, dans _l’Avenir de l’Intelligence_ de M. Charles Maurras, des pages fort remarquables, mais assez méchantes. L’auteur ne s’occupait que des plus légitimement illustres parmi nos contemporaines. Il leur reconnaissait beaucoup de talent; il louait même ce talent avec force et subtilité; il le discernait, il le faisait briller. Mais il ajoutait--car telle est sa thèse--que ce succès grandissant des femmes dans tels romans d’un lyrisme subjectif, et dans la poésie, marquait un aboutissement inévitable du romantisme qui, dans l’œuvre d’art, a donné le pas, sur l’intelligence, à la sensibilité--constatation qui, de la part de M. Maurras, n’est pas un compliment.