Part 7
--Il peut bien y avoir un grain de vérité là-dedans! Il est certain que, de façon générale, les femmes se trouvent plus à leur aise dans le domaine de la sensibilité et de l’instinct que dans celui de la raison. Il n’est guère douteux non plus que le romantisme a fait, dans l’œuvre d’art, une part plus grande à la sensibilité que les époques antérieures. Ce qui, du reste, est loin d’être un malheur! Etre sensible n’empêche pas, ou ne devrait pas empêcher, d’être intelligent!
«Toutefois, M. Charles Maurras aurait écrit quelque chose de plus exact--mais qui aurait moins étonné--en se contentant de discerner que, s’il y a un peu plus de romancières et de poétesses qu’auparavant, exploitant la même veine romantique, en somme, que leurs émules masculins, bien qu’autrement, c’est pour ce simple motif que les mœurs sociales reconnaissent à la femme une indépendance de plus en plus grande. Elle en profite, et voilà tout! Elle en profite pour se peindre telle qu’elle se voit et se sent, et cela s’appelle alors de la littérature--mais aussi pour s’essayer, et non sans bonheur, dans tous les autres genres d’activité intellectuelle. Il y a au moins autant d’avocates et de doctoresses que de femmes de lettres; et, dans la science de la médecine et du droit, je ne sache pas qu’il faille plus de sensibilité que d’intelligence. On en peut conclure que, même si notre temps était anti-romantique et insensible, il ne posséderait pas moins «d’écrivaines».
«Car il s’agit là surtout d’un fait social nouveau, qui est l’affranchissement progressif de la femme. Encore ne faut-il pas exagérer l’intensité du phénomène. Entrez au Palais et dites-moi combien vous comptez d’avocats pour une avocate? Prenez un annuaire, et dites-moi combien vous comptez de docteurs en médecine pour une doctoresse? Maintenant, faites une dernière expérience, allez à une assemblée générale de la Société des gens de lettres, et déterminez la proportion des femmes et celle des hommes. Elle n’est pas de dix pour cent.
«Il est possible, il est même probable, que cette proportion soit destinée à s’accroître, dans toutes les professions libérales, à mesure que l’enseignement donné aux jeunes filles se rapprochera, jusqu’à s’y confondre, de celui qu’on dispense aux jeunes gens. Et, sous l’influence de cet enseignement identique, on verra--on voit déjà--diminuer la différence entre la mentalité féminine et la mentalité masculine, entre l’art féminin et l’art masculin.
--On la verra diminuer, mais non pas disparaître.
--Évidemment, Pamphile, évidemment! Un homme ne saurait être une femme, ni une femme un homme: et ceci, n’est-ce pas, est fort heureux!»
CHAPITRE XIX
SALONS LITTÉRAIRES
Jadis les écrivains allaient au café; ils y faisaient leurs débuts; ils y vivaient; parfois ils y mouraient, ou peu s’en faut. Le grand Moréas aura peut-être été le dernier à mener intrépidement, et jusqu’à l’hôpital, cette existence indépendante et bohème. Elle avait ses avantages, assurant à l’esprit une liberté qu’ailleurs il ne saurait retrouver aussi entière. Elle avait ses inconvénients, dont l’un, et non des moindres, était de séparer presque complètement les gens de lettres des femmes--du moins des femmes qui ne fréquentent pas les cafés, et c’est le plus grand nombre. Un autre de ces inconvénients est qu’on ne saurait guère aller au café, et y séjourner, sans boire. La littérature d’alors buvait donc, et non sans excès... La Faculté, de nos jours, constate qu’il existe «un alcoolisme des gens du monde» à base de porto et de cocktails. Il y avait, à cette époque aujourd’hui préhistorique, un alcoolisme des littérateurs, à base d’absinthe et d’autres breuvages violents et populaires.
Nul ne saura jamais pourquoi les peintres vont encore au café, tandis que les gens de lettres l’abandonnent. Il se peut que ce soit parce qu’il subsiste, dans la peinture, plus de fantaisie et d’esprit révolutionnaire, si l’on entend ce dernier terme au sens d’une sorte de répugnance à s’incliner devant un minimum de conventions mondaines et aussi d’un goût déterminé pour les discussions théoriques. Les discussions théoriques ne peuvent guère avoir lieu qu’au café, et entre hommes, ou du moins en présence de dames qui ne sont là que pour attendre patiemment que leur ami finisse par estimer qu’il est temps de s’aller coucher.
Le café, pour la littérature, surtout pour la très jeune littérature, a été remplacé par le bar-dancing, plus coûteux, et où l’on rencontre des dames également plus coûteuses, bien que d’un niveau social analogue à celui des personnes qui accompagnaient autrefois leurs seigneurs et maîtres à la brasserie; mais surtout par les salons.
Il existe en ce moment très peu de salons «littéraires» au sens propre du mot, c’est-à-dire où un homme de lettres, ou plusieurs, tiennent le haut du tapis et le dé de la conversation. Mais il en est, beaucoup plus qu’auparavant, où les jeunes gens de lettres sont admis de plain-pied avec les gens du monde ou de fortune considérable. Ceci vient, comme il a été dit, de la tendance des classes dirigeantes et conservatrices à s’annexer, comme une force, la littérature. Les jeunes gens de lettres se font là des amies, ni plus ni moins sûres que celles que leurs prédécesseurs conduisaient au café, mais qui en diffèrent par leur rang social, leur manière de vivre et, en quelques nuances, d’envisager les problèmes de l’amour. Elles ont, de plus, en raison de leur habitude du monde, et de leur situation, plus d’autorité; elles exigent qu’on ne les laisse pas entièrement à part de la conversation, même si elle est «d’idées», ce qui, à la grande rigueur, peut arriver.
Il résulte de cette évolution des mœurs que la littérature d’autrefois, la littérature de café, avait une tendance excessive à se masculiniser, et que la littérature d’aujourd’hui marque en sens inverse une propension à se féminiser, tout en s’affirmant, en quelque manière, antiféminine. Elle est de meilleur ton, et plus galante; elle est moins romantique, moins oratoire, plus spirituelle, légère, psychologique; elle recherche d’autres genres de supériorité, elle admet aussi d’autres genres de médiocrité. Il ne faut pas croire que les cafés littéraires n’eussent pas leur snobisme: celui de la violence, de la grossièreté truculente et, dans les derniers temps, d’un individualisme anarchique... Les salons plus ou moins littéraires de nos jours ont le leur, dicté par quelques revues plus ou moins jeunes, qui ont la prétention d’exprimer le fin du fin, d’avoir un goût qui n’est pas celui du vulgaire--le snobisme de l’ennui, a dit avec rudesse, et sans suffisantes nuances, M. Henri Béraud--et celui des opinions décentes, non pas en morale, où l’on est fort indulgent, mais en politique.
Le café était volontiers libertaire; le salon est conservateur, bien que de façon platonique et inefficace. Il ne saurait, en effet, aller bien loin: car il ne reçoit pas seulement des gens de lettres et des gens du monde, mais des hommes politiques des partis au pouvoir, qui sont aussi, pour la maîtresse de la maison, des numéros «à montrer». Souvent aussi, d’ailleurs, des intérêts matériels, des intérêts «d’affaires» y sont pour quelque chose. On a toujours un petit service à demander à un homme politique! D’ailleurs on s’accorde généralement à déclarer qu’il pense moins mal qu’on n’aurait cru, qu’au fond «il est des nôtres». On garde le vague espoir qu’on le gagnera tout à fait. Cette erreur est excusable: à Paris et dans un milieu parisien, l’homme politique parle comme on parle à Paris, il ne tient pas à se faire d’ennemis. Le dos tourné, il recommence à penser à ses électeurs de province, qui eux-mêmes ne pensent pas comme les habitués de ce salon parisien. Il sait ce qu’il faut dire--et ce qu’il faut taire. En fin de compte, ce ne sont pas ses électeurs qu’il trahira, mais le salon ne lui en gardera pas longtemps rancune, parce que, malgré tout, il faut «l’avoir».
Le salon n’exerce aucune influence réelle sur la littérature; il ne la mène pas, il ne lui signale nulle direction, pour le motif qu’on y pense peu, et que les conversations «d’idées» y sont rares de nos jours. Du reste, en plus des écrivains des petites chapelles à la mode, dont je parlais tout à l’heure, il se contente d’accueillir les écrivains que la faveur publique a désignés par de gros tirages ou certaines revues par leur publicité; il ne fait pas les réputations. Il a pourtant cet avantage de constituer un lieu de rencontre pour des gens de lettres qui jusque-là ne se connaissaient que par leurs œuvres, ou pas du tout. Il peut aussi servir à une candidature académique.
Pamphile, qui n’est qu’un néophyte, n’y dit pas grand’chose, sauf aux femmes, en quoi il a bien raison; et, avec elles, il ne parle pas littérature. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir des yeux et des oreilles. Il écoute attentivement, et sait regarder; il sort de là, le plus souvent, avec des considérations qui m’amusent. Je ne suis nullement étonné--de telles illusions sont de son âge--qu’il se trouve déçu à voir que beaucoup d’auteurs ne ressemblent pas à leurs œuvres. _Belphégor_, si ardent et si incisif, en ses écrits, lui apparaît sous la forme d’un petit homme blond, timide et doux comme un Eliacin qui aimerait seulement couper les cheveux en quatre, au lieu de réciter les leçons du grand-prêtre Joad. Il s’étonne que _Vergis_, qui publia les deux plus beaux romans lyriques et romanesques de la fin du romantisme ne veuille plus entendre parler que de philosophie bouddhique; que _Paulus_, qui a tant d’esprit dans ses livres et au théâtre, se répande communément en plaisanteries qui ne feraient pas même honneur à l’Argus du café du commerce d’une petite ville de province--mais n’en sont pas moins accueillies comme d’une originalité exceptionnelle.
Enfin Pamphile a découvert _Lépide_, dont le succès, dans ce salon et dans plusieurs autres, demeure pour lui un mystère. Lépide est terne, même gris, ennuyeux et ne dit rien sur rien qui mérite jamais d’être retenu. On le croirait plutôt né pour la diplomatie que pour la littérature. Mais c’est à la littérature qu’il applique sa diplomatie. Il écrit; il compose des ouvrages; mais ses ouvrages, assez ennuyeux, ont toujours, par surcroît, le tort de rappeler ceux de quelque devancier. Son style est pur, mais sans caractère; une eau transparente et insipide. On ne saurait rien en retenir. Pourtant il est là, et la place qu’on lui reconnaît est distinguée--comme sa personne, empreinte de cette élégance, vraiment mondaine, qui consiste à ne présenter aucune chose remarquable. Nul ne doute qu’il ne soit destiné au plus brillant avenir.
Pamphile, un peu choqué, m’en demande la raison.
«Il n’y en a pas, lui dis-je. Il y a seulement, dans la littérature, des réputations de salon comme il y avait, il y a trente ans, des réputations de café, tout aussi peu méritées. Ce ne sont pas les mêmes, voilà tout. Le café aimait «les forts en gueule» et prenait leur vulgarité bruyante pour de l’originalité. Le monde aime les gens effacés, discrets, serviables. Il les adopte; il n’obligera personne à lire leurs livres: cela n’est point en son pouvoir; mais il les peut pousser jusqu’à l’Académie.
--Lépide sera donc de l’Académie?
--Pourquoi pas? Il est de bonne compagnie. C’est là un mérite, et l’on ne saurait indéfiniment dire «non» à un aimable homme qu’on rencontre partout où l’on va, et sur lequel il n’y a rien à dire, ni en bien ni en mal. Une fois mort, il sera comme s’il n’avait jamais existé. Son dernier, et peut-être son premier lecteur, sera celui qui le remplacera sous la Coupole. Le malheureux aura de la peine à s’en tirer; mais il s’en tirera si, de façon discrète, il sait faire entendre qu’il est des écrivains dont l’influence est personnelle, et ne vient pas de leurs ouvrages.»
CHAPITRE XX
L’ÉCRIVAIN ET L’ACADÉMIE
Nous voyons, Pamphile et moi, _Théodore_ entrer dans un salon. Théodore jette les yeux de tous côtés; il aperçoit ce qu’il est venu chercher. La chasse est même trop bonne, le gibier trop abondant: il y a là deux membres de l’Académie Française.
Peut-être son premier mouvement a-t-il été de s’en applaudir: Théodore est candidat au siège laissé vacant, dans cette illustre compagnie, par la mort du regretté Fillon-Laporte, l’historien de la marine française. Ne pourrait-il courir ces deux lièvres à la fois, faire d’une fois sa cour à ces deux électeurs influents?... Mais à la réflexion, le voici hésitant, décontenancé par cette abondance de biens: ces deux immortels ne passent pas pour être, à l’Académie, du même parti. Ne va-t-il pas s’aliéner l’un en manifestant trop de déférence et d’admiration pour l’autre? Enfin il se décide: quelques mots au premier, une conversation plus longue avec le second. Celui-ci, qu’elle n’amuse pas sans doute outre mesure, prend le parti de s’en aller. Théodore alors respire, et se rapproche de celui qu’il avait un peu négligé. Puis il regarde sa montre: avec un taxi, il aura le temps de courir à une autre assemblée, où il s’attend à rencontrer un autre électeur.
Pamphile s’est fort intéressé à ce manège.
«Ces campagnes mondaines, me demande-t-il, ont-elles une action décisive? L’influence des salons, des relations, joue-t-elle un rôle important dans les scrutins académiques?
--Cela peut arriver, Pamphile. Mais le contraire n’est pas non plus sans précédent. Il en est, là-dessus, des élections à l’Académie comme de toutes les autres, où le candidat qui triomphe est parfois celui que nul ne connaissait: du moins, si les électeurs n’en pensent pas de bien, ils ne lui veulent pas de mal. Nul ne pense à voter contre lui; c’est la moitié de la victoire assurée. Les antipathies naissent plus fréquemment de contacts personnels, qui furent malheureux, que de la lecture des ouvrages.
--On aurait de la peine, remarqua Pamphile avec dédain, à lire ceux de Théodore. Il n’est point un homme de lettres. Il fut diplomate, homme politique, administrateur, et n’écrivit jamais que des rapports. Je fais des vœux pour son concurrent qui est romancier.
--Ce romancier est en effet un écrivain distingué. Mais je vois avec regret, Pamphile, que vous tombez dans l’erreur commune, qui est de croire que l’Académie ne doit s’ouvrir uniquement qu’à des gens de lettres. Depuis qu’elle existe, elle n’a jamais cessé d’être une espèce de cercle, qui prend soin de se recruter, par une sorte d’échantillonnage, parmi les illustrations des classes dirigeantes. Elle a toujours contenu des prélats, des savants, des grands seigneurs, des ministres et des guerriers--à de certaines époques n’ayant pas fait la guerre, mais ceci n’a aucune importance--et non pas seulement des poètes, des historiens, des dramaturges, des conteurs de fictions et des philosophes.
--... Une espèce de résumé, d’échantillonnage, comme vous dites, de la haute société française.
--C’est cela.
--Dans ce cas, l’échantillonnage est incomplet. J’y vois bien trois maréchaux, deux ecclésiastiques, un assez grand nombre d’hommes politiques. Mais non pas un de ces chefs de finance ou d’industrie, un de ces grands directeurs de chemins de fer qui sont parmi les guides les plus actifs de la civilisation contemporaine, en bien comme en mal.
--... Pas plus qu’un représentant qualifié du travail, de cette formidable puissance qui s’appelle «les syndicats ouvriers». Le camarade Jouhaux n’a jamais songé à se présenter, et nul n’y pense pour lui. L’Académie échantillonne les anciennes forces dirigeantes de la communauté, non pas celles qui ne sont apparues que depuis Richelieu. En cela elle manque d’imagination. Mais cela viendra un jour. Par degrés. Très lentement. Comme toutes les vieilles institutions, l’Académie ne peut évoluer qu’en ayant l’air de ne pas évoluer. A cet égard elle est presque logée à la même enseigne que l’Église catholique.
--Et, poursuivit Pamphile, est-ce qu’elle sert à quelque chose, l’Académie? J’avoue que je ne discerne pas bien à quoi. Vous n’allez point, n’est-ce pas, me parler du Dictionnaire. Il serait dérisoire d’assembler depuis quatre siècles quarante personnes, en aucune façon du reste, pour la plus grande part, préparées par leur profession à ce travail, et de les habiller en vert pomme, uniquement pour rédiger un Dictionnaire!
--Rien de plus certain. Mais, Pamphile, à quoi sert aux Anglais de mettre, dans l’abbaye de Westminster, les statues de leurs grands hommes, dont la plupart ne se recommandent point des mérites de leurs sculpteurs?
--L’Angleterre les veut ainsi honorer; ce faisant, elle s’honore elle-même. Cela lui donne, aux yeux des étrangers et de ses propres citoyens, quelque grandeur.
--L’Académie Française, pareillement, est une sorte de musée, mais de personnages encore en vie. Et voyez un peu, entre parenthèses, l’évolution qui s’est faite dans l’esprit national: en associant lorsqu’elle fut créée, de grands seigneurs et de simples écrivains, son fondateur entendait relever ceux-ci devant l’opinion; du moins c’est ainsi qu’on le considéra bientôt. A cette heure, c’est plutôt la présence des écrivains qui relève, devant l’opinion, la qualité de ceux de ses membres qui ne sont point des professionnels de la pensée écrite. De là vient même cette erreur générale, dont vous venez de vous faire l’écho, que pour faire partie de l’Académie, l’on devrait être auteur. Cela prouve l’éminente situation des écrivains dans la société contemporaine--en France, car il n’en est pas tout à fait de même ailleurs. On peut dire que les lettres de noblesse de la profession littéraire, chez nous, datent de 1635, année, comme chacun sait, de la fondation de l’Académie. C’est pourquoi les écrivains tiennent tant à en être; et la sélection distinguée de la compagnie lui vaut, à l’étranger, une estime qui n’est pas sans exercer une salutaire influence. L’Académie, on l’a vu pendant la guerre, et depuis, est un excellent agent de propagande nationale.
--Voilà pour l’étranger. Mais à l’intérieur?
--A l’intérieur, au point de vue strictement littéraire, il est bien possible qu’elle ne serve pas à grand’chose, malgré les récompenses dont elle est dispensatrice. Indirectement, il n’en est pas de même.
--Indirectement?
--Elle agit comme frein régulateur. Il n’est pas d’écrivain de quelque mérite, c’est-à-dire de quelque ambition, qui ne se figure avoir l’épée d’académicien dans son plumier. Cela n’est pas sans exercer une action, après tout bienfaisante, sur sa manière de concevoir l’œuvre d’art, et son respect de la langue. Par essence, la profession est anarchique, elle se place au-dessus des conventions morales et sociales. Il arrive qu’on s’en aperçoive un peu trop, bien qu’il ne me semble pas mauvais, en somme, qu’il en soit ainsi. Mais son désordre et, si j’ose dire, son irrespect souvent heureux, seraient bien plus grands encore si les écrivains ne songeaient parfois à se réserver, le temps venu, les faveurs de celle qu’entre eux ils appellent «la vieille dame».
--Cela me paraît vrai... et je n’y avais point pensé.
--Mon cher Pamphile, ce qu’il y a toujours de plus difficile à distinguer, c’est ce qu’on a quotidiennement sous les yeux, justement parce qu’on a l’habitude de le voir, et qu’alors on n’y fait plus attention. Telles sont les actions et les réactions des différents éléments de la société contemporaine les uns sur les autres.
--Vous parliez tout à l’heure des prix, si nombreux, que l’Académie distribue chaque année. Vous n’avez pas l’air d’y porter grand intérêt.
--C’était pour aller vite, et parce que j’avais autre chose à dire. En réalité, ils aident à vivre quelques modestes et sérieux travailleurs que leurs ouvrages n’enrichissent pas, dans le domaine de l’histoire, même littéraire, et de la morale. Pour ceux de pure littérature, il n’en va pas tout à fait ainsi, par cette raison sans doute qu’il y en a trop, et que l’attention s’y égare. Peut-être aussi parce que, agissant, comme je l’ai dit, à la manière d’un frein, l’Académie suit de loin le goût du public et les tendances des auteurs, au lieu de les provoquer.
--Mais il y a aussi les prix de vertu, les prix d’encouragement aux familles nombreuses, que sais-je encore!
--Oui. Cela est, en principe, excellent. Toutefois je n’envisage pas sans une certaine inquiétude ce développement des attributions de l’Académie. Son budget est considérable, elle dispose d’une large fortune, qui va sans cesse en grandissant. Elle en fait, certes, le meilleur usage. Pourtant je redoute que, comme celle des congrégations, cette fortune ne finisse par susciter des convoitises administratives, encouragées par quelques éléments extrêmes de l’opinion publique.
--Et alors?
--Alors, il y aura une crise de l’Académie, extérieure à elle, et peut-être intérieure.
--Vous le regretteriez?
--Je l’avoue. L’Académie demeure, quoi qu’on puisse dire, une jolie plume au chapeau de la communauté française. Elle fait quelque bien, et nul mal. Elle est connue, du moins de nom, du dernier des paysans et des ouvriers. Elle est la preuve antique, et toujours vivante à leur regard, qu’il est chez nous d’autres puissances que celles de l’argent et de la politique. Cela n’est pas rien.
* * * * *
--Mais enfin, demanda Pamphile, est-il exact qu’il existe, à l’Académie, une droite et une gauche?
--Il n’y a guère là qu’une apparence. La vérité est que, dans une compagnie qui se recrute par cooptation, il faut bien voter pour ou contre quelqu’un, et par conséquent former des groupes qui s’accordent chacun, un peu d’avance, sur le choix d’un candidat. Sinon le scrutin offrirait des résultats encore plus imprévus que ceux dont, parfois, s’étonne le public. Ce n’est que dans ce sens que l’on peut dire, parlant grossièrement, qu’il existe une droite et une gauche à l’Académie.
--Alors l’Académie ne fait pas de politique?
--Certes non! A quoi cela lui servirait-il? Elle ne peut exercer, en cette matière, aucune action. Il faut se souvenir seulement que, depuis trois quarts de siècle, elle agit, ou prétend agir, à la manière d’un frein, comme je vous l’ai dit--ce qui tient un peu, sans doute, à l’âge moyen de ses membres, assez élevé, et à leurs origines sociales. C’est ainsi qu’elle tend ordinairement à l’opposition. Sous le second Empire, elle était libérale. Sous le régime actuel, elle est plutôt conservatrice.
«Je souhaiterais vous faire observer que, du temps du second Empire, son attitude prenait une certaine importance politique, du fait que les discours de ses membres étaient une des rares manifestations d’opinion qui parvinssent aux Français. Les délibérations mêmes du corps législatif n’étaient pas publiques. Mais aujourd’hui que tout le monde peut dire n’importe quoi à l’occasion de n’importe quoi et au sujet de n’importe qui, un discours académique demeure, dans tous les sens du terme, «académique», et voilà tout. A peine s’émeut-on légèrement quand un immortel qualifie le coup d’État du 2 décembre «d’opération de police un peu rude».
«Pour en revenir aux élections à l’Académie, et à cette fameuse division en droite et en gauche, il est à noter que, dans les moments mêmes où les augures déclarent gravement que la majorité appartient à la droite, cela n’empêche jamais un candidat passant pour être «de gauche» d’être élu; et réciproquement. C’est que les relations personnelles entre un candidat et ses électeurs, et aussi la prise en considération sérieuse de ses titres, jouent au bout du compte un plus grand rôle que cette prétendue division politique. Seulement...
--Seulement quoi?