Part 5
--C’est bien mon impression. Il semble même que ces périodes, avantageuses aux débutants, coïncident ordinairement avec les années qui suivent une guerre. Il en fut ainsi après les vingt-trois années de grandes batailles qui bouleversèrent l’Europe de 1792 à 1815. Le romantisme était né auparavant. Jean-Jacques Rousseau en fut l’annonciateur et Chateaubriand le messie. Mais c’est seulement à partir de la Restauration, après Waterloo, qu’il apparaît comme école militante et révolutionnaire, avec ses cadres d’officiers et de généraux, ses troupes enthousiastes--et ses éditeurs. L’intérêt du public s’éveille. On lit, à compter de ce moment, on lit beaucoup, avec curiosité, avec passion. Les libraires font de bonnes affaires, bien meilleures que sous le grand Napoléon, et les auteurs en profitent. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à relire les _Illusions perdues_ de Balzac, qui demeurent pour nous un document précieux sur les mœurs et l’activité littéraire de ce temps.
«Quelque soixante années plus tard, la guerre de 1870 ne fut--nous pouvons nous en rendre compte aujourd’hui--qu’une toute petite guerre. Pourtant on assiste alors à un renouveau analogue. Zola, Daudet, Maupassant, tous les protagonistes du naturalisme, connurent des tirages considérables, qu’avaient ignorés Flaubert, George Sand, et même--malgré le bonheur du _Roman d’un jeune homme pauvre_,--Octave Feuillet, qui restera peut-être le romancier caractérisant le mieux le goût des classes moyennes sous le second Empire. Je ne prétends pas du tout, notez-le bien, que dans les décades qui précédèrent 1871, il n’y eut point des auteurs qui remportèrent de grands succès; mais ils étaient, relativement, en petit nombre. Il n’en fut pas de même après cette date. Entre 1875 et 1886 environ, il était connu que, si un écrivain avait besoin de quelque argent, il n’avait qu’à porter à un éditeur le recueil de chroniques publiées par lui dans n’importe quel journal. Le public absorbait tout ce qu’on voulait bien lui offrir.
«Dix années, vingt années surtout plus tard, il n’en était plus de même. A l’instant qu’allait éclater le grand conflit de 1914, la librairie était tombée dans un noir marasme. Il n’y avait guère d’exception que pour les romanciers recommandables, par le genre de leur talent, à la clientèle catholique, et pour le «prix Goncourt». Encore faut-il remarquer que les premiers auteurs couronnés par l’Académie Goncourt n’ont pas bénéficié des gros tirages dont leurs cadets ont pu jouir... Le lecteur faisait grève.
«On attribuait ce marasme à cent motifs: à l’automobile, au bridge, au tango... A cette heure, il y a deux fois plus d’automobiles qu’avant la guerre, le nombre des fidèles du bridge n’a pas diminué, on danse toujours autant: et cela n’empêche pas les livres de se vendre comme des petits pâtés, mieux même que les petits pâtés.
--C’est peut-être, suggéra Pamphile, que toutes proportions gardées, ils ne coûtent pas aussi cher. Le prix de la farine, du beurre, des œufs, s’est accru, m’a-t-on dit, de plus du quadruple, depuis cet âge en quelque sorte préhistorique dont vous parlez, et que je ne connais que par ouï-dire, ainsi que celui des vêtements et de toutes choses: tandis que le prix des livres n’a fait que doubler. Le livre est actuellement la marchandise au meilleur marché qui soit au monde.
--Il est vrai. Toutefois, il convient de se souvenir qu’il est, de toutes les marchandises, une des moins indispensables, et que d’autre part on ne saurait en faire, comme des tableaux et des bijoux, un objet de spéculation, dont on peut espérer que la valeur future sera supérieure à la valeur présente. Vous n’avez qu’à considérer le prix des bouquins offerts sur les quais pour constater que, d’une façon générale, il n’en est pas ainsi. Il y a donc autre chose...
--Mais quoi?
--Je ne voudrais pas trop me risquer à suggérer une explication... Après 1815 et 1871, la littérature a joui d’une liberté plus grande que sous le régime politique antérieur. Le vainqueur d’Austerlitz n’aimait pas les gens de lettres, à moins qu’ils ne fussent domestiqués. Il les tenait pour des idéologues, ce qui est une conception justement administrative: Chateaubriand et Mme de Staël l’ont appris à leurs dépens. Pour Napoléon le troisième, il se considérait comme un génie providentiel, dans le genre de César-Auguste, appelé par les dieux, protecteurs de l’Empire, à restaurer les anciennes mœurs aussi bien dans la famille et la société que dans la machine politique: ce qui fait que, sous l’oncle et le neveu, il y avait pas mal de manières d’écrire et de penser qui étaient dangereuses.
--Alors, ce serait cela...
--La liberté, et même la licence, si vous voulez, dont jouissent les écrivains, n’ont pas changé de 1913 à 1925. Donc, si c’était cela seulement, les ouvrages de l’esprit auraient rencontré autant de lecteurs avant qu’après la guerre. Il faut chercher ailleurs...
--Vous disiez l’autre jour qu’il apparaît un renouveau, dans la littérature, toutes les fois que se modifie l’état de la société. Cela pourrait être l’explication.
--Et ceci, en effet, est un élément qui n’est pas négligeable. Toutefois, je voudrais bien qu’on pût me montrer ce qu’il y eut de changé dans l’état social de la France, après et avant la chute du second Empire: rien, ou presque rien. Non, non, l’explication est insuffisante.
--Mais alors?...
--Je soupçonne qu’il faudrait tenir compte des impondérables... Il se peut que la guerre accoutume aux émotions fortes, qui demeurent un besoin pour l’organisme. Cela pour les non-combattants et même pour les combattants, qui ont tant souffert, et pensaient ne plus pouvoir, si par hasard ils survivaient, rêver que d’idylles et de bergeries. Sinon, comment justifier, ou excuser, la vogue du roman d’aventures? On ne veut plus entendre parler de la guerre, soit. Mais on a faim de fictions où le risque, l’imprévu, l’impossible, jouent un rôle. Et surtout l’on désire ardemment sortir de la réalité parce que la réalité n’est pas gaie. Elle n’est jamais gaie, après une guerre, quand on a été battu...
--... L’expérience, ajouta Pamphile de son cru, vient de nous montrer qu’il peut arriver qu’elle ne le soit pas davantage, quand on est vainqueur.
--Hélas! oui... Joignez à cela que, après un grand conflit, et des traités qui n’ont pu guère régler les choses que sur le papier, par surcroît avec une faiblesse d’imagination bien humaine, ou des arrière-pensées, de la part des négociateurs, qui se retournent contre eux, et où ils s’empêtrent, la politique intérieure, qui intéresse plus ou moins tout le monde, cède fatalement le pas, dans la presse et dans les soucis des dirigeants, à la politique extérieure. Or il n’y a rien de plus ennuyeux, pour la majorité des citoyens, que la politique extérieure, pour la bonne raison qu’ils n’y comprennent absolument rien. Il faut pourtant bien exercer ce qu’on a d’esprit: alors on lit des romans!
--Mais, dans ce cas, interrompit Pamphile, assez inquiet, le jour où l’Europe--et la France par conséquent--auraient repris leur équilibre, où le franc remonterait, où nous saurions définitivement ce que l’Allemagne paiera ou ne paiera pas, où nous connaîtrons, de manière également définitive, que ce seront toujours les mêmes députés qui seront réélus, où les commerçants se contenteront de gagner, honnêtement, vingt pour cent sur leur prix de revient, les auteurs et les éditeurs reverront les vaches maigres?
--C’est bien possible. J’avais oublié de signaler, cependant, que le changement des conditions économiques transformant, de façon notable, la manière de vivre des travailleurs manuels, et plus encore celle des populations rurales, il est apparu une nouvelle clientèle pour les livres. Cependant, il n’est pas possible de croire que ce sont ces nouvelles couches qui font le succès de nos plus récents romanciers, à moins que ceux-ci ne cultivent le genre populaire de l’aventure, ou celui de la pornographie, simple et facile à suivre, même en voyage et à l’étranger--ce qui devient rare, car si par chance celle-ci joue un rôle dans leurs ouvrages, elle est d’ordinaire trop compliquée chez certains d’entre eux pour être accessible au commun des mortels.
--Mais enfin, combien de temps durera cette période favorable?
--Pamphile, je n’en sais rien... Mais je puis vous indiquer à quels signes on pourra distinguer que sa fin approche: ce sera quand les éditeurs s’apercevront que la publicité, qu’ils dispensent à cette heure de façon si ingénieuse, ne rend plus, et que le public, à la fin gorgé, repousse toute nouvelle nourriture. Ils seront les premiers à le pressentir, ils arrêteront les frais, et les bons ouvrages alors en souffriront autant que les mauvais.»
CHAPITRE XIV
PUBLICITÉ LITTÉRAIRE
Un éditeur vient d’imaginer un nouveau mode de publicité. C’est lui qui le dit, et d’avance il s’en félicite. Il m’a écrit, ainsi qu’à plusieurs autres personnes, m’envoyant des bonnes feuilles d’un roman qu’il va publier, pour me demander ce que je pense de celui-ci, ne me cachant pas que, à son avis, c’est un chef-d’œuvre.
Il ajoute qu’il sent très bien le danger qu’il court à employer, au sujet de cet ouvrage, un terme aussi «voyant», sous le poids duquel il risque de l’accabler. Mais quoi! c’est son opinion. Non seulement il souhaite que je la partage, mais encore que je le lui dise, voulant bien m’avertir que je suis libre de lui faire connaître s’il m’agrée que mon jugement soit rendu public, ou si, au contraire, il le devra garder pour lui.
J’ai lu le roman, qui est une imitation, honnête et sans génie, des romans anglais d’il y a une quinzaine d’années, à une époque où nos voisins demeuraient encore sous l’influence de l’école naturaliste française. De sorte que cet ouvrage est anglo-français, sans l’être, tout en l’étant et que, au bout du compte, on s’en pourrait passer.
Mais je n’ai pas répondu à l’invitation pressante que celui qui le «lançait»--c’est le terme même qu’il emploie--me faisait de lui communiquer mon impression.
«Pourtant, me dit Pamphile, il a insisté, dans une seconde lettre qu’il vous adressa, et que je vois sur votre table. Il se tient pour persuadé «que l’intérêt de cette «répétition générale», pour un livre qu’il aime, ne vous échappera pas. Il veut même espérer que vous y trouverez la solution du problème de la publicité littéraire, qui est actuellement à l’ordre du jour».
--C’est justement pourquoi je préfère m’abstenir. Cette solution-là ne me donne aucune garantie. Je pense bien qu’on s’empresserait de répandre mon opinion aux quatre vents du ciel, si elle est favorable; mais j’en suis beaucoup moins sûr si elle est peu satisfaisante, comme c’est le cas. Un général ne saurait tirer sur ses propres troupes, ni un éditeur sur ses auteurs. Ceux-ci, alors, auraient même le droit de lui faire un procès.
«Par surcroît, Pamphile, j’avoue que je ne goûte pas outre mesure ce terme de «lancement», dont il est fait usage. Il est clair que j’appartiens à une époque désuète, et que mes préjugés sont ridicules. Toutefois, je ne puis m’empêcher de me sentir un peu choqué qu’il soit question, ouvertement, de «lancer» un livre comme des pilules contre les pâles couleurs, un nouvel apéritif, ou un système inédit de jarretelles indécrochables. S’il y avait un Conseil de l’ordre pour les gens de lettres, qu’en dirait-il, le bâtonnier! Ce serait au moins, contre l’auteur, le blâme simple, sinon la suspension ou la radiation du tableau. Du reste, un tel conseil n’existera jamais, pour ce motif majeur qu’on ne doit interdire à personne d’écrire, à ses risques et périls, et qu’après tout les écrivains ne sont pas chargés spécialement, comme les avocats, de défendre la veuve et l’orphelin. Le remède serait pire que le mal.
--Il n’y a donc pas de remède?
--Il me semble que les critiques littéraires ont pour métier de parler des livres et d’en apprécier le mérite. Ils ont pour cela des journaux et des revues, où ils peuvent s’exprimer en toute liberté. Ce n’est pas aux éditeurs qu’ils doivent faire leurs confidences. Ils ne sont pas payés pour ça, il ne faut pas qu’ils le soient pour ça. Je m’empresse de reconnaître qu’en cette occasion le concours qu’on a sollicité d’eux, et de moi, était entièrement désintéressé. Mais cela pourrait devenir assez vite une coutume inquiétante.
--Votre thèse est que c’est aux critiques à dire au public si un livre est bon, ou s’il est mauvais; capable de l’intéresser, ou ennuyeux. C’est découvrir la Méditerranée! Mais vous savez bien qu’ils ne le font pas, ou très incomplètement. Une bonne partie des romans échappe à leur analyse.
--Des romans, oui!... Parce qu’il s’en publie, depuis quelques années, une quantité décourageante. Vingt heures par jour ne suffiraient pas à les lire. A plus forte raison, comment les pouvoir signaler tous sans omission? D’ailleurs, Pamphile, songez qu’il n’y a pas que les romanciers au monde. La poésie, l’histoire des lettres, l’histoire toute pure, la philosophie, sont dignes qu’on s’en occupe. Elles ont, sans doute, autant d’importance, sinon, j’ose m’aventurer à le dire, davantage.
--Soit. Mais puisque les critiques, submergés, renoncent à parler de beaucoup des romans qu’ils reçoivent, il faut bien que les auteurs, pour attirer l’attention, s’arrangent pour se passer d’eux. Ainsi la publicité devient indispensable.
--Votre argument, Pamphile, est tellement fort que je n’ai rien à répliquer. Par malheur, nous tombons dans un cercle vicieux.
«Les critiques ne peuvent plus commenter, ni même lire, tous les romans qui paraissent, et par surcroît cela n’est pas leur seule besogne. Les éditeurs sont donc obligés de suppléer eux-mêmes, par un effort personnel de publicité, à la carence de la critique. C’est bien cela, n’est-ce pas?
--En effet.
--Cet effort est, après tout, louable. Les auteurs qui en bénéficient ne manquent pas de s’en applaudir. Mais il ne saurait tenir lieu des observations indépendantes de la critique. Et en second lieu--c’est là que nous entrons dans le cercle vicieux!--cette publicité ne saurait porter d’égale manière sur tous les ouvrages que publie l’éditeur. Celui-ci choisit dans le tas, si j’ose ainsi dire, un certain nombre d’entre eux qui lui paraissent plus particulièrement destinés à réussir. Les autres sont par lui plus ou moins négligés. En d’autres termes, chose curieuse, il fait sa critique lui-même. Il annonce d’avance ceux de ses «poulains» qui lui semblent devoir gagner la course.
--Dans ces conditions, c’est ce que vous semblez vouloir marquer, le lecteur possible n’est pas mieux informé, par cette publicité, que par les critiques. Il reste ignorant d’une grande partie de la production littéraire.
--Je le crains. Pour remédier à cet inconvénient, il faudrait alors que les critiques ne parlassent que des ouvrages sur lesquels la publicité ne s’est pas, d’avance, exercée; qu’ils se livrassent, pour ainsi dire, à une revision.
--Pourquoi pas?
--Croyez-vous que ce soit si facile? Ces critiques sont, dans une large mesure, les serviteurs du public. Et le public leur dit: «Il y a ce livre dont on nous échouit les oreilles. Donnez-nous sur lui votre opinion.» On continue de la sorte à tourner dans le cercle vicieux.
--Comment en sortir?
--Pamphile, on n’en sortira pas, tant que la littérature de fiction se trouvera dans la période prospère où nous la voyons. On publie beaucoup de livres parce qu’il s’en vend beaucoup. Il se fait à leur profit, ou au profit de quelques-uns, une grande publicité parce que cette publicité rapporte. Les auteurs, ou du moins certains d’entre eux, gâtés, déclarent préférer cette publicité, naturellement élogieuse, à l’opinion moins partiale des critiques. Mais vous savez comme moi que la surproduction entraîne la mévente. Du moment qu’on traite le livre comme une marchandise--et l’on doit reconnaître qu’à de certains égards il est une marchandise comme les autres--il subira les fluctuations auxquelles sont soumises les autres marchandises, bien que peut-être à des moments différents; et ainsi la crise du roman ne coïncidera pas sans doute avec une époque de crise commerciale générale, mais elle aura lieu.
--Et alors?
--... Alors on publiera moins de romans. Alors on reculera devant les frais de publicité où l’on s’engage aujourd’hui si bravement. Alors les auteurs s’estimeront bien heureux d’obtenir quelques mots de ces critiques dont ils dédaignent à cette heure le jugement.
«Mais rien jamais n’est pour le mieux dans un monde meilleur. En ce moment, l’on «sort» pas mal de livres dont le besoin ne se faisait pas absolument sentir: mais il n’en est pas un, ayant quelque mérite, qui ne puisse voir le jour. Plus tard, il y aura des manuscrits, d’une valeur au moins égale, qui resteront dans le tiroir de leurs auteurs et l’on se plaindra, comme aujourd’hui, mais d’autre chose.»
CHAPITRE XV
LA CRITIQUE
Selon vous, me dit Pamphile, le développement qu’a pris de nos jours la publicité, en matière de littérature, ou, pour parler de façon plus exacte, lorsqu’il s’agit de «lancer» un roman, n’est qu’une conséquence de la vogue, peut-être passagère, dont jouit ce genre d’ouvrages. Vous préjugez que la faveur qu’il rencontre peut ne pas durer toujours, que la publicité qu’on fait à son bénéfice diminuera en effet et en intensité, et qu’alors les auteurs s’estimeront trop heureux de retrouver, fermes à leur poste, les critiques, dont à cette heure ils affectent de dédaigner quelque peu l’action qu’ils exercent sur le public.
--C’est ma pensée. J’ajoute pourtant qu’ils ont profité, plus qu’on ne le pourrait croire, de la disposition qu’en cet instant montrent les Français à se jeter sur toutes sortes de livres, particulièrement les œuvres de pure imagination, même les plus frivoles. J’en fais la preuve: voyez la place misérable que les feuilles publiques leur accordaient avant la guerre; celle qu’on leur fait maintenant, infiniment plus large, et doublée encore par cette rubrique: «Carnet des lettres» ou «Informations littéraires». Voyez aussi ces journaux uniquement consacrés aux Lettres, hebdomadaires ou même quotidiens, qu’on voit sortir du pavé tous les jours.
--Soit. Mais toutefois ne pourrait-on distinguer une évolution de la critique littéraire vers la publicité?
--Pamphile, vous outragez la corporation!... Et n’oubliez pas qu’un critique est _aussi_ un écrivain! qu’il est même parfois un écrivain supérieur, en érudition, en sensibilité, en talent, à ceux sur qui son jugement s’exerce. Il y a eu Sainte-Beuve, il y a eu Jules Lemaître, il y a eu, il y en a bien d’autres.
--Je vous accorde tout cela. Ce que je voulais dire est qu’on voit se dessiner, pour la critique littéraire, une évolution un peu commerciale, analogue à celle qui a transformé, en partie, la critique d’Art.
--Pamphile, vous devenez téméraire, mais ingénieux! Expliquez-vous!
--... Les tableaux sont devenus une marchandise qui peut atteindre de gros prix; ils sont matière à spéculation. Non seulement avec des artistes qui ne sont plus, mais des artistes encore vivants. Des revues, des magazines d’art ont été créés, à l’instigation des marchands de tableaux, et subventionnés par eux. Ces publications ont pour objet de faire valoir les œuvres encore discutées; elles sont rédigées par des critiques d’art fort convaincus, je n’en doute pas--mais qui défendent un groupe déterminé, une école déterminée, des intérêts déterminés; négligent ou attaquent les autres. En somme, tout se passe maintenant, dans le domaine des beaux-arts, exactement comme en politique: il y a des journaux de parti, des écrivains de parti.
--Ce que vous dites là est un peu brutal, et trop absolu; non pas entièrement inexact.
--... La littérature, poursuivit Pamphile, a emboîté là-dessus le pas aux beaux-arts...
--Ceci d’ailleurs est fort intéressant! Jusqu’à ce jour, il est bon de l’observer, c’étaient les beaux-arts, en France, qui marchaient à la remorque des mouvements littéraires. Par exemple le naturalisme, le romantisme, en peinture, ne sont apparus qu’à la suite du naturalisme, du romantisme en littérature. A cette heure il semble que ce soient les peintres et les sculpteurs qui prennent les devants; et les écrivains de leur génération subissent leur influence.
--Il est possible. Mais je me plaçais à un point de vue plus étroit. Vous m’avez dit vous-même qu’il existe maintenant, dans le monde des lettres, non pas une seule République des camarades, mais plusieurs, dont chacune dispose d’un organe au moins de publicité, lequel est fermement résolu à démontrer que nul n’a de talent, excepté ses amis, et qui use, à l’égard de ses adversaires, d’arguments personnels jusqu’ici réservés aux différends politiques en période électorale.
--Il est vrai. Et j’ai ajouté, Pamphile, que si ces petits conflits littéraires deviennent, en apparence, si aigus, c’est que justement l’intensité de la vie politique tend à décroître. Il faut bien que le public s’intéresse à quelque chose... Du moment qu’on ne lui dit plus, assez souvent, qu’Un Tel, homme politique, est un bandit, il est en quelque sorte inévitable que le bandit dont on s’occupe soit un autre Un Tel, poète, dramaturge ou romancier. Ou bien, au contraire, qu’il est un gaillard dans le genre d’Eschyle, de Ronsard ou de Shakespeare. Dans les deux cas quelque chose d’énorme: soit dans l’imbécillité, soit dans le génie. Il en était ainsi sous le second Empire: relisez les petits journaux de cette époque, où il n’était pas permis de parler politique.
--Vous approuvez ces nouvelles mœurs?
--Je vous dis qu’elles ne sont pas nouvelles! Elles remontent à Byzance ou Alexandrie, tout au moins... De plus, ces histoires-là sont sans importance. Il ne faudrait pas s’exagérer la place que tient la République des Lettres dans la République tout court... Si j’écris qu’Un Tel, homme de Lettres, est un crétin ou un plagiaire, cela, malgré tous les clabaudages, ne sortira pas du Landerneau des gens de Lettres. Si l’écrivain a du mérite, le public s’en apercevra quand même.
«Pamphile, retenez bien ceci: les réclames des coteries, même appuyées par des écrivains de valeur, peuvent faire vendre quelques exemplaires d’un ouvrage médiocre: mais elles ne feront jamais qu’un bon ouvrage, dénigré par elles, demeure inconnu. Cela pour deux raisons au moins: la première est que le public est dirigé, dans ses choix, par des motifs de goût ou de dégoût, de plaisir ou de déplaisir, qui n’ont rien à voir avec ce que lui chantent les ténors des écoles. La seconde est qu’il existe encore, Dieu merci, des critiques qui sont des critiques, et ne se soucient de rien autre que de garder un jugement sain, et de parler comme ils pensent. Il en est même, aujourd’hui, plus qu’il y a vingt ans.
--Vous croyez?
--J’en suis sûr. Et les grands journaux prouvent beaucoup plus de souci qu’auparavant de se les attacher, leur laissant plus de place pour s’exprimer. Il en est de toutes sortes, ils ont chacun leur tempérament, leurs qualités et leurs défauts. Mais on ne saurait leur dénier l’indépendance.
«Ces qualités et ces défauts font même que, sans se donner le mot, ils se partagent la besogne.