Part 2
«A la fin, pourtant, Fabre rencontra un éditeur qui lui fit une proposition d’une générosité inouïe, miraculeuse! Il consentit à publier ces gros bouquins à ses frais, à ses risques. Fabre ne toucherait rien, bien entendu, mais il n’aurait rien à payer. C’était admirable, inespéré. Il accepta...
«Je me hâte de dire qu’après un succès qui se fit longtemps, très longtemps attendre, l’éditeur modifia les conditions du traité à l’avantage du bel et modeste observateur de l’Harmas... Mais enfin, le premier traité signé était-il, ou non, un traité d’amateur? Et, par conséquent, n’est-il pas clair qu’il est des amateurs qui ont du génie?
--Rien de plus certain. Mais quand ils ont du génie, ou même du talent, cela se voit, cela se sait. Ils sont alors classés comme professionnels, accueillis comme tels par les libraires et par le public... Le véritable amateur serait donc celui qui continue à payer pour éditer ses livres parce que--ce qui ne saurait rien prouver du reste contre l’intérêt qu’ils peuvent avoir--ceux-ci ne trouvent pas un public suffisant.
--Pamphile, votre lucidité et votre bon sens sont vraiment louables.»
CHAPITRE IV
LA PROFESSION «SECONDE»
Pamphile fait toutes choses sérieusement. A peine est-il rassuré sur le danger qu’il y aurait pour lui d’être traité d’amateur, et persuadé à peu près que décidément ne sont tenus pour tels que les écrivains qui ont trop de fortune et peu de talent, qu’il m’apporte les résultats d’une vaste enquête, publiée par un journal, sur cette question: «Un homme de lettres peut-il exercer, en même temps que le métier d’écrire, une autre profession? Cela est-il, pour son talent, nuisible ou salutaire?»
Il me la veut faire lire. Je repousse, avec terreur, cet amas de coupures.
«Non, Pamphile, non: il y en a trop!... Dites-moi plutôt ce qui se trouve là-dedans, et ce que vous en concluez?
--A vrai dire, pas grand’chose. Il est difficile de se faire une opinion à travers tant d’opinions qui se contredisent. Certains se contentent d’affirmer: «C’est une question d’espèces...»
--Ce sont des sages.
--D’autres écrivent: «Pourquoi pas?» Et ils citent un tel et un tel, sans s’oublier. D’autres protestent: «Je l’ai toujours pratiquée, cette seconde carrière, à côté de ma carrière d’écrivain. Ah! qu’on m’ôte cette pierre du cou!»
--Il se pourrait que cette diversité d’appréciation provienne de ce que la question est mal posée.
--Mal posée?
--Oui. On aurait dû demander: «A quel moment faut-il lâcher...» En fait, lorsqu’on commence à écrire, il est bien rare--à moins de posséder une fortune qui vous garantisse l’avenir--qu’on n’adopte même temps une profession moins aléatoire, et qui constitue ce qu’on pourrait appeler une assurance. Si le succès favorise l’écrivain, il abandonne cette profession. Si, pour un motif quelconque, ce succès se fait attendre, ou, si c’est, comme on dit, «un succès d’estime», il y persévère. Elle peut alors devenir, avec les années, un fardeau pénible. Il arrive pourtant qu’on puisse porter les deux faix vaillamment: témoin M. Édouard Estaunié, dont je vous parlais l’autre jour, et qui ne s’est jamais plaint de construire des lignes télégraphiques alors qu’il poursuivait la carrière de romancier. M. Marcel Prévost, de son côté, commença par être ingénieur des Tabacs, et je crois me souvenir que Zola fut commis de librairie.
--Il s’agit, si je vous comprends, du pain quotidien?
--D’abord. Mais aussi de l’indépendance de l’esprit! Il vaut mieux s’ennuyer huit heures par jour dans une administration ou un magasin, que de consacrer ces huit heures à des ouvrages qui n’ont de littéraire que le nom, où l’on se gâte la main, où l’on avilit son cerveau... Et puis, il y a une troisième raison, plus importante encore... Pamphile, que connaissez-vous de la vie? Ou, pour employer des termes plus étroits, combien d’hommes--et de femmes--connaissez-vous?
--Belle question!... Mes camarades. Et puis ceux et celles que je rencontre dans le monde et chez ma mère. En somme, ma famille, des amis, des amies et de petites femmes.
--Un tout petit milieu et qui, sauf exception, ne se montre que par le dehors. Une profession, quelle qu’elle soit, vous oblige à fréquenter un plus grand nombre d’humains, à les voir agir, à pénétrer au moins quelques-uns des motifs de leurs actions. Elle vous fait entrer en contact, sinon avec la société, du moins avec une partie déterminée, délimitée, de la société.
--Cela, en effet, ne doit pas être sans avantages.
--N’en doutez pas... Lamartine était déjà poète, et grand poète, quand il fut nommé secrétaire d’ambassade. Mais s’il n’avait été secrétaire d’ambassade, il n’aurait pas vécu en Italie, et n’eût pas composé _Graziella_. Vous me répondrez qu’il serait demeuré Lamartine et eût écrit autre chose. J’en suis d’accord. Mais il n’en est pas moins certain que sa profession, sa seconde profession, l’a conduit dans des milieux qu’il ne connaissait pas auparavant, et, par suite, d’une manière qui n’est pas négligeable, a en quelque sorte coloré son génie.
--Il y a aussi les officiers de marine...
--Il y a aussi, comme vous dites, les officiers de marine. Il semble même, pour peu qu’on y songe, que ces deux carrières, celle de la diplomatie et celle de la marine de l’État, soient particulièrement favorables à l’éclosion d’une vocation littéraire. Nous avons eu Loti, nous avons Farrère. La diplomatie vient de nous donner Giraudoux et Morand, ce qui n’est pas rien.
--Il est vrai.
--Si vous voulez bien y réfléchir, cela est tout naturel. C’est un truisme de dire que le Français est casanier. Cependant--surtout depuis le romantisme--les spectacles de l’exotisme ne constituent-ils pas une matière inépuisable aux réactions de la sensibilité, donc à littérature? Une fois qu’on est sur un bateau, ces spectacles s’imposent aux yeux, et, en dehors des heures de quart, on a des loisirs... Car, ceci ne doit pas être oublié, la profession «seconde» doit laisser des loisirs suffisants pour qu’on puisse écrire.
«Pareillement, il est d’obligation diplomatique d’aller de poste en poste, à travers toute la terre... Observez que, dans les deux cas, la vision qu’on a de celle-ci est circonscrite, limitée. L’officier de marine, vivant sur son bateau, ne voit guère que des ports. Sa littérature sera donc, si j’ose m’exprimer ainsi, une littérature côtière. Tout port étant un lieu d’échange, est plus ou moins cosmopolite. Il est peuplé d’Européens légèrement touchés, teintés, d’ambiance indigène, et d’indigènes légèrement touchés, teintés d’européanisme. L’officier de marine ignorera toujours presque complètement l’intérieur. Pour lui, un beau pays est celui dont la côte est «accore», où l’on peut mouiller près du bord, envoyer facilement le poste-aux-choux chercher des vivres frais, et prendre contact rapidement avec la partie féminine de la population. Un «mauvais» pays, y eût-il de l’or et des perles à l’intérieur, est alors celui où l’on ne débarque pas aisément. Son navire l’évite.
«De même, le diplomate évolue dans un petit monde assez fermé: il est de règle que les diplomates ne se voient guère qu’entre eux, et, en dehors de leurs semblables, ne fréquentent que «la cour», ou les officiels: un Tout-Paris, un Tout-Londres, un Tout-Rome, un Tout-Athènes ou un Tout-Mexico d’autant plus estimable à leurs yeux qu’il est plus restreint. C’est ce petit monde, assez artificiel, qu’ils verront surtout. Pour d’autres causes que celui de l’officier de marine, il est également teinté de cosmopolitisme.
--Est-ce une critique?
--Non pas. J’essaie seulement de comprendre, et de faire comprendre. Et ma conviction est qu’au fond l’essentiel n’est pas dans ce qu’on voit, mais dans la manière dont on le voit--dans ce qu’on nomme, d’un seul mot, le talent, c’est-à-dire une forme inédite de sensibilité, un don de vision original.
«La preuve c’est que, avec les missionnaires, qui ne sauraient écrire de romans, et pour cause, les administrateurs des colonies, seuls, connaissent l’intérieur de nos colonies. Bien que je tienne en haute estime le talent d’un Robert Randau et d’un Daguerches, et que je ne dédaigne nullement les qualités un peu brutales de l’auteur de _Batouala_, il faut bien admettre que ces écrivains n’ont pas eu, auprès du public, le succès universel de Loti et de Farrère... Mais c’est aussi qu’il ne convient pas de dire des choses entièrement ignorées du lecteur, de peindre des spectacles et des mortels qui n’ont aucun rapport avec les spectacles et les mortels dont nous avons la notion. C’est surtout en exotisme qu’un peu de cosmopolitisme est indispensable.
--Pour résumer, vous considérez que les professions d’officier de marine et de diplomate sont plus spécialement littéraires?
--Pour le moment! Cela peut changer avec les époques. Il y a vingt ans, le lecteur français se moquait pas mal de savoir comment vivait et réagissait, chez lui, sur son sol, un Anglais ou un Allemand. Il se contentait, à leur égard, de clichés de théâtre. Le bouleversement de la guerre a changé tout cela. Nous voulons qu’on nous montre de vrais Anglais, de vrais Allemands. Mais si les suites de la guerre transforment--comme il apparaît--notre société française, ce seront sans doute les Français qui redeviendront pour eux-mêmes le plus intéressant sujet d’étude. Et dans ce cas les meilleurs postes d’observation, pour un écrivain, seront les carrières d’avoué, d’avocat--peut-être même de sous-préfet, si les sous-préfets existent encore!»
CHAPITRE V
PREMIERS ESSAIS, PREMIERS ÉCHECS
Un événement qu’on peut qualifier d’entièrement inattendu précipita en quelque mesure les premiers essais de Pamphile. Je reçus de sa mère une lettre attendrissante. Pamphile a vingt-trois ans. Ce n’est pas, d’ordinaire, l’âge de la grande passion, mais c’est celui des sottises que l’on prend au sérieux: Pamphile avait «une liaison». Sa mère a le bonheur d’être née dans une province, et un milieu, qui retardent sur Paris de deux décades au moins. Il y a vingt ans, aux jours de sa jeunesse, les mœurs et le style des femmes y étaient restés tels que sous le second Empire. C’est donc en phrases touchantes, qui rappelaient à la fois celles de M. Octave Feuillet et du journal de Marguerite avant sa première communion, que mon amie m’avertissait, me demandant conseil, de ce fâcheux événement: «Qu’il est facile de succomber, disait-elle plaintivement (mais non pas, je vous prie de l’observer, sans une apparence de saine psychologie et même de simple sens commun), quand la nature commence à parler!»
Je courus chez elle, non seulement pour lui apporter les consolations d’usage, mais lui jurer, d’un cœur sincère, qu’elle ne se devait pas frapper.
«Croyez-vous? demanda-t-elle.
--J’en suis sûr!
--Hélas, c’est une femme si dangereuse!... D’ailleurs, toutes les femmes sont dangereuses!»
... Si vous voulez entendre dire du mal des femmes, beaucoup plus, avec exemples et preuves à l’appui, que vous n’en pourriez entendre de la bouche de l’homme le plus misogyne, il n’y a qu’à écouter une mère de famille! Mais je refusai d’entendre, plus longtemps que les devoirs d’une élémentaire courtoisie ne l’exigeaient, ces tristes généralités.
«Ne vous inquiétez pas, interrompis-je, ça passera.
--Hélas, comment?
--Comme cela passe toujours à l’âge de Pamphile et avec ses goûts: en littérature!»
* * * * *
Quelques semaines plus tard, ma prophétie se réalisait. Pamphile était dans le désespoir. Il me montra des vers. Je m’y attendais. Le commencement n’était pas mal:
... Ce que je vois et sens ici C’est le lent tomber des larmes Toutes pâles, comme un souci, Cruelles comme des armes.
Malheureusement, cela devenait tout de suite après n’importe quoi, cela ressemblait, en très médiocre, à du Verlaine qui aurait, anachroniquement, subi l’influence de Guillaume Apollinaire. Je le lui dis: il ne s’en offensa point. Lui-même sentait «qu’il manquait quelque chose», sans qu’il pût bien définir quelle chose. Du reste, il était guéri, se préoccupant beaucoup plus du mérite de son poème que de l’infidèle. Je ne m’en étonnai point, je l’avais prévu.
«Je crois, me confia-t-il avec candeur, que je ne suis pas encore mûr pour la poésie.»
Je souris: la poésie est un don du ciel; on le reçoit en naissant. Et il est infiniment moins rare d’écrire à vingt ans un glorieux et douloureux poème d’amour, inoubliable, éternel, qu’un bon roman. Mais justement il poursuivit:
«Ce que je vois, c’est un roman... Un roman immense!
--Allez-y, Pamphile, allez-y!... En cet instant la mode est aux autobiographies. Cela n’est pas tout à fait de mon goût, me paraissant prouver une espèce de resserrement, de dessèchement, même, de la faculté d’invention chez nos jeunes confrères. Un roman autobiographique, ce n’est guère que du lyrisme psychologique en prose: un genre bâtard. Toutefois on nous en a donné de fort bons; il ne faut décourager personne.»
Pamphile fit serment que ce ne serait pas une autobiographie; qu’autour de son personnel désastre sentimental on allait voir toute la France contemporaine, et des scènes, entièrement inédites, de la vie provinciale.
«Vous connaissez la province?
--J’y vais tous les ans, deux mois...
--Et quel genre de personnes y voyez-vous?»
... Je compris, à son explication, que c’étaient d’autres Parisiens en villégiature, le chef de gare, le jardinier et un ou deux hobereaux.
«Faites, Pamphile, faites! Et ne manquez pas de me tenir au courant des progrès de votre ouvrage.»
* * * * *
Sans doute il y rencontra quelques difficultés. Il fut assez longtemps sans faire d’allusion à ce beau projet. Enfin il m’apporta une centaine de pages de son manuscrit. J’y découvris des maladresses qui ne me choquèrent point: il me souvenait des miennes à l’aurore de ma carrière; et, dans le détail, certaines petites choses que j’aurais donné un de mes doigts pour avoir inventé: les délicieuses, les impayables trouvailles de l’ingénuité, de la jeunesse. Et puis cela se gâtait. Surtout, encore une fois, ce n’était pas de lui: quelquefois on aurait dit du Barrès, d’autres fois du Paul Morand, plus souvent du Bourget; et quant à ce qui était de lui, dans le sujet et la construction du sujet, cela ne valait pas le diable. Enfin, pour faire courte l’histoire d’une assez longue et ennuyeuse erreur, ce début était raté. Je le lui dis.
«Je le craignais, avoua-t-il avec candeur. Mais d’où cela vient-il? Tout cela me paraissait si facile et si beau, quand j’y rêvais!
--Je ne veux pas vous désespérer. La vérité est qu’après lecture de ce premier essai, je ne vois encore absolument pas de quoi vous serez capable, et s’il y a en vous l’étoffe d’un écrivain original. Mais si, à votre âge, vous aviez produit un chef-d’œuvre, c’est que vous auriez du génie--un génie précoce et monstrueux! Il est extrêmement rare qu’un très jeune homme sache dire, du premier coup, des choses que les autres n’ont pas dites; dégager, manifester sa propre personnalité. D’abord, vous n’en avez peut-être pas.
--Vous êtes dur!
--Ne vous épouvantez pas. Ce n’est qu’une première hypothèse, et il en est d’autres, plus rassurantes. Toutefois, il convient d’envisager celle-ci. Il apparaît, à chaque génération, une infinité de jeunes gens que l’œuvre de leurs prédécesseurs, de leurs contemporains mêmes, émeut violemment. Ils s’y reconnaissent, ou croient s’y reconnaître. Ils se disent: «Et moi aussi, j’ai quelque chose à dire!» Ils se trompent: leur sensibilité est sincère, mais elle n’est pas créatrice. Et, bien que sincère, elle n’exprime que de l’imitation.
--Prétendez-vous que moi...
--Attendez!... Voici la seconde hypothèse:
«La sensibilité du débutant est de qualité nouvelle. Il a réellement quelque chose à dire. Mais justement parce qu’il est enthousiaste, sensible, généreux, la forme inventée par ses prédécesseurs non seulement l’émeut profondément, mais lui paraît inconsciemment _la sienne_... Il lui faudra des années pour s’apercevoir qu’on lui demande de parler avec sa voix, non pas avec celle des autres... Et pourtant j’aime encore mieux celui-là que tel nouveau venu, qui s’ingénie trop tôt, par réaction, à se donner une fausse originalité, en torturant les mots ou les images, n’importe comment, «pourvu que ça n’ait pas encore été fait».
«Enfin, il y a une troisième catégorie, Pamphile, et je me plais à croire que c’est à elle que vous appartenez. Le néophyte possède vraiment une sensibilité originale, il a une vision personnelle des choses, et même une façon de la rendre qui n’est pas empruntée... Seulement cette sensibilité est encore vide de contenu: il n’a pas assez vécu; sa voix est bonne, mais il n’a pas d’air à chanter.
--Alors, selon vous, il faudrait attendre la maturité, sinon la vieillesse, pour produire une œuvre qui en vaille la peine? Cela serait désespérant si ce n’était évidemment faux. Car l’histoire de la littérature nous offre cent preuves du contraire.
--Et mille de ce que j’affirme! Encore cette histoire ne tient-elle pas compte des ratages... Mais, Pamphile, savez-vous de quelle manière un industriel ingénieux est parvenu à «vieillir» la liqueur, prétendue monacale, qu’il fabrique? Il la fait passer, avec une certaine rapidité, par les changements de température successifs qu’elle subirait au cours de plusieurs saisons, de plusieurs années... Ainsi également du bordeaux, «retour des Indes». Eh bien, l’action, l’exercice d’une profession, les voyages, tout ce qui met en fréquent contact avec le plus grand nombre d’humains possible, mûrissent pareillement l’écrivain. La vie également, et les passions... Tels sont les moyens qui s’offrent à vous de hâter le moment de la maturité.»
CHAPITRE VI
EXPÉRIENCES PERSONNELLES
Pamphile parti, je me mis à penser à moi. Il est toujours intéressant de penser à soi...
Je me revis tout enfant, sachant à peine lire: dans les numéros hebdomadaires d’une revue destinée à la jeunesse étaient encartés, comme prime, des fascicules contenant les œuvres des classiques du XVIIe siècle: Corneille, Racine, Boileau, non pas Molière: il est trop peu chaste pour de jeunes esprits. Je lisais ces vers, même ceux de Boileau, avec enchantement. Leur sens échappait entièrement à mon intelligence: c’était la musique, la musique seule qui me ravissait. Du reste, à partir de cet instant, je devins très paresseux. Cette sonorité des mots, je la recherchais partout. Elle fut mon vice, m’empêcha de songer à rien autre.
Au lycée, le latin ne m’intéressa également que dans les poètes. Le grec pas du tout. Je ne sentais pas l’harmonie du vers grec. Par surcroît j’avais découvert les romantiques: mes études furent médiocres. Ma sensibilité, avec la puberté et le goût accru du rythme, s’était développée. Mon intelligence nullement. Je ne savais pas penser, je n’aimais pas penser, ni même observer. D’ailleurs l’enseignement qu’on recevait alors n’y préparait guère. Il était purement formel. Il paraît que c’est à cela qu’un instant on a voulu le ramener. On avait tort.
Je fus clerc d’avoué tout en suivant les cours de l’École de droit et des Sciences politiques: détestable clerc d’avoué, que la procédure ennuyait--toujours par incapacité de distinguer ce qu’il y avait dessous--et assez mauvais étudiant. Toutefois je passais mes examens avec une singulière facilité: mon amour des mots me prêtait une impeccable mémoire. Mais je ne crois pas avoir discerné une seule fois les faits sous les mots... J’écrivais dans de jeunes revues des poèmes assez mélodieux et des nouvelles violentes, fortement cadencées, dans lesquelles il n’y avait rien.
Mes études terminées j’acceptai le poste de correspondant, à Londres, d’un grand journal parisien: il fallait vivre. J’avais appris l’anglais encore une fois pour le plaisir d’emmagasiner des mots et des images. Je le lisais, et ne le parlais point. En trois ans de séjour en Angleterre, je n’arrivai pas à comprendre quoi que ce soit à la politique anglaise ni aux mœurs anglaises. Tout ce que je voyais et entendais ne me paraissait que prétexte à littérature, à mauvaise littérature, en décor. Au bout de trois ans, le journal se priva de mes services, et fit bien.
Assez mécontent de moi-même et de mes contemporains, je pars, devenu fonctionnaire, pour une colonie toute neuve, une colonie que la France vient d’acquérir. Alors double phénomène: les spectacles tout nouveaux que j’ai sous les yeux frappent vivement ma sensibilité romantique; mais je suis obligé d’agir, et, pour agir, de comprendre. Enfin, pour la première fois de ma vie, mes fonctions, qui sont plus ou moins politiques, me font voir les choses dans leurs causes, et non plus dans leur apparence extérieure. Je suis devant elles comme l’ouvrier des Gobelins qui travaille à l’envers de sa tapisserie. Cela se révèle passionnant: des faits, des faits, des hommes, des hommes; les causes de ces faits, les mobiles de ces hommes. Tout cela très simple, facile à pénétrer: l’humanité de ce pays est primitive. Il y a aussi des Européens et des Européennes, mais en petit nombre. Je puis les étudier de plus près, plus fréquemment. D’ailleurs j’y suis bien forcé.
Mon plaisir, qui touche à la volupté, est tel que tout ce qui m’a importé jusque-là me paraît misérable. Il ne m’en souvient plus qu’avec un sentiment d’humiliation, de dédain même. La sociologie coloniale, l’économie politique coloniale sont les seuls objets qui me paraissent dignes de retenir mon attention. Quand je regagne la France, au bout d’un an, ce n’est que pour repartir le plus vite que je puis pour un autre lieu de la terre, et comprendre, encore comprendre, ce qui me reste à comprendre. Durant mes séjours en France, je me contente d’un poste sans gloire, alimentaire, dans un journal. Mon métier n’y est pas d’écrire, on ne voit jamais mon nom au bas d’un «papier», sauf quand je reviens d’une de mes longues randonnées.
En somme, j’essaie de concevoir le monde du point de vue exotique et colonial, tout simplement! Il faut l’ingénuité de la jeunesse pour s’imaginer qu’on y peut réussir!
Je lis, je lis beaucoup, mais jamais plus un poète, jamais plus un roman. Des bouquins d’histoire, de géologie, de botanique, d’anthropologie, des récits de voyages--et des statistiques et de vieux livres de droit. Tout cela sans aucune ambition. C’est un autre vice qui m’est venu, comme j’avais, dans mon enfance, celui du rythme.
Un jour, dans le _Traité des lois civiles_ du vieux Domat, je trouve ceci: «Toute loi écrite est un compromis entre deux lois naturelles qui se contredisent.» Ça me paraît formidable. Je conçois qu’en effet, même dans les domaines de la morale et de la politique, ce n’est que notre infirme raison qui peut mettre d’accord, et tant bien que mal, et avec tant d’imperfections qui vont de la comédie au drame, les incohérences de la nature humaine et de l’univers visible. J’essaie de me représenter ces incohérences et ces compromis. Je mets sur le papier, par jeu, pour me reposer l’esprit, quelques-unes de ces représentations, je les livre à une revue; un quotidien me demande «la même chose». J’y consens: cela me paraît sans aucune importance, mais exige moins de temps que de faire le nègre dans un journal, et me laissera plus de loisirs pour chevaucher le dada colonial.
Je le chevauche, je le chevauche... Un soir, il m’apparaît que je pourrais exprimer une vue de politique et de sociologie coloniales plus clairement par la fiction que par la méthode didactique. J’y songe un instant: et voici que se lèvent en foule des figures, des paysages, des conflits, des rythmes et des mots caractéristiques pour les peindre. Mon ancien vice m’a repris. Seulement, cette fois, j’ai une conception personnelle de la vie, une philosophie de la vie. Mon travail vaut un peu mieux. J’ai le droit de prétendre: «Écoutez! on ne vous a pas encore dit ça...»