L'Écrivain

Part 1

Chapter 13,837 wordsPublic domain

LES CARACTÈRES DE CE TEMPS

L’ÉCRIVAIN

PAR PIERRE MILLE

A PARIS Chez HACHETTE

HUITIÈME MILLE

LES CARACTÈRES DE CE TEMPS

LE POLITIQUE, Par Louis BARTHOU, _de l’Académie Française_.--LE PAYSAN, Par Henry BORDEAUX, _de l’Académie Française_.--LE DIPLOMATE, Par J. CAMBON, _de l’Académie Française_.--LE BOURGEOIS, Par Abel HERMANT.--LE PRÊTRE, Par Monseigneur JULIEN, _Évêque d’Arras_.--LE FINANCIER, Par R.-G. LÉVY, _Membre de l’Institut_.--L’HOMME D’AFFAIRES, Par Louis LOUCHEUR.--L’ÉCRIVAIN, Par Pierre MILLE.--LE SAVANT, Par le Prof. CH. RICHET, _Membre de l’Institut_.--L’AVOCAT, Par HENRI-ROBERT, _de l’Académie Française, Ancien Bâtonnier_.--L’OUVRIER, Par Albert THOMAS, Etc.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

_Copyright by Librairie Hachette, 1925._

Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 60.

L’ÉCRIVAIN

CHAPITRE PREMIER

CONSULTATION

La mère de Pamphile est chez moi. Encore qu’elle ait pris son air le plus sérieux, je lui dis qu’elle est charmante.

«Vous pouvez, dit-elle, vous dispenser de ces compliments, adressés à une femme qui a un fils de vingt ans.

--Cela ne fait que quarante...

--Trente-huit! corrige-t-elle précipitamment... Mais il s’agit bien de ça! C’est de mon fils, non pas de moi, que je viens vous parler.

--Pamphile a fait des bêtises? Il veut en faire?

--Non. Du moins, je ne crois pas: il prétend écrire.

--Écrire? A qui? A une dame? Au Président de la République?

--Ne feignez pas l’incompréhension. Il veut écrire. Devenir écrivain, homme de lettres, enfin.

--Et vous, qu’est-ce que vous en pensez? Et son père?

--Cela ne nous déplaît pas... Mais à vous?

--A moi non plus...

--C’est que vous avez toujours l’air de rire... On a bien tort de vous demander conseil!

--Je ne ris pas, je souris. Je souris de satisfaction. J’admire comme la bourgeoisie se réconcilie successivement avec toutes les forces qui sortent d’elle, mais dont pourtant, durant bien longtemps, elle s’est méfiée, qu’elle considérait comme en révolte ou en dissidence. Ah! tout est bien changé, depuis seulement la fin du second Empire! Au temps du second Empire jamais une famille bourgeoise, ayant la prétention de se respecter, n’aurait donné à sa fille un officier. On estimait que tous les officiers étaient «des piliers de café». Ils devaient rester célibataires, ou se marier dans des familles militaires. La guerre de 1870 a changé cela. Tout le monde étant obligé de servir, on a pris l’habitude de l’uniforme, il n’a plus épouvanté.

«En second lieu la bourgeoisie s’est annexé les peintres. On s’est aperçu que Cabrion pouvait se faire de confortables revenus. Le prix de ses tableaux montait, il devenait un beau parti; il a été reçu dans les salons. Mais les poètes et les romanciers ont attendu plus longtemps à la porte. Le poète, surtout, paraissait un animal particulièrement inquiétant, une malédiction pour ses géniteurs. Baudelaire écrivit là-dessus des vers magnifiques.

--En vérité?

--En vérité. Je vous les lirai un autre jour...

«Trente ans au moins encore après que les peintres étaient entrés, ou pouvaient entrer, pour peu que cela leur convînt, dans le bercail bourgeois, les poètes, les romanciers, les journalistes ne fréquentaient guère que le café, comme jadis les militaires. C’est au café qu’a vécu la littérature, que s’est faite la littérature, jusqu’à la fin du symbolisme. A cette heure elle l’a déserté. Elle a conquis sa place dans le monde, elle en profite largement.

--Vous vous en plaignez?

--Moi? Non. J’estime même que ce n’est point uniquement par considération, par respect des sommes qu’il est permis d’attendre de leur profession--le métier de poète me semble condamné, sauf exception, à demeurer peu lucratif--que le monde accueille les écrivains. C’est d’abord pour s’en orner, pour s’excuser, par une parure intellectuelle, d’autres ostracismes, et de la vénération qu’il continue d’avoir pour l’argent. C’est aussi parce que la société contemporaine, se sentant ou se croyant plus menacée qu’auparavant dans ses assises organiques, éprouve le besoin de s’appuyer sur tout ce qui peut, le cas échéant, lui prêter son concours, tout ce qui a, en somme, la même origine qu’elle. Or, en France, il ne saurait y avoir d’écrivains, et depuis longtemps en fait il n’y en a presque pas, qui ne soient issus des classes supérieures ou moyennes, ou bien qui n’aient, ce qui revient au même, bénéficié de la formation intellectuelle réservée à ces classes: je veux dire celle de l’Enseignement secondaire.

--Expliquez-vous plus clairement. Il y a dans ce que vous dites tant de mots abstraits!...

--J’y vais tâcher. Je ne vous demande pas si Pamphile a été reçu à son bachot. Ceci n’a aucune importance. Mais il a passé par le lycée, n’est-ce pas?

--Il sort de chez les Pères...

--C’est la même chose. On lui a appris mal le latin, pas du tout le grec, et, quoi qu’on en dise, à peu près le français et l’orthographe. Le français un peu mieux que l’orthographe et la ponctuation pour lesquelles les jeunes générations, je ne sais pourquoi, affectent un singulier mépris: mais on les exige de moins en moins dans la carrière littéraire. Par surcroît, sans même qu’il s’en soit douté, il s’est pénétré d’un ensemble de conceptions, d’idées, de principes sur quoi repose notre art depuis quatre siècles, et qui lui donne ses lois.

«Si Pamphile était le plus remarquable, même le plus génial des primaires, je vous dirais: «S’il n’a le diable au corps, qu’il ne se risque pas à devenir un écrivain. Notre langue est un outil merveilleux, mais de formation classique, j’oserai presque dire artificielle. Elle est une langue de société, une langue de gens du monde, une langue de collège où les murs sont encore tout imprégnés de latin, même quand on n’y enseigne plus le latin. Il n’en est pas ainsi en Russie, en Allemagne et dans les pays anglo-saxons. La littérature y est plus populaire et davantage le patrimoine de tout le monde. Gorki a été débardeur et cuisinier. Vingt romanciers américains ont fait leur éducation à l’école primaire, dans la rue et à l’atelier. Chez nous un Murger ou un Pierre Hamp resteront des exceptions...» Mais Pamphile a usé ses culottes sur les bancs d’un lycée: par une sorte de grâce d’état--je vous assure que je parle sérieusement--cela suffit. S’il a quelque chose dans le ventre il pourra le sortir sans trop de peine.

--Je vous remercie.

--Il n’y a pas de quoi... Et, dites-moi, ce jeune homme a-t-il des dispositions?

--C’est-à-dire qu’il n’est bon à rien. J’entends à rien autre. Il ferait ça avec un peu plus de goût, comprenez-vous? Ou plutôt moins de dégoût.

--On ne saurait mieux définir la vocation. Nos pères ont proféré des choses excessives sur la vocation, et le terme même, je le reconnais, y engage. Il suggère un appel irrésistible et secret, un démon furieux, un dieu sublime, ailé, qui vous emporte... que sais-je encore! La vérité est que la vocation est un autre nom pour le principe du moindre effort qui régit de l’univers entier jusqu’aux plantes, jusqu’aux minéraux. La vocation consiste à faire ce qui vous donne le moins de mal, qui vous est le moins désagréable. Toutefois l’on peut admettre qu’elle se confond, dans certains cas, avec l’instinct du jeu, c’est-à-dire la recherche d’un plaisir qu’on se donne gratuitement. Un philosophe distingué, au début du siècle dernier, était conducteur d’omnibus pour gagner sa vie, et faisait de la philosophie pour se reposer. Mais ce sont là des exceptions. Le principe du moindre effort, la recherche de ce qui vous est le plus facile, suffit. Pamphile préfère écrire à tricoter des bas, ou à l’administration des contributions indirectes: il n’y a pas autre chose à lui demander.

--Mais croyez-vous qu’il réussira?

--Je ne dis pas cela. Cette profession d’écrivain est l’une de celles--il y en a d’autres, quand ce ne serait que le commerce et l’industrie--où nul avancement ne se peut prévoir à l’ancienneté, où il n’y a pas de retraite. Tant pis pour lui s’il échoue. Il doit le prévoir et s’y résigner.

«Et il peut rester en route parce qu’il sera trop personnel, ou bien au contraire trop banal. S’il est trop personnel, qu’il se contente de l’estime d’un petit nombre. Il la trouvera toujours. Cela ne fera pas bouillir sa marmite, mais ceci est une autre affaire. S’il est seulement «ordinaire», son sort ne sera pas trop misérable dans la société contemporaine. Le journalisme, et même la littérature courante, exigent un personnel de plus en plus considérable. Il a des chances de se faire une petite carrière, un petit nom.

--Mais que doit-il écrire, pour commencer, comment publier?

--Ah! ça, par exemple, je n’en sais rien. C’est un des mystères les plus insondables de la profession et le secret est pratiquement incommunicable... Du reste, envoyez-moi le candidat...»

CHAPITRE II

LES DÉBUTS DE PAMPHILE

Sur la recommandation de sa mère, Pamphile est venu me voir. Sa mise était d’une élégance raffinée, ce qui ne m’a point déplu: j’estime qu’un jeune homme doit être de son époque. Il y a trente ans, je me fusse méfié d’un candidat à la carrière des lettres habillé comme un homme du monde: la mode, dans la corporation, exigeait soit une certaine négligence, soit ce qu’on appelait de l’originalité: un gilet rouge, ou bien un jabot et des manchettes de dentelles. C’est que les gens de lettres vivaient au café, et loin des femmes. Aujourd’hui, vers cinq heures, ils sont dans un salon, où l’on en voit, et de charmantes. Le soir, ils se retrouvent dans un bar qui est en même temps un _dancing_, et où il en est d’autres--également charmantes, et, par l’apparence du moins, presque les mêmes.

Il est à noter du reste que, aux âges reculés où le petit univers littéraire vivait presque totalement à l’écart du grand univers féminin, il faisait profession de célébrer l’amour et d’adorer la femme. A cette heure que la communication est rétablie, la jeune littérature affecte volontiers de dédaigner l’amour et de remettre la femme à sa place. Ceci doit être encore affaire de mode.

«... Ainsi, dis-je à Pamphile, vous voulez devenir mon confrère. Vous m’en voyez très honoré... Quel genre comptez-vous aborder?»

Pamphile me regarda gentiment. La jeunesse d’à présent a perdu sa timidité devant les ancêtres. Cela tient à ce que ceux qui sont revenus de la guerre ont vu en face des choses plus intimidantes; ils ont conscience aussi de parler au nom de ceux qui sont morts. Enfin je soupçonne que la fréquentation et la conversation habituelle des femmes, plus commune de nos jours qu’autrefois, y est également pour quelque chose. Je ne m’étonnai donc point de l’assurance de Pamphile, bien qu’il demeurât muet; il ne me répondait rien.

«La prose, les vers?» fis-je pour l’encourager un peu, généralisant de façon si banale que cela me faisait rougir.

Son regard, qu’il conserve ingénu, malgré la possession qu’il a de lui, se chargea de quelque commisération:

«Vous savez bien (j’entendis qu’il signifiait: Vous devriez savoir...) qu’il n’y a plus de différence...

--Comment?...

--Il ne s’agit plus de vers libre. C’est fini du vers libre... Mais les tendances actuelles intègrent la poésie, les images qui sont le propre de la poésie, dans la prose. Et la prose à son tour...»

Si l’on s’embarque dans la théorie, surtout avec les jeunes gens, on en a pour longtemps; j’abrégeai:

«Pamphile, vous m’avez sûrement apporté quelque chose... Montrez!...»

Il ne se fit pas prier. Il était, j’imagine, venu surtout pour ça. Je lus d’un trait, parce qu’il n’y avait pas de ponctuation:

_Contraction des pupilles Voronof--cocktail il y a trop longtemps que nous sommes là intense vie par en bas visages morts tournoi d’âmes dans le tournoiement éternité momentanée du désir._

«Ah! Ah! fis-je.

--N’est-ce pas? acquiesça-t-il.

--Pamphile, je vais être franc. J’ai besoin que vous m’éclairiez un peu ce texte.

--Il est pourtant d’une limpidité suffisante... «Contraction des pupilles», ça veut dire que j’entre, venant de la rue obscure, dans un bar férocement illuminé. Je prends un cocktail très violent... Voronof, vous comprenez... «Il y a trop longtemps que nous sommes là», c’est ce que je dis au bout de cinq minutes. Au bout de cinq minutes on en a toujours assez, on n’est pas encore adapté. «Intense vie par en bas, visages morts», ce sont les pieds des danseurs, qui s’agitent, et leurs figures inertes. «Tournois d’âmes dans ce tournoiement»: qu’est-ce qui se passe, de danseur à danseuse, pendant qu’ils tournent? Et alors: «Éternité momentanée du désir» se comprend tout seul. C’est le phare au bout de la strophe... Il n’y a pas de ponctuation parce que tout ça se plaque au même instant sur l’appareil cérébral.

--Excellent!» déclarai-je.

Pamphile daigna paraître assez satisfait de mon approbation.

«Maintenant, dites-moi, poursuivis-je, si vous avez l’intention d’écrire comme ça toute votre vie?»

Pamphile sourit doucement:

«Mais non, monsieur! J’écris comme ça pour bien prouver que je ne suis pas plus bête que les autres de ma génération, que je suis au courant du procédé littéraire contemporain, et que je sais le manier. Si j’agissais différemment on croirait que je ne suis pas à la page... Et puis, voyons: supposez que, de but en blanc, j’écrive un roman comme Bourget, quel éditeur le publiera? Et s’il s’en trouve un par hasard, qui le lira? Je dois d’abord, dans de petites revues et par de petites plaquettes, conquérir l’estime de mes pairs, ceux qui ont le même âge que moi, et affirmer mon nom, mon existence... Plus tard, je modifierai progressivement ma manière, de façon à atteindre un autre public, mais je crois que j’en garderai l’essentiel.

--Vraiment? Pourquoi?

--Il y a si longtemps que les hommes savent lire qu’ils lisent de plus en plus vite. Ils ne sautent pas seulement les mots, mais les paragraphes, les pages. Ils sont dressés à comprendre bien plus rapidement qu’il y a un siècle. On dit que c’est à cause de la T. S. F., de l’auto, de la précipitation de la vie contemporaine. Ça, c’est peut-être une blague... Toutefois le fait est là... Alors il faut arriver à l’analyse infinitésimale d’impressions simultanées, comme Marcel Proust, ou au contraire à la condensation maxima de phénomènes visuels et cérébraux qui n’ont aucun rapport entre eux, du moins apparent, dans le temps et dans l’espace, et pourtant s’évoquent, se compénètrent les uns les autres.

--Pamphile, lui dis-je, votre mère a eu bien tort de me prier de vous donner des conseils: vous êtes fort! Vous êtes beaucoup plus fort que moi! Pourquoi me demandez-vous des leçons?

--Je ne vous en demande pas sur ce que je sais, mais ce que j’ignore...

--Et modeste, avec ça: c’est de l’intelligence!... Laissez-moi donc alors vous faire une observation. Vous m’avez dit: «Si j’écrivais un roman comme M. Paul Bourget, quel éditeur le prendrait?» Mais n’importe lequel, et tout de suite! Seulement il ne vaudrait probablement pas ceux de M. Bourget... Un bon roman implique une grosse somme d’expériences sociales ou individuelles, soit directes, soit indirectes. Un roman, c’est toujours le romancier réagissant contre lui-même ou contre la société. C’est pourquoi vouloir se mêler d’aborder ce genre difficile avant d’avoir vécu, revient à prétendre diriger un paquebot avant d’avoir vu la mer. Et l’on ignore même l’art d’associer et d’exprimer ses propres sentiments: il y faut du métier, comme en toutes choses.

«Donc, que ces façons de petits poèmes que vous m’apportez, et qui ne sont, selon vous-même, ni prose, ni vers--mais ça m’est égal!--soient pour vous comme un exercice de piano, des arpèges! On n’en saurait trop faire. Le poète a le droit d’être purement subjectif, il peut tout tirer de lui-même, il peut ne rien connaître de la vie réelle, quotidienne, des hommes et des femmes de son propre pays et de l’univers. Qu’il les voie _à travers lui_, c’est assez. J’oserai même dire que c’est désirable.

«Les petits poèmes que vous venez de me montrer, Pamphile, ne sont pas meilleurs, je me risque à vous le confier, que ceux que je pourrais composer, moi qui ne suis pas poète. Mais ils doivent servir à vous découvrir à vous-même, ce qui est indispensable.

«Et plus tard, plus tard, vous verrez à quoi peut s’appliquer le métier que vous aurez acquis... Au fait, avez-vous déjà, là-dessus, une idée?

--Comment l’entendez-vous?

--Vous voulez «écrire». C’est une expression bien vague. Un historien est un écrivain, lui aussi. Toutefois, mettons l’histoire de côté, comme aussi la sociologie et la philosophie, et tout ce qui touche, de près ou de loin, à des sciences plus ou moins exactes. Mais un journaliste, Pamphile, est _aussi_ un écrivain. Voulez-vous être un journaliste?

--Eh! monsieur, répliqua Pamphile, vous venez de le dire vous-même: c’est à la vie de me l’apprendre. Dans dix ans, je le saurai. Il y aura les modalités propres de mon talent, si j’en ai, il y aura mon plus ou moins de volonté, il y aura les circonstances. Laissez-moi le temps...

--Pamphile, j’ignore si vous aurez du talent, mais vous êtes un garçon raisonnable.»

CHAPITRE III

L’AMATEUR

Depuis que Pamphile s’est résolu d’embrasser la carrière des lettres, je distingue dans son apparence extérieure, et ses comportements, des changements appréciables. Il est mis avec moins de recherche, bien que toujours correctement. Sans les éviter tout à fait, il néglige la fréquentation de ceux de ses amis à qui la fortune permet de ne se livrer qu’aux plaisirs. Il accorde sa subvention à une revue littéraire entreprenante, nouvellement fondée, et qui d’ailleurs pratique savamment l’art de la publicité; mais c’est en se faisant tirer l’oreille, en laissant attendre sa contribution: il affirme qu’il n’est pas en fonds, que c’est pour lui un sacrifice assez pénible. Enfin, étant parvenu à placer quelques «médaillons» dans une feuille quotidienne, qui n’est pas sans rémunérer, quoique modestement, ses collaborateurs, il ne manque pas chaque mois d’en aller toucher le prix, à peine suffisant pour payer sa provision de cigarettes pour la semaine.

Je m’en suis étonné:

«C’est, m’a-t-il confié, que je ne veux point passer pour un amateur.

--Pamphile, ai-je répondu, un tel souci marque votre prudence. Toutefois, peut-être celle-ci est-elle excessive; je dois vous avouer que, parvenu au déclin de mes jours, je ne distingue pas encore fort bien ce que c’est qu’un amateur, que ce soit dans l’ordre des Lettres ou celui des Beaux-Arts.

--La belle malice! Un amateur est celui qui n’a pas besoin de peindre, d’écrire ou de sculpter pour vivre!

--Vous allez bien vite. Il convient que je vous arrête: à ce compte, Marcel Proust, qui jouissait de fort confortables revenus, était un amateur. Pareillement l’est encore la comtesse Anna de Noailles. Et même, si vous voulez bien y réfléchir, M. Édouard Estaunié, élu par l’Académie française comme romancier, mais qui gagnait fort honorablement sa vie en qualité d’ingénieur des télégraphes... Je pourrais multiplier ces exemples. Permettez-moi pourtant de vous rappeler encore que Chateaubriand, un homme de lettres, n’est-ce pas? le type au XIXe siècle, avec Alfred de Vigny, du grand gentilhomme en même temps grand écrivain, touchait du gouvernement de Sa Majesté Louis XVIII, quand il était ambassadeur à Londres, quelque chose comme trois ou quatre cent mille francs par an, beaucoup plus que ce que lui rapporta jamais le _Génie du Christianisme_.

--J’entends. En effet, la matière est délicate, et la distinction entre l’écrivain de profession et l’amateur plus difficile que je ne pensais... Il faudrait donc dire: «On ne sait pas très bien ce que c’est qu’un amateur. Est professionnel celui qui, quelles que soient les ressources qu’il tient d’héritage ou d’emploi, est plus connu comme artiste ou comme auteur que comme millionnaire, industriel ou ambassadeur.»

--Soit. Mais vous devez reconnaître avec moi que cette définition est assez vague. En somme, un bohème, Pamphile, un bohème bien misérable, sans talent par surcroît, ou n’écrivant avec talent que fort peu, par insouciance ou paresse, et vivant surtout de subsides bénévoles, mériterait tout aussi bien, selon ce que vous dites, d’être taxé d’amateur.

--Non pas! Pour une raison qui me paraît évidente: qu’il ait du talent ou n’en ait pas; qu’il produise, ne produise pas, ou fort peu; que sa plume lui procure le pain quotidien ou en soit incapable, cela ne l’empêche pas de n’être qu’écrivain. Un ouvrier qui chôme, volontairement ou involontairement, n’en est pas moins un ouvrier, et n’est que cela.

--A moins qu’il n’ait d’autres cordes à son arc, et qu’on ne le condamne pour vagabondage spécial. Auquel cas il serait un ouvrier amateur: cela se voit...

--Je vous parle sérieusement.

--Je vous demande pardon; il est vrai que le sujet est grave, et que je n’aurais pas dû plaisanter. Vous avez raison. En fait, si Rothschild ou le roi d’Angleterre se mettaient à écrire cinq ou six beaux romans, ou à peindre à fresque comme Michel-Ange, on serait bien forcé de ne pas les considérer comme des amateurs. Ils auraient deux professions parallèles, également sérieuses, reconnues également: celle de banquier ou de souverain, et celle d’artiste ou d’auteur... Mais alors, où est l’amateur? Je vous en supplie, dites-le-moi!

--Vous me troublez. C’est peut-être une espèce qui n’existe pas, comme celle du serpent de mer.

--Mais le serpent de mer existe! Du moins cela est assez probable: on l’a vu, mais on ne l’a pas pris, voilà tout. Et il semblerait tout d’abord qu’il y ait un degré de plus en faveur de l’existence de l’amateur: on peut le voir, et le prendre sur le fait.

--En vérité?

--En vérité! On pourrait valablement soutenir que l’amateur est celui qui, ayant écrit n’importe quoi, va trouver un éditeur et, au lieu d’exiger d’être payé pour son ouvrage, consent à payer pour être publié. Il peut même aller plus loin, si ses moyens le lui permettent: il peut dépenser, en publicité, pour faire connaître ses écrits, et leur procurer des lecteurs, des sommes plus ou moins importantes... C’est à cet écrivain-là que doit être réservé le nom d’amateur. Inutile de dire qu’il est tenu, par les véritables professionnels, pour un fléau.

--Je le conçois...

--Oui, oui...

--Vous n’avez pas l’air d’en être convaincu?

--C’est que je ne le suis pas! Pamphile, réfléchissez! Combien est-il, par an, de volumes de vers dont les éditeurs ont consenti à solder les frais d’impression? Et la plupart de leurs auteurs, pourtant, ne sont que poètes, rien que poètes. Alors dites que tout poète est un amateur! Mais dans ce cas le terme sera un honneur au lieu d’être une injure.

--Il faudrait donc faire exception pour les poètes?

--Pour eux seulement, croyez-vous? Écoutez! Vous avez entendu parler des _Souvenirs entomologiques_ de Fabre, vous les avez peut-être lus? Fabre fut non seulement un grand esprit scientifique, subtil et fort, qui s’est aventuré hors des chemins battus, qui a posé à la théorie évolutionniste de l’origine des espèces des questions auxquelles celle-ci n’a pas encore répondu. C’était un grand, un très grand écrivain, dont la langue imagée, à la fois populaire et latine, ne doit rien à personne: un créateur. Eh bien, les _Souvenirs entomologiques_, œuvre de toute sa vie, formaient dix gros volumes. Durant des années, cet homme sans argent, sans relations, les a promenés d’éditeur en éditeur. On lui répliquait: «Des histoires sur les insectes? Ça n’intéresse personne! Et dix volumes! Écrits par un inconnu, un monsieur qui vit en province, et dont les thèses, les conclusions, sont en opposition avec celles des savants les plus autorisés... Nous ne pouvons rien risquer là-dessus. Combien voulez-vous donner?... Et encore, nous ne savons guère si nous accepterions: les «comptes d’auteur», ça compromet le bon renom d’une librairie!»