Part 3
Je n’ai donc fait que donner à Pamphile un conseil tiré de mon expérience personnelle en lui disant: «Voici la loi! Voici le secret universel!» N’ai-je pas eu tort? En tout cas ne serait-ce point une généralisation bien hâtive?... Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père... Tous les chemins mènent à Rome... Barrès a pu tirer, très jeune, de sa propre sensibilité et d’une mosaïque de lectures sur laquelle cette sensibilité réagissait, des œuvres qui étaient déjà des œuvres, et non pas des balbutiements. Et tant d’autres, à qui l’excitation intellectuelle produite par les livres de leurs devanciers avaient appris à penser, tandis qu’ils ne m’enseignaient qu’à sentir et à ronronner mes sensations! Flaubert a été un enfant de génie: sa correspondance montre un adolescent qui eût dû être plus grand, plus complet encore que ne fut l’homme mûr. Mais si Balzac et Stendhal n’avaient pas vécu d’abord--les premiers ouvrages de Balzac sont illisibles--qu’auraient-ils produit?
... Décidément, la méthode que j’ai essayé d’inculquer à Pamphile n’est sans doute pas la seule. Elle n’est pas non plus absolument sûre; aucune méthode n’est sûre, en pareille matière. Mais c’est peut-être la moins incertaine et la moins dangereuse.
CHAPITRE VII
LE CONTE
Pamphile, un peu déçu de n’avoir pu faire, aussi aisément qu’il l’espérait, de son premier roman un chef-d’œuvre, m’a confié qu’il s’allait faire la main «sur des choses plus courtes». Autrement dit, des contes ou des nouvelles.
Je suis, en cette matière, orfèvre. Qu’on ne se trompe pas sur le sens où j’emploie ce mot: c’est dans sa signification proverbiale. J’entends par là que c’est mon métier. De quoi je ne me sens ni fier ni honteux. Si le conte est devenu, en quelque sorte, ma spécialité, je crains bien qu’il n’y ait eu là une grande part de hasard. J’ai commencé d’écrire assez tard, après avoir embrassé--je vous l’ai dit--pas mal d’autres professions: car je fus clerc d’avoué, apprenti diplomate et fonctionnaire colonial, enfin voyageur et journaliste. Entre temps, j’avais toutefois écrit un roman, comme tout le monde. Mais il y a, pour les débutants, des périodes de vaches grasses et de vaches maigres. Je suis arrivé au moment des vaches maigres: les éditeurs ne se jetaient pas, comme aujourd’hui, à la tête des jeunes gens. Quand, dépourvu de toute illustration, timide et rougissant, on leur apportait un manuscrit, ils vous accueillaient du haut de leur grandeur. Je rempochai donc mon ours, et le mis dans un tiroir. J’ai idée maintenant qu’il ne valait ni plus ni moins que celui de Pamphile, mais ne saurais en faire la preuve. Car cet ours n’existe plus. Non pas que je l’aie brûlé, dans un fier et légitime dédain de ce premier essai. Je ne brûle jamais rien: j’attends seulement de déménager. Deux déménagements, dit-on, valent un incendie: je sais par expérience qu’un seul suffit pour vous débarrasser de vos archives.
Si je me suis mis, quinze ans après cette première tentative, à composer des contes, c’est qu’on m’avait demandé un conte. J’ai continué. Je pense aussi que j’obéissais là, et que j’obéis encore, à une habitude de collège: la «composition» doit être écrite en quelques heures, et remise à un maître qui n’attend pas. Si vous n’êtes pas exact, quand bien même vous lui apporteriez de l’or et des perles, il vous colle un zéro. Enfin, j’ai vécu assez longtemps dans les pays anglo-saxons, où l’on professe le même respect littéraire pour le roman--qui alors doit être long, très long, du double de la longueur, en général, d’un roman français--et pour la nouvelle brève et frappante. A ma culture latine, qui fut assez bonne, s’est superposée une culture anglaise. Je vous demande pardon de cette parenthèse, qui est une confession.
Je ne pouvais donc manquer d’approuver Pamphile. Au bout de fort peu de temps, il m’apporta cinq ou six de ses essais. Je le complimentai, selon mon devoir, de cette brillante fécondité. Décidément, le talent ne lui faisait pas défaut, les débuts de ses contes étaient presque toujours imprévus et charmants: les mots, et même les choses, y reprenaient une jeunesse, une ingénuité délicieuse. Ils inspiraient de l’émotion--cette émotion précieuse et rare qu’éprouve un collectionneur quand il découvre un bibelot inédit. Pamphile lisait mes sentiments sur mon visage, il était ravi.
Mais bientôt il s’attrista, à mesure que moi-même je paraissais moins satisfait. Ces aimables colliers n’avaient pas de fil. Les perles en étaient éparses; _il n’y avait pas de sujet_. Cela commençait parfaitement; cela ne finissait pas du tout. On refermait les feuillets en songeant: «Pourquoi a-t-il fait ça? Personne ne le lui demandait.»
Je lui fis part de ma déconvenue.
«Et pourtant, Pamphile, ajoutai-je, il y a quelque chose en vous. J’en suis, maintenant, tout à fait sûr. Seulement, cela ne sort pas. Vous ne savez pas travailler.
--C’est justement pour cela que je m’adresse à vous pour l’apprendre, répliqua-t-il avec quelque à-propos, et sans nulle mauvaise humeur, ce qui me força encore une fois de rendre hommage aux mérites de son caractère. Tâchez donc de me dire ce que c’est qu’un conte, et comme il faut s’y prendre pour l’écrire.
--Ma foi, répondis-je, tout étonné, je ne sais pas.
--Vous ne savez pas!... Mais c’est votre métier!
--C’est peut-être pour ça. L’habitude est devenue une sorte d’instinct. Voyons, laissez-moi réfléchir...
«Il me semble que ce qui fait la différence du roman et du conte, ou de la nouvelle--qui n’est qu’un conte un peu plus étendu--c’est que le roman est une étude et un conflit de caractères, dans un milieu ou des milieux déterminés, les milieux réagissant sur les caractères et ceux-ci, à leur tour, sur les situations. En d’autres termes, c’est un «complexe».
«Le conte, à l’inverse, saisit «un moment». On n’y voit guère qu’un personnage, dessiné le plus fortement possible, mais en raccourci. Ou bien une situation, mais simplifiée, ramassée dans son essentiel. Ce doit être un tout petit drame, ou une toute petite comédie, mais intense. Cela doit avoir son commencement, sa péripétie, son dénouement, bien accusés. Et pourtant les meilleurs contes sont ceux dont la fin laisse à penser, se prolonge dans l’esprit du lecteur.
«Comment inventer le sujet? Il n’y a pas qu’un procédé, mais plusieurs. C’est tantôt un fait, un tout petit fait, découvert dans la réalité. Il s’agit alors d’en retrouver les origines, qui vous échappent, et d’en imaginer l’aboutissement, le retentissement sur d’autres humains, parfois sur toute la société. Tantôt, au contraire, c’est comme pour faire un canon: on prend un trou, et l’on met du bronze autour. J’entends par là qu’on s’empare d’une loi, d’un usage, d’une situation coutumière, voire banale, et qu’on s’efforce de se représenter ce qui pourrait arriver, à des personnages qu’on crée de toutes pièces, sous l’empire de cette loi, de cet usage, de cette situation.
«Il arrive aussi que ce soit une espèce d’hallucination, mais qu’on finit par savoir provoquer. Voici, sur cette table, un fétiche nègre portant sur le ventre, derrière une plaque de mica, «le mauvais esprit» qu’un sorcier, pour le rendre inoffensif, y a enfermé. Je l’ai considéré, durant des années, sans idée bien arrêtée. Et puis un jour, d’un seul coup, j’y ai vu toute une tragédie. Elle m’a été comme dictée, de l’extérieur: mais c’est que l’inconscient, après une longue incubation, avait fait son œuvre.
«Il est des contes et des nouvelles qui ne sont que des «histoires» gaillardes, ou terribles, ou fantastiques, comme celles que nos aïeux disaient si bien, ou celles d’Edgar Poë; il en est d’autres qui ne sont que des apologues--des fables, comme celles de La Fontaine. Les jolis _En marge_ de Jules Lemaître, à y bien regarder, ne sont guère autre chose--et même le _Candide_ de Voltaire.
Je viens de nommer Edgar Poë. C’est lui qui a proclamé, et prouvé par l’exemple, que le conte permettait, par sa brièveté même, la perfection qui le cisèle comme un bijou. Jules Laforgue nous en a donné d’autres modèles, qui sont exquis. Car le conte autorise aussi, non seulement la fantaisie, mais le fantastique, tandis qu’il n’est rien de plus communément ennuyeux qu’un long roman humoristique ou fantastique. Je crois en pouvoir donner la raison: au bout de quelques pages, si j’ose me servir de termes bien vulgaires, on cherche la ficelle, et on la trouve. Et il est également vrai que des personnages ne sauraient demeurer trop longtemps ridicules sans ennuyer: à tel point que deux caractères justement célèbres, don Quichotte et M. Pickwick, de qui leurs créateurs n’avaient d’abord voulu faire qu’un objet de raillerie, deviennent par degrés sympathiques, puis héroïques.
«Par malheur, Pamphile, l’art si beau du conte, en France, est en train de s’avilir. Que dis-je, c’est déjà fait! On en publie trop. Il est devenu un objet de confection, fabriqué en série. Les exigences du format, dans les feuilles publiques, l’écourtent et l’amaigrissent. Par le feuilleton, le journal a failli tuer le roman littéraire. De même, aujourd’hui, il va rapidement à déconsidérer le conte. Cela est triste.»
CHAPITRE VIII
DU JOURNALISME
«Un journaliste, me demanda Pamphile avec une certaine appréhension, un journaliste est-il un écrivain?
--J’entends ce que vous voulez dire, et la cause intime de votre souci. Vous songez que, si vous vous aperceviez un jour que vous n’avez point l’imagination créatrice, et pourtant des idées, une façon vive, personnelle, ou simplement suffisante de les présenter, enfin l’esprit critique au lieu de l’esprit d’invention, vous pourriez, au lieu de faire «de la littérature», «faire du journalisme», tout uniment. Non pas sans doute du journalisme politique--c’est une tout autre affaire--mais de la chronique ou de la critique littéraire...
--C’est à peu près ça...
--En somme, vous considérez, pour un écrivain, le journalisme comme un pis-aller?
--Mon Dieu...
--Vous le pensez. Dites que vous le pensez, mon ami, et que vous n’osez le dire, par politesse, de plus parce que vous m’aimez bien, que vous ne voulez pas me faire de la peine, et que vous savez que je suis _aussi_ journaliste!
--Eh bien, oui!...
--Il y a en effet, dans la gent écrivaine, une hiérarchie implicitement admise. Si l’on range à part les dramaturges, qui sont jalousés pour les fructueux bénéfices de leur industrie, mais dont on admet qu’ils peuvent, selon le cas, être ou n’être point, quel que soit leur succès, des écrivains méritant ce nom, l’opinion générale distingue des degrés de dignité qui vont du poète et du romancier au journaliste, avec des nuances, toute une série de nuances intermédiaires, dans le roman, la poésie, le journalisme.
--Est-ce injuste?
--Oui et non. C’est injuste parce qu’une chronique, une simple chronique, peut manifester beaucoup plus d’originalité, d’invention, de talent, que tout un roman; parce qu’un journaliste peut avoir, sur l’esprit de son temps, une action plus forte, et j’ose dire plus durable, qu’un romancier. Ce n’est pas cependant sans motif pour deux raisons principales.
«La première est que l’œuvre du journaliste est éphémère, sinon dans son influence qui, je viens de le dire, peut être durable, du moins quant à la réputation, la gloire, si vous voulez, qu’il en retire. Même quand il signe, quelques jours après la publication de son article, s’il arrive qu’on sache encore ce qu’il a dit, nul ne sait plus que c’est lui qui l’a dit. Personne jamais ne relit un journal vieux de deux jours!... La seconde est que le poète, le romancier, jouissent de toute l’indépendance de leur pensée et de l’expression de leur pensée.
«Vous connaissez le vieil axiome juridique: «La parole est libre, la plume est serve». Je dirais volontiers: «Le livre ou le poème est libre, l’article est serf.» Oh! dans une certaine mesure seulement! Mais cette mesure existe. Elle existe parce qu’un journal est nécessairement l’organe d’un parti, et qu’on y peut dire certaines choses, non pas d’autres; parce qu’aussi le journal est lu par un grand nombre de personnes et qu’il y faut alors tenir compte d’une opinion moyenne, d’une moralité moyenne, respecter de plus les enfants et les femmes sous les yeux desquels il peut tomber. Dans un livre, au contraire, je ne dépends plus de personne. C’est affaire entre moi, mon éditeur qui a accepté l’ouvrage, et mon lecteur.
--N’y a-t-il pas de l’hypocrisie dans cette distinction?
--Prenez que c’est une convention. Mais l’existence d’une communauté sociale repose sur des conventions... Après tout, c’est aussi une convention qu’au théâtre le dramaturge--même à cette heure, où il s’est relativement libéré--doive observer, à beaucoup d’égards, une plus grande réserve que le romancier. Toujours pour le même motif: le théâtre, comme le journal, s’adresse à un grand nombre de gens à la fois.
--Donc vous considérez comme légitime cette hiérarchie qui donne le pas, dans le monde des lettres, à l’écrivain de livres sur l’écrivain de journal?
--Pamphile, je vais vous révéler un grand secret, ne le répétez à personne! Cette hiérarchie est en train de s’effondrer, comme toutes les hiérarchies, qui ne durent jamais éternellement, sauf celle de notre sainte Église: le ver est dans le fruit, pour parler comme l’excellent M. Micawber, dans _David Copperfield_.
--En vérité?
--En vérité... Parce que presque tous les écrivains, presque tous les romanciers de ce temps se sont mis à «faire» du journalisme! J’en pourrais citer de nombreux et illustres exemples; je me contenterai d’un seul: M. Maurice Barrès. Et je vais me permettre d’exprimer un soupçon qui me hante: que si, pour M. Barrès, publier un livre était une gloire, écrire un article était pour lui un plaisir... Dois-je encore vous rappeler des hommes de talent, tels que Catulle Mendès, et le plus grand de tous, Théophile Gautier, dont la vie entière fut partagée entre le livre, la poésie et le journalisme? Enfin, de nos jours même, M. Henri Béraud pratique, de la barre fixe du roman au trapèze du journalisme, une voltige intéressante.
--Ainsi, les barrières tombent?
--Mettons seulement qu’elles ont des fissures, par où l’on voisine, d’un champ à l’autre. Dans l’apparence, le préjugé hiérarchique demeure: la preuve c’est qu’il est moins malaisé pour un romancier d’écrire dans un journal--de toutes parts même on l’en sollicite--que pour un journaliste qui se risque à publier un roman d’être agréé, par les romanciers, comme un authentique confrère.
--Y a-t-il à cela une raison?
--Aucune, si ce n’est d’ordre commercial. Un écrivain qui a commencé par le roman, s’il devient chroniqueur ne perd pas un seul des lecteurs de ses livres. Il en accroît plutôt le nombre. Un journaliste qui aborde le roman éprouve de la difficulté à se faire lire comme romancier. Devant la couverture jaune, bleue ou verte de son ouvrage, le public doute: «N’ai-je pas déjà lu ce qu’il me propose dans les feuilles publiques?...» De là vient qu’un journaliste mué en romancier se trouve souvent, même s’il le désire, dans l’impossibilité de renoncer à sa besogne de chroniqueur, qui l’accable: celle-ci continue à rester pour lui un gagne-pain nécessaire.
--Alors il est préférable de se faire d’abord un nom comme auteur d’ouvrages de longue haleine, avant d’aborder le journalisme?
--Si on le peut, oui!... Mais vous oubliez le point de départ de cette conversation. Nous avons admis que le journalisme convenait particulièrement aux débutants, même d’avenir, qui ne se sentent pas encore d’imagination créatrice. Or ce peut être le cas de beaucoup de jeunes gens qui acquerront plus tard cette imagination, au contact de la vie, et par les spectacles que leur aura offert le monde. Et où seraient-ils mieux placés que dans le journalisme pour assister à ces spectacles?
--Dans ces conditions, la décision pour un jeune homme est embarrassante.
--Je l’avoue: d’autant plus que le labeur du journaliste, étant dispersé, est accablant. Il faut, quand la besogne quotidienne est achevée, un grand courage pour se dire: «Maintenant, ce n’est pas fini; je m’en vais travailler _pour moi_.»
--Mais enfin, si l’on se décidait? Comment faire alors pour entrer dans un journal?
--Vous m’accordez une petite expérience de la matière? Eh bien! c’est un problème que, malgré cette expérience, je ne suis pas jusqu’ici parvenu à résoudre. Qui que vous soyez, balayeur, ingénieur ou millionnaire, si vous avez écrit un livre, il ne vous reste plus qu’à trouver un éditeur; et, si ce livre est bon, ou simplement acceptable, il y a de grandes chances qu’il soit publié. Tandis que je ne sais pas encore, à l’heure qu’il est, comment on entre dans un journal, comment on arrive à y faire ses premières armes. Il y en a mille manières et pas une seule.
--Vous plaisantez!
--Pas le moins du monde. Voilà une carrière où l’on ne vous demande--c’est sans doute la seule parmi les carrières libérales--aucun diplôme, aucun certificat d’origine. Vous pouvez arriver de n’importe où, vous entrez n’importe comment. Mais c’est précisément en cela, je suppose, que gît la difficulté. Cela me rappelle le mot d’un enfant interné dans un patronage au règlement largement humanitaire: «Tu n’as pas envie de t’enfuir?--M’enfuir? répond l’enfant presque douloureusement, comment ferais-je? Il n’y a pas de murs!»
«Dans le journalisme, Pamphile, il n’y a pas de murs, et par conséquent pas de portes. Elles sont partout, et nulle part.»
CHAPITRE IX
TYPES DE JOURNALISTES
Pamphile parti, je me prends à songer aux hasards qui président aux «vocations» dans le journalisme. Bien des visages, bien des noms, s’évoquent à ma mémoire. Je ne veux retenir ici que ceux de journalistes qui ne sont plus.
Il y avait aux _Débats_, il y a une vingtaine d’années encore, André Heurteau. La plus forte et la plus vaste culture. Une vigueur polémique dont j’ai connu peu d’égales. Le sens des formules incisives qui se fixent à jamais dans l’esprit. Après un si long temps écoulé je me rappelle encore la fin d’un de ces «papiers»--écrit d’un trait d’autant plus sanglant qu’on le lisait dans une feuille réputée légitimement pour la réserve de ses attitudes politiques. Il s’agissait d’un président du Conseil qui, pour se débarrasser--disait-on--d’un adversaire au Parlement, venait de le nommer gouverneur général d’une de nos grandes colonies. «Que M. X... ne s’y trompe pas, disait Heurteau, il y a tels marchés qui compromettent autant l’homme sans scrupules qui les propose que le pauvre diable qui les accepte, le tentateur que le tenté, l’acheteur que le vendu.» Et la phrase allait, allait! Elle avait du nombre, elle avait du poids, elle avait de la férocité. Si l’on composait un jour une anthologie du style pamphlétaire, cet article y devrait trouver une place, et la plus brillante.
Or Heurteau n’était entré aux _Débats_ que par hasard, à quarante ans. Jusque-là, il n’avait jamais donné une ligne dans un journal; il n’y avait jamais songé; il était, de son métier, chef de je ne sais plus quel bureau au ministère de la Justice.
Mais il venait parfois, à cinq heures, à la parlotte qui avait lieu quotidiennement, le journal enfin composé et imprimé, dans la salle de rédaction des _Débats_. Je n’ai jamais rien connu de plus exceptionnel en qualité que les conversations qui se tenaient à cette heure, journellement, dans cette vieille maison de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. J’y ai vu Renan, le général de Galliffet, qui déconcertait souvent Taine par des souvenirs militaires et algériens d’une saveur plus que gaillarde: mais Taine, consciencieusement, prenait des notes...
Un jour, à propos de je ne sais quel incident politique, Heurteau se mit à parler... Le directeur des _Débats_ à cette époque, M. Patinot, qui avait lui-même infiniment d’esprit, et du plus dru, lui dit tout à coup: «Mais, Heurteau, si vous nous écriviez ça!...» Heurteau passa dans un cabinet, à côté, et une heure plus tard revenait avec son premier article. Il en donna d’autres, presque tous les jours, pendant un quart de siècle. Une minute avait suffi pour le révéler à lui-même et aux autres.
Quand il avait terminé sa tâche, et moi la mienne, beaucoup plus modeste, je le reconduisais souvent, à pied, jusque chez lui, rue Oudinot, dans un vieux pavillon dont une moitié était occupée par François Coppée, son ami intime. Je me souviens qu’un jour nous parlions de Flaubert. Il me dit, avec une sorte d’impatience:
«Je n’aime pas _Bouvard et Pécuchet_.
--Pourquoi?
--Quand on vient de lire ça, on ne peut plus écrire... C’est toutes les mêmes bêtises que nous disons sérieusement, tous les jours, dans le métier. Ça décourage!»
Je me rappelle aussi Paul Bourde. Un saint laïque, et dont la carrière, sinon la vocation, fut davantage encore imprévue et diverse. Car il avait, lui, dès son adolescence, voulu «faire» du journalisme. C’était le fils d’un humble employé des douanes, retraité avec mille deux cents francs de pension, en Bresse. Il n’avait jamais été qu’à l’école primaire, mais il lisait, lisait, accumulait une vaste somme de connaissances, dispersées d’abord, mais dont, à la fin de sa vie, il avait fini par construire un système, presque une religion. Ses yeux, alors, étaient devenus mauvais: il l’attribuait à ce que, pour lire et travailler, il n’avait jamais, dans son enfance, possédé de lampe, rien que le feu de l’âtre, dans la misérable maison de son père.
Il avait comme condisciple, à l’école de son village, Jules Mary, qui devint un romancier populaire. Tous deux partirent pour Paris, vers 1870, avec l’intention de devenir «de grands hommes». Bourde s’estima fort heureux d’y trouver une petite place de «nègre» au _Moniteur Universel_, je crois... Puis la guerre éclata, et les trente sous par jour payés aux gardes mobiles lui assurèrent du pain. Peu lui importait du reste: il était «dans» un journal, il en respirait l’atmosphère. Il devint reporter, secrétaire de rédaction d’un journal illustré, reporter encore. Sa soif de tout savoir le poussait à voyager. C’est ainsi qu’il entra dans le grand reportage. Il fit une enquête en Corse, une autre en Algérie, pour le compte du _Temps_. Elles ont été réunies en volumes et méritent encore qu’on les consulte. Elles demeurent parmi les documents les plus sérieux, jusqu’à ce jour, qui existent. Rien de plus original et de plus juste à la fois que les vues de Bourde sur la Corse, en particulier.
Il écrivit aussi un roman campagnard, _Au bon vieux temps_, un peu pauvre de forme, mais d’une qualité d’observation et de sympathie telle que j’en souhaiterais la réédition... Puis il repartit, cette fois, pour l’Indo-Chine, le Tonkin, dont la conquête commençait. Sa santé avait toujours laissé à désirer. Il contracta en Extrême-Orient une dysenterie et une maladie cutanée dont il ne guérit jamais entièrement et qui abrégèrent ses jours. Il ne s’en inquiéta pas: je n’ai jamais connu d’homme dont l’esprit dominât plus entièrement le corps.
Il alla en Tunisie... C’est ici l’épisode le plus extraordinaire et le plus glorieux de cette existence singulièrement pleine. Sur la Tunisie, selon sa coutume, il avait tout lu, y compris les auteurs anciens, en traduction, puisqu’il ignorait le grec et le latin. Ces auteurs signalaient, sur le territoire de la Régence actuelle, «des forêts». Bourde n’en vit pas; il n’y en avait pas, il n’y en avait jamais eu. Armé des ouvrages de botanique générale qu’il avait dépouillés, il pensa:
«Les arbres, pour croître, exigent une précipitation pluviale de cinquante centimètres cubes, au minimum, par mètre carré et par an. Cette quantité d’eau n’est jamais tombée en Tunisie depuis le début de la période géologique contemporaine. Qu’est-ce que mes textes peuvent signifier?»
Il s’était lié avec un jeune secrétaire d’ambassade, qui se trouvait être un latiniste et un helléniste distingué--il est aujourd’hui ambassadeur.--Bourde lui communiqua ses textes. Marcilly lui répondit: «Il y a erreur de traduction. Il ne faut pas lire «forêts», mais «jardins» ou «vergers».