L'Auvergne

Part 3

Chapter 33,659 wordsPublic domain

Mais, sans le secours de ces enthousiastes auteurs, on peut jouir de cette profusion de merveilles. De quel ravissement n’est-on pas empli, lorsqu’on découvre, dans toute son ampleur, ce panorama de montagnes, de vallées, de plaines, de cultures, parmi les arbres, de ruisseaux et de canaux, de châteaux, de villages, de villes, l’un des plus fastueux qu’il soit permis de contempler!

On était parti d’une des stations thermales voisines, dans l’intervalle du traitement du matin et du soir, pour une promenade sans conviction, à des ruines, les sempiternelles ruines des guides, craignait-on. Et voici que, de cette aire toute démantelée, ne comportant plus que traces d’enceintes, lambeaux de murailles, porte aux meurtrières et réduits subsistants, autre porte à mâchicoulis, vestibules, cours, pièces écroulées, un oratoire, une salle des gardes avec sa cheminée, des taches de peinture décelant une décoration, un escalier en hélice, un autre appartement, des oubliettes; voici que, d’entre ces débris féodaux, vestiges suffisant par eux-mêmes à récompenser du trajet escarpé jusqu’à une tour de trente-deux mètres au-dessus du rocher sur lequel elle est bâtie, le rocher lui-même à quatre mètres au-dessus du rez-de-chaussée du château, celui-ci à six cent trois mètres au-dessus du niveau de la mer, voici que la vue tombe, plane, se pose sur des splendeurs... des magnificences de nature incomparables, troublantes jusqu’à l’ivresse... On sourit...

En effet, on ne songe guère jamais, en parlant d’Auvergne, qu’aux sources minérales par quoi on la connaît surtout...

Mais le vin, le vin d’Auvergne, le loyal _limagne_ si rouge, coloré, frais, fruité, on le dédaigne trop, à la légère. Dans le seul département du Puy-de-Dôme, on a récolté, en 1893, un million deux cent mille hectolitres dans les vignes mûrissantes sur les rives de l’Allier, crus cotés de Chanturgues, aux coteaux de Clermont, si près du Puy-de-Dôme, de quoi tourner la tête au grave patriarche, crus de Corent, Buron, Chadebeuf, Havel, le Broc, Saint-Gervasy, toutes ces récoltes à peu près consommées dans le pays, sauf quelques exportations à Saint-Étienne, Lyon, Montluçon, Commentry...

La Limagne, c’est surtout _le limagne_, pour le montagnard, le vin qui lui vient d’elle, aux altitudes où la vigne s’arrête; le vin des grappes vendangées que les barcelles traînées par des vaches ferrandaises portent aux pressoirs, et le vin de fête, le vin de paille, produit des grains séchés sur une litière!

Mais la Limagne n’est pas que _limagne_,--mais riches arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pêchers, noyers, abricotiers, amandiers, épis serrés aussi... et cités où il nous faut aller encore... _Anin ton que lo fumado del’ bi duro_, allons, tant que la fumée du vin dure,... comme ils s’écrient, après boire, pour se remettre à la tâche...

Allons, mais il n’y a pas loin à aller, d’abord.

On ne peut passer sans une halte aux gorges d’Enval, à ce Bout-du-Monde, près de quoi Guy de Maupassant a situé son _Mont-Oriol_.

Je ne me souviens pas de ce ravin d’Enval sans un petit remords. N’être passé qu’une minute par quelque endroit et y avoir attristé deux yeux bleus de fillette, est-ce excès de sensiblerie, mais cela me reste là! vous savez où! Comme circonstance atténuante, j’en avais une, valable. Ce Bout-du-Monde attire tout le monde de Châtelguyon, de Riom: «La gorge, de plus en plus resserrée et tortueuse, a décrit le romancier, s’enfonce dans la montagne. On franchit des pierres énormes, on passe sur de gros cailloux la petite rivière, et après avoir contourné un roc haut de plus de cinquante mètres qui barre toute l’entaille du ravin, on se trouve enfermé dans une sorte de fosse étroite, entre deux murailles géantes, nues jusqu’au sommet couvert d’arbres et de verdure. Le ruisseau forme un lac grand comme une cuvette, et c’est là vraiment un trou sauvage, étrange, inattendu, comme on en rencontre plus souvent dans les récits que dans la nature...» Après la haute marche de rocher qui barre le chemin à l’endroit où s’arrêtent tous les promeneurs, «la terre tombée du sommet avait formé sur ce gradin un jardinet sauvage et touffu où le ruisseau courait à travers les racines. Une autre marche un peu plus loin barrait de nouveau ce couloir de granit... puis une troisième... au pied d’un mur infranchissable d’où tombait, droite et claire, une cascade de vingt mètres dans un bassin profond, creusé par elle et enfoui sous des lianes et des branches... L’entaille de la montagne était devenue si étroite que... deux hommes se tenant par la main en pouvaient toucher les côtés. On ne voyait plus qu’une ligne de ciel; on n’entendait que le bruit de l’eau; on eût dit une de ces introuvables retraites où les poètes latins cachaient les nymphes antiques...»

Donc, nous sautions de voiture. Tout de suite, des vieilles femmes, tricotant, des gamins, pieds nus, vous entourent, vous précèdent, vous escortent, vous suivent, avec la prétention assez excessive de vous guider dans cette impasse où, pour se tromper, il faudrait des ailes; il n’y a d’ouverture que par en haut.

Impénétrable solitude, semble-t-il... soudain peuplée, aux grelots des chevaux, d’une foule surgie d’on ne sait où, fâcheux et harcelants génies de la montagne; donnez-vous aux mains tendues, la bande ne fait que se renouveler et grossir, sourde à la colère, nul moyen d’obtenir la paix...

«Il y a deux choses opiniâtres en Auvergne, les hommes et les mulets», a proféré quelqu’un, qui n’a oublié que la troisième: les femmes.

Oh! cette vieille obstinée, implacable, qui ne céda que devant les injures que nous finîmes par hurler, de guerre lasse, à bout de patience...

Fini? Oh! bien, non...

Une fillette, maintenant, encore, après les vingt autres, qui nous offrait quelques brindilles arrachées en courant...

Nous la récompensâmes d’une menue pièce,--si jolie, rouge d’avoir couru, et nous offrant si gentiment sa cueillette... qu’à trois pas de là nous lançâmes au ruisseau, embarrassés de ces fleurettes...

Quelle tristesse, quel front froissé, quelle bouche humiliée, quel visage confus et peiné fut le vôtre, petite fille inconnue, si affectée de cette humeur qui nous fit déchirer et jeter votre tortillon d’herbe et de fleurs!

Si facilement, d’une tapote sur les joues, avec quelques sous, nous pouvions vous créer une journée si belle! Dix centimes et une bonne parole, tout ce que cela nous eût coûté! Nous donnâmes les deux sous, mais pas le reste!

Et, aujourd’hui, devant ce ruisseau chaotique, où il nous a fallu revenir en écrivant, nous n’aurions pas vu ces pauvres yeux troubles d’enfant prête à pleurer à cause des méchants qui avaient dédaigné son humble bouquet...

Cependant, le regret de notre brutalité, le regret tenace d’aujourd’hui, d’avoir occasionné de tristes fronces à ce lisse visage de gamine, fut bref alors, tant, de nouveau, la présence au retour de toutes les vieilles de l’arrivée nous exaspéra; la voiture ne pouvait démarrer, risquait d’écraser... et nous voulions arriver à Riom, ci-devant siège de la sénéchaussée d’Auvergne, ancienne capitale du duché constitué en apanage au prince Jean, son fils, par le roi Jean, en 1350; Riom, jadis rivale de Clermont, jalouse du premier rang,--leur inimitié d’autant plus grande «qu’étant très voisins, les causes de dissension et d’animosité y sont plus fréquentes».

Le discord se manifeste avec une rare vivacité aux _Grands-Jours_! «Les Riomois, dit Fléchier, avaient employé toute sorte de sollicitations à la cour pour faire tenir les Grands-Jours dans leur ville, afin de faire valoir cette marque de préférence; et le premier échevin, dans la harangue qu’il fit à la cour, ne put point s’empêcher de témoigner son ressentiment et finit avec quelque malignité, disant qu’enfin ils avaient reconnu qu’il était juste que les Grands-Jours fussent arrêtés à Clermont, parce que, venant pour faire justice, ils y trouveraient beaucoup de matière, et que c’était un coup de prudence du roi d’appliquer les remèdes où les maux étaient les plus pressants».

«Leur grande ambition est de faire passer leur ville pour la capitale de la province, et comme ils ne trouvent pas leur compte dans les anciennes histoires, ils se font fort de l’autorité de M. Chapelain dans sa _Pucelle_, et ils savent tous en naissant ces vers:

Riom, chef glorieux de cette terre grasse Que l’on nomme Limagne, au lieu d’Auvergne basse, etc.»

Je ne crois pas que l’on continue de répéter aux berceaux les vers par quoi Chapelain prêtait à accabler l’Auvergne basse au profit du chef glorieux de cette terre grasse de Limagne,--d’autant plus qu’aujourd’hui, si Riom ne vient qu’en troisième dans le Puy-de-Dôme, après Clermont et Thiers, à un autre point de vue, elle se place en tête--par les têtes coupées, ayant désormais les Grands-Jours,--les «petits jours» de guillotine: cour d’appel et sessions d’assises...

Oui, cette _Belle endormie_, comme nomme Riom l’un de ses chroniqueurs, cette belle au sein plantureux endormie au bord de l’Ambène, a de ces réveils sanguinaires; à quelque «petit jour» aigre une tête tombe, et non loin de ce joli Pré-Madame, où l’on vient s’asseoir et deviser sur la murette, c’est le lieu des exécutions capitales...

Il semble que c’est de cela que soit sombre la ville, et de la chicane permanente... depuis les temps de la coutume et de la loi écrite «enchevêtrées comme les justices seigneuriales», depuis les connétables, les baillis d’Auvergne et les baillis des montagnes, les prévôtés, les sénéchaussées, les présidiaux, jusqu’à nos jours...

Aller à Riom, la dernière carte des demandeurs ou défendeurs, battus et mécontents, de toute la région, Riom, dernier espoir, suprême refuge du plaideur auvergnat! Aussi Riom, qui devrait être une si «belle endormie», aimable et sereine parmi ses eaux nombreuses, ses champs drus, ses arbres lourds, ne vit-elle que pour la _consulte_, ne semble-t-elle dormir que d’un sommeil de juge, haché par des arrêts; Riom, que l’on rêverait en paysanne accorte, aux ornements champêtres et cossus, se présente comme un procureur en toge, plutôt. «On ne saurait concevoir Riom sans ses tribunaux, écrit M. de Barante; elle a conservé l’esprit de société plus que beaucoup de villes de province; mais l’intérêt de cette société, ce sont les affaires, les plaidoiries, les succès du parquet et du barreau; dans toutes les classes, on s’en occupe, on en parle; lorsque les servantes vont chercher de l’eau à la fontaine, pendant que les cruches s’emplissent, elles s’entretiennent de la Cour d’assises et de l’avocat qui a plaidé.» Riom fait, sur la claire Limagne, comme un noir pâté, une grosse tache d’encre.

N’empêche que pour les _baabies_, sobriquet par lequel on désignait les Riomois (baabie, corruption d’Amable, prénom d’un grand nombre, en souvenir du patron de la ville); n’empêche que pour les _brayauds_ et _brayaudes_, nom donné aux habitants des communes voisines de Riom et de Combronde qui, les derniers en Auvergne, avaient conservé les costumes primitifs, à cause de la _braye_, la large culotte d’autrefois, n’empêche que pour ceux-ci et ceux-là, Riom constitue une ville dont il ne faudrait pas médire devant eux, ce qui n’est pas en mon intention; car, le chef-lieu judiciaire de l’Auvergne, qui a compté d’Aguesseau, Arnaud, Étienne Pascal, Laubespin parmi ses magistrats, et où naquirent Antoine Dubourg et Anne Dubourg, Chabrol et Barante, tous esprits doctes et sévères, Riom n’est pas dénué d’apparence, avec une voirie excellente, un tour de ville en boulevards fort agréables, des rues, des avenues bien percées, des maisons, des hôtels du meilleur air, enfin des monuments, une tour de l’Horloge, une Sainte-Chapelle, une Notre-Dame-du-Marthuret, surtout l’Église Saint-Amable,--plus notable par les souvenirs qui s’y relient que par ses architecture et sculpture!

Saint Amable, natif de Riom, fut curé du lieu.

Son biographe Faydit atteste avoir été témoin de nombre de miracles dont il cite le suivant: «J’ai vu fuir les serpents; j’ai vu couler le venin du corps de ceux qui avaient été mordus, à mesure que la relique du saint passait sur leurs membres, qui en étaient tous bouffis et enflés. J’ai vu et entendu crier et hurler les démons par l’organe de ceux qu’ils possédaient, et se plaindre tout haut qu’ils étaient forcés par ce grand saint de sortir du corps de ceux qu’ils agitaient d’une étrange manière.--Un fameux opérateur et charlatan, vendeur de thériaque, se vantait que son remède était si souverain contre toute sorte de morsures de serpents, qu’il en nourrissait toujours chez lui un plein coffre, et les lâchait ensuite sur des chiens et autres vils animaux qu’on lui apportait, et même contre des pauvres malheureux, à qui, pour de l’argent, il persuadait de se laisser piquer par ses serpents et leur en donnait l’exemple sur lui-même. Un jour qu’il prétendait faire l’épreuve de son remède en présence d’une infinité de gens, il se coula dans la foule un homme qui avait dans sa poche du ruban de saint Amable, ainsi appelé parce qu’il avait touché à ses ossements sacrés. L’opérateur fut fort étonné, quand ayant ouvert son coffre, il vit qu’au lieu que, les serpents avaient accoutumé dans d’autres pays de lever la tête, de siffler et de s’élancer contre les gens qui étaient autour pour les mordre et les infecter de leur venin, ils se cachaient au contraire dans le coffre et s’allongeaient couchés les uns sur les autres comme s’ils fussent morts ou endormis. Il les fouette et les agace, pour les obliger de mordre et d’empoisonner un bras qu’il leur présente; mais bien loin de mordre personne, ils s’enfuient tous généralement, et s’allèrent cacher dans des trous et dans des lits qui étaient dans la chambre, où quelques-uns crevèrent. L’opérateur, surpris, s’écrie qu’il y a quelque enchanteur dans la compagnie: et, craignant que tous ses serpents crevassent, oblige tout le monde de sortir. Alors, l’homme qui avait le ruban de saint Amable à la main s’écria: «Voilà le thériaque qui guérit de la morsure des serpents; voilà le souverain antidote contre leur venin; voilà ce qui les fait fuir et crever...»

On comprend que les Riomois aient été attachés au culte d’Amable,--dont les ossements pouvaient communiquer une telle vertu à du simple ruban,--comme ils n’en ont point de pareil à Clermont: aussi Riom trembla-t-il souvent de se voir disputer ces pieuses reliques. On refusa de les montrer à Massillon, évêque de Clermont, de crainte qu’il ne voulût s’en emparer, à l’une de ses visites diocésaines; on sonna le tocsin... et Massillon insulté, poursuivi, houspillé, n’échappa pas sans peine aux horions, dont il reçut quelques-uns...

M. Gomot rapporte, à propos de saint Amable, un vœu dont les origines sont inconnues, fait par la ville de Riom, d’aller à Marsat chaque année en procession, et qui s’acquittait de la manière suivante:

«Les marguilliers de saint Amable faisaient couler un fil de cire dont la longueur mesurait la circonférence de la ville de Riom. Ce fil, roulé en forme de roue, était porté à la procession solennelle de saint Amable. Le dimanche suivant, les marguilliers conduisaient la roue à Marsat et la déposaient à l’entrée du bourg, sur deux grandes pierres spécialement destinées à cet usage. Le curé et les consuls de Marsat, accompagnés des bailes de la confrérie de Notre-Dame, venaient en procession pour la recevoir, et les marguilliers de saint Amable la leur remettaient «comme estant offerte au nom de la ville de Riom, pour la conservation d’icelle et à l’honneur de la sainte Vierge Marie, mère de Jésus, vénérée particulièrement en la chapelle de Notre-Dame de Marsat». Après quoi, les consuls donnaient à dîner aux marguilliers de saint Amable et à tous ceux qui avaient aidé à conduire la roue... La ville de Riom entrait pour une partie seulement dans l’acquisition de la cire de cette roue; la confrérie de saint Amable et les marguilliers y contribuaient, mais la plus grosse somme était fournie par une association fort ancienne connue sous le nom de _Confrérie de la Chandelle de Marsat_, qui devait fournir tout le luminaire de cette église... Depuis la Révolution, ce vœu a cessé d’être rempli. Néanmoins, on porte chaque année, à la procession de saint Amable, une roue de fleurs, commémorative de la roue de cire.»

Parmi d’autres coutumes de Riom, nous rappellerons l’ostentation des funérailles: «Il n’était pas rare de voir un convoi suivi par sept ou huit cents personnes. Par une tradition pieuse, dont il serait difficile de trouver l’origine, les parents et les amis du défunt recommençaient, trois jours durant après l’enterrement, la cérémonie des funérailles; c’est ce qu’on appelait les _renombrements_. Après avoir prié sur la tombe, ils ramenaient les parents les plus proches à la maison mortuaire; là, les pleureuses poussaient des cris lamentables, pendant qu’on distribuait aux pauvres le pain et le vin. Les étrangers réfugiés dans la ville (lors de la peste de 1631), ignorants qu’ils étaient de cette coutume toute locale, prenaient les renombrements pour autant d’enterrements nouveaux, et c’était pour eux une cause d’effroi qui les décidait à partir.» On dut interdire les renombrements.

De Riom, volcan vivant sous son placide aspect, où la cour d’assises, comme un cratère bouillonnant, se soulève de trimestre en trimestre, déverse, en éruptions, l’infâme lave des passions et des crimes humains, comme s’expriment les avocats généraux, nous pouvons retourner aux saines altitudes, où le vent s’épure, où il ne souffle rien des fanges et des misères terrestres! Montons au lac, au gour de Tazanat, élevé de six cent vingt-cinq mètres, avec une moyenne de soixante-quinze mètres de profondeur, dont j’emprunterai la description à Guy de Maupassant, encore: «Ces rochers bruns, bizarrement tordus, crevassaient le sol au bord de la route. On voyait à droite une montagne camarde dont le large sommet avait l’air creux et plat, on prit un chemin qui semblait entrer dedans par une entaille en triangle,... et découvrit tout à coup dans un vaste et profond cratère un lac frais et rond ainsi qu’une pièce d’argent. Les pentes rapides du mont, boisées à droite et nues à gauche, tombaient dans l’eau qu’elles entouraient d’une enceinte régulière. Et cette eau calme, plate et luisante comme un métal, reflétait les arbres d’un côté, et de l’autre la côte aride, avec une netteté si parfaite qu’on ne distinguait point les bords et qu’on voyait seulement dans cet immense entonnoir où se mirait, au centre, le ciel bleu, un trou clair et sans fond qui semblait traverser la terre percée de part en part jusqu’à l’autre firmament. La voiture ne pouvait aller plus loin. On descendit et on prit, par le côté boisé un chemin qui tournait autour du lac. Sous les arbres à mi-hauteur de la pente, cette route, où ne passaient que les bûcherons, était verte comme une prairie; et on voyait, à travers les branches, l’autre côte en face et l’eau luisante au fond de cette cuve de montagne... Lorsque le soleil fut près de disparaître, le ciel s’étant mis à flamboyer, le lac tout à coup eut l’air d’une cuve de feu; puis, après le soleil couché, l’horizon étant devenu rouge comme un brasier qui va s’éteindre, le lac eut l’air d’une cuve de sang. Et, soudain, sur la crête de colline, la lune presque pleine se leva, toute pâle dans le firmament encore clair. Puis, à mesure que les ténèbres se répandaient sur la terre, elle monta, luisante et ronde, au-dessus du cratère tout rond comme elle. Il semblait qu’elle dût se laisser choir dedans. Et, lorsqu’elle fut haut dans le ciel, le lac eut l’air d’une cuve d’argent. Alors, sur sa surface, tout le jour immobile, on vit courir des frissons tantôt lents et tantôt rapides. On eût dit que des esprits voltigeant au ras de l’eau laissaient traîner dessus d’invisibles voiles. C’étaient les gros poissons du fond, les carpes séculaires et les brochets voraces qui venaient s’ébattre au clair de la lune...»

Les brochets voraces, si voraces qu’avec l’aide des perches, carnivores aussi, les truites ne peuvent y vivre; tout ce que l’on y lâche d’alevins est détruit par les premiers occupants: «Des truites de deux à quatre cents grammes, très vives et bien portantes, quelques-unes provenant de la Sioule, qui avaient été mises en liberté dans le gour... on n’en a jamais trouvé que des mortes, au bord de l’eau, et jusque dans le petit ruisseau formé par le trop-plein de l’étang de Rochegune, qui se jette dans le lac et qu’elles essayent de remonter...» Désastreuse retraite des salmonides, dont la défaite s’explique aussi par la température des eaux de ce lac supérieure à 18°, qui est le chiffre extrême d’endurance pour les truites auvergnates...

De Riom, nous pouvons gagner Châtel-Guyon, Combronde, Manzat, Châteauneuf-les-Bains, Ayat où naquit Desaix, qui s’amasse une clientèle de plus en plus nombreuse, pousser jusqu’à Menat et jusqu’à Evaux, dans la Creuse. Revenons. Il faudrait être Argus, être tout œil, ai-je lu dans quelque auteur, qui se désespérait de ne pouvoir embrasser d’une fois cette Limagne où tout sollicite l’attention... Je m’exclamerai de même!

Enfin, si nous ne pouvons tout voir et tout dire, tâchons-y de notre mieux. Aidons-nous et l’on nous aidera.

A Ennezat, la collégiale montre des fresques macabres longtemps cachées sous un badigeon, et des modillons que Mérimée ne voulut décrire qu’en latin, dans ses notes officielles.

A Cébazat, type du gros bourg cossu, à vieille église et beffroi, parmi les champs et les vignes, sur la fontaine, un ours héraldique supporte un blason, les armes de la ville...

A Lezoux, on a découvert des fours à poteries romaines. A Maringues, ancien grenier à sel, la mégisserie et la chamoiserie sont favorisées par les eaux de la Morge. A Montpensier, rien que le nom. A Effiat, un château, le souvenir de Cinq-Mars, fils aîné du maréchal d’Effiat, qui eut la tête tranchée avec de Thou, pour conspiration contre Richelieu.

A Mozat, il reste de l’abbaye des Bénédictins une église de diverses époques, car l’abbaye n’a point touché à la splendeur sans vicissitudes; M. Gomot, qui a fait pour le monastère, dans son livre sur Mozat, ce qu’il avait accompli pour le château fort dans son histoire de Tournoël, a fixé ses dates principales depuis les VIIe et VIIIe siècles; sa fondation par Calminius, duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne, et par Namadia, sa femme; bientôt, des invasions, des pillages; c’est alors qu’on vit, suivant Sidoine Apollinaire, «les bœufs occupés à ruminer dans les vestibules entr’ouverts, et à paître l’herbe sur les autels renversés». Après une restauration, Mozat reçoit le corps de saint Austremoine, que le roi, lors de cette translation, portait sur ses épaules, marchant tête et pieds nus. De là grandit sa prospérité, par les donations, les faveurs des rois et des papes; ruinée, réparée, tour à tour, ayant compté Antoine Duprat parmi ses supérieurs, et réduite à un seul moine en 1791.