Part 4
Pour Aigueperse (_aquæ spersæ?_) patrie de Michel de l’Hospital, «cet homme du néant», comme pour tout le Bourbonnais en marge de l’Auvergne, pour toute la frange de la Limagne, quel guide sûr que M. Émile Montégut: «En dépit de la riante modestie du paysage, c’est bien l’Auvergne, car voici à l’horizon le Puy de Dôme qui dresse sa tête pointue et la gigantesque bosse de son épaule. Où qu’on aille dans cette région, on ne peut l’éviter; sur la route d’Aigueperse, sur celle d’Effiat, de la terrasse du château de Randan, partout, nous l’apercevons qui semble nous faire signe d’entrer dans cette terre pittoresque dont il est le gardien. La petite ville d’Aigueperse se compose de deux lignes parallèles dont une grande route forme l’intervalle. Elle contient plusieurs choses dignes d’intérêt.»
Et M. Montégut admire la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame, un groupe de pierre de la Sainte Famille mutilé, un groupe de bois sculpté de XVIe siècle, une scène de la Passion, à propos de laquelle l’écrivain place cette remarque que les œuvres des artistes locaux, faites pour les localités, peuvent aider singulièrement «à constater les théories de la science, soit sur la persistance, soit sur la fluidité des races... Ces œuvres nous disent que, depuis des siècles, les types des diverses provinces n’ont subi aucune modification aussi petite qu’elle soit».
Et, à l’appui de sa thèse, notre perspicace cicerone nous indique, dans cette sculpture d’il y a quatre siècles, un riche bourgeois ou une sorte d’échevin de Jérusalem, portrait frappant de M. Rouher,--qui est de Riom. M. Montégut, si nous continuions à le suivre, nous ferait stationner trop longuement devant le Martyre de saint Sébastien de Mantegna, une Nativité de Benedetto Ghirlandajo, dans la disposition de laquelle quelque chose «le toucha comme une dureté et l’émut presque jusqu’aux larmes...»
L’artiste, aux côtés de la Sainte Famille a peint des escouades d’anges, en _vrais petits gentilshommes du ciel_, tandis que les pauvres bergers, les acteurs principaux, cependant, sont séparés de la crèche par une muraille «comme des manants regardent en dehors d’une palissade ou d’une grille une fête qui ne se donne pas pour eux... Voilà bien l’image du spectacle que dut présenter l’Église à la fin du moyen âge, quand, étriquée par le cours des longs siècles de son origine populaire, elle s’était alliée à tout ce que le monde renfermait de grand et d’illustre, et que les petits regardaient passer avec curiosité des pompes auxquelles ils ne se mêlaient pas...»
Ces considérations ont prolongé leur mélancolie en moi bien après que je les avais lues, vers le château de Randan; successivement propriété des familles de Polignac, de La Rochefoucauld, du duc de Choiseul-Praslin, de Mme Adélaïde, finalement du duc de Montpensier, qui possède de pantagruéliques cuisines, aux offices savamment divisés de façon que les travaux culinaires s’exécutent à la perfection, «de manière que les émanations contraires et ennemies ne puissent se mêler et altérer la saveur propre à chacune».
C’est à ces cuisines des châteaux, aussi, pauvres bergers et laboureurs, écartés par le peintre de la crèche de Jésus sur le tableau de la Nativité d’Aigueperse, c’est à ces cuisines qu’allait tout le suc de la Limagne..., jusqu’au jour, et aux _Grands Jours_, où Richelieu, où Louis XIV, où la royauté trancha les tours orgueilleuses, rasa les insolents donjons, décapita cette noblesse d’Auvergne qui souriait des courtes origines des descendants des Francs, des Normands, des Wisigoths, des Bourguignons, elle qui remontait à une antiquité autrement lointaine: «Là, disait l’intendant d’Ormesson au duc de Bourgogne, on ne trouve que des origines gauloises ou romaines; et la plupart des maisons anciennes justifient leur antiquité par ceux des premiers évêques de l’Église auvergnate qui en sont sortis et dont la parenté leur a donné, comme aux Langheac, le privilège d’être inhumés aux pieds du Saint, de porter sa crosse aux jours de solennité...»
Cette noblesse, à peu près inexpugnable dans ses châteaux forts, dans ses aires inaccessibles, s’était chargée de toutes les tyrannies, de toutes les atrocités, de toutes les violences, de toutes les usurpations, de tous les assassinats: les Mémoires des Grands Jours sont le répertoire de tous les crimes; l’alarme fut générale; on n’attendit même pas l’instruction: «Toute la noblesse était en fuite, et il ne restait pas un gentilhomme qui ne se fût examiné, qui n’eût repassé tous les mauvais endroits de sa vie, et qui ne tâchât de réparer le tort qu’il pouvait avoir fait à ses sujets, pour arrêter les plaintes qu’on pouvait faire...» Dans les six mois que dura le tribunal, douze mille plaintes furent portées aux magistrats: «Ils n’étaient pas assemblés un moment qu’il n’en coûtât la vie à quelque criminel, et ils ne disaient pas un mot qui ne fût un arrêt contre quelque fugitif.» Les condamnations de Canillac, d’Espinchal, de ce Montboissier de Pont-du-Château, qui entretenait douze scélérats, «qu’il appelait ses _douze apôtres_, et qui catéchisaient, avec l’épée ou le bâton, ceux qui étaient rebelles à sa loi...», vinrent rassurer les campagnes gémissantes sous ces terribles jougs; c’en était fini de tous les sanglants arbitraires où les grands seigneurs n’étaient pas seuls à redouter, où le moindre châtelain ne savait pas de moyen plus sûr de s’égaler à ces glorieux exemples que l’abus de pouvoir, l’oppression des plus faibles; tout ce que n’avait pas rasé Richelieu en 1634 le fut par Louis XIV. La plupart, forteresses ou simples manoirs étaient indestructibles autrement que par la mine: il fallut les faire sauter...
Au retour de ce Randan aux cuisines prodigieuses, aux casseroles, poêles et marmites où faire sauter, frire et bouillir tous les fruits et les légumes, tout le poil et la plume de la Limagne, je me souviens de la cuve géante de Tournoël, un baril de pierre de milliers d’hectolitres, capable, lui, de contenir le meilleur d’une récolte... Tournoël dont la carcasse romantique se décharne au haut de l’horizon, là-bas...
«Les chroniques de Tournoël, écrit M. Hippolyte Gomot, résument autant dans la moralité que dans la matérialité des faits qui les constituent, l’histoire de cette féodalité fanatique, licencieuse, brutale, qui tint durant près de huit siècles la France asservie. Il suffit de les lire pour comprendre tout ce que le cœur de l’homme renferme de résignation dans la misère, tout ce que son corps courbé, meurtri sous les servitudes de la glèbe peut supporter d’injustices et de douleurs... Tournoël, placé à l’extrémité septentrionale de la province, occupait une situation exceptionnelle, puisqu’il était situé «près le chemin qui menait de France et sur celui qui venait de Poitou et Limouzin... On voit encore au centre même de ses ruines les débris de la citadelle primitive qui servit à protéger ce côté de la Limagne soit contre les invasions de barbares étrangers, soit contre les ravageurs féodaux, les routiers, les malandrins, plus barbares encore. Cette forteresse royale augmentée, fortifiée selon les exigences des époques successives passa des souverains aux comtes, de ceux-ci à de puissantes maisons seigneuriales originaires de Limousin, du Lyonnais, de la haute Auvergne pour finir par une dégénérescence continue, quelques années avant la Révolution de 1789, en simple fief bourgeoisement vendu pour la valeur de ses prés, de ses champs et de ses maigres redevances... Des évêques traîtreusement fait prisonniers,--des abbayes, des églises, des bourgades assiégées, pillées,--des tombes profanées,--des vassaux odieusement opprimés,--des châtelains nuitamment surpris, leur demeure saccagée, eux-mêmes chassés, et leurs enfants couverts d’outrages;--la débauche installée au château,--les familles voisines contraintes à s’exiler en grande hâte pour éviter d’implacables vengeances... rien n’y manque.»
Dans la série des héritiers ou héritières de Tournoël voici, vers 1500, Catherine de Talaru, veuve à vingt ans: «Riom, la ville voisine, possédait alors une société des plus brillantes, Pierre de Bourbon, duc d’Auvergne, époux d’Anne de France, y tenait souvent sa cour. C’était la grande époque de la cité ducale. Pierre de Bourbon y attirait tous les seigneurs de la province et leur offrait des tournois, des joutes, des fêtes splendides. Catherine de Talaru s’y montra dans tout l’éclat de sa beauté, et lorsqu’elle jugea à propos de transporter à Tournoël ces habitudes mondaines, elle n’eut pas de peine à y attirer toute la jeunesse de la ville et de la contrée. A ce moment-là, au château, on ne rêvait que chasses et festins. Les jeux, les danses s’y suivaient sans interruption. Pour égayer sa galante compagnie, la châtelaine, dont les revenus avaient peine à suffire à ce nouveau genre de vie, faisait venir et entretenait auprès d’elle, dans une familiarité choquante, des musiciens, des histrions, des baladins et autres gens de cette sorte...»
C’est pour ces déportements que Catherine Talaru est chassée par suite d’un jugement du bailliage de Montferrand: l’enquête la qualifie de Circé, de Mélusine, de magicienne, de charmeresse et de sorcière...
Vers 1645, voici Charles de Montvallat, que sa femme battait: «Je ne sais pas quel est le sujet de leur mauvais ménage, dit Fléchier; quelques-uns l’attribuent à la mauvaise humeur de Madame; les autres à quelques petites passions de Monsieur pour quelques filles de son voisinage.» M. Gomot ajoute: «Montvallat avait de nombreux bâtards. Il les faisait élever au château, et dès qu’ils avaient atteint l’âge de quinze ans, on les employait à la garde des domaines ou à des fonctions domestiques. On les qualifiait de _bâtards de Tournoël_, et l’un d’eux portait le titre de _chef des bâtards_, dignité étrange à laquelle étaient conférés certains privilèges.» Exigeant des nouvelles mariées le droit de noces, «qu’autrefois l’on n’appelait pas si honnêtement», il n’y renonçait que contre de forts tributs pécuniaires, «et il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée». C’était sa méthode, d’ailleurs, de faire argent de tout. «Comme il avait la justice, dans ses terres, sur ses sujets, il trouva moyen de s’en servir pour ses injustices et de profiter de leurs crimes. S’il arrivait que quelqu’un fût accusé d’assassinat, il lui promettait sûreté en justice, à condition qu’il lui ferait une obligation de telle somme; si quelque autre avait entrepris sur l’honnêteté d’une de ses sujettes, il faisait brûler les informations, sur une obligation qu’on lui donnait, et vendait ainsi l’impunité à tous les coupables. Ainsi rien ne lui était plus inutile dans ses terres qu’un homme de bien.» Charles de Montvallat fut dépossédé de son droit de justice et condamné à l’amende...
Après les Grands Jours, il éclata bien quelques scandales encore à Tournoël, les vilains eurent bien à subir encore parfois de durs traitements, et des querelles sanglantes se poursuivirent entre les châtelains de Tournoël et de Bosredon; tout de même une époque s’éteignait, et le manoir en ruine allait, par devant notaire, devenir la propriété du jurisconsulte Chabrol.
Ce soir, c’est comme une énorme mâchoire saignante du couchant... Souvent nos châteaux démembrés affectent une telle forme, épouvantable, comme des squelettes de fossiles... avec ces sanguinaires dents de basalte que les édits royaux, puis la Révolution ont creusées et cariées à jamais. Tout cela ne mord plus.
Tournoël!
Si le laboureur, si le vigneron, maître dans sa _tonne_, enguirlandée de pampres, n’ont plus à redouter l’insatiable appétit de l’ogre féodal, tant de siècles nourri et abreuvé par eux, qui fonçait soudain aux simples fringales de ses mâchoires désormais à vide, il leur reste, par ailleurs, assez d’impôts pour remplacer la dîme, les aydes et gabelles, et la taille, assez de sujets de craindre, de toutes sortes: en 1690, ce sont des nuées de chenilles qui s’abattent: «Pour s’en débarrasser, on ne trouve rien de mieux que d’avoir recours à l’exorcisme, comme s’il s’agissait de véritables démons. Les habitants présentèrent dans ce but une requête à l’évêque de Clermont. L’official du diocèse, Claude Burin, rendit une ordonnance qui confiait au curé de Sainte-Martine de Pont-du-Château le soin d’exorciser les chenilles. On instruisit un procès en règle contre l’insecte malfaisant. Un magistrat du pays, nommé Gabriel Aymard, choisi comme curateur, fut chargé de faire sortir les susdites chenilles du territoire de Pont-du-Château, et de les conduire sur un point éloigné dit des Fourches, où leurs ravages étaient moins à craindre. Nous ignorons si les chenilles obéirent à cet ordre d’expulsion, mais l’arrêt fut enregistré.» Et ni l’orage et la foudre incendiaire, ni les vents et les gelées n’ont cessé; ni la grêle, une grêle fréquente qui a tant de grosseur, et à laquelle le vent ajoute une telle force que «les jeunes veaux en sont tués et leurs mères blessées ou meurtries. Si elle ne blesse point celles-ci, souvent par une sorte de déchirure elle leur emporte le poil, et alors ces animaux perdent leur toison pour quelque temps...»
Comme l’on comprend que le narrateur, devant le désastre auquel il est présent..., la grêle étant tombée d’un demi-pied d’épaisseur... partout les vignobles jonchés de feuilles déchiquetées, de grappes coupées, de raisins arrachés et fendus, les ceps pendants... offrant l’état de délabrement et de nudité où il les voit à Sayat, en 1787, ne puisse retenir des pleurs!
Hélas! à ces antiques alarmes naturelles, à l’aigre _bisou_ d’automne qui donne la _brande_ aux vignes, il faut aujourd’hui ajouter la terreur d’autres terreurs encore; voici que le phylloxera attaque le département, et sur cent soixante communes productrices de vin, il en a déjà gagné soixante-six!
CHAPITRE IV
L’Auvergne en rose; Royat; Châtel-Guyon; la Mecque des goutteux; Notre-Dame des obèses; les rivales d’Ems et de Carlsbad; les miracles de la science.
L’Auvergne n’est pas toute de lave noire ou fauve, de cimes pelées, de précipices aux obscurs ruisseaux, de ruines sourcilleuses, hantées des sabbats du vent, de la pluie, de la neige; l’Auvergne n’est pas toute de burons délabrés, de villages taciturnes, de villes mortes, de cités de basalte pareilles à des sépulcres; l’Auvergne, parmi ses violents paysages, réserve d’imprévus séjours clairs et roses, de douces et accueillantes stations d’été, consacrées par la science et par la mode, ses _eaux_, fameuses de toute antiquité la plupart, où, du printemps à l’automne, affluent les visiteurs, de France, de l’étranger: entre autres Royat, Châtel-Guyon, la Bourboule, le Mont-Dore, etc., etc.
Mais surtout Royat, Châtel-Guyon,--aux portes de Clermont et de Riom,--l’une avec le chemin de fer, l’autre à proximité,--attirent et retiennent; par leurs sites plus cléments, au seuil de la Limagne et des monts, que ceux des stations voisines, la saison s’y prolonge davantage; leur installation, au point de vue médical, est en rapport avec les dernières découvertes, appropriée aux progrès les plus récents; et, pour le reste, c’est tout le confort, les facilités, les agréments de la vie mondaine; on ne se croirait point ici ni là dans un caravansérail de maladies, de douleurs, mais à quelque gala sans trêve, à un rendez-vous de la joie et du plaisir autour des établissements, des bains, des buvettes, parmi les musiques, les jeux, les spectacles, où le traitement se confond dans le mouvement de la plus brillante villégiature; toute cette souffrance avide de santé, qui se reprend à espérer, ne se discerne pas, éparse dans la foule, aux parcs, aux hôtels, aux terrasses, aux casinos, sur les routes d’excursions, sur les bords de la Tiretaine, où s’élève Royat, et les rives du Sardon, qui baigne Châtel-Guyon.
La confiance et la foi sont dans les plus sceptiques: les arrivants, convaincus par les partants, qui étaient venus las, exténués, objectant aux conseils de leurs docteurs de tristes «A quoi bon»? et s’en retournent ragaillardis, soulagés, allègres, sinon guéris!
Dans «les foisons de religions» qu’il voit en plusieurs endroits du monde et dans tous les temps, Pascal se lamente de ne pas trouver celle qui saurait lui plaire...
Pour le bien et le salut du corps, les malades ne sont embarrassés que du choix avec Royat et Châtel-Guyon: autant de divinités que de sources, autant de sources, presque, que de maladies de l’estomac, des intestins, des appareils respiratoires, du foie, de la peau, de tous les organes, de toute l’économie; des divinités efficaces, qui ne demeurent pas sourdes à l’appel et à la prière des fidèles; des divinités longtemps perdues, comme le dieu Lug, du Puy-de-Dôme; mais, lui, n’a pas eu son culte restauré, tandis que, contre ou sur les anciens thermes romains de Royat et de Châtel-Guyon, on a rétabli ou créé buvettes, baignoires, piscines; et la nature a recommencé de guérir aujourd’hui indifféremment les chrétiens et les athées, comme elle fit des païens jadis.
Miracles de la science qui n’exigent de l’homme que quelques semaines de faciles remèdes, dans des décors enchantés, l’exactitude à boire le verre d’eau ou à se mettre sous le jet ordonnés.
Miracles qui se répètent pour les incrédules autant que pour les croyants: aussi avec quelle ferveur s’acheminent les pèlerins vers la source Gubler, cette Notre-Dame des obèses, ou vers la fontaine Saint-Mart, cette Mecque des goutteux!
Le chemin de fer aboutit à Royat même, ce qui n’est pas indifférent pour les malades, plus soucieux du confort de l’express que curieux du pittoresque des diligences. On vient aussi par Clermont, en quelques minutes, par la route qui traverse Chamalières, où monte un tramway électrique, entre les boutiques de pâtes d’Auvergne, de bonbons, de fruits confits, dont l’air est tout saturé, puis entre de magnifiques jardins, de fastueux champs de roses, et ce n’est plus que coquets chalets, maisons fleuries, hôtels luxueux ou pensions de famille dans les feuillages, dans le creux et sur les flancs de la gorge, qui se resserre et se ferme tout à fait avec, dans ses falbalas verts, comme agrafes et boucles à la ceinture, juste au milieu, son église-forteresse, une église du Xe ou XIe siècle, surmontée de mâchicoulis, où les hommes d’armes seraient à leur place autant que le prêtre; de là, du vieux village, de la hauteur, la vue de ces massifs de frondaisons d’où pointent des tourelles, où s’allongent des toits coquets, la vue de cette végétation épaisse, que perce encore la lave rouge,--Royat, Rubiacum,--par endroits, la rumeur des eaux qui se joignent, courent dans la Tiretaine, ruisseaux de Fontanat et sources de la Grotte, sept sources, comme le Nil, jaillissant à travers les laves, au-dessus d’un lavoir, tout cela demeure inoubliable, en souvenirs de grâce, de fraîcheur, de riantes délices!
Royat, où les élégantes les plus élégantes ne peuvent lutter contre la montagne aux mille robes de lumière et d’ombre, aux parures toujours inédites, aux broderies et aux dentelles de nuages, qu’elle quitte aussitôt pour en reprendre d’autres, jamais les mêmes!
Et, pourtant, elles en font de la toilette, nos élégantes! Pour rien, et pour l’hôtel, et pour la buvette, et pour la marche, et les ascensions, et la bicyclette, et le cheval, et le parc, concerts et petits-chevaux, et le crocket et le tennis, et le théâtre et la ville, et la table et le bal; j’en passe!
Du grand hôtel Servant, à l’entrée de Royat, d’où le regard s’étend jusqu’à l’horizon sur la Limagne, jusqu’aux marronniers de la Belle-Meunière, aux bosquets posés sur l’entaille la plus étroite de la vallée, où la Tiretaine a dû user la pierre de ses eaux comme de «limes errantes», dans ce «théâtre de beautés et d’horreurs», s’est édifiée la rivale d’Ems, qui se targue de cures illustres, depuis le passage de la famille impériale, avant la guerre, jusqu’à celui du prince de Galles; aussi n’est-il guère d’hôtel qui n’ait logé d’hôtes un peu royaux; chaque année, le parc est la promenade de quelque altesse; plus d’une de ces chaises, qui portent à sa cabine baigneur ou baigneuse, contient une célébrité du pouvoir, un tyran de la finance, une gloire des lettres ou des arts, une lumière de la science, une renommée du chant ou de la danse, quelque souveraine de la beauté et de la mode. Ah! la Tiretaine n’a point à fournir un long trajet pour faire ses débuts dans le monde: une centaine de mètres, et la voici qui peut, du lever au coucher, suivre l’existence des majestés nomades, depuis l’hydrothérapie matinale jusqu’aux soirées du cercle et du casino; la toilette nouvelle, la pièce en vogue, tout de suite la Tiretaine est renseignée. Courte et bonne, sans doute, ce doit être la devise de la rivière, blasée, si précocement: longue et bonne, plutôt, semble le vœu de tous ces fidèles de la source Eugénie, de la source Saint-Victor, de la source César, qui viennent à ces Jouvence et à ces Léthé d’Auvergne boire la vigueur et la santé ou puiser l’oubli.
Sous les sublimes châtaigniers de Fontanat, dans la paix bienfaisante et le surhumain silence des arbres, quelle cure d’âme aussi peuvent faire ceux qu’importuneraient l’atmosphère légère, la griserie frivole de Royat toujours en fête, toujours en réjouissance, pressée de cueillir l’heure et la minute... «Hélas! déplore Legrand d’Aussy à la fin du siècle dernier, si cette belle fontaine, avec sa grotte et tout ce qui l’entoure, avait existé dans la patrie des Anacréon, des Tibulle et des Horace, avec quel enthousiasme ils l’eussent célébrée! Aujourd’hui son nom serait immortel; et, nous, en lisant leurs descriptions enchanteresses, nous partagerions leurs transports. Dans ce lieu, où nous autres nous ne voyons qu’une source et de la lave, leur riante mythologie eût vu une nymphe jeune et belle, qui, poursuivie par l’affreux Pluton, ne lui aurait fait éprouver que des rigueurs. Pour se venger, le dieu irrité aurait entr’ouvert les enfers et l’eût ensevelie sous un de ses fleuves enflammés. Longtemps l’immortelle infortunée aurait gémi dans sa prison. Mais le jeune dieu de Fontanat avait été sensible à ses attraits ainsi qu’à ses malheurs. Sous la forme d’un torrent, il était venu briser les voûtes infernales de son cachot. Devenue libre, la nymphe avait cédé à tant d’ardeur, et aujourd’hui, unie à son amant, ils vont ensemble porter le tribut de leurs eaux au vieil Océan, leur souverain.»
Ce que n’ont point fait les poètes, les médecins l’ont fait, et la simple analyse des eaux, leur distribution en bains, en gargarismes ou en boissons, la création de thermes modèles ont profité à Royat plus que n’auraient pu toutes les odes des anciens et des modernes.
De même pour Châtel-Guyon, aujourd’hui concurrente de Marienbad, de Carlsbad, de Kissingen!
Les poètes ne l’ont point chantée, non plus. Et c’est aussi de par la Faculté que la voici renommée, riche et prospère.