L'Auvergne

Part 2

Chapter 23,633 wordsPublic domain

Retournons dans la ville, par les vieux quartiers assez grouillants, dont les habitants expliquent la tortuosité d’une façon amusante:

«Il y a peu de villes en France, qui aient des rues aussi gauches, aussi ridicules, aussi bizarrement contournées. Il faut les avoir vues pour s’en former une idée, et à moins d’imaginer, à plaisir, des cornes, des enfoncements, des saillies, enfin des contours et étranglements continus, je ne crois pas qu’il soit possible à un architecte de former un pareil chaos. Aussi les Clermontois prétendent-ils que c’était une malice du bureau des finances, qui, étant établi à Riom, petite ville très bien percée et bâtie agréablement, voulait, par jalousie, conserver à son chef-lieu une prééminence sur Clermont, et, dans ce dessein, non seulement laissait prendre ici, pour les bâtiments, tous les arrangements biscornus que pouvait dicter le caprice, mais quelquefois, dit-on, en ordonnait lui-même de plus bizarres encore.»

Toutefois, c’est grâce à ce désordre que le promeneur est surpris si singulièrement par tant de rencontres fortuites de la montagne toujours là, soudain, à des coudes de rues, à tant de circuits et de zigzags, le Puy de Dôme, dans sa robe changeante sans cesse, au long de la journée.

Mais, peut-être, l’orientation défectueuse de Clermont, où l’absence de plan semble une gageure, en effet, devrait-elle être attribuée aussi à tant de dévastations dont la cité ne se relevait que pour être rejetée bas, redétruite aussitôt que reconstruite. En 408, Crocus la ruine, à la tête d’une troupe de Vandales. En 412, ce sont les capitaines d’Honorius. En 471, Evarix, roi des Goths. En 761, Pépin le Bref n’en laisse pas pierre sur pierre. En 853, les Normands; en 916, les Danois et les Normands. Voilà bien assez pour expliquer le manque de symétrie sans préméditations, dans une ville qui n’a pas achevé d’être _robée, arse et courrue_! Car, la paix n’est que précaire: Clermont pâtira encore des querelles des seigneurs et des évêques; puis des luttes de rivalité constante avec Montferrand, avec Riom...

Le pape Urbain II prêche la première Croisade à Clermont, et pousse là le cri de _Deu lo wolt_ (Dieu le veult), auquel répond toute la chrétienté; nombre de conciles s’y succèdent.

Mais Clermont ne tarde pas à subir l’humiliation d’être quitté pour Montferrand, qu’achète Philippe le Bel, et qui devient la ville du roi.

Puis la guerre de Cent Ans, les Anglais, les Compagnons, les Routiers!

Et les deux rivales éprouvent assez de désastres chacune pour pouvoir souscrire, avec toute la province, à la phrase de Froissart: «Ceulx de Hovergnes ne sauroient aymer les Anglois.»

Ni l’une ni l’autre, ensuite, n’échappent aux fureurs de la Réforme et de la Ligue.

Mais, dorénavant, Clermont triomphe.

Contre Riom, Clermont obtient d’hospitaliser les _Grands Jours_.

Et c’est la suprématie définitive, lorsque Clermont englobe Montferrand, administrativement, en 1731, Montferrand qui avait été _Montferrand-le-Fort_:

Or, en ce temps de discordes civiles, Où sans remparts, il n’était point de villes Ni de rocher sans donjon, sans brigand, Il fallait voir les murs de Montferrand!

Montferrand! qui pouvait s’enorgueillir non seulement du courage de ses hommes, combattants réputés, mais de la mâle valeur de ses femmes: «En 1793, tous les hommes de Montferrand, capables de porter les armes, étant partis pour le siège de Lyon, les femmes, afin de veiller à la sûreté de la ville, s’organisèrent en bataillons de la _Garde nationale_ féminine, composée de quatre compagnies ayant chacune capitaine, officier, sous-officiers, caporaux et tambours. Elles étaient armées de piques, et le service fut fait avec une exactitude exemplaire. Il consistait en factions, tant la nuit que le jour, aux portes de la ville, pour arrêter les malfaiteurs, et le capitaine de garde visait même les passe-ports des voyageurs.»

Montferrand! qui avait pu être qualifiée _ville de grands trésors et de pillage, riche de soi, et bien marchande où il y avoit de riches vilains à grand foison_, n’est plus qu’un médiocre faubourg; splendeur en poussière, dont le passé ne s’atteste qu’à des reliefs de sculpture aux maisons, à l’église, à de maigres vestiges de pierre ou de bois du XVe siècle, la maison de l’Apothicaire, la maison de l’Éléphant; les _riches vilains_ ne sont guère plus que les patrons de guinguettes où la garnison de Clermont s’attable les dimanches.

Chateaubriand et Fléchier différaient singulièrement d’avis sur Clermont, qui n’avait pas dû changer beaucoup de celui-ci à celui-là; leur manière de voir est plus divergente encore en ce qui concerne la population.

Écoutez Fléchier:

«Si les femmes y sont laides, on peut dire qu’elles y sont bien fécondes. C’est une vérité constante qu’une dame qui mourut il y a quelques années, âgée de quatre-vingts ans, fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta jusqu’au nombre de quatre cent soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu’elle avait vus durant sa vie. J’en ai vu la table généalogique que M. Blaise Pascal, son fils, en a fait dresser pour la rareté du fait...»

Et Fléchier, longtemps, plaisante sur ce thème qu’ici «les femmes ne seraient stériles que longtemps après les autres, et que le jour du jugement n’arriverait chez eux que longtemps après qu’il aurait passé par tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue, et deux ou trois dames que nous avons vues, et qui paraissaient encore bien fraîches, comptent le dix-huitième de leurs enfants, et quelques autres, que l’on prenait pour jeunes, ne comptaient pour rien de n’avoir eu que dix garçons. Aussi la vérole, qui est la contagion des enfants, s’étant répandue, s’est enfin lassée dans la ville, et, après en avoir emporté plus de mille, elle s’est retirée de dépit qu’elle a eu qu’il n’y parut pas.»

Je crois bien que cette vertu ne s’est pas tarie de nos jours encore, d’après les statistiques, et il suffit quelque dimanche d’été de se mêler à la foule qui se répand dans les environs de Clermont pour assister au défilé de copieuses familles.

Avec l’habitude maternelle d’habiller les enfants _pareil_, cela fait de chaque groupe une tribu aux mêmes couleurs d’aspect bien particulier. En un séjour ici, je ne me rassasiais pas de voir passer _les sœurs_, des compagnies sans fin se suivant, en promenade de Clermont à Fontanat, de jeunes filles, vêtues semblablement par trois, quatre, cinq, rouges et fortes, promettant, elles aussi, de superbes lignées.

Mais sont-elles jolies ou pas?

Je voudrais bien laisser la responsabilité de ce jugement à d’autres. J’ai noté comment les goûts sont partagés.

Fléchier dit non.

Chateaubriand, lui, consigne que «les femmes ont les traits délicats, la taille légère et déliée».

A qui s’en rapporter!

La population a pu s’affiner en un siècle et demi; cependant elle est restée plus solide qu’elle n’est devenue svelte ou élégante; mais, trop souvent, ceci ne s’accomplit qu’au détriment de cela; et il faut souhaiter que l’Auvergne, plutôt que de s’émacier, de gagner en grâce et en charme, ne perde pas en force et en vigueur, continue de demeurer puissante et féconde...

CHAPITRE II

Le Puy de Dôme.--La Fontaine du Berger; le Temple et l’Observatoire, la Foi et la Science; le dieu Lug, les expériences de Pascal, le Sabbat et la Saint-Jean.--Les cratères, les cheyres, les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère, glaciers d’Auvergne.--Les carrières de Volvic; Pontgibaud, la chartreuse de Port-Sainte-Marie, la cité des Chazaloux.--Le lac d’Aydat, la champignonnière des puys.--Le soir au Puy de Dôme; la descente; nouveau métier des bergères.

Tandis que l’on va et vient, monte, tourne, zigzague, descend par les déroutants quartiers de Clermont, à tous les bouts de rues et de ruelles, c’est l’invasion du Puy de Dôme, pénétrant par chaque issue.

La montagne vous part aux yeux, pour ainsi dire.

Le Puy de Dôme, comme un boulet prodigieux lancé des forges intérieures du globe, a troué l’écorce terrestre, mais s’est arrêté là, sans plus de force pour passer tout, demeuré prisonnier par la base, son cône obtus, seul, libre vers le ciel, debout, dans le vide... Un fameux boulet, que ce boulet mort, que les hommes de toutes les époques ont fait servir à leur agrément et à leur utilité, naturellement,--comme ces obus où, après la guerre, l’on emboîtait des pendules ou encadrait des portraits.

Le Puy de Dôme, ainsi, a été agencé à plus d’une fin.

Vu de certains endroits, avec les ruines du Temple et les bâtiments de l’Observatoire, il se rapetisse un peu à l’image que je viens de constater; mais, pas longtemps: il a vite fait de se redresser de toute sa taille, de tout son grave orgueil de sommet. A mesure qu’on le contemple, que la hantise inéluctable d’y gravir se fait plus pressante, l’humeur de plaisanter s’éloigne, et le jeu ingénieux des comparaisons, dans l’esprit le plus gouailleur, cesse vite.

Quelque souvenir qu’on ait d’Alpes ou de Pyrénées plus enchanteresses, mystérieuses ou émouvantes, on ne peut dénier à la cime arverne, si fièrement solitaire, qui se montre sans ruses ni détours, d’un bloc, l’ampleur et la netteté des lignes, le charme vigoureux d’une beauté franche, loyale et brave.

Mais allons.

Quelques heures, fort courtes, tant la route offre de spectacles sans cesse }variés, à mesure que l’on s’élève, soit par la Baraque, soit par Villars, soit par Fontanat, à moins de halte forcée: car l’ascension ne s’effectue pas toujours dans les délais calculés.

Voici qu’à certaine distance de la montagne, des cavaliers du train des équipages barrent le passage, à cause des exercices de tir au canon de l’artillerie, campée l’été à la Fontaine du Berger.

Par intervalles, des détonations retentissent, se propagent par échos, et, dans la campagne ou sur les flancs du mont, au milieu d’un nuage tourbillonnant, les projectiles éclatent, s’enfouissent.

Lui reste sans broncher à ces coups qui n’entament guère profondément sa carapace de domite.

Une sonnerie de clairons met fin à ces canonnades.

Les cavaliers disparaissent, d’un temps de galop, laissant la voie permise, et l’on peut commencer de monter par un lacet, du col de Ceyssat, à travers l’herbe touffue et les fleurettes, ces œillets et ces pensées dont le vif coloris excite toujours l’étonnement du voyageur: j’ai lu que c’est des simples du Puy de Dôme que l’on fabrique le vulnéraire suisse, ce _vinéraire_ si populaire, en honneur dans nos faubourgs!

Par des sentes ainsi fleuries, l’escalade est rapide! Tout proche, les ruines du Temple et cet Observatoire, qui, de loin, nous firent sourire, comme encastrés au haut d’un boulet, produisent toute autre impression. C’est la foi, c’est la science, qui ont posé ces degrés de pierre ou ces fils d’électricité. A l’une et à l’autre, quel merveilleux autel!

Le Temple a été exhumé des fouilles nécessitées par la construction de l’Observatoire sur ce plateau célèbre par l’expérience sur la pesanteur de l’atmosphère qu’y exécuta Périer, pour son beau-frère Pascal.

Le _Vasso-Caleti_, temple des Celtes, suivant les études les plus récentes d’après les assises mises au jour, aurait constitué un monument considérable, des plus riches, dont l’édification fut due à toute la Gaule, non à l’Arvernie seule. Des fragments de marbres rares, de statuettes, de chapiteaux, de masques, des écrins, des médailles ont été déterrés. Par la confrontation des inscriptions et du texte des historiens, on possède la certitude que le dieu Lug des Gaulois, le premier, fut honoré là. A la période gallo-romaine, son culte se confondit avec ceux de l’Hermès grec, du Mercure romain. La puissance du Mercure arverne, des plus vastes, périclita à son tour; les barbares de Germanie dévastèrent l’édifice, tandis que les missionnaires chrétiens chassaient l’antique paganisme. L’ancien dieu, pourtant, ne mourut pas: il devint diable. Lug, après avoir été Mercure, fut Satan. Il présida aux sabbats du moyen âge. Chaque nuit de la Saint-Jean, tout ce qu’il y avait en France de sorciers et de sorcières, possédant un balai, l’enfourchait pour se réunir au Puy de Dôme. Une femme, Jeanne Rosdeau, fut brûlée en 1594 pour avoir assisté à l’une de ces messes noires où elle dut, selon son témoignage, sacrifier ses cheveux au désir d’un bouc noir «qui portait entre les cornes une chandelle noire à laquelle il donnait le feu le tirant de dessous sa queue».

De tout cela, et d’une chapelle de Saint-Barnabé mentionnée plus tard, il ne reste que les vestiges du Temple découverts en 1875,--et le pèlerinage traditionnel, perpétué jusqu’à nos jours, des villes et des villages environnants, au matin de la Saint-Jean; il pourrait bien tirer son origine de quelque cérémonie de purification, après les offices diaboliques du Sabbat.

Aux hommes que la superstition ou la foi ne transporte plus jusqu’à la montagne, la seule curiosité peut suffire aujourd’hui; l’ascension vaut d’être accomplie,--rien que pour voir:

Si Dôme était sur Dôme On verrait les portes de Rome,

a rimé en proverbe quelqu’un qui s’est trompé, d’abord, en croyant que le double de 1,465 mètres ferait au Puy de Dôme une altitude sans pareille, ensuite, en pensant que la vue des portes de Rome ajouterait quoi que ce soit à ce panorama sublime!

Qu’il serait fâcheux que cela ne fût pas comme cela est!

En effet, quelles perspectives, Clermont, la Limagne, la chaîne des Puys, les monts Dore, les monts du Velay, le Livradois, le Forez, etc.; cinq départements qui se prêtent à la vue, la plaine étalée sans borne au delà de la ville, les villages, les châteaux, les crêtes qui déchiquètent les lointains!

Et, plus immédiatement, les soixante cratères, isolés ou soudés par la base, la champignonnière volcanique des puys!

Les volcans! les cratères!

Nous avons beau, tout enfants, avoir eu devant l’esprit, comme cratères, comme volcans, des incendies crachant flammes et fumées, tout de même, le tableau du cataclysme éteint n’est pas décevant, l’imagination n’a pu jamais atteindre à ce paroxysme.

Malgré la végétation qui, çà et là, tranche sur les espaces mâchurés, malgré la vie qui est revenue en villages et troupeaux, çà et là, quelle solitude, quel silence d’après on ne sait quelles dévastations, quelles malédictions, inconcevables à d’autres cerveaux que ceux des géologues. Une tempête figée, ont-ils décrit, devant ces amas de produits de projections ignées, de scories, de cendres, de lave coulant de la lèvre égueulée des cratères, ou du flanc ou de la base des volcans. Une tempête figée de vagues de plomb fondu refroidies, congelées au plus fort de leur échevèlement, de leurs assauts, de leurs conflits, de leurs heurts aux volutes, aux arabesques effroyables. Une tempête enchaînée, le faîte des flots pour éternellement pétrifié, et les gouffres béants à jamais. Une tempête bâillonnée, dont les mugissements se sont tus. Et cela angoisse, ce silence au-dessus de cet océan de fureur et d’épouvante toujours dressées épouvantablement. Et c’est poignant, comme on ne saurait l’exprimer, la paix, l’immobilité de ces étendues, comme toutes secouées encore des convulsions où la mort les a saisies; paysages fantastiques, que l’on doute être réels, alors même qu’ils gisent sous vos yeux, paysages douloureux de cauchemars et d’hallucinations que ces _cheyres_, paysages effarés et hagards, paysages de délire que l’on ne traverse pas sans trouble et sans détresse...

Ainsi je l’éprouvai, ce désarroi, aux carrières de Volvic, à Pontgibaud, aux ascensions à travers les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère,--l’étonnement et l’horreur dont Michelet était saisi devant l’énormité sauvage des glaciers. Comme les glaciers, la cheyre monstrueuse a l’air d’être en marche, de sorte «qu’immobile, elle paraît en mouvement».

--«Quel spectacle, s’écrie Legrand d’Aussy, de la cime du volcan! L’on voit sous ses pieds naître et descendre cette rivière de pierre, longue de plus d’une lieue, et que Guettard, quoique à tort, appelle le plus horrible et le plus grand amas de lave qui existe dans le monde. Le temps qui, depuis tant de siècles, travaille à la ronger, est parvenu enfin, par un commencement de décomposition, à blanchir un peu la surface par des lichens. Sous cette teinte de vétusté, ses protubérances sans nombre ressemblent à des glaçons charriés par les eaux. On dirait que le fleuve en est couvert dans sa vaste étendue, qu’il les entraîne à travers les deux rangs de montagnes qui forment ses rivages et que, par une pente rapide, il court vers la commune de Volvic, et même par delà, vers celles de Marsat et de Saint-Gènes, pour les renverser et les engloutir.»

Cependant, parmi ces cheyres raboteuses, «ces petits mondrains d’une lave brute et hérissée de pointes sur lesquelles on ne marche que comme sur des bouteilles cassées», des villes achèvent de surprendre: Pontgibaud, avec ses mines et ses fonderies, sur la pente du Puy de Côme, dont une coulée «a rejeté le cours entier de la Sioule d’une lieue dans l’ouest»; la Sioule, à la vallée accidentée où se cachait la Chartreuse de Port-Sainte-Marie, au XIIIe siècle; c’est aussi sur la cheyre, dans la lave, qu’habitèrent ceux qui vécurent au camp des Chazaloux, une soixantaine de cases sèches, remontant aux grandes invasions barbares...

Ce même désarroi brutal, comme à la marche immobile du glacier, au mouvement figé des cheyres de Volvic, je l’éprouvai encore au lac d’Aydat, pauvre oasis de ces déserts de mâchefer, une guenille d’eau, qui tremble au vent du soir, là-bas...

D’ici, rien de ce qui réjouit ses bords du peu de campagne où Sidoine Apollinaire s’établissait l’été, du frais fouillis vert dont s’entourent le village, l’église, rien ne s’aperçoit de ce qui sourit et fait ce lac--rébarbatif--pourtant accueillant et doux, après les cheyres de Vichatel, de Lassolas, de la Rodde... D’ici, le lac d’Aydat, dont les déjections du rouge Puy-de-la-Vache ont obstrué le cours, n’ouvre sur toute cette région consternée qu’un œil atone, lugubre...

D’ailleurs, voici le soir, qui, sur nulle autre contrée, ne peut venir plus funèbrement; l’ombre s’entasse dans l’entonnoir des cratères, longtemps, avant de les emplir! Puys de l’Enfer, de la Rodde, de Tressoux, de Gravenoire, de la Taupe, de la Vache, de Lassolas, Puy de Laschamps, Puy de Grosmanaux, Puy de Pariou, Puy de Côme, et le grand Sarcouy ou Chaudron, et le Puy Chopine, et le Puy de la Coquille, et le Puy de Jumes, et le Puy de Louchadière, et le Puy de la Nugère--et bien d’autres que le gardien de l’Observatoire nous cite, tout en nous priant de regarder l’heure, par son télescope, sur la place de Jaude de Clermont, où la foule, aux terrasses de cafés, boit et fume. Comme on ne distingue plus entre les apéritifs des consommateurs, c’est le moment de partir si nous ne voulons être pris par la nuit, tout à fait.

Encore quelques minutes, un coup d’œil vers le petit Puy de Dôme--qui se tient au côté du grand, creusé d’un cratère, le Nid de la Poule, encore un regard vers les hauteurs de Montrognon, qui semble quelque fossile exhumé, avec sa dent colossale, et vers Gravenoire, et vers Gergovie!

Et comment ne pas retourner un peu à Vercingétorix, à l’aspect de ce plateau, au bas duquel Clermont s’éclaire, petit à petit, comme des feux d’un camp: Vercingétorix, le seul héros--le premier de notre race--qui ne soit point fêté. Ne réclamons pas pour lui des anniversaires, des discours municipaux, des honneurs civils ou militaires; mais, tout de même, tandis que l’on ressuscite tant de ternes mémoires, il faut bien constater un peu la négligence dont est victime le guerrier à la grande moustache, dont une statue s’effrite à Paris, sur les boulevards extérieurs, dans la cour du garde-meuble qu’est devenue la maison du sculpteur! Gergovie, plateau désert depuis tant de siècles, et où le laboureur ne peut _charruter_ un peu profond, sans rencontrer quelques pièces, quelques fragments contemporains des stratégies de César, et de l’indomptable courage des nôtres, ô Vercingétorix...

C’est le soir, la nuit bientôt, plus de silence, de solitude, de mystère encore, où l’on comprend mieux le passé, les premiers âges se débattant à l’oppression de l’inconnu, le dieu Lug, saint Barnabé, le diable, les sorcières...

La descente est rapide, et nous revoici dans la vallée, à l’obscur...

Un long troupeau de vaches et de bœufs traverse le chemin, poussé par des chiens, des conducteurs à cheval, une longue file de bétail ramenée au parc ou à l’étable, ou en route pour quelque foire, qui passe, s’efface dans un crépuscule biblique, en horde précipitée...

Et puis, çà et là, à mesure que nous rejoignons des fermes et des hameaux, ce sont des fillettes, avec leurs chèvres ou leurs moutons, qui rentrent de garder...

Elles portent péniblement des sacs pesants ou des tabliers gonflés d’éclats d’obus, provenant des bombardements du Puy de Dôme par l’artillerie de la Fontaine du Berger, qu’elles revendront au quintal; tout le jour elles se livrent à ces fouilles; un croc de fer à extraire la mitraille du sol est la houlette de nos pastoures!

CHAPITRE III

La Limagne; le vin d’Auvergne.--Les gorges d’Enval; la gamine au bouquet.--Riom, la Belle endormie; Grands-Jours et petit jour.--Miracles de saint Amable!--La roue de cire et la roue de fleurs; Marsat; les renombrements.--Le gour de Tanazat; Ennezat, Mozat, Aigueperse, etc.--Les cuisines de Randan et la cuve de Tournoël.--Les chenilles; la grêle; le phylloxera.

Quel riant spectacle de vie se développe, soit de Tournoël, soit de Châteaugay, soit de Randan, soit de Châteldon, sur le bassin de l’Allier, sur deux ou trois cents kilomètres de plaine et de vallée de fertilité telle que certains terrains y valent jusqu’à vingt-cinq mille francs l’hectare, sur cette opulente Limagne, un lac desséché, dont tant de siècles n’ont point fatigué la force ni terni la grâce, depuis que Salvien l’appelait la _moèle des Gaules_!

De toujours, ce fut l’enchantement de ceux qui vécurent en cette contrée généreuse et prodigue, de ceux qui y passèrent, qui auraient voulu ne plus s’en éloigner.

Sidoine Apollinaire la célèbre dans ses lettres à l’empereur Avitus, son beau-père, né en Auvergne, en vers bucoliques qui ne manquent pas de saveur, même traduits:

«Je tais la particulière beauté de ce territoire, la mer des champs en laquelle on voit ondoyer le sillon d’une riche moisson sans péril de naufrage,... délectable aux voyageurs, profitable aux laboureurs, plaisante aux chasseurs; les dos de ses montagnes entourés de paysages, les pentes, les vignobles, les terrains, de pacages, le découvert, de labourages, les creux, de fontaines, les précipices, de fleuves. Bref, ce pays est si fort agréable, que les étrangers, charmés du seul abord y ont souvent oublié les naturels attraits de leur patrie.»