L'Auvergne

Part 1

Chapter 13,537 wordsPublic domain

Au lecteur

L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à l’impression ont été corrigées.

L’AUVERGNE

Droits de traduction et de reproduction entièrement réservés pour tous pays, Suède et Norvège compris.

J. AJALBERT

L’AUVERGNE

ILLUSTRATIONS DE A. MONTADER

ANCIENNE MAISON QUANTIN LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES MAY & MOTTEROZ, DIRECTEURS PARIS

A MADAME MENARD-DORIAN

_En témoignage de mon affection._

J. A.

NOTE

Je dois ici adresser tous mes remerciements à MM. Marcellin Boule et Louis Farges, qui ont bien voulu l’un et l’autre se déranger de leurs travaux personnels pour m’aider dans la correction des épreuves de ce livre.

Il serait fastidieux, je pense, pour le lecteur, de donner la liste complète des trois ou quatre cents ouvrages, sans compter les statistiques, bulletins, annuaires, cahiers, mémoires, monographies, guides, consultés pour écrire _l’Auvergne_. Voici seulement l’énumération des auteurs qui ont surtout été mis à contribution:

Allard, Arnaud, Jean Banc, de Barante, Berthoule, Barron, Bardoux, Élie de Beaumont, Michel Bertrand, Bettencourt, Bielawski, de Bonald, Marcelin Boudet, Marcellin Boule, Bouillet, J. et D. Branche, Chabory-Bertrand, Chabrol, Delarbre, Desistrière-Murat, Deribier de Cheissac, Deribier du Chastelet, H. Doniol, Duclos, Dulaure, Durif, abbé Faydit, de la Faye, Fléchier, Froissart, Gaillard, H. Gomot, B. Gonod, Imberdis, Joanne, H. Lecoq, Legrand d’Aussy, A. Mallay, Malègue, P.-P. Mathieu, Fr. Mège, Mérimée, E. Montégut, Élisée Reclus, Nodier et Taylor, Piganiol de La Force, A. Tardieu, Émile Thibaud, Antoine Vernière, Viollet-le-Duc, etc., etc.

PRÉFACE

Mon pays est mon pays, c’est-à-dire le plus beau de tous les pays, voilà ce que je pense de l’Auvergne, tout de suite...

L’Auvergne est un beau pays pour d’autres raisons, aussi!

L’Auvergne est l’Auvergne, d’abord, une région dont on peut affirmer qu’elle ne ressemble à aucune autre, qu’elle est bien elle-même, avec un caractère propre, absolument.

L’Auvergne est l’Auvergne.

On ne saurait éprouver autre part la même impression poignante que l’on ressent aux tragiques paysages de lave, aux _cheyres_ hirsutes, aux noirs et verts cratères, aux lacs farouches qu’enferme la chaîne de nos Plombs et de nos Puys.

Il est des visages intenses que, pour les avoir aperçus une fois, l’on revoit toute sa vie: ainsi, je ne crois pas que l’on puisse perdre du souvenir la face sublime, imprévue, avec laquelle, au milieu de notre France, se dresse l’Auvergne,--cette figure, brusque et grandiose, de cataclysmes, de convulsions et de tourmentes, pétrifiée, calcinée, morte... d’où continuent à rouler, furieuses et vertigineuses, les larmes éternelles des torrents angoissés...

* * * * *

Mais un pays n’existe pas que par la matière de son sol, le tumulte innombrable du terrain, les lignes déchiquetées de ses horizons, la course éplorée de ses ruisseaux, la mélancolie fantasque et bourrue de son ciel.

Il faut plus, et l’Auvergne nous l’offre.

D’autres provinces peuvent vanter leurs fières origines, leurs délicates civilisations, des cités d’art, des monuments, des musées, mille merveilles qui manquent ici...

Cependant, nulle n’est plus saturée de passé.

De l’Arvernie de Vercingétorix à l’Auvergne de Pascal, du plateau de Gergovie, où le chef gaulois énervait la fortune de César, jusqu’au sommet du Puy de Dôme, à quelques kilomètres de là, où le futur auteur des _Pensées_ faisait exécuter ses fameuses expériences, dans cet étroit espace seulement, que de choses pour toucher à jamais l’esprit et le cœur!

L’Auvergne!

Le bâton ferré de l’ascensionniste n’y peut frapper le roc, sans qu’il en jaillisse, vigoureuse et drue, quelque source d’émotion et de pensée.

Sur ces granits et ces basaltes héroïques, où s’est inscrit de l’histoire, le génie puissant de la race s’est marqué encore dans l’œuvre incomparable, indestructible aussi, du philosophe, du savant, de l’écrivain.

Et les territoires ne doivent pas leur physionomie qu’à des conflagrations de matière et d’éléments; ce n’est point que la collaboration paradoxale du feu et de l’eau, l’antagonisme des volcans et des glaciers, qui a modelé l’Auvergne actuelle...

Comment traverser une contrée en faisant abstraction des événements qui s’y accomplirent au long des âges! Je ne parle pas que des dates exactes des livres, mais encore de l’empreinte des humanités successives dans l’air, sur le ciel, où sans marquer de trace, pourtant, tout ce qui fut demeure...

«Le moindre mouvement importe à toute la nature, la mer change pour une pierre, écrit Pascal.»

La moindre pensée importe à l’univers; la montagne change pour un souffle d’homme... aussi...

L’Auvergne ne présente pas que le chaos roide de ses roches, la fougue éteinte ou gelée de ses perspectives, les tempêtes immobiles du néant; un frisson court au dos des pierres; des formes palpitent dans le contour du vent; des voix frémissent dans les pinèdes et les châtaigneraies; aux scories et aux pouzzolanes inertes du volcan, c’est comme s’il s’était mêlé une vivante poussière d’âme...

* * * * *

Et c’est cela, sans doute, mystérieux et magique, qui hante le cœur obscur de nos vachers et de nos pâtres.

Chassés par le froid et la faim, obligés d’émigrer aux grandes villes d’Espagne et de France, par milliers, ce n’est pas vers la plaine, les vallées fertiles, les plateaux où s’installent grasses prairies, vergers opulents, vignes généreuses, riches forêts, abondants pâturages, que retourne la nostalgie de nos compatriotes, mais au pays pauvre, sombre et rude, battu d’implacable hiver, huit mois de l’année, accablé de brutal soleil, ensuite, à l’Auvergne des crêtes démantelées, des cimes pelées, du désert, du silence, de la solitude, où ne planent que le nuage maussade ou l’oiseau vorace; à travers le travail et la fortune, joyeux et vaillants, insensibles au sort comme ces vieux monts qui supportent sans fléchir, d’une épaule si robuste, leur destinée, c’est à la morne terre qui ne pouvait les nourrir, au pain grossier de leur enfance, au mazut sordide, à leur ciel trouble et traître que leurs regrets s’obstinent.

Noble ténacité, âpre fidélité flagrante chez tous, depuis ceux dont le sentiment s’exalte par la culture et la science, jusqu’au charbonnier de qui l’on peut douter que son imagination soit soulevée et soutenue par l’étude des _Commentaires_ ou des _Lettres provinciales_!

Il faut bien qu’il y ait quelque chose, pour que ce _là-haut_ où il n’y a rien soit tant, soit _tout_ pour nous!

* * * * *

A l’extrémité du jour, lorsque l’ombre comble déjà les profondeurs, escalade les pentes jusqu’aux arêtes, il est une seconde de soleil couchant où il ne reste de rose, de clair que la pointe d’aiguille d’une herbe qui tremble au soir... et tout notre être vibre avec!

Il ne s’épanouit là-haut que des petits œillets sauvages, des sauvages petites pensées; cependant de telles fleurettes un simple facteur me dit une fois:

--«Je suis en retard... il y en a de ces violettes, il y en a, que ça me fait faire des détours du diable... Vous rirez de moi... mais je ne passe jamais dessus... il me semble que ça leur ferait mal...»

* * * * *

Pourvu que ce quelque chose qui est au fil de l’herbe, à la corolle de l’humble fleur de mon pays, pourvu que ce quelque chose qui est tant, qui est tout pour nous, ne soit pas rien... pour le lecteur...

CHAPITRE PREMIER

Clermont-Ferrand.--L’idée que l’on s’en fait; les volcans, Bituitus et ses chiens, César, Vercingétorix, saint Austremoine, Crocus, Honorius, Evarix, Pépin le Bref, les Normands, Urbain II et la première Croisade, les seigneurs et les évêques, les Anglais, les Huguenots, les «Grands-Jours», etc.--Visiteurs illustres; ce que pensent Sidoine Apollinaire, Fléchier, Legrand d’Aussy, Chateaubriand.--Le Puy-de-Dôme à tous bouts de rues; la Cathédrale et Notre-Dame-du-Port; l’évêque saint Gal et les hirondelles inciviles; le «roman» auvergnat; les logeurs du bon Dieu.--La maison de Blaise Pascal, la fontaine Saint-Allyre et les autres, les squares, les places, les rues, la statue de Desaix.--Pourquoi Clermont manque d’alignement; malice de Riom.--Splendeur et décadence de Montferrand; une garde nationale féminine.--La population; fécondité proverbiale des Clermontoises; les nombreuses familles; encore Fléchier et Chateaubriand.

Me voici au berceau de Pascal et au tombeau de Massillon. Que de souvenirs! les anciens rois d’Auvergne et l’invasion des Romains, César et ses légions, Vercingétorix, les derniers efforts de la liberté des Gaules contre un tyran étranger, puis les Wisigoths, puis les Francs, puis les évêques, puis les comtes et les dauphins d’Auvergne, etc.»

Ainsi s’exclame Chateaubriand, lorsqu’il veut, «avant de mourir, jeter un regard sur l’Auvergne, en souvenance des impressions de sa jeunesse», lorsque, enfant, dans les bruyères de la Bretagne, entendant parler de l’Auvergne et des petits Auvergnats, «il se figurait que l’Auvergne était un pays bien loin, bien loin, où l’on voyait des choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu’avec de grands périls...»

Ainsi je pensais aussi, tout petit enfant, alors que dans notre maison de la plate banlieue parisienne où le Mont Valérien joue les sommets, mes parents, en patois du pays, se souvenaient, racontaient les choses de là-bas et de là-haut,--pendant qu’à l’école l’histoire de France que l’on m’enseignait était de l’histoire d’Auvergne, si souvent, où ce qui me plaisait singulièrement, c’était que mes ancêtres s’appelaient Arvernes: cela suffisait à me consoler des moqueries habituelles à l’adresse des _Auvergnats, fouchtra_!

Comme les miens parlaient, par exemple, de terribles hivers, de telles années où les loups s’étaient avancés jusqu’au village, lorsque, le lendemain, en classe, on m’apprenait que les Arvernes enrégimentaient des chiens qui manœuvraient comme des troupes régulières, et que Bituitus en commandait un assez grand nombre pour ne faire qu’une bouchée de toute une armée romaine, facilement, je mêlais tout cela, le présent et le passé, de façon à éprouver la plus grosse désillusion, quand, sur les dix ans, arrivant place de Jaude, je ne trouvais pas les gens vêtus de peaux de bêtes, des régiments de molosses et les volcans en éruption.

J’en gardais longtemps rancune au chef-lieu du Puy-de-Dôme, et je crois bien que plus d’un voyageur n’est pas déçu,--comme j’en ai vu qui l’étaient,--pour d’autres raisons: car la position de Clermont-Ferrand, bâti sur un monticule, en amphithéâtre, comme une île au-dessus de la plaine, est une des plus belles du monde, juge encore Chateaubriand et jugeait Sidoine Apollinaire!

Il est vrai que Fléchier prononce «qu’il n’y a guère de ville en France plus désagréable, la situation n’en est pas fort commode, à cause qu’elle est au pied des montagnes».

N’essayons pas d’accorder ces opinions disparates. Mais insistons sur ce point que si la curiosité n’est pas toujours satisfaite, cela tient beaucoup aux imaginations, qui espéraient plus de l’Auvergne qu’elle ne peut donner. On a toute l’histoire en tête, après la légende, et ces druides, si vagues, qui faisaient descendre les Arvernes de Pluton.

On sait les campagnes des Gaules, la période gallo-romaine, la splendeur d’Augustonemetum, avec «un capitole, un amphithéâtre, un temple de _Vasso-Caleti_, un colosse qui égalait presque celui de Rhodes;... des sculpteurs dont parle Pline, une école célèbre d’où sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle; des temples de Bacchus, de Jupiter, de Mercure à Champturgues, à Montjuset, au Puy de Montaudon. Puis, les riches annales de l’Église, de saint Austremoine, premier apôtre de l’Auvergne, jusqu’à Massillon: «trente et un ou trente-deux de ces évêques ont été reconnus pour saints; un d’entre eux a été pape sous le nom d’Innocent VI». Et la première croisade, prêchée au concile de Clermont par Urbain II. Et toute l’ère féodale. On sait Turenne (de la famille de la Tour d’Auvergne) et Desaix (né à Saint-Hilaire-d’Ayat). On sait Blaise Pascal et Michel de l’Hospital. Bref, on rêve de l’Auvergne rouge et noire, qui jeta feu et flammes avec ses volcans, de l’Auvergne pâle sous les glaciers, de l’Auvergne historique, terre d’héroïsme et de génie,... et l’on se trouve dans une paisible préfecture de cinquante mille habitants, vaquant à leurs affaires le plus ordinairement du monde, seulement inquiets du Puy de Dôme, s’il est calme ou menaçant, clair ou crasse; silhouette colossale, dressée à tous bouts de rue, inévitable, qui commande désormais le regard et la pensée, de la terre au ciel, de sa masse, aperçue de toute la Limagne, et, pourtant, comme soudaine, dressée brusquement, de 1,465 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 1,000 mètres au-dessus de Clermont-Ferrand!

Oui, tout enfant, par ces rues tranquilles où erraient des citadins en costumes de tout le monde, sans même le chapeau que j’avais vu aux charbonniers et porteurs d’eau auvergnats de Paris, devant la montagne morte, je fis la moue! Que de touristes pareillement puérils! C’est aussi que la montagne ne vient pas à vous, comme la mer. Il faut aller à elle. Et, alors, que de gens de l’avis de Chateaubriand: «Que les lourdes masses des montagnes ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes... que cette grandeur, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne... que ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement...» Et Chateaubriand, en un réquisitoire impitoyable, continue d’abaisser les montagnes qui s’élèvent, de réclamer leurs têtes comme celles de criminels avérés. Les forêts, les lacs, les ruisseaux n’obtiennent pas grâce devant son apostrophe. Mais quelle éloquente défense présente Michelet, qu’il faudrait citer tout! Et laissons la montagne plaider elle-même; elle n’est pas en peine de gagner sa cause: elle n’a qu’à se montrer pour cela; le plus insensible n’échappera pas à son despotique attrait, au vertige des sommets inéluctables autant que celui du gouffre, et qui nulle part n’est éprouvé plus fatalement qu’ici; une tentation de toutes les secondes; impossible d’y échapper; de toutes les places, de toutes les avenues, la vue débouche sur le Puy de Dôme; dès que l’on quitte des yeux les choses de la ville, c’est sur les flancs blanchâtres du mont qu’ils vont, qu’ils montent et descendent, de la large base jusqu’à l’extrémité pointue du cône...

Et peut-être les yeux fascinés au lointain n’accordent-ils plus l’attention qu’il faudrait à Clermont-Ferrand,--où divers édifices méritent d’être visités, entre autres la Cathédrale, construite en lave de Volvic, et l’église de Notre-Dame-du-Port. La Cathédrale est un monument gothique qui ne fut jamais achevé. Chateaubriand écrit: «La voûte en ogive est soutenue par des piliers si déliés qu’ils sont effrayants à l’œil; c’est à croire que la voûte va fondre sur votre tête. L’église, sombre et religieuse, est assez bien ornée pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la _Conversion de saint Paul_, un des meilleurs de Le Brun; on l’a ratissé avec la lame d’un sabre: _turba ruit_. Le tombeau de Massillon était aussi dans cette église; on l’en a fait disparaître, dans un temps où rien n’était à sa place, pas même la mort.» Avant ce temps, le citoyen Legrand rapporte ceci:

«On tient par tradition, dit le chanoine du Fraisse, que saint Gal, l’un des évêques, offrant à Dieu, un jour, sur le maistre-autel de la cathédrale le saint corps de Jésus-Christ, une hirondelle, traversant l’église, laissa tomber son fient sur les saintes espèces; qu’au même instant, ce saint, les ayant accusées et reprises d’incivilité, leur commanda de sortir de l’église avec défense de n’y entrer plus; que ces oiseaux obéirent à sa voix. Ce miracle dure encore; et, depuis ce moment, on ne les a plus vues voltiger dans notre mère église, sur nos clochers, ni dans les collégiales et paroissiales de la ville, tandis que les maisons des particuliers, églises et monastères des mendiants et religieuses en sont beaucoup incommodés, durant le printemps, l’été et l’automne. Messieurs de la prétendue religion réformée, qui disent que Dieu n’écoute pas les prières de ses serviteurs, peuvent, si bon leur semble, être les témoins et les spectateurs de ce prodige que plusieurs millions de personnes ont vu depuis onze cents et tant d’années, et pourront voir, s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fin des siècles.»

«J’ignore si, après onze cents et tant d’années, ajoute le citoyen Legrand, les hirondelles de Clermont se souvenaient encore qu’autrefois leurs mères avaient été _reprises d’incivilité_; mais ce que je puis assurer, c’est que maintenant leur postérité n’est plus sensible à ce reproche et que, toutes les fois que j’ai passé auprès de la cathédrale, j’en ai toujours vu des centaines voltiger très gaiement autour des clochers...»

Je ne trancherai point de mon témoignage entre le chanoine du Fraisse et le citoyen Legrand; il peut loger des hirondelles à la cathédrale, sans qu’on les aperçoive--de la même couleur que la pierre, si brune! Je ne connaissais pas l’anecdote, non plus, qui excite la verve du citoyen Legrand contre la foi au miracle du chanoine, sans quoi j’eusse observé; mais aussi, si remarquable que soit la cathédrale gothique, je ne m’y suis jamais attardé, ne la considérant point comme le monument principal de Clermont, alors que la ville possède Notre-Dame-du-Port, un modèle parfait du _roman auvergnat_, œuvre des «logeurs du bon Dieu», comme se seraient appelés ceux qui y travaillèrent, collèges d’architectes, producteurs de tant de merveilles. Viollet-le-Duc jugeait que «l’école auvergnate peut passer pour la plus belle des écoles romanes». Son influence est marquée à Saint-Étienne, de Nevers; à Saint-Sernin, de Toulouse, et à Saint-Papoul. Notre-Dame-du-Port serait le type primordial de notre _roman_, le monument le plus ancien de ce style; elle daterait du Xe siècle, d’après M. Paul du Ranquet, qui croit avoir découvert le nom de son fondateur sur un chapiteau. Située dans une rue, entre des maisons, avec un porche en contre-bas, que de passants, comme Chateaubriand, ne furent pas avertis que ce trésor était enfoui là! à moins qu’habitué aux longs et fins clochers à jour, aux flèches effilées, aux dentelles de granit des églises de sa Bretagne, il n’ait pas goûté les proportions solides, les lignes robustes, le charme trapu, bien auvergnat, de Notre-Dame-du-Port; mais il n’aurait pas tenu sous silence les images de pierre de la porte ou de l’intérieur, d’une facture inégale, tantôt barbare, tantôt habile et méticuleuse, mais toujours intéressante; il est un Adam, après le péché originel, tiré par la barbe hors du paradis terrestre, qui marche sur le corps d’Ève tombée à terre, du plus saisissant effet. Jadis, un privilège du chapitre de Notre-Dame-du-Port donnait le droit au doyen «d’assister au chœur et d’officier en tenant sur son poing un épervier ou un autre oiseau de chasse; de se faire précéder, dans les processions, d’un piqueur tenant ses chiens en laisse; d’avoir, pendant la messe, son épervier sur une perche près de l’autel, et sur l’autel même un heaume et une cuirasse; enfin, pendant le chant de l’évangile par le diacre, de se tenir tourné vers le peuple avec une hallebarde dans la main droite et son épervier sur la main gauche».

Dans les rues, à travers le va-et-vient de la vie locale, au hasard de la flânerie, nous nous arrêtons à des maisons anciennes, à la maison de Pascal, à des façades ornées de modillons, à des noms de rues, rue des Chaussetiers, rue des Gras, à des marchés, au jardin Lecocq, à des squares, le square Pascal, à des statues, la statue de Pascal, la statue de Desaix, le _Sultan juste_ de la campagne d’Égypte, le vrai vainqueur de Marengo qui, consultant sa montre à l’heure où le gros de l’armée fléchissait, se serait écrié: «la bataille est perdue, mais nous avons le temps d’en gagner une autre.» Ce qu’il fit, avec sa réserve--mais en y laissant la vie. Nous expédions les hôpitaux, casernes, théâtres, évêché, lycée, le lycée Pascal, palais des Facultés, la plupart de pierre de Volvic; aussi l’ensemble est-il assez chagrin, comme s’il tombait de la cendre, perpétuellement! Et pour cette raison, tant de fontaines d’eau admirable, qui devraient fournir l’agrément des places, des jardins, des avenues, si l’on avait employé granits ou porphyres, n’y mettent qu’une monotone ornementation; magnifiques eaux si limpides et fraîches, dont les jets de cristal, dans toute la joie de la lumière, ne s’élancent, retombent, s’éparpillent que comme des larmes brillantes, mais tristes, dans ces vasques de deuil, couleur de crêpe!

Il est banal d’établir des analogies entre les êtres et les choses, entre l’homme et son endroit de naissance et de vie. Mais comment résister pour Clermont et Pascal à confronter cet homme ci avec cette cité là, cette âme de lave ardente avec ce sol de volcans. En quel autre lieu d’origine se représenter mieux qu’ici, sous ce ciel éperdu, avec les horizons érodés du cratère, le génie précipité et brûlant du savant, de l’écrivain des _Lettres Provinciales_ et des _Pensées_, du janséniste rigoureux et intransigeant de Port-Royal...

Par contre, je n’aperçois pas que Jacques Delille, de Clermont, aussi, mais clandestinement, puisse prêter à aucune comparaison de la sorte; il ne semble pas que le poète didactique des _Jardins_ et le traducteur de vers de Virgile ait bénéficié en rien des énergies du terroir... Jean Domat, avocat du roi au présidial (grâce à qui des commissions furent nommées pour aller tenir les _Grands Jours_), contemporain et ami de Pascal, et fervent janséniste «prince des juristes modernes» qui a presque formé d’Aguesseau, inspiré Pothier, et quelquefois prévenu Montesquieu, est une autre célébrité de Clermont, dont les austères travaux sont plus «couleur locale» d’ici que les versifications de l’abbé...

Par exception à tant d’édifices de ténèbre, la fontaine incrustante de Saint-Allyre compose une petite île toute blanche, avec ses dépôts de matières calcaires, au-dessus du ruisseau par où elle s’échappe, où ils ont formé deux ponts. Un propriétaire exploite une grotte, où il soumet à la pétrification mille animaux, plantes, objets, auxquels, en un certain temps, les matières calcaires en dissolution dans l’eau, se précipitant, font des carapaces, des enveloppes blanches; dans le jardin, voici les chefs-d’œuvre du genre: vache blanche, tigre blanc, personnages blancs dansant la bourrée, un tapir blanc, un tigre blanc, des oiseaux blancs!

On devine quelles superstitions devaient entourer cette fontaine blanchisseuse!