Part 21
Mais cette vue de front ne laisse pas soupçonner le reste, le cloître, le clocher, le porche latéral, les bâtiments religieux voisins, la masse de la cathédrale, où l’on arrive par les chemins que j’avais pris, où l’on ignore, alors, l’alignement principal.
On ne s’oriente guère, tout d’abord... et lorsque l’on s’est expliqué cette position originale, unique, il reste du doute et du trouble.
Notre-Dame du Puy est bien Notre-Dame de la Montagne, déconcertante, fuyante et insaisissable, tenant du sommet et de l’abîme; c’est par cette impression que l’on est envahi, dont l’on conserve la hantise, plus que l’on ne se souvient des époques successives, des géométries et des agencements de l’édifice; la tradition locale que ce serait un cerf qui aurait tracé sur le sol l’enceinte de la future église autour d’un dolmen sur lequel était apparue la Vierge, s’explique mieux que la vérité historique, rapportant aux hommes le projet spontané de situer là une basilique...
Par ce lundi de l’Assomption, où je montai à Notre-Dame, il pesait sur tout la lourdeur d’un lendemain de fête; on rencontrait encore nombre de pèlerins attardés de la veille; et, d’autre part, comme c’était marché, les campagnards profitaient de leur venue à la ville pour concilier leurs intérêts et la dévotion; entre deux emplettes, ou après leurs affaires, ils se rendaient là-haut fléchir le genou devant la vierge noire rapportée de Palestine par saint Louis, ou sa copie plutôt; et la grosseur du cierge allumé par les bonnes femmes en sabots, corsages lacés, chapeaux de feutre noir sur le bonnet, qui traversaient le sanctuaire, sans doute, se proportionnait à ce que les porcs, les poulets ou le beurre se vendaient.
Si j’ai pu douter, jadis, de loin, que le Velay fût de l’Auvergne, il m’aurait suffi de quelques secondes, même aveugle, pour me désabuser absolument.
Oh! pas d’erreur possible! Cela sentait le buron, l’étable, les gens et les bêtes comme en champ de foire, à en perdre l’odorat! Il faut que le Père éternel ait les narines éprouvées pour ne point défaillir, et tomber du ciel, à cet encens de ses fidèles montagnards...
A tous les recoins des porches, à tous les angles des marches, des mendiantes se traînaient, ou des dentelières offrant les bandes de passements ou de guipures, ou bien des marchands se tenaient à leurs étalages, dévastés par la foule de la veille, de médailles, de statuettes, d’images, de scapulaires, de croix, de coquilles, de livres saints, de bénitiers, de crucifix. Des baudets, des chevaux, des files de paysans chargés autant que leurs bêtes dévalaient, ajoutant à mes réminiscences d’Espagne, qui s’accrurent encore, après avoir gravi par les entailles du roc jusqu’à Notre-Dame de France, d’où la cathédrale, la ville, tout le bassin du Puy, avec ses racines et ses troncs de volcans, se hérissent sous les regards; par la lumière de ce jour-là, avec ses maisons pressées, entre lesquelles les ruelles ne sont plus qu’un trait de vide entre les toitures, rien ne s’ouvrant que les carrés des courettes intérieures, bordées de cloîtres, des établissements religieux qui pullulent ici, dans l’atmosphère fauve de ce mois d’août desséché, où les murs, les toits, tout semblait de terre cuite, de poterie jaune et rouge, je respirai comme une bouffée d’Espagne, j’éprouvai la sensation d’une Tolède française, auvergnate...
Enfin, c’est de ce point seulement que l’on comprend l’impossibilité de séparer, de voir, à part de la ville, la cathédrale qui compose, avec elle et le rocher, un tout inextricable, indivisible et unifié encore par les siècles...
Mais, ici, je ne m’inquiéterai point à crayonner des notes sur mon calepin de route: George Sand n’a point écrit en vain! Il n’est point de sites de la Haute-Loire où elle n’ait fait évoluer les amants errants de ses livres, à qui il ne fallait rien moins que la coupe des cratères pour bannir l’oubli de leurs chagrins: «Quant à la beauté du Velay, je ne pourrais jamais la décrire. Je n’imaginais pas qu’il y eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes. C’est encore plus beau que l’Auvergne que j’ai traversée pour y arriver. La ville du Puy est dans une situation unique probablement; elle est perchée sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce sont des édifices de géants; mais ceux que les hommes ont assis aux flancs et parfois au sommet de ces pyramides de laves ont été vraiment inspirés par la grandeur et l’étrangeté du site...»
Dans le même _Marquis de Villemer_, George Sand décrit aussi la quille gigantesque qui porte l’église Saint-Michel et la falaise des orgues d’Espaly, et l’énorme table où se dressait Polignac, masses épaisses, aux tours effilées, dans l’amphithéâtre de montagnes qui cernent le bassin du Puy, debout comme des colonnes commémoratives des éruptions, parmi les coulées qui couvrent le pays, ou le jonchent de blocs et de récifs, de trachytes, de phonolithes, de brèches, de scories, de cendres: «De la cathédrale, on descend pendant une heure pour gagner le faubourg d’Aiguilhe, où se dresse un autre monument à la fois naturel et historique, qui est bien la plus étrange chose du monde. C’est un pain de sucre volcanique de trois cents pieds de haut, où l’on monte par un escalier tournant jusqu’à une chapelle byzantine nécessairement toute petite, mais charmante et bâtie, dit-on, sur l’emplacement et avec les débris d’un temple de Diane. On raconte là une légende... Une jeune fille, une vierge chrétienne, poursuivie par un mécréant, s’est précipitée, pour lui échapper, du haut de la plate-forme: elle s’est relevée aussitôt; elle n’avait aucun mal. Le miracle fit grand bruit. On la déclara sainte. L’orgueil lui monta au cœur, elle promit de se précipiter de nouveau, pour montrer qu’elle disposait de la protection des anges; mais cette fois, le ciel l’abandonna, et elle fut brisée comme une vaine idole...» Le fait est qu’il y avait de quoi lasser la patience la plus angélique. Ce que George Sand omet de répéter, ce sont les tribulations du propriétaire du jardin où ces atterrissements s’effectuaient; la foule envahissait son jardin, emportait de la terre en souvenir, et il dut prévoir le moment où le fond allait lui manquer: il établit une surveillance et fixa un tarif...
«Il y a auprès du Puy, et faisant partie de son magnifique paysage, un village qui couronne aussi une de ces roches isolées, singulières, qui percent ici la terre à chaque pas. Cela s’appelle Espaly, et le rocher porte aussi des ruines de château féodal et des grottes celtiques. Une de ces grottes est habitée par un pauvre vieux ménage dont la misère est navrante. Les deux époux sont là dans la roche vive, avec un trou pour cheminée et pour fenêtre. La nuit, on bouche, en hiver, la porte avec de la paille, en été, avec le jupon de la vieille femme. Un grabat sans draps et sans matelas, deux escabeaux, une petite lampe de fer, un rouet, et deux ou trois pots de terre, voilà tout le mobilier...»
C’est sur le point culminant de ces prismes basaltiques figurant des orgues fantastiques, au-dessus de la Borne, que fut le château où pour la première fois l’on salua Charles VII roi de France. Les châteaux du Velay! Quelle énumération, que nous ne tenterons pas dans cette description cursive: château de Saint-Vidal, château de Bouzols, château de la Roche-Lambert; que d’autres!
Enfin, voici le manoir de Polignac qui «se présente de loin comme une ville de géants sur une roche d’enfer. C’est la plus forte citadelle du moyen âge dans le pays; c’était le nid de cette terrible race de vautours sous les ravages desquels tremblaient le Velay, le Forez et l’Auvergne. Les anciens seigneurs de Polignac ont laissé, partout, dans ces provinces, des souvenirs et des traditions dignes des légendes de l’Ogre et de Barbe-Bleue. Ces tyrans féodaux détroussaient les passants, pillaient les églises, massacraient les moines, enlevaient les femmes, mettaient le feu aux villages, et cela, de père en fils, pendant des siècles... Leur citadelle était inexpugnable. Le rocher est taillé à pic de tous les côtés. Le village est groupé au-dessous, porté par la colline qui soutient le bloc de lave...»
L’après-midi que j’y passai, le manoir de Polignac différait quelque peu de celui en ruines, de naguère; nombre d’ouvriers y travaillaient à restaurer le donjon, à déblayer, çà et là; pour l’instant, les démolitions et réfections faisaient de notre promenade aux ruines une visite à un chantier où la pierre grinçait, tout encombré de matériaux, d’outils, d’appareils...; ces travaux empêcheront les ruines de s’effondrer, de se niveler; il suffira de ces quelques lambeaux raffermis pour étonner des siècles encore le voyageur le moins renseigné à qui quelques pans de pierre, sur ces assises redoutables, continueront de redire l’orgueil et la puissance de cette forteresse dont les seigneurs s’appelaient à juste titre rois des montagnes..... Et quels rois! Qu’étaient-ce que les autres, chétifs, auprès d’eux! Les Polignac ne descendaient-ils pas de Sidoine Apollinaire--ou d’Apollon,--leur château élevé sur les ruines d’un temple de ce dieu; lisez là-dessus une page curieuse, sur les antiquités de la Haute-Loire: «Vers la frontière de l’Auvergne et du Velay, sur le haut rocher de Polignac, il a existé un temple d’Apollon, fameux par ses oracles. L’époque de sa fondation remonte aux premières années de notre ère puisque déjà, en l’an 47, l’empereur Claude y vint en pompe, comme pour accréditer la puissance du dieu, et qu’il y laissa des preuves de sa piété et de sa munificence. Les débris et les issues mystérieuses, que l’on retrouve encore sur le rocher, dans son sein et ses environs, révèlent les moyens secrets employés par les prêtres pour faire parler leur divinité et en imposer aux peuples. Au bas du rocher était une _Ædicula_: c’est là que les pèlerins ou consultants faisaient leur première station, qu’ils déposaient leurs offrandes et exprimaient leurs vœux. Un conduit souterrain communiquait de cette _Ædicula_ au fond d’une grande excavation percée en forme d’entonnoir, depuis la base jusqu’à la cime du roc. C’est par cette énorme ouverture que, prononcés même à voix basse, les vœux, les prières et les questions des consultants parvenaient à l’instant même en haut du rocher, et que là, recueillis par les collèges des prêtres, les réponses se préparaient pendant que les croyants, par une pente sinueuse et longue, arrivaient lentement au but de leur pèlerinage. Les réponses étant prêtes, les prêtres chargés de les transmettre se rendaient dans des salles profondes contiguës à un puits dont l’orifice venait aboutir au sein du temple.
«Ce puits, couronné par un autel, était fermé par une petite voûte hémisphérique, présentant dans sa partie antérieure la figure colossale d’Apollon, dont la bouche entr’ouverte, au milieu d’une barbe large et majestueuse, semblait toujours prête à prononcer les suprêmes décrets. C’est aussi par cette ouverture qu’au moyen d’un long porte-voix, les prêtres, du fond des antres du mystère et de la superstition, faisaient sortir ces oracles fameux qui, en portant dans les esprits le trouble, le respect et la persuasion, retardèrent de quelques siècles le triomphe complet et le règne du christianisme...»
A remonter le cours des générations et des religions qui eurent ici leur vie et leurs autels, inévitablement on arrive à l’interrogation «si l’homme existait?», à l’époque des cataclysmes volcaniques où s’abîme la contemplation d’aujourd’hui.
M. Marcellin Boule, le savant géologue à qui l’on doit déjà de si importants travaux, va nous répondre avec netteté et précision, pour le Velay et pour l’Auvergne, et pour tout le massif central: «Dès l’époque quaternaire, à laquelle remontent les premières traces humaines qu’on ait positivement constatées en France, le massif central fut habité. L’homme préhistorique y eut le spectacle de phénomènes grandioses, puisqu’on a trouvé des restes osseux aux environs du Puy en Velay, sous des déjections volcaniques. Plus tard, à l’âge du renne, il s’établit un peu partout dans les vallées. Au début de la période actuelle, une nouvelle race, différant des premières non seulement par ses caractères physiques, mais encore par sa manière de vivre, vint mener sur les hauts plateaux une existence pastorale. Cette race, munie d’un outillage de pierre perfectionné, haches polies, pointes de flèches délicatement travaillées, a laissé de nombreux monuments, dont les plus connus, les dolmens, s’élèvent encore sur le sol de tout le massif, y compris la région des Causses... Il est possible que ces hommes aient été les ancêtres directs des Celtes de l’ancienne Gaule. Mais il est plus probable que les Celtes des historiens résultent du mélange de ce vieil élément autochtone à tête courte ou brachycéphale, et d’éléments envahisseurs venus de l’Orient; ceux-ci apportant avec eux une civilisation plus avancée et caractérisée par l’emploi des métaux; les populations celtiques furent ensuite victimes d’invasions multipliées, se faisant par deux voies différentes. Vers le Sud, les Phéniciens, les Grecs et les Romains fondèrent successivement de nombreuses colonies; vers le Nord, le pays qui devait devenir la France ne cessa d’être envahi par les races blondes à tête allongée, dont les traits principaux forment encore la caractéristique des populations actuelles. Toutes ces vagues humaines venaient se heurter au pied du massif central où les races primitives se conservaient relativement pures, et où Jules César put apprécier leur valeur guerrière. Les principales peuplades gauloises du centre de la France étaient les Lémovices, dans le Limousin; les Bituriges, les Brannovices, les Ségusiaves, dans les plaines de l’Allier, de la Loire et du Forez; les Arvernes, en Auvergne; les Vellaves, dans le Velay; les Gabales, dans le Gévaudan; les Rutènes, dans le Rouergue; les Volques Arécomiques, dans les Cévennes. A partir de cette aurore de l’histoire de la nation française, le massif central, paisible sous la domination romaine, fut à l’abri des incursions. C’est dans les grandes plaines qui l’entourent que le sang des envahisseurs, Francs et Normands au Nord, Maures au Sud, se mêla librement au sang gaulois, et que les confusions ethniques s’augmentèrent davantage. Les seuls croisements qui vinrent modifier les caractères primitifs des hommes du centre furent ceux qu’entraînent les relations commerciales et les rapports de voisinage. Les longs siècles qui correspondent à l’histoire de France n’eurent pour effet que d’établir et remanier les divisions politiques, et de rendre plus pittoresques les sites du massif central en les ornant de châteaux forts, de manoirs, d’églises, de chapelles, de constructions de toutes sortes, dont les ruines produisent un si bel effet au milieu des montagnes... On peut s’attendre, d’après cela, à retrouver encore, dans le massif central, une population très semblable aux Celtes, tels que ces derniers nous sont connus par les données historiques ou archéologiques. C’est, en effet, ce qui arrive. Au point de vue anthropologique, les populations du massif central se divisent en deux groupes d’importance fort inégale. A l’Est, dans le Limousin, dont les collines et les plateaux étaient d’accès facile, nous trouvons des hommes à tête allongée, ou dolichocéphales, tantôt bruns, tantôt blonds. Les bruns sont nombreux dans les parties septentrionales du massif... On remarquera la localisation des types dolichocéphales, blonds, apparentés aux races venues du Nord et de l’Est, dans les parties basses du massif. Dans tout le reste du territoire, c’est-à-dire dans la partie la plus montagneuse, ce sont les brachycéphales (à tête ronde), aux cheveux bruns, aux yeux foncés, qui dominent. La brachycéphalie est extrême sur les plus hautes montagnes, dans le Cantal, la Haute-Loire, la Lozère, c’est-à-dire dans les régions les plus difficilement accessibles. Broca a fait remarquer que le type des Bas Bretons et des Auvergnats actuels pouvait être considéré comme celui des Celtes au temps de César et de Strabon. Ce type peut se caractériser par une brachycéphalie prononcée, des cheveux bruns ou châtain foncé, une capacité crânienne notablement plus forte que celle des Parisiens, un front large, des crêtes sourcilières très développées, une face élargie. «Le visage paraît aplati et de forme rectangulaire; les pommettes sont parfois fortes et écartées, la mâchoire inférieure, carrée. Le nez, à dos plutôt concave et à bout plutôt relevé, est peu saillant et comme implanté dans une dépression au milieu de la face. Dans son ensemble, la tête est grosse et plantée sur un cou relativement étroit que débordent les angles de la mâchoire. Ils sont robustes, bien musclés, ils ont des membres forts et trapus. (Topinard)...» Les races du centre de la France, qui trouvent dans la Haute-Auvergne leur expression la plus élevée, sont fortes, vigoureuses, douées de qualités plus solides que brillantes, de l’amour du travail, d’un grand sens pratique de la vie, la ténacité, la sobriété, l’économie, l’attachement au sol natal. La criminalité, dans le massif central, est au-dessous de la moyenne française. L’émigration verse chaque année des flots humains de la montagne dans la plaine et dans les grandes villes françaises, pour le grand profit physique et moral de ces dernières. Une grande partie de la population parisienne se recrute dans le massif central.»
Mais il faut quitter le Puy, qui s’enorgueillit de bien des choses encore: de posséder un soulier de la Vierge, nombre de pièces rares dans son musée Crozatier, les entrailles de Duguesclin, à l’église Saint-Laurent, une statue de La Fayette, la porte Pannessac, etc., etc.
Du Velay, encore,--avec, non loin, les châteaux de la Roche et de Lauriat, et de Domeyrat,--Brioude, où je ne pus qu’à grand’peine aborder, un soir de vent qui balayait affreusement la place de la belle église Saint-Julien, où les bourreaux de Dioclétien auraient lavé la tête du centurion Julianus, décollé pour la foi...
De Brioude vers Langogne, «entre les monts du Velay, nus et calcinés par cent cinquante volcans éteints, épars ou groupés, et les monts de la Margeride, drapés de forêts épaisses, l’Allier roule un torrent où se reflètent d’un côté les granits, de l’autre les massifs de sapins, de hêtres et de chênes». Le chemin de fer côtoie la rivière, au prix des travaux d’art les plus hardis, par Saint-Georges-d’Aurac, prés de Chavaniac où naquit La Fayette, par Langeac, à travers ces gorges de l’Allier, où, tout le long s’émerveille l’œil, à Chanteuges, à Prades, à la Tour de Rochegude, à Monistrol! Quel drame d’eau, de rocs, de ciel, coupé en scènes palpitantes, comme par un baisser de rideau, à chacun des tunnels--une centaine de tunnels, une cinquantaine de viaducs, pour un parcours de cent et quelques kilomètres!
Enfin, le Velay ajoute, au reste, de compter sur son territoire les bois et les monuments de la Chaise-Dieu, qui fut l’un des plus glorieux monastères de France: hélas! les bois sont coupés, et le monument à l’abandon...
Même aux temps de splendeur, les pentes vêtues de pins, et la Chaise-Dieu richement entretenue avec l’activité du village, sous le rude climat, à ces hauteurs, dans cet éloignement, cela devait être d’une morne tristesse; à présent, par l’étendue rasée, le village dépéri, l’église nue et verdie, cela est d’une indicible désolation... plus poignante, peut-être, maintenant que c’est la vie qui s’est retirée d’ici, après y avoir été intense, que lorsque rien n’avait guère vécu là, il y a huit cents ans, où Robert, fils du comte d’Aurillac, s’y exilait, avec deux soldats de son père...
Bientôt, l’oratoire des trois solitaires devenait une abbaye, _Casa Dei_, la maison de Dieu, tant les miracles attiraient de disciples; une succursale même dut être ouverte aux femmes, à quelque distance, à Lavaudieu, où, l’une des premières, s’enferma Judith, fille de Robert II, comte d’Auvergne, «laquelle, la veille de ses noces, quitte le manoir paternel, suivie de deux de ses parents, et vient ensevelir à la Chaise-Dieu sa jeunesse et sa beauté».
Lorsque le fondateur mourut, au jour que lui avait révélé une voix du ciel, une vingtaine d’années après son arrivée dans ce désert, il laissait cinquante églises restaurées par ses soins, et une communauté de trois cents moines!
Après même que son corps, «lavé dans du vin et cousu dans une peau de cerf», eut été inhumé, les miracles continuèrent innombrables, au point de devenir fastidieux, si bien que «les anciens du monastère, soucieux de la ferveur des moines, prièrent Robert de ne plus faire de prodiges, pour que les divins offices ne fussent plus troublés».
Ils devaient l’être plus d’une fois, d’autre sorte.
L’abbaye fut un rendez-vous de gloires ecclésiastiques, jouit des plus hautes faveurs auprès des papes; elle possède le tombeau de Clément VI.
Mais tant de richesses, qui lui venaient de toutes parts, n’étaient pas sans exciter les convoitises et les haines. Tantôt, il lui fallait se défendre contre les déprédations des seigneurs, les Polignac en tête, contre les incursions de rouliers, contre les assauts des protestants. Blacons, lieutenant du baron des Adrets, aurait profané les restes du pape, après avoir bu dans son crâne, l’aurait fait vider à ses soldats pour qu’ils pussent se vanter d’avoir bu dans la tête d’un pape...
La Chaise-Dieu, après tant d’abbés qui furent l’honneur de la chrétienté, avait fini par échoir au prince-cardinal de Rohan, exilé là, à la suite de l’affaire du collier de Marie-Antoinette.
Des magnificences du passé, ce n’est plus que des épaves; ce n’est plus que la coque chenue du vaisseau, l’armature du bâtiment qu’attaquent les moisissures, les mousses et la rouille; cela a conservé, par les proportions, une rudesse de forteresse avec une sévérité monastique, cela en impose; cependant, la première impression, à l’intérieur, est de pénétrer dans une vaste grange, où l’on aurait remisé, déménagé des débris du culte; «on n’y respire que des miasmes putrides, on n’y marche que sur des immondices, dans les maisons, dans les cours, dans les rues, sous les porches et dans les cloîtres».
Ce n’est que mutilations et décrépitudes, pourriture, vétusté; les cent cinquante stalles encloses dans le chœur des religieux, avec leurs sculptures vantées, ne sont plus là que comme dans un garde-meuble, un hôtel des ventes. A notre passage, les tapisseries fameuses avaient été détachées, pendant des réparations aux toitures; elles gisaient dans des sacristies où nous en déroulâmes quelques-unes--merveilleuses--comme des carpettes sur le sol... D’une Danse macabre, d’une fresque à cinquante ou soixante personnages, qui décorait le mur d’un bas-côté, il n’y a plus que quelques traces informes, qui s’effritent, desséchées, ou se détrempent, en grumeaux...; on a hâte de s’éloigner de tout cela, qui n’a point la grandeur tragique, la noblesse, la majesté des ruines ni de la mort, mais c’est l’horreur de la détresse d’un lieu après une épidémie, cela a une odeur de fièvre, de choléra, de peste, c’est comme une lèpre qui mange et dégrade les choses...