Part 22
D’ailleurs, cette fétidité n’est pas spéciale à la Chaise-Dieu; elle est la même par bien des bourgs que l’on traverse pour s’y rendre, ou pour en revenir, dans tous les sens de la province, par Darsac et Allègre, par Arlanc et Craponne, etc. La cause en est tantôt à la rudesse, tantôt à l’apathie des populations, apathie qui peut aller jusqu’à l’ignorance la plus placide, dont George Sand cite ce trait, de riverains de l’Allier, de qui elle ne pouvait tirer que cette réponse à sa demande comment ils dénommaient le fleuve: _C’est de l’eau!_
Partout ce qu’a décrit le romancier: «La maison est d’une malpropreté inouïe. Le plafond, recouvert d’un treillis de lattes, sert de réceptacle à tous les aliments en même temps qu’à toutes les guenilles de la maison. On est suffoqué, en y entrant, de l’odeur nauséabonde du lard rance mêlée à celle de toutes les choses immondes qui pendent là en guise de lustres: des chandelles avec des chapelets de saucisses, du linge sale et des vieilles chaussures avec le pain et la viande. La construction de beaucoup de maisons sent elle-même la forteresse ou le campement plus que l’habitation normale. Le logis s’élève sur une haute base et se ramasse sous un toit écrasé où l’on grimpe par des échelles. Dans une de ces habitations où le hasard m’a fait entrer, j’ai vu des images de dévotion encadrées à côté d’images obscènes. C’était, il est vrai, une auberge, un lieu où les femmes honnêtes du pays n’entrent jamais. J’écoutai des paysans qui buvaient. C’était un mélange analogue aux images de la muraille, des discours mêlés de serments empruntés aux choses sacrées et d’ordures les plus grossières. Nouvelle ressemblance avec le langage du paysan des environs de Rome. Il semble qu’un excès d’engouement pour les formules extérieures des cultes entraîne avec lui une soif de blasphème. Je parle là des paysans de la montagne: ceux qui se rapprochent du centre du bassin et de ses villes sont plus civilisés. Au reste, chez les uns comme chez les autres, et comme chez les Romains, à côté des vices que je te signale, je pressens et je vois de grandes qualités. Ils sont probes et fiers. Rien de servile dans leur accueil, et un grand air de franchise dans leur hospitalité. Ils ont certes, dans l’âme, les âpretés et les beautés de leur terre et de leur ciel...» Plus d’une auberge mal famée comme celle dont parle Sand figure aux crimes célèbres, auberges où les hôtes qui dévalisaient et tuaient le voyageur étaient bien à peu près assurés de l’impunité; pas toujours, pourtant, puisque çà et là, devant les murs effondrés, des carcasses de masures, à de louches carrefours de routes, on vous conte des causes sanglantes, relatées en tant de complaintes!
La contrée rappelait les campagnes de Rome à George Sand.
Çà et là, j’ai songé à l’Espagne.
Pour d’autres, le Velay prend l’allure d’une Corse continentale: «Les montagnards du Mézenc, du Meygal et de leurs contreforts forment un peuple qui a un caractère tranché et qu’on croirait appartenir à de plus chauds climats. Ils sont jaloux, susceptibles et vindicatifs à l’excès. Ces montagnards marchent la plupart toujours armés d’un stylet et d’une espèce de poignard appelé _coutelière_ et que la moindre dispute suffit pour leur mettre en main. Dans leurs vengeances, ils n’épargnent ni leurs parents les plus proches, ni leurs amis les plus chers. Le caractère dur et farouche de ces montagnards s’est néanmoins beaucoup adouci. Au dire des autres habitants du département, ils n’allaient autrefois à l’église ou au prêche qu’armés de leur fusil et munis de poudre et de balles. C’étaient de véritables Corses au milieu de la France... Ils sont francs et sincères, dans leurs amitiés comme dans leurs haines. Ils aiment à s’obliger mutuellement. Les proscrits ont trouvé chez eux un asile assuré, à l’époque de toutes les persécutions politiques et religieuses. Pendant la Révolution, c’était souvent chez les protestants que les prêtres catholiques se réfugiaient et trouvaient secours et protection.»
Avec la conscription, les chemins de fer, l’émigration, l’école pour tous, la violence des caractères et des mœurs s’est bien atténuée.
Mais quand même, le Velay, dans ses replis profonds, est l’une des provinces françaises qui ont gardé le plus d’autrefois, qui sont restées les plus étrangères en France, assez pour forcer les comparaisons avec l’Italie, l’Espagne, la Corse... «Les femmes, juge George Sand, ont toutes l’air hardi et cordial. Je les crois bonnes et violentes. Elles ne manquent pas tant de beauté que de charme. Leurs têtes coiffées d’un petit chapeau de feutre noir orné de jais et de plumes ont, dans la jeunesse, un certain éclat, et, dans la vieillesse, une austérité assez digne; mais tout cela est trop mâle, les épaules larges et carrées sont en désaccord avec le corps grêle, et leur manque absolu de propreté rend leur toilette désagréable à regarder. Dans la montagne, c’est une exhibition de guenilles incolores sur de longues jambes nues et fangeuses, sans préjudice des bijoux d’or, et même de diamants au cou et aux oreilles, contraste de luxe et de misère qui m’a rappelé les mendiants du Tivoli. Pourtant, les femmes d’ici sont laborieuses. L’art de la dentelle est enseigné par la mère à sa fille. Aussitôt que l’enfant commence à babiller, on lui met une grosse pelote de corne sur les genoux et les paquets de bobines entre les doigts. A l’âge de quinze ou seize ans, elle sait faire les plus merveilleux ouvrages, ou elle est réputée idiote et indigne du pain qu’elle mange; mais dans l’exercice de cet art délicat et charmant, si bien approprié à l’adresse patiente de la femme, une autre tyrannie que celle du clergé pèse sur la Velaisienne: c’est celle du commerçant qui l’exploite. Comme toutes les paysannes du Velay et d’une grande partie de l’Auvergne savent faire ces ouvrages, elles subissent toutes également la loi du bon marché, et l’on est effrayé de l’exiguïté sordide du salaire...»
En effet, quelques sous, à peine, rémunèrent les meilleures dentellières, les milliers de dentellières que, par _assemblées_, aux jours d’été, l’on rencontre faisant marcher leurs langues et leurs métiers, à l’abri d’un mur, dans les recoins d’ombre des ruelles des villes et des villages. Cent mille dentellières, au Puy et dans le Velay, travaillant le lin, la soie, la laine, le poil de chèvre et celui du lapin angora, et le fil d’argent et le fil d’or...
Partout des dentellières, et de la dentelle, des flots de dentelle, un océan de dentelle dont les plus sombres villages sont baignés; de la dentelle, des flots de dentelle, un océan de dentelle qui vient déferler de toute sa blancheur aux pieds de la noire Notre-Dame du Puy, Notre-Dame de la Dentelle...
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER
Clermont-Ferrand.--L’idée que l’on s’en fait; les volcans, Bituitis et ses chiens, César, Vercingétorix, saint Austremoine, Crocus, Honorius, Evarix, Pépin le Bref, les Normands, Urbain II et la première Croisade, les seigneurs et les évêques, les Anglais, les Huguenots, les «Grands-Jours,» etc.--Visiteurs illustres; ce que pensent Sidoine Apollinaire, Fléchier, Legrand d’Aussy, Chateaubriand.--Le Puy de Dôme à tous bouts de rues; la Cathédrale et Notre-Dame-du-Port; l’évêque saint Gal et les hirondelles inciviles; le «roman» auvergnat; les logeurs du bon Dieu.--La maison de Blaise Pascal, la fontaine Saint-Allyre et les autres, les squares, les places, les rues, la statue de Desaix.--Pourquoi Clermont manque d’alignement; malice de Riom.--Splendeur et décadence de Montferrand; une garde nationale féminine.--La population; fécondité proverbiale des Clermontoises; les nombreuses familles; encore Fléchier et Chateaubriand. 1
CHAPITRE II
Le Puy de Dôme.--La Fontaine du Berger; le Temple et l’Observatoire, la Foi et la Science; le dieu Lug, les expériences de Pascal, le Sabbat et la Saint-Jean.--Les cratères, les cheyres, les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère, glaciers d’Auvergne.--Les carrières de Volvic; Pontgibaud, la chartreuse de Port-Sainte-Marie, la cité des Chazaloux.--Le lac d’Aydat, la champignonnière des puys.--Le soir au Puy de Dôme; la descente; nouveau métier des bergères. 17
CHAPITRE III
La Limagne; le vin d’Auvergne.--Les gorges d’Enval; la gamine au bouquet.--Riom, la Belle endormie; Grands-Jours et petit jour.--Miracles de saint Amable!--La roue de cire et la roue de fleurs; Marsat; les renombrements.--Le gour de Tanazat; Ennezat, Mozat, Aigueperse, etc.--Les cuisines de Randan et la cuve du Tournoël.--Les chenilles; la grêle; le phylloxera. 33
CHAPITRE IV
L’Auvergne en rose; Royat; Châtel-Guyon; la Mecque des goutteux; Notre-Dame des obèses; les rivales d’Ems et de Carlsbad; les miracles de la science. 67
CHAPITRE V
Thiers.--La Durolle en grève.--Les coutelleries; les chiens-chaufferettes.--L’usine des Charbonniers.--Le papier timbré.--Vulcain et Vénus.--Fin du supplice de la Durolle. 77
CHAPITRE VI
Icy fust Yssoire.--Icy fust...--Montaigut-le-Blanc, Mercœur; Sanatorium de Bonmorin; Léotoing; Nonette; Vodable; Busséol; Coppel; Mauzun; Buron; Dieu-y-soit; Las; Mirefleurs.--Vic-le-Comte; la Statue d’un cadavre.--Billom; le sang du Christ; Charlemagne pour Saint-Cerneuf; les Jésuites; processions de la Passion à Billom; Viverols, Saint-Anthème.--Ambert.--Saint-Nectaire-le-Haut; Saint-Nectaire-le-Bas.--Le dolmen; les rocs de la vallée de Chaudefour; les ruines de Murols. 91
CHAPITRE VII
Les monts Dore.--Les anciens bains; fin de saison.--Le Sancy las de porter sa croix; le pic du Capucin; les Cascades.--La Bourboule. 113
CHAPITRE VIII
Les lacs; lacs par accident.--Les lacs de Guéry, de Chambon, de Montcineyre, etc.--Le lac Pavin; l’eau maudite. 123
CHAPITRE IX
Les vierges noires; Notre-Dame de Vassivière, vierge d’été; Besse-en-Chandesse.--Sainte Marie et les chemins de fer.--Miracles par devant notaire.--Les reinages.--Une procession à Vassivière en 1608.--Décadence de Notre-Dame de Vassivière.--Une procession en 1896. 135
CHAPITRE X
Le Puy Mary; le Plomb du Cantal: deux frères ennemis; mitre d’évêque et bonnet phrygien.--L’_oustau_. 151
CHAPITRE XI
La Cère et la Jordanne.--Le Pas de Compaing; le Pas de la Cère.--Vic-sur-Cère.--Jean de la Roquetaillade.--Les orpailleurs.--Aurillac; Gerbert; M. Rames.--Les gorges de la Cère. 163
CHAPITRE XII
Patois d’Auvergne.--Arsène Vermenouze; comment le capiscol fait ses vers.--Pierrou, l’enfant d’Ytrac.--Le Sabbat.--Les Rochers.--La fin du patois. 195
CHAPITRE XIII
Saint-Flour.--Une vraie ville vierge; l’héroïsme sanflorain; les aventures de Saint-Flour.--La vie communale.--Guerre de Cent ans, guerres de religion.--Saint-Flour, Fort-Cantal, Fort-Libre.--Le bon Dieu de Saint-Flour.--La cathédrale, la grosse cloche.--Une ville morte. 241
CHAPITRE XIV
La Planèze.--Le menhir de Saint-Menais.--Le solitaire de Cussac.--Alleuze; Aymerigot-Marchés.--Les peurs; la chasse volante.--Sainte-Marie; le pont de Tréboul.--Chaudesaigues; le viaduc de Garabit.--La bête du Gévaudan. 255
CHAPITRE XV
La vie de la montagne.--Massiac; sainte Madeleine et saint Victor.--Murat; Bredons; route de Salers.--Les burons.--Salers, Mauriac, Riom-ès-Montagnes.--Allanche, Marcenat, Condat, Champs, Bort.--La Tour d’Auvergne; foire aux cheveux.--Champagnac-les-Mines; lendemain de grève; la montagne qui brûle. 271
CHAPITRE XVI
Femmes d’Auvergne; Madeleine de Saint-Nectaire; Mlle de Fontanges.--La jeune fille, la mère, l’aïeule.--Le mariage.--Le chanter et le danser: la bourrée.--La musette.--Marguerite de Valois; vingt ans d’Auvergne.--Châteaux de Cariat, d’Ybois et d’Usson. 289
CHAPITRE XVII
Noël au village; Conques, les Jeux de Sainte-Foy; le Trésor; les cheveux de Marie et de Madeleine; les Mystères.--Messe de minuit.--Plus de réveillon. 313
CHAPITRE XVIII
L’Aubrac.--D’Aumont à Nasbinals.--Le rhabilleur Pierrounet.--Les gasparous; Jérémie; les Cantalès. 323
CHAPITRE XIX
Dans le Velay.--Notre-Dame du Puy; les orgues d’Espaly; le château de Polignac; les oracles d’Apollon.--La population du massif central.--L’homme contemporain des volcans.--Saint-Julien de Brioude.--Les gorges de l’Allier.--La Chaise-Dieu.--Mœurs du Velay.--Notre-Dame de la Dentelle. 331
Achevé d’imprimer SUR LES PRESSES TYPOGRAPHIQUES de L’ANCIENNE MAISON QUANTIN LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES MAY et MOTTEROZ, Directeurs
A PARIS le dix décembre Mil huit cent quatre-vingt-seize.