Part 20
Et, comme jadis, plus que les gemmes dont chacune valait une fortune; dont les unes contenaient toutes les lumières indéfinies de l’eau, et les autres toutes les myriades d’eaux, indiscernables, incessantes, de la lumière! comme jadis, plus que les cailloux merveilleux où fleurissent tous les feux, et se fanent toutes les cendres de la couleur, plus que les cailloux enchantés où vit l’âme, où palpite le mystère captif des choses, plus que tous les artifices ardents, toute la magie de ces inertes fragments de terre orgueilleuse, les quelques fils de chevelure cachetés dans ces flacons retenaient ma songerie,--ô force des légendes apprises tout jeune, et reçues des siècles, comme si c’eût été vrai, tout cela,--et comme si ces cheveux eussent été de ceux baisés, aimés et pardonnés de Jésus!...
Mais le bedeau se hâte, en retard pour ses arrangements, et il faut aller _clocher_, sonner...; il consent, encore, à la galope, à me montrer des costumes, des accessoires de ce _Mystère de la Passion_, drame sacré en quatre actes, qui, depuis quelques saisons, attire les spectateurs en nombre et d’assez loin... Mais, suspendus, rangés, entassés, ces costumes et ces engins de papier, de calicot, de clinquant, ne donnent que l’aspect de coulisses profanes, lamentables, où les fausses pourpres et les faux ors ne sont plus que du chiffon terne, des brillants éteints; je rentre à l’auberge, je ne verrai l’église qu’au coup de minuit, avec son peuple et son office...
Dans la salle de l’auberge, autour d’un faible lumignon, un groupe fait _à la manille_...
Et, durant toute la soirée, trois heures encore avant la messe, ce ne sera que _manille de ceci_, _manille de cela_, et _manille et manillon_!... Mon voiturier, qui dîne à la table voisine de la mienne, se décide à m’en _proposer une_...--une partie,--si je veux bien lui faire l’honneur... Mais c’est à peine si, dans un jeu de cartes, je distingue les figures du reste du jeu... _Je ne sais pas y faire._ Cependant, à l’écarté, peut-être... Et j’offre le café et le pousse-café à mon homme, qui bat les cartes, me conte qu’il a fallu qu’il eût plaisir à me conduire pour quitter sa femme, mariés depuis trois jours, etc., etc. Et, machinalement, j’allonge des dix, des huit, des as, des valets, pas un atout, et mon partenaire, d’un poing qui ébranle et fait sauter la table, les verres, assène son jeu sur le tapis, avec des: _je casse_ et _recasse_... (je coupe et recoupe) bruyants à étourdir nos manilleurs.
Malgré la conversation, échauffée par les _aliqueurs_, de mon conducteur, cela languit effroyablement, et, après je ne sais combien de parties, de huit heures à dix heures, les cartons nous tombent des mains; seuls, les _manilleurs_ persistent, infatigables, l’entraînement sans doute...
Enfin, après combien de temps somnolent dans mon recoin, les oreilles abasourdies de tant de _manille de trèfle_, _manillon de carreau_, de _je casse et recasse_,--_cassé le carreau_, _cassé le cœur_, _cassé le pique_,--j’entends les cloches.
Je sors, par la nuit fourmillante d’étoiles au-dessus des étendues de neige, je me dirige vers l’église.
Alors, oui, cela vaut la peine d’avoir roulé tout le jour en voiture, d’avoir subi cette terrible soirée d’auberge...
De toutes les pentes, de tous les sentiers, de toutes les dressières, il descend, monte, zigzague, des files de gens, de femmes dans leurs mantes, d’hommes dans leurs limousines, avec des lanternes, des torches; cela fait des points de lumière, comme des grains d’un chapelet de feu éparpillés, qu’une main invisible reprend, rassemble, qui viennent s’enfiler à la suite, par les ruelles qui mènent à l’église...
Là, contre un pilier, dans ce vaste vaisseau de ténèbres, où fument des lampes à pétrole, comme luminaire, où flottent des banderoles de fête, où une fanfare prélude, accordant des cuivres rauques, je regarde les fidèles, dans un fracas de sabots et de chaises, souffler leurs lanternes, s’installer...
Un suisse, à casque blanc, costume de franc-tireur, déambule, frappant le sol de sa hallebarde...
Des vieilles tisonnent leurs chaufferettes...
Le plus grand nombre se bousculent à s’agenouiller devant le Jésus sur la paille, qui rappelle les Jésus d’épicerie posés sur quelques chalumeaux, les crèches des boutiques que les gamins de Paris retrouvent, au réveil, contre leurs souliers...
Cela me ramène, vous ne voudriez pas qu’il en fût autrement, aux noëls de mon enfance, si loin, que tant d’autres ont suivis, banalement vides, la nuit gâchée aux mangeailles traditionnelles, dans le brouhaha où j’étais plus seul, souvent, avec tous, que je ne suis ici, étranger, dans cette nef du Rouergue... Et, dans cet isolement, certes, je jouis plus vivement de la fête où je devais être ce soir, où se tourne tout mon cœur, que je n’aurais fait, y assistant, dans l’éparpillement de la pensée et des paroles...
Après la messe, tout ce monde repart; le chapelet de lanternes s’égrène par le pays...
Je rentre à l’auberge, où je croyais à de la joie, des chansons, de la ripaille...
Rien que les _manilleurs_, qui n’ont point cessé, imperturbables, tout à leur affaire...
«Mais il n’y a plus de réveillon, me confie le patron, trop de misère aujourd’hui... Ah! oui, il s’en mangeait de la saucisse et du boudin... Mais à présent avec le phylloxera...»
J’obtiens une tasse de thé, une infusion--de je ne sais toujours pas quelles tristes herbes,--et je gagne ma chambre glacée, où je couche tout vêtu, où je ne m’endors pas, suivant longtemps du regard les falots, les grains de feux des paroissiens, comme des grêlons qui roulent, dégringolent du bourg par les ruelles tortueuses, s’éteignent...
Bientôt, il ne reste plus d’éveillés à Conques que les joueurs de manille, et, après leur départ dont je suis averti par le verrouillement des portes derrière eux--que moi!...
CHAPITRE XVIII
L’Aubrac.--D’Aumont à Nasbinals.--Le rhabilleur Pierrounet.--Les gasparous; Jérémie; les Cantalès.
Prenez la voiture de Constant, et vous ne regretterez pas la promenade. Le trajet est long, d’Aumont à Nasbinals, à Aubrac, la route monotone, mais d’une monotonie immense, exaltée jusqu’à la puissance et à la grandeur, par ces landes grises, vertes, rousses, interminables, ces pinèdes chétives, ces étendues de pierraille ou de mornes flaques, où la route terrible se traîne avec l’air de n’aller nulle part, comme une craquelure, un fendillement du sol éclaté sous le ciel torride, et qui menace de se perdre à travers un désert de landes mamelonnées de bruyères, de genêts, de fougères brûlés par la force de la canicule; d’heure en heure, une douzaine de toits groupés, des femmes, des enfants en haillons, sur leur seuil misérable où sèchent, pour le feu de l’hiver, des mottes d’herbes et des bouses; et de nouveau, des cantons vides, semés çà et là de blocs erratiques, couchés comme des dolmens, debout comme des menhirs, des cubes, des pyramides formidables, arrêtés le long des pentes, précipités dans les creux, comme expulsés de la terre ou chus du ciel, ou comme abandonnés, matériaux en trop, qui n’ont pu servir lors de la construction du monde!
+----------------------------------------+ | | | CONSTANT | | COURRIER DE NASBINALS | | Demeurant Hôtel Castanier, à AUMONT. | | --- | | VOITURES A VOLONTÉ | | Conduit chez PIERROUNET, rabilleur | | NASBINALS | | --- | | PRIX MODÉRÉS | | | +----------------------------------------+
Paysages dépareillés, dont le caractère hybride ne s’atténue un peu que vers Nasbinals,--le bourg important de la région,--grâce à des prairies, des bois, de l’eau, cette rivière, le Bès, qui ne sait trop non plus--comme la route--d’où il vient ni s’il va quelque part!
Perspectives éplorées, farouches aspects qui recommencent de se développer dès que la route a dépassé les bois et les cultures pour gravir jusqu’au faîte du plateau, et courir à travers les pacages, qui s’étalent jusqu’à l’horizon indéfiniment, comme une mer morte, un immobile océan de gazon d’où, seuls, dans l’immense cercle désert qu’embrasse le regard, les burons émergent,--comme des dos de rochers marqués de balises,--signalés qu’ils sont d’une branche dépouillée, rien qu’un plumet de feuilles au bout, que les buronniers, les montagniers, les Cantalès, comme on les appelle ici, plantent contre la cabane, à la Saint-Jean.
Mais arrêtons-nous à Nasbinals, allons rendre visite à Pierrounet, rhabilleur: rhabilleur, rebouteur, c’est tout un...
Vous n’avez pas fait la route sans dépasser quelque charrette, un malade couché sur des sacs, de la paille, sans rencontrer quelque paysan au bras en écharpe; peut-être même avez-vous accompli le voyage à côté d’une vieille pâtissante, ou d’un enfant dont on ne pouvait apaiser les pleurs; tous allaient chez Pierrounet,--avec qui il y a toujours de l’espoir, même quand le médecin a abandonné le malade...
Pierrounet! Avec lui, toujours de la ressource, et n’allez pas douter de son infaillibilité dans ce pays de dolmens, de grottes de fées, de clapas de magiciens!
Les montagnards d’aujourd’hui ont en Pierrounet la confiance invétérée de leurs ancêtres aux divinités païennes, aux eaux du lac Saint-Andéol où, à des fêtes, ils jetaient les linges des malades, des objets, des monnaies.
Pierrounet!
Pas un prêtre, pas un médecin de la région n’oserait contester son pouvoir. Il guérit où la science renonce, où la prière est demeurée inutile. On vous racontera qu’il a confondu les plus malins de Montpellier: devant la faculté assemblée, il aurait tordu les pattes d’une brebis en tire-bouchons, et les aurait redressées ensuite de quelques attouchements, et la brebis se serait mise à cabrioler et Pierrounet aurait défié tous les professeurs présents: «Faites-en autant»! se serait-il écrié. Aussi sa renommée se propage au loin, vers la souffrance et la douleur.
Il n’y a pas que Constant, d’Aumont, qui lui amène du monde. Il vient du monde de toutes les parties du département et de toutes les parties du monde...; il en vient tant que le courrier de Nasbinals, à cause de Pierrounet, soumissionne le transport des dépêches à trois cents francs par an, au lieu de trois mille francs, devis fixé par l’administration.
Pierrounet est le grand guérisseur de l’Auvergne: il ne se luxe pas un poignet, il ne se fracture pas une jambe, il ne se démet pas un membre, que tout de suite l’on ne songe à gagner Nasbinals, où Pierrounet _petasse_ (raccommode) les gens, jour et nuit...
Ainsi célèbre, opérant au vu et au su de tous, Pierrounet est loin du rebouteur habituel, obscur, que possède chaque village; Pierrounet pratique au clair soleil, sur les routes; car ce Pierrounet, que le voiturier interpelle à un tas de cailloux, c’est le Pierrounet fameux: il est cantonnier: ce n’est qu’après sa journée, ou aux heures des repas (encore les prend-il souvent dans le fossé, contre le talus d’un champ) qu’il reçoit chez lui: le reste du temps, il faut le rejoindre sur les chemins...
A l’auberge, un va-et-vient nombreux de tous les jours est dû à la réputation de Pierrounet; les médecins vous expliquent que ce n’est pas autre chose que du massage, une certaine habileté, de la dextérité acquise en soignant les bêtes; ils accordent qu’il peut se rendre maître d’une foulure, d’une entorse, que là se limite son savoir. Ses clients, au contraire, lui confèrent des dons universels; pas de maladies dont ils ne soient assurés qu’il doive triompher.
Pierrounet: le voici, le soir où je passe ici, dans son petit jardin; il est vêtu bourgeoisement d’une veste de rase noire; son visage allongé et doux s’encadre de barbe taillée à la mode du pays; il garde demi-clos des yeux d’un bleu vague, l’air un peu d’un tranquille bedeau, dont les cinquante ans se seraient écoulés à servir le curé et à sonner les cloches. Il marmonne des réponses, plus qu’il ne parle...
Pendant que nous sommes là, arrivent en croupe un grand gars, une vieille femme. Pierrounet semble bien intimidé de la présence des étrangers; nous le laissons à ses malades...
Pendant que ceux-ci s’en remettent à Pierrounet de les soulager, d’autres, en foule, gravissent quelques kilomètres encore jusqu’à Aubrac... par une route de plus en plus sinistre, bordée maintenant d’aiguilles, de termes de granit, érigés pour signaux aux mois de neige... maintenant qu’a disparu la Domerie, le monastère dont les douze moines-chevaliers escortaient les voyageurs à travers la montagne...
C’est la contrée des pacages où transhument quatre-vingt mille bêtes, dont trente à quarante mille vaches, qui s’établissent par troupeaux de cinquante, cent, deux cents bêtes dans leurs «montagnes» respectives--on désigne par «montagne» _un bien_;--de petites vaches au mufle noir, aux poils frisés entre les cornes fines; solitude que peuplent, l’été, ces vacheries espacées, silence où carillonnent les sonnailles du bétail--solitude et silence que les _gasparous_ seuls dérangent, et le tambour de Jérémie, aussi... en attendant la création prochaine d’un Sanatorium projeté.
Les _gasparous_,--ainsi dénomme-t-on les centaines de pensionnaires des trois ou quatre hôtels qui composent, avec l’église et les ruines de la Domerie, toute la station d’Aubrac,--les _gasparous_ sont les malades en cure d’air et de petit-lait; malades qui se portent assez bien pour la plupart, des «Parisiens» originaires de l’Auvergne, de la Lozère, du Cantal, de Rodez, de Saint-Chély, de Saint-Urcize, de Laguiole, qui prennent des vacances, du repos: il n’est pas trois _gasparous_ expédiés ici par la Faculté; c’est d’eux-mêmes qu’ils s’imposent le traitement, avec une foi absolue; au moindre malaise, un _tour au pays_ est le remède que s’ordonne le montagnard.
D’ailleurs, ils n’attendent pas d’être «à l’article de la mort» pour y recourir. Dès qu’ils se sentent «quelque chose qui ne va pas», ils songent au pays; et comme les enfants qui ne confient qu’à leur mère le soin de dorloter leurs chagrins, eux, tout de suite, tournent les yeux vers la montagne, ne comptent que sur elle, n’espèrent qu’en elle: le petit-lait--_lo gaspo_,--à Aubrac, le raisin à Entraygues, les eaux à la Chaldette, à Sainte-Marie, à Vic, à Cransac, à Chaudesaigues, voilà d’où ils espèrent la santé; et il faut que cela réussisse, pour qu’ils consentent à la dépense de temps et d’argent...
Aubrac, au fort de la saison, reçoit donc nombre de _gasparous_, des buveurs sérieux, convaincus, qui suivent le régime exactement: matin et soir, ils montent vers les burons, où se boit la _gaspo_, non plus les ordinaires burons, toujours sordides, mais de confortables burons aménagés en buvettes; chacun fait remplir son écuelle et revient s’asseoir dans l’herbe, où, par groupes, lentement, à petites gorgées, se vident les grands bols. L’heure de la _gaspo_ et l’heure du repas voient le _gasparou_ ponctuel, au buron ou à l’hôtel. L’après-midi, la foule cherche le frais dans les bois de Gandillac, où les hommes se coupent des bâtons, «le drillier», le traditionnel drillier, une racine d’alizier au manche à double bec qu’ils portent tous en guise de canne, l’écorce pelée, et dont, tout le jour, ils chassent les pierres, tranchent les hautes tiges, se fouettent les jambes, en espérant la _gaspo_ du soir...
Des «sociétés» s’installent sous le couvert, un litre à portée de la main, et un jeu de cartes.
Il ne reste là-haut que les amateurs de quilles, et, sous le porche d’une grange, refuge de la colonie en cas de pluie,--des femmes qui tricotent, en cheveux, à l’aise, une camisole lâche, une jupe et un tablier. Les hommes ont quitté la veste ou la blouse, déboutonné leurs cols, ouvert leurs gilets de lustrine, desserré la ceinture des cottes bleues ou des pantalons de velours, les pieds dans de vastes pantoufles de tapisserie, aux couleurs éclatantes, qui représentent des têtes de chiens, des damiers, des as de trèfle ou de carreau, des dominos, cent sujets variés...
Mais la principale distraction est fournie par Jérémie--que l’on entend bien avant de le voir. Jérémie! Le casino d’Aubrac à lui tout seul! Jérémie, le tambour, un brave nain à tête longue, si petit que la fleur qu’il mâchonne, d’une bouche lui traversant toute la face, tombe presque sur sa caisse, et que la caisse traîne sur ses sabots; Jérémie, battant du tambour de l’aube à la nuit, à toutes réclamations des dames, à chaque petit verre des messieurs, et puis pour le plaisir aussi, bien sûr; Jérémie, qui ne marche qu’avec une caisse,--il en a une collection, offertes par souscription,--une caisse brillante et sonore, toute neuve; Jérémie, dont la tête n’apparaît jamais qu’encadrée dans le triangle vertigineux de ses baguettes!
Le petit-lait, l’air natal, du lard, des saucisses, des viandes farcies, des crêpes de blé noir, de la fourme et des cabecous, les aubades, les plans et les rataplans de Jérémie, les cartes et les quilles, cela suffit en semaine aux habitués d’Aubrac.
Le dimanche, la bourrée--la bourrée violente des Cantalès, des buronniers descendus dans les auberges vider des saladiers de vin chaud.
Les _gasparous_, aux jambes dégénérées, qui essayaient de se mêler aux montagniers, se retirent vite, font cercle, regardent virer, dans une formidable cadence, les grands et forts, blonds et blancs Cantalès--«les plus Celtes des Celtes»--dont quelques-uns ont posé des litres en équilibre sur leur tête et continuent, graves et rythmiques, de tourner et tourner, au grand émerveillement des spectateurs...
CHAPITRE XIX
Dans le Velay.--Notre-Dame du Puy; les orgues d’Espaly; le château de Polignac; les oracles d’Apollon.--La population du massif central.--L’homme contemporain des volcans.--Saint-Julien de Brioude.--Les gorges de l’Allier.--La Chaise-Dieu.--Mœurs du Velay.--Notre-Dame de la Dentelle.
Ce ne sont que de hâtives et faibles notes, un regard rapide et bousculé, sur une région qui m’est restée trop longtemps étrangère, que j’aurais confondue certainement dans mon «amour du pays»--si je l’avais connue plus tôt...
Pourquoi faut-il que j’aie tergiversé de la sorte, et, jusqu’à ces dernières années, exclu de mes pérégrinations le Velay, que je ne soupçonnais pas être de l’Auvergne autant que cela,--puisque c’était le Velay, et ses habitants des Vellaves, et non des Arvernes.
Le Velay, comme l’Auvergne, dresse de ses origines ignées des témoins considérables avec le Meygal, le Mézenc, le cratère de Bar, et ces cônes, ces obélisques, ces phonolithes, ces blocs volcaniques, ces dykes étrangement debout dans le bassin du Puy, et ces murailles basaltiques, et ces empâtements énormes de déjections plutoniennes qui se sont amassées en assises farouches, en piédestaux grandioses pour ces châteaux, ces chapelles qui font corps avec, tellement que l’on ne sépare pas l’œuvre de l’homme de la création de la nature.
Magnifiques désordres, toujours nouveaux, comme la tempête, surprenant encore lorsque l’on revient du Cantal et du Puy-de-Dôme et que, obsédé de la vision la plus récente de ces cataclysmes du sol, on peut se croire blasé, se tenir convaincu que nulle part et jamais plus l’on n’assistera à rien de pareil ni d’égal.
Une fois de plus, l’imagination est brusquée, assaillie, bouleversée, comme roulée et tordue; pas d’horizons pour les yeux où se poser, se reprendre, à travers ce pêle-mêle d’aspects brisés, enchevêtrés, qui s’écroulent, se relèvent, se chevauchent, s’écrasent, s’enfoncent, s’élancent, bondissent, retombent, dans quel chaos!
Nous tâcherons de nous y débrouiller, comme d’un observatoire, du sommet du Rocher Corneille, sur le mont où s’étagent les gradins de la ville, où s’est établie la cathédrale, où s’est érigée à près de quarante mètres au-dessus de ses flèches, à cent trente mètres au-dessus de la ville basse, des places, boulevards et bâtiments modernes, la statue de la Vierge, Notre-Dame de France, provenant de la fonte de deux cents canons enlevés à Sébastopol.
(«Le Rocher Corneille, vu de la route de Lyon, après le pont Saint-Jean, offre une configuration assez singulière: au-dessous d’un quartier de roche représentant un lapin au gîte, on remarque, comme sculpté en bas-relief, sur un fond presque noir, un profil colossal auquel on donne vulgairement le nom de Henry IV. Certes, l’illusion y prête beaucoup, mais il est très vrai qu’il existe une certaine ressemblance: c’est le nez aquilin, la moustache prédominante, le menton et la barbe allongée. La fraise même qui orne le col se trouve formée par un buisson de verdure.»)
Je me suis engagé, au hasard, par un dédale inextricable de ruelles en échelles, de montueuses spirales, encaissées entre de longs et hauts murs, aux tournants desquelles, dans un silence, une torpeur de ville espagnole, son délabrement et sa puanteur aussi, dans le rectangle d’ombre et de fraîcheur d’une impasse, éclatent les caquets d’un cercle de dentelières, pittoresques par quelques détails de vêtements, débraillées à la chaleur, manœuvrant, de doigts habiles, le jeu des écheveaux sur les jolis tambours...
Dans le va-et-vient, les hésitations, les zigzags maladroits des touristes sans guide, je serais bien incapable de redire mon trajet.
Je n’ai gardé que des impressions par taches sur la mémoire. Mais des taches vives, indélébiles...
D’ailleurs, je ne tenterais pas d’aboutir là où il me semble que toutes descriptions, même de Mérimée, n’ont point réussi à «rendre» la basilique, à dégager sa personnalité, son caractère singulier...
Discerner les modifications, les agrandissements successifs, fixer des dates, indiquer les influences de style sensibles dans les corrections et les additions, cataloguer les fragments de sculpture, et, après inspection des voûtes en coupoles oblongues de la grande nef contrebutées par les bas-côtés, classer l’édifice en romano-byzantin, cela, fort utile, nécessaire, ne fait pas apparaître, cependant, à l’esprit le plus attentif et le plus inventif, ce qui, par le rythme mystérieux et sûr des lignes, monte, des pierres ajoutées aux pierres, d’indéfinissable, d’émouvant et de certain par quoi nous sommes arrêtés et conquis...
Certes, l’effet n’est pas banal de la façade blanche et rouge, avec son portail aux colonnes de porphyre, au bout du long escalier qui, partant de la pente dure de la rue des Tables, bifurque sur les côtés, mais donne toujours l’illusion qu’il s’enfonce dans l’église, comme jadis où il pénétrait jusqu’au centre: ce qui faisait dire «que l’on entrait à Notre-Dame par le nombril, et que l’on en sortait par les oreilles».
Disposition hardie,--l’édifice suspendu dans le vide, par dessus l’escarpement,--qui avait été nécessitée, lorsque le palier de roc où posait le monument primitif avait manqué pour un établissement plus vaste. Aussi, suivant Viollet-le-Duc, pour permettre aux pèlerins d’arriver processionnellement jusqu’à l’image vénérée...